SUITE DES MACHINES POÉTIQUES
SONGE D'ÉNÉE, songe D'ATHALIE.
Il ne nous reste plus qu'à parler de deux machines poétiques : les voyages des dieux et les songes.
En commençant par les derniers, nous choisi ions le songe d'Enée dans la nuit fatale de Tr; ; •: le héros le raconte lui-même à Didon :
Tempus erat , etc.
C'étoit l'heure où du jour adoucissasit les peines , IjC sommeil grâce aux dieux se glisse dans ik>o veines; Tout à coup , le front jiàle et cliargé de dt)uieurs, Hector, près de înon liî, a j::riî ii;i:l i:i pleurs,
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Et t«'l qu'après son char la victoire inhuoiaiue, Noir tir? poudre et de sanj», le traîna sur l'arène. Je vois SCS pieds encore et meurtris et percés Des indiffncs liens rjui les ont traversés. Mêlas! qu'en cet état de lui-niènie il diffère! Ce n'est plus cet Hector, ce {guerrier tutélaire , <Jui, des armes d'Achille orgueilleux ravisseur, Dant) les murs paternels revenoit en vainqueur. Ou courant assiéger les vinjft rois de la Grèce, Lançoit sur leurs vaisseaux la flamme vengeresse. Combien il est changé! le sang de toutes parts Souilloit sa barbe épaisse et ses cheveux épars Et son sein élaloit à ma vue attendrie Tous les coups qu'il reçut autour de sa patrie. Moi-même il me sembloit qu'au plus grand des héros, 1/œil de larmes noyé, je parlois en ces mots :
« O des enfants d'Ilus la gloire et l'espérance ! Quels lieux ont si long-temps prolongé Ion absence? Oh, qu'on t"a souhaité! mais, pour nous secourir. Est-ce ainsi qu'à nos yeux Hector devoit s'offrir. Quand à ses longs travaux Troie entière succombe! Quand presque tous les tiens sont plongés dans la t(!mbe! Pourquoi ce sombre aspect, ces traits défigurés, Ces blessures sans nombre , et ces flancs déchirés? »
Hector ne répond point; mais du fond de son âme Tirant un long soupir : « Fuis les Grecs et la flamme, Fils de Vénus, dit-il, le (icsîin t'a vaincu; Fuis, hàie-toi : Priam et P<!rgame ont vécu. Jusqu'en leurs fondements nos murs vont disparoître; Ce bras nous eût sauvés si nous avions pu l'être. Cher Enée! ah, du moins, dans ses derniers adieux, Pergame à ton amour recommande ses dieux! Porte au-delà des mers leur im.ige cliérie. Et fixe-toi [)i'ès deux dans une autre |)ati'ie. » Il dit; et dans ses bras emporte à mes regards La piiissanle Vesta qui gardoit nos remparts. Et ses bandeaux sacrés, et la flamme immortelle Qui veilloit dans son temple et brùloit devant elle '.
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DU GHRlSTlAiMSMË. Ma
Ce songe est une espèce d'abrégé du génie de Virgile : l'on y trouve dans un cadre étroit tous les genres de beautés qui lui sont propres.
Observez d'abord le contraste entre cet effroyable songe et l'heure paisible où les dieux l'envoient à Enée. Personne n'a su marquer les temps et les lieux d'une manière plus touchante que le poëte deMantoue. Ici c'est un tombeau, là une aventure attendrissante, qui déterminent la limite d'un pays; une ville nouvelle porte une appellation antique; un ruisseau étranger prend le nom d'un fleuve de la patrie. Quant aux heures, Virgile a presque toujours fait briller la plus douce sur l'événement le plus malheureux. De ce contraste plein de tristesse résulte cette vérité, que la nature accomplit ses lois sans être troublée par les foibles révolutions des hommes.
De là nous passons à la peinture de l'ombre d'Hector. Ce fantôme qui regarde Enée en silence , ces larges pleurs , ces pieds enjlés, sont les petites circonstances que choisit toujours le grand peintre, pour mettre l'objet sous les yeux. Le cri d'Enée : quantum mutatus ab illol est le cri d'un héros, qui relève la dignité d'Hector. Squalenteni barbam et concretos sanguine crines. Voilà le spectre. Mais Virgile fait soudain un retour à sa manière. — ruinera... circum plurima muros accepit patrios. Tout est là-dedans : éloge d'Hector, souvenirs de ses malheurs et de ceux de la patrie pour laquelle il reçut tant de blessures. Ces locutions à lux Dar-
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daniœ! Spes ù fidlssima Teucrum! sont pleines de chaleur; autant elles remuent le cœur, autant elles rendent déchirantes les paroles qui suivent. Ut te post milita tiioium fanera... adspiciimis ! Hdlas ! c'est l'histoire de ceux qui ont quitté leur patiie; à leur retour, on peut dire comme Enée à Hector : Faut -il vous revoir après les funérailles de vos proches! Enfin j le silence d'Hector, son soupir ^ ^mv'i du fiige , eripe Jlammis , font dresser les cheveux sur la tête. Le dernier trait du tableau mèlc la double poésie du sonjje et de la vision; en emportant dans ses bras la statue de Vesfa et le feu sacré, on croit voir le spectre emporter Troie de la terre.
Ce songe offre d'ailleurs une beauté prise dans la nature môme de la chose. Enée se réjouit d'abord de voir Hector qu'il croit vivant; ensuite il parle des malheurs de Troie arrivés depuis la nw/t même du héros. L'état où il le revoit ne peut lt;i rappeler sa destinée; il demande au fils de Priam doà lui viennent ses blessures j et il vous a dit ([non l'a vu ainsi le Jour qu'il fut traîné autour d'Ilion. Telle est l'incohérence des pensées, des sentiments et des images d'un songe.
Il nous est singulièrement agréable de trouver parmi les poètes chrétiens quelque chose qui balance, et qui peut-être surpasse ce songe : poésie, religion, intérêt dramatique, tout est égal dan< l'une et l'autre peinture, et Virgile s'est encore une fois reproduit dans Racine.
Athalie, sous le portique du temple de Jérusalem , raconte son rêve à Abner et à Mathan :
Céloit pendant l'horreur d'une profonde nuit;
Ala mère Jézabel devant moi s'est montrée, Comme au jour de sa mort pompeusement parée ; Ses malheurs n'avoient point abattu sa fierté : Même elle avoit encor cet éclat emprunté, Dont eWe eut soin de peindre et d'orner son visage, Pour réptfrer des ans l'irréparable outrage. «Tremble! m'a-t-elle dit, fille digne de moi ; Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi : Je te plains de tomber dans ses mains redoutableis, Ma fille! » En aciievam ces mots épouvantables, Son onihre vers mon lit a paru se baisser. Et moi, je lui tendois les mains pour l'embrasser, * Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange D'os et de chairs meurtris et traînés dans la fange, Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux Que des chiens dévorants se disputoient entre eux.
Il seroit malaisé de décider ici entre Virgile et Racine. Les deux songes sont pris également à là source des différentes religions des deux poëtes: Virgile est plus triste , Racine plus terrible : le detnier eût manqué son but , et auroit mal connu le génie sombre des dogmes hébreux, si, à l'exemple du premier, il eût amené le rêve d'Athalie dans une heure pacifique : comme il va tenir beaucoup , il promet beaucoup par ce vers :
C'étoit pendant l'horreur d'une profonde nuit.
Dans Racine il y a concordance , et dans Virgile contraste d'images.
La scène annoncée par l'apparition d'Hector,
c'est-à-dire la nuit fatale d'un jjrand peuple et la fondation de l'empire romain , scroit plus magnifique que la chute d'une seule reine, si Joas, en rallumant le /lambeau de David , ne nous montroit ans le lointain le Messie et la révolution de toute a terre.
La même perfection se remarque dans les vers des deux poètes : toutefois la poésie de Racine nous semble plus belle. Tel Hector paroît au premier moment devant Enée , tel il se montre à la fin . mais la pompe, mais V éclat emprunté de Jézabel,
Pour réparer des ans l'irréparable outrage ,
suivi tout à coup , non d'une forme entière , mais
De lambeaux affreux
Que des cliîens dévorartts se dis:>i)ioi(Mn entre eux,
est une sorte de changement d'état, de péripétie, qui donne au songe de Racine une beauté qui manque à celui de Virgile. Enfin cette ombre d'une mère qui se baisse vers le lit de sa fille , comme pour s'y cacher, et qui se transforme tout à coup en os et en chairs meurtris , est une de ces beautés vagues, de ces circonstances effrayantes de la vraie i.ature du fantôme.
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