‹ Le génie du christianisme (volume 5)Chapitre 40 sur 81 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

qu'il y a trois styles principaux D.iNS l'écriture.

Entre ces styles divins, trois surtout se font remarquer :

1ΰ Le style historique, tel que celui de la Genèse, du Peutéronome , de Job , etc. ; »

2° La poésie sacrée telle qu'elle existe dans les psaumes , dans les prophètes et dans les traités moravix , etc. ;

3° |jC style évangélique.

Le premier de ces trois styles, avec un charme plus grand qu'on ne peut dire , tantôt imite 1^ narration de l'épopçe , conmie dans l'^ven^urç ^e Joseph, tantôt ecnprunte des mouvements de l'ode comme après le passage de la mer Rouge ; ici aoupin les élégies du saiqt Ar^be ; là chante avec Ruth d'attendrissantes bucoliques. Ce peuple, dont tous les pas sont naarqués par des phénomènes , ce peuple

pour qui le soleil s'arrête , le rocher verse des eaux , le ciel prodigue la manne; ce peuple ne pouvoit avoir des fastes ordinaires. Les formes connues changent à son égard : ses révolutions sont tour à tour racontées avec la trompette, la lyre et le chalumeau ; et le style de son histoire est lui-même un continuel miracle, qui porte témoignage de la vérité des miracles dont il perpétue le souvenir.

On est merveilleusement étonné d'un bovit de la Bible à l'autre. Qu'y a-t-il de comparable à l'ouverture de la Genèse ? Cette simplicité de langage , en raison inverse de la magnificence des faits, nous semble le dernier effort du génie.

In principio creavit Deus cœlunj, et terram.

Terra autem erat inc^nis et vaciia , et tenehrœ erant super faciem abyssi; et spiritus Dei ferebatur super aquas. ^

Dixitque Deus : Fiat lux. ^t facta est lux. Et vidit Deus luçem quod esset hona : et (^msit lucem a tenehris ^

On ne montre pas comment un pareil style est beau; et si quelqu'un le critiquoit on ne sauroit que répondre. Nous nous contenterons d'observer que Dieu qui voit la lumière, et qui , comme un homme content de son ouyrage, s'applaudit lui-même et la trouve bonne, est un de ces traits qui ne sont yjoint dans l'ordre des choses humaines; cela ne tombe point naturellement dans l'esprit. Homère et Platon , qui parlent des dieux avec tan^ de subUmité , n'ont

' Voyex? la note G , à la fin du volume.

rien de semblable à cette naïveté imposante : c'est Dieu qui s'abaisse au langage des hommes pour leur faire comprendre ses merveilles, mais c'est toujours Dieu.

Quand on songe que Moïse est le plus ancien historien du monde; quand on remarque qu'il n'a mêlé aucune fable à ses récits ; quand on le considère comme le libérateur d'un grand peuple, comme l'auteur d'une des plus belles législations connues, et comme l'écrivain le plus sublime qui ait jamais existé; lorsqu'on le voit flotter dans son berceau sur le Nil, se cacher ensuite dans les déserts pendant plusieurs années, puis revenir pourentr'ouvri la mer, faire couler les sources du rocher, s'entretenir avec Dieu dans la nue, et disparoîlre enfin sur le sommet d'une montagne, on entre dans un grand étonnemcnt. Mais lorsque, sous les rapports chrétiens, on vient à penser que l'histoire des Israélites est non-seulement l'histoire réelle des anciens jours, mais encore la figure des temps modernes; que chaque fait est double et contient en lui - même une vérité historique et un mystère; que le peuple juif est un abrégé symbolique de la race humaine, représentant dans ses aventures tout ce qtii est arrivé et tout ce qui doit arriver dans l'univers; que .lérusalera doit être toujours prise pour ut)e autre cité, Sionpouruneautre montagne, la TerrePromise pour une autre terre, et la vocation d'Abraham pour une autre vocation ; lorsqu'on fait réflexion que l'homme moral est aussi caché sous l'homme jfhf s ique dans cette histoire; que la chute d'4dam.

le sang d'Abel, la nudité voilée de Noé, et la malédiction de ce père sur un fils, se manifestent encore aujourd'hui dans l'enfantement douloureux de la femme, dans la naisère et l'orgueil de l'homme, dans (es flots de sang qui inondent le globe depuis le fratricide de Gain , dans les races maudites descendues de Cham, qui habitent une des plus belles parties de la terre'; entin, quand on voit le fîirf promis à David venir à point nommé rétablir la vraie morale et la vraie religion, réunir les peuples", substituer le sacrifice de l'homme intérieur aux holocaustes sanglants, alors on manque de paroles, ou l'on est prêt à s'écrier avec le prophète : « Dieu est notre roi avant tous les temps. » Deus autem rex noster an te s œ cul a.

C'est dans Job que le style historique delà Bible prend, comme nous l'avons dit, le ton de l'élégie. Aucun écrivain n'a poussé la tristesse de l'âme au degré oii elle a été portée par le saint Arabe, pas même Jérémie, rjiii peut seul égaler les lamentations aux douleurs, comme parle Bossuet. 11 est vraî que les images empruntées de la nature du înidi, les sables brûlants du désert, le palmier solitaire, la montagne stérile, conviennent singulièrement au langage et au sentiment d'un cœur malheuieux; mais il y a dans la mélancolie de Job quelque chose de surnaturel. L'homme individuel, si mlsérablo qu'il soit, ne peut tirer de tels soupirs de son âmo. Job est la figure de Vhumanité souffrante , et l'écrivain inspiré a trouvé assez de plaintes pour la mul-

' Les Nèfjres.

titude des maux partagés entre la race humaine. De plus, comme dans l'Ecriture tout a un rapport final avec la nouvelle all'n^ce, on pourroit croire que li's élégies de Job se | paroient aussi pour les jours de deuil de l'Kglisc de Jésus-Christ : Dieu faisoit composer par ses prophètes des cantiques funèbres digjies des morts chrétiens, deux mille ans avant qiie ces morts sacrés eussent conquis la vie éternelle.

« Puisse périr le jour où je suis né, et la nuit en laquelle il a été dit : Un homme a été conçu ' ! »

Éîiarige manière de gémir! Il n'y a que l'Kcriture qui ait jamais parlé ainsi.

«Je (lormirois dans le silence , et je reposcrois «ans mon sommeil ^.»

Cette expression , y^ reposerais dans MON sori~ meil, est une chose frappante; mettez /e sorritaéil, tout disparoît. Bossuet a dit : Dormez VOTRE sommeil, ricJies de la terre; et demeurez dans VOTRE poussière ^.

Pourquoi le jour a-t-il été donné au misérable, et la vie à ceux qui sont dans l'amerfume du cœur ^ ?»

Jamais les entrailles de l'homme n'ont fait sortir de leur profondeur un cri plus douldUreux.

' Job, chap. III, V. 3. Nous nous servons cU; la traduction de Sany, à cause des personnes qui y sont accoutumées; cependant nous nous en éloii^nerons quelquefois lorsque l'hébreu, les Septante et la Vulçale nous donneront un seiis plus fort et plus beau.

* Joh, V. 13. 3 O rais. fan. du chuiuelier Le Tcllier,

< Jol), cbap. lu, V. 20.

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i' L'homme né de la femme vit peu de temps , et il est rempli de beaucoup de misères '. »

Celte circonstance , né de la femme , est une relondance merveilleuse; on voit toutes les infirmités de l'homme dans celles de sa mère. Le style le plus recherché ne peindroit pas la vanité de la vie avec la même force que ce peu de mots: ail Viipeu de temps , et il est rempli de beaucoup de misères. »

Au reste, tout le monde connoît ce passage ôù Dieu daigne justifier sa puissance devant Job en confondant la raison de l'homme; c'est pourquoi nous n'en parlons point ici.

Le troisième caractère solis lequel il nous resteroit à envisager le style historique de la Bible est le caractère pastoral; mais nous aurons occasion d'en traiter avec quelque étendue dans les deux chapitres suivants.

Quant au second style général des samtes lettres, à savoir la poésie sacrée j une foule de crkiques s'étant exercés sur ce sujet, il seroit superflu de nous y arrêter. Qui n'a lu les chœurs à'Esther et d'^thalie, les odes de Rousseau et de Malherbe ? Le traité du docteur Lowth est entre les mains de tous les littérateurs, et La Harpe a donné en prose une traduction estimée du Psalmlste.

Enfin , le troisième et dernier style des îivriBs saints est celui du Nouveaii-Testament. C'est là que la sublimité des prophètes se change en une teh-

' Voy. chap. xiv, v. 1.

dresse non moins sublime; c'est là que parle l'amour divin ; c'est là que le lerbe s'est réellement fait chair. Quelle onction ! quelle simplicité!

Chaque évangéliste a un caractère particulier, excepté saint Marc, dont l'Evangile ne semble être jue l'abrégé de celui de saint Matthieu. Saint Marc, ioutefois, étoit disciple de saint Pierre, et plusieurs ont pensé qu'il a écrit sous la dictée de ce prince des apôtres. 11 est digne de remarque qu'il a raconté aussi la faute de son maître. Cela nous semble uji mysfèi'e sublime et touchant, que Jésus-Christ ait choisi pour chef de son Eglise précisément le seul de ses disciples qui l'eût renié. Tout l'esprit du christianisme est là : saint Pierre est l'Adam de la nouvelle loi; il est le père coupable et repentant des nouveaux Israélites ; sa chute nous enseigne en outre que la religion chrétienne est une religion de miséricorde, et que Jésus-Christ a établi sa loi parmi les hommes sujets à l'erreur, moins encore pour l'innocence que pour le repentir.

L'Evangile de saint Matthieu est surtout précieux pour la morale. C'CvSt cet apôtre qui nous a transmis le plus grand nombre de ces préceptes en sentiments qui sortoient avec tant d'abondance des entrailles de Jésus-Christ.

Saint Jean a quelque chose de plus doux et de plus tendre. On reconnoît en lui le disciple que Jésus aimoit^ le disciple qu'il voulut avoir auprès de lui, au jardin des Oliviers, pendant son agonie. Sublime distinction sans doute ! car il n'y a que l'airii de notre âme fini soit dijTne d'entrer dans le

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mystère de nos douleurs. Jean fut encore le seul des apôtres qui accorapagna le Fils de l'homme jusqu'à la croix. Ce fut là que le Sauveur lui légua sa mère. Mulier, ecce Filius tuus . deinde dicit discipulo : Ecce Mater tua. Mot céleste, parole ineffable ! Le disciple bien-aimé, qui avoit dormi sur le sein de son maître, avoit gardé de lui une image ineffaçable : aussi le reconnut- il le premier après sa résurrection. Le cœur de Jean ne put se méprendre aux traits de son divin ami, et la foi lui vint de la charité.

Au reste , l'esprit de tout l'évangile de saint Jean est renfermé dans cette maxime qu'il alloit répétant dans sa vieillesse : cet apôtre , rempli de jours et de bonnes œuvres, ne pouvant plus faire de longs discours au nouveau peuple qu'il avoit enfanté à Jésus-Christ , se contentoit de lui dire : Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres.

Saint Jérôme prétend que saint Luc etoit médecin, profession si noble et si belle dans l'antiquité, et que son évangile est la médecine de l'âme. Le langage de cet apôtre est pur et élevé : on voit que c'étoit un homme versé dans les lettres , et qui con noissoit les affaires et les hommes de son temps. Il entre dans son récit à la manière des anciens historiens; vous croyez entendre Hérodote:

a 1° Comme plusieurs ont entrepris d'écrire l'his- «toire des choses qui se sont accomplies parmi nous;

« 2" Suivant le rapport que nous en ont fait ceux " qui dès le commencemont les ont vues de leurs

GK?riE lU' ch: :-t. t. m, |2

«propres yeux, et qui ont été les ministres de la

« parole ;

« 3° J'ai cru que je devois aussi , très excellent Théophile, après avoir été exactement informé de toutes ces choses, depuis leur commencement, « vous en écrire par ordre toute l'histoire. »

Notre ignorance est telle aujourd'hui, qu'il y a peut-être des gens de lettres qui seront étonnés d'apprendre que saint Luc est un très grand écrivain dont l'évangile respire le génie de l'antiquité grecque et hébraïque. Qu'y a-t-il de plus beau que tout le morceau qui précède la naissance de Jésus- Christ ? .

« Au temps d'Hérode , roi de Judée , il y avoit un « prêtre nommé Zacharie, du sangd'Abia : sa femme «étoit aussi de la race d'Aaron;elle s'appeloit Eli- « sabeth.

« Ils étoient tous deux justes devant Dieu.... Ils « n'avoient point d'enfants, parce que Elisabeth «étoit stérile et qu'ils étoient tous deux avancés « en âge. »

Zacharie offre un sacrifice ; un ange lui apparott debout à côté de l'autel des parfums. Il lui prédit qu'il aura un fils, que ce fils s'appellera Jean, qu'il sera le précurseur du Messie, et qu'il réunira le cœur des pères et des enfants. Le même ange va trouver ensuite une vierge qui demeurait en Israël y et hii dit: «Je vous salue, ô pleine de grâce! le « Seigneur est avec vous. » Marie s'en va dans les montagnes de Judée ; elle rencontre Elisabeth , et l'enfant que celle-ci portoit dans son sein tressaille

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à la voix de la vierge qui devoit mettre au jour le Sauveur du monde. Elisabeth, remplie tout à coup de l'Esprit saint , élève la voix et s'écrie : « Voii§ « êtes bénie entre toutes les femmes , et le fruit « de votre sein sera béni.

« D'où me vient le bonheur que la mère de mon a Sauveur vienne vers moi ?

« Car, lorsque vous m'avez saluée, votre yoix n'a « pas plus tôt frappé moi^ oreille , que mon enfant « a tressailli de joie dans mon sein. »

Marie entonne alors le magnifique cantique ? « 0 mon âme , glorifie le Seigneur I »

L'histoire de la crèche et des bergers vient ewsuite. Uii^ troupe nombreuse de l'armée céleste chante pendant la nuit : Gloire à Dieu dans, le cieh &tf paix sur la terre aux hommes de bonne volonté! mot digne des anges , et qui est comme l'abrégé de la religion chrétienne.

Nousi croyons connoître i^n peu l'antiquité, et nous osons assurer qu'on chercheroit long-tempa chez les plus beaux génies de Rome et de la Grèce avant d'y trouver rieu qui Sipit à la fQÏs aussi simple et aussi merveilleux.

Quicoîiqne lira l'Evangile avec un peu d'attention y découvrira à tous moments des choses admirables, et qui échappent d'abord à cause de leur extrême simplicité. Saint Luc, par exemple , eu donnant la généalogie du Christ, remonte jusqu'à la naissance du monde. Arrivé aux premières générations, et continuant à nommer les races, il dit : Cainan qui fuit Henos , qui fuit Seth , qui fuit Adasn,

qui fuit Dei. Le simple mot qui fuit Dei , jeté là sans commentaire et sans réflexion, pour raconter la création, l'origine, la nature, les fins et le mystère de l'homme, nous semble de la plus grande sublimité.

La religion du fils de Marie est comme l'essence des diverses religions ou ce qu'il y a de plus céleste en elles. On peut peindre en quelques mots le caractère du style évangélique : c'est un ton d'autorité paternelle mêlé à je ne sais quelle indulgence de frère, à je ne sais quelle considération d'un Dieu qui, pour nous racheter, a daigné devenir fils et frère des hommes.

Au reste, plus on lit les Epîtres des Apôtres , surtout celles de saint Paul , et plus on est étonné : on ne sait quel est cet homme qui . dans une espèce de prône commun, dit familièrement des mots sublimes, jette les regards les plus profonds sur le cœur humain , explique la nature du souverain Etre , et prédit l'avenir *.

' Voyez la note H, à la fin du volume.

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