‹ Le génie du christianisme (volume 5)Chapitre 32 sur 81 · VÉNUS DANS LES BOIS DE CARTHAGE, RAPHAËL AU BERCEAU D'ÉDEN · texte numérisé non relu

VÉNUS DANS LES BOIS DE CARTHAGE, RAPHAËL AU BERCEAU D'ÉDEN

Venons aux exemples des machines poétiques. Vénus se montrant à Enée dans les bois de Carthage est un morceau achevé dans le genre gracieux. Cui mater média , etc. «A travers la foret, sa «mère, suivant le même sentier, s'avance au- « devant de lui. Elle avoit l'air et le visage d'une «vierge, et elle étoit armée à la manière des filles « de Sparte , etc. »

Cette poésie est délicieuse; mais le chantre d'Eden en a beaucoup approché lorsqu'il a peint l'arrivée de l'ange Raphaël au bocage de nos premiers pères.

'< Pour ombrager ses formes divines , le .'• éraphin porte six ailes. Deux attachées à ses épaules sont ramenées sur son sein, comme les pans d'un manteau royal; celles du milieu se roulent autour de lui comme une échappe étoilée... les deux dernières, teintes d'azur, battent à ses talons rapides. Il secoue ses plumes qui répandent des odeurs célesfes.

«Il s'avance dans le jardin du bonheur, au travers (les bocages de myrtes et des nuages de nard et d'encens; solitudes de parfums où la nature dans sa jeunesse se livre à tous ses caprices... Adam, ?issis à la

porte de son berceau, aperçut le divin messager. Aussitôt il s'écrie : Eve , accours ! viens voir ce qui est digne de ton admiration! Regarde vers l'orient, parmi ces arbres. Aperçois-tu cette forme glorieuse qui semble se diriger vers notre berceau? On la prendroit pour im€ autre aurore qui se lève au milieu du jour... »

Ici Milton , presque aussi gracieux que Virgile , l'emporte sur lui par la sair.îeté et la grandeur. Raphaël est plus beau que Vénus, Eden plus enchanté que les bois de Carthage , et Enée est un froid et triste personnage auprès du majestueux Adam.

Voici un ange mystique de Klopstock :

Dan eil et àev ihronifn '.

«Soudain le premier né des trônes descend vers Gabriel, pour le conduire vers le Très-Haut. L'Éternel le nomme Et'u, et le ciel Eloa. Plus parfait que tous les êtres créés, il occupe la première place près de l'Etre infini. Une de ses pensées est belle comme l'àme entière de l'homme, lorsque, digne de son immortalité, elle médite profondément. Son regard est plus beau que le matin d'un printemps, plus doux que la clarté des étoiles, lorsque brillantes de jeunesse elles se balancèrent près du trône céleste avec tous leurs flo's de lumière. Dieu le créa le premier. II puisa Cwwy. une gloire céleste son corps aérien. Lorsqu'il naquii, tôt;* un ciel de nuages flottoit autour de Ini ; Dieu lni-;î^ê:n.' le souleva dans ses bras, et lui dit en le }jénissri>! , Créature, me Doici.s)

' Messias Ers, , ges. v. 286 , etc.

Raphaël est l'ange extérieur; Eloa l'ange inté rieur : les Mercure et les Apollon de la mythologie nous semblent moins divins que ces gënies du christianisme.

Plusieurs fois les dieux en viennent aux mains dans Homère; mais, comme tious l'avons déjà remarqué , on ne tr'^'ivp rien dans V Iliade qui soit supérieur au combat qu,^: Satan s'apprête à livrer à Michel dans le Paradis terrestre, ni à la déroute des légions foudroyées par Emmanuel : plusieurs fois les divinités païennes sauvent leurs héros favoris en les couvrant d'une nuée; mais cette machine a été tiès heureusement transportée par le Tasse à la poésie chrétienne, lorsqu'il introduit Soliman dans Jérusalem. Ce char enveloppé de vapeurs, ce voyage invisible d'un enchanteur et d'un héros au travers du camp des chrétiens, cette porte secrète d'Ilérode, ces souvenirs des temps antiques jetés au milieu d'une narration rapide, ce guerrier qui assiste à un conseil sans être vu, et qui se montre seulement pour déterminer Solyme aux combats, tout ce merveilleux, quoique du genre magique, est dune excellence singulière.

On objectera peut-être que dans les peintures voluptueuses le paganisme doit au moins avoir la préférence. Et que ferons- nous donc d'Armidc? Dirons-nous qu'elle est sans charmes , lorsque, penchée sur le front de Renaud endoi-mi, le poignard échappe à sa main, et que sa haine se change en amour? Préférerons-nous Ascagnc caché par Vénus dans les bois de Cylhèr*' au jeune héros du Tasiic

enchaîné avec des fleurs, et transporté sur un nuage aux îies Fortunées? ces jardins, dont le seul défaut est d'être trop enchantés; ces amours, qui ne manquent que d'un voile, ne sont pas assurément des tableaux si sévères. On retrouve dans cet épisode jusqu'à la ceinture de Vénus, tant et si justement regrettée. Au surplus, si des critiques chagrins vouîoient absolument bannir la magie, les anges des ténèbres pourroient exécuter eux-mêmes ce qii'Armide fait par leur moyen. On y est autorisé par l'histoire de quelques-uns de nos saints, et le démon des voluptés a toujours été regardé comme un des plus dangereux et des plus puissants de l'abîme.

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