‹ Le génie du christianisme (volume 5)Chapitre 38 sur 81 · CHAPITRE XVI LE PARADIS · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI LE PARADIS

Le trait qui distingue essentiellement le Paradis de X Elysée, c'est que dans le premier les âriiés saintes habitent le ciel avec Dieu et les anges, et que dans le dernier les ombres heureuses sont se-

DV CHRISTIANISME. V^h

parées de l'Olympe. Le système philosophique d'e Platon et de Pythagore qui divise lame en dëut essences, le char subtil qui s'envole au-dessous de la lune, et V esprit qui remonte vers la î)ivinité; ce système, disons-nous, n'est pas de notre compétence , et nous ne parlons que de la théologie poétique.

Nous avons fait voir, dans plusieurs endroits de cet ouvrage, la différence qiii existe entre la félicité des élus et celle des mânes de l'Elysée. Autre est de danser et de faire des festins, autre de conîîoître la nature des choses, de lire dans l'avenir, de voir les révolutions des globes, enfin d'être comme associé à l'omni- science, sinon à la toutepuissance de Dieu. 11 est pourtant extraordinaire qu'avec tant d'avantages les poètes chrétiens aient échoué dans la peinture du ciel. Les uns ont péché par timidité , comme le Tasse et Milton ; les autres par fatigue, comme le Dante; par philosophie, comme Voltaire ; ou par abondance , comme Klopstock^ Il y a donc un écueil Caché dans ce sujet; voici quelles sont nos conjectures à cet égard.

Il est de la nature de l'homme de ne sympathiser qu'avec les choses qui ont des rapports avec lui , et qui le saisissent par un certain côté , tel , par exemple , que le malheur. Le ciel , où règne une félicité sans bornes , est trop au-dessus de la condition humaine pour que l'àme soit fort touchée du

' C'est une chose assez bizarre que Chapeiain, qui a créé des chœurs de martyrs, de vierges et d'apôtres, ait seul placé le paradis chrétien dans son v<'r:t;ible jour.

bonheur des élus : on ne s'intéresse guère à des êtres parraltement heureux. (Test pourquoi les poètes ont mieux réussi dans la description des enfers; du moins l'humanité est ici, et les tourments des coupables nous l'appellent les chagrins de notre vie; nous nous attendrissons sur les infortunes des auties, comme les esclaves d'Achille, qui , en répandant beaucoup de larmes sur la mort de Patrocle, pleurolent secrètement leurs propres malheurs.

Pour éviter la froideur qui résulte de l'éternelle et toujours semblable félicité des justes, on pourrolt essayer d'établir dans. le ciel une espérance, une attente quelconque de plus de bonheur, ou d'une époque inconnue dans la révohition des êtres; on pourrolt rappeler davantage les choses humaines, soit en en tirant des comparaisons , soit en donnant des affections et même des passions aux élus : l'Kcîiture nous parle des espérances et des saintes tristesses du ciel. Pourquoi donc n'y auroit-il pas dans le paradis des pleurs tels que les saints peuvent en répandre^ ? Par ces divers moyens, on ferolt naître des harmonies entre notre nature bornée et une constitution plus sublime, entre nos fins rapides et !os choses éternelles : nous serions moins portés à regarder comme une fiction, un bonheu (;>il, semblable au nôtre, serolt mêlé de change ment et de larmes.

Milton a saisi cette idée, lorsqu'il rcprtisente les anjjes ci;;i»ternes à la nouvelle de la chute de l'iiomme; et Fénelon donno !<• u»fi:;t' .■no'.ivrineiit de pitié aux ombres tà«ureuse.s.

D'après ces considérations sur l'usage du merveilleux chrétien dans la poésie, on peut du moins c'outer que le merveilleux du paganisme ait sur le premier un avantage aussi grand qu'on l'a généralement supposé. On oppose toujours Milton avec ses défauts, à Homère avec ses beautés : mais supposons que le chantre à'Éden fût né en France sous le siècle de Louis XIV, et qu'à la grandeur naturelle de son génie il eût joint le goût de Racine et de Boileau ; nous demandons quel fût devenu alors le Paradis perdu, et si le merveilleux de ce poëme n'eût pas égalé celui de V Iliade Gt de Y Odyssée? Si nous jugions la mythologie d'après la Pharsale , ou même d'après V Enéide, en aurions-nous la brillante idée que nous en a laissée le père des Grâces , l'inventeur de la ceinture de Vénus ? Quand nous aurons sur un sujet chrétien un ouvrage aussi parfait dans son genre que les ouvrages d'Homère, nous pourrons nous décider en faveur du merveilleux de la fable , ou du merveilleux de notre religion ; jusqu'alors il sera permis de douter de la vérité de ce précepte de Boileau :

De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont point susceptibles.

( Art poét., cil. m. 5

Au reste nous pouvions nous dispenser de faire lutter le christianisme avec la mythologie sous le seul rapport du merveilleux. Nous ne sommes entré dans cette étude que par surabondance de moyens, et pour montrer les ressource? do notre cause

Nous pouvions trancher la, question d'une manière simple et péremptoire; car, fût-il certain, comme il est douteux, que le christianisme ne pût fournir un merveilleux aussi riche que celui de la fable, encore est -il vrai qu'il a une certaine poésie de l'âme, une sorte d'imagination du cœur, dont on ne trouve aucune trace dans la raydiologie. Or les beautés touchantes qui émanent de cette source feroient seules une ample compensation pour les ingénieux mensonges de l'antiquité.

Tout est paachine et ressort, tout est extérieur, tout est fait pour les yeux dans les tableaux du paganisme ; tout est sentiment et pensée , tout est intérieur, tout est créé pour l'àme dans les peintures de la religion chrétienne. Quel charme de méditation ! quelle profondeur de rêverie ! Il y a plus d'enchantement dans une de ces larmes que le christianisme fait répandre au fidèle que dans toutes les riantes erreurs de la mythologie. Avec une Notre- Dame des Douleurs^ une Mère de Pitié, quelque saint obscur, patron de l'aveugle et de l'orphelin, un auteur peut écrire une page plus attendrissante qu'avec tous les dieux du Panthéon. C'est bien là aussi de la poésie ! c'est bien là du merveilleux ! Mais voulez-vous du merveilleux plus sublime, contemplez la vie et les douleurs du Christ, et souvenez-vous que votre Diea s'est appelé le Fils de Vhommel INous osons le prédire : un temps viendra que l'on sera étonné d'avoir pu méconnoître les beautés qui existent dans les seuls noms, dans les seules expressions du christianisme ; l'on aura de

la peine à comprendre comment on a pu se moquei' de cette religion de la raison et du malheur.

Ici finissent les relations directes du christianisme et des muses , puisque nous avons achevé de l'envisager poétiquement dans ses rapports avec les hommes , et dans ses rapports avec les êtres surnaturels. Nous couronnerons ce que nous avons dit sur ce sujet par une vue générale de l'Ecriture *. c'est la source oii Milton , le Dante, le Tasse et Racine ont puisé une partie de leurs merveilles, comme les poètes de l'antiquité ont emprunté leurs grands traits d'Homère.

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