CHAPITRE Xll
SUITE DES MACHINES POÉTlQUtb.
VOYAGES DES DIEUX HOMÉRIQUES, SATAN ALLANT A LA DÉCOUVERTE DE LA CRÉATION.
Nous touchons à la dernière des machines poétiques, c'est-à-dire aux voyages des êtres surnaturels. C'est une des parties du merveilleux dans laquelle Homère s'est montré le plus sublime. Tantôt il raconte que le char du dieu vole comme la pensée d'un voyageur qui se rappelle, en iin instant, les lieux qu'il a parcourus ; tantôt il dit :
Autant qu'un homme assis au rivage des mers \'oit , d'un l'oc élevé , d'espace dans les airs , Autant des Immortels les coursiers intrépides En franchissent d'un saut '.
Quoi qu'il en soit du génie d'Homère et de la majesté de ses dieux, son meneilleiix et sa grandeur vont encore s'éclipser devant le merveilleux du christianisme.
Satan arrivé aux portes de l'enfer, que le Péché et la Mort lui ont ouvertes, se prépare à aller à la découverte de la création.
Like a furnace mouth '.
' BoîLKAO , dan» Longin , chap. vu.
'Par. ,'ost, book n, v. 888-10,S0; bock m, v. 501-544. Des vers passés çà et là.
Tlie sudden view
Of ail ihis world at once.
a Les portes de V enfer s^ ouvrent... vomissant, comme 1;5 bouche d'une fournaise , des flocons de fumée et des flammes rouges. Soudain, aux regards de Satan se dévoilent les secrets de l'antique abîme ; océan sombre et 8ans bornes, où les temps, les dimensions et les lieux viennent se perdre, où l'ancienne Nuit et le Chaos, aïeux de la Nature, maintiennent une éterneUe anarchie au milieu d'une éternelle guerre, et régnent par la confusion. Satan , arrêté sur le seuil de l'enfer, regarde dans le vaste gouffre , berceau et peut-être tombeau de la Nature ; il pèse en lui-même les dangers du voyage. Bientôt, déployant ses ailes, et repoussant du pied le seuil fatal, il s'élève dans des tourbillons de fumée. Porté sur ce siège nébuleux, long-temps il monte avec audace; mais la vapeur, graduellement dissipée, l'abandonne au milieu du vide. Surpris, il redouble en vain le mouvement de ses ailes , et comme un poids mort, il tombe.
«L'instant où je chanfe verroit encore sa chute, si l'explosion d'un nuage tumultueux rempli de soufre et de flamme ne l'eût élancé à des hauteurs égales aux profondeurs où il ctoit descendu. Jeté sur des terres molles et tremblantes, à travers les éléments épais ou subtils.... il marche, il vole, il nage, il rampe. A l'aide de ses bras, de ses pieds, de ses ailes, il franchit les syrtes, les détroits, les montagnes. Knfin une universelle rumeur, des voix et des sons confus viennent avec violence assaillir son oreille. Il tourne aussitôt son vol de ce côté , résolu d'aborder TEsprit inconnu de Tabîmo, qui réside dans ce bruit, et d'apprendre ^e lui le chemin de la lumière.
« Bientôt il apcrt^oit h- trône du Ciiaos , dont le sombre
pavillon s'étend au loin sur le gouffre immense. La. Nuit, revêtue d'une robe noire, est assise à ses côtés : fille aînée des Êtres, elle est l'épouse du Chaos. Le Hasard, le Tumulte, la Confusion, la Discorde aux mille bouches, sont les ministres de ces divinités ténébreuses. Satan paroît devant eux sans crainte.
«Esprits de l'abîme, leur dit-il. Chaos, et vous, antique Nuit, je ne viens point pour épier les secrets de vos royaumes... Apprenez -moi le chemin de la lumière, etc. »
« Le vieux Chaos répond en mugissant : « Je te connois, ô étranger!... Un monde nouveau pend au-dessus de mon empire , du côté où tes légions tombèrent. Vole , et hâte-toi d'accomplir tes desseins. Ravages, dépouilles, ruines, vous êtes les espérances du Chaos !ji
«Il dit; Satan plein de joie... s'élève avec une nouvelle vigueur; il perce, comme une pyramide de feu, l'atmosphère ténébreuse... Enfin l'influence sacrée de la lumière commence à se faire sentir. Parti des murailles du ciel, un ravon pousse au loin dans le sein des ombres une douteuse et tremblante aurore; ici la nature commence, et le Chaos se retire. Guidé par ces mobiles blancheurs, Satan, (^mme un vaisseau long -temps battu de la tempête, reconnoît le port avec joie, et glisse plus doucement sur les vagues calmées. A mesure qu'il avance vers le jour, l'empyrée, avec ses tours d'opale et ses portes de vivants saphirs, se découvre à sa vue.
«Enfin il aperçoit au loin une haute structure, dont les marches magnifiques s'élèvent jusqu'aux remparts du ciel... Perpendiculairement au pied des degrés mystiques s'ouvre un passage vers la terre... Satan s'élance sur la dernière marche , et plongeant tout à coup ses
regards dans les profondeurs au-dessous de lui, il découvre avec un immense étonnement tout l'univers à la fois. »
Pour tout homme impartial , une reli(];ion qui a fourni un tel merveilleux , ei qui de plus a donné l'idée des amours d'Adam et d'Eve , n'est pas une religion anti-poétique. Qu'est-ce que Junon allant aux bornes de la tei-re en Ethiopie , auprès de Satan remontant du fond du chaos jusqu'aux frontières de la nature? 11 y a même dans l'oîijjinal un effet singulier que nous n'avons pu rendre, et qui tient pour ainsi dire au défaut général du morceau : les longueurs que nous avons retranchées semblent allonger la course du prince des ténèbres, et donner au lecteur un sentiment vague de cet infini au. travers duquel il a passé.