‹ Le génie du christianisme (volume 5)Chapitre 65 sur 81 · VOLTAIRE HISTORIEN · texte numérisé non relu

VOLTAIRE HISTORIEN

«Voltaire, dit Montesquieu, n'écrira jamais une bonne histoire ; il est comme les moines qui n'écrivent pas pour le sujet qu'ils traitent, mais pour la gloire de leur ordre. Voltaire écrit pour son couvent. »

Ce jugement, appliqué au Siècle de Louis XI} et à \Hisloire dô Chavhs XI F, est trop rigoureux ;

mais il est juste, quant à V Essai sur les Mœurs des nations ^ Deux noms surtout effrayoient ceux qui cojnbattoient le christianisme, Pascal et Bossuet. Il falloit donc les attaquer, et tâcher de détruire indirectement leur autorité. De là l'édition de Pascal avec des notes, et \ Essai qu'on prétendoit opposer au Discours sur l'Histoire universelle. Mais jamais le parti anti-religieux, d'ailleurs trop habile, ne fit une telle faute et n'apprêta un plus grand triomphe au christianisme. Comment Voltaire, avec tant de goût et un esprit si juste, ne comprit-il pas le dan ger d'une lutte corps à corps avec Bossuet et Pascal ? Il lui est arrivé en histoire ce qui lui arrive toujours en poésie : c'est qu'en déclamant contre la religion, ses plus belles pages sont des pages chrétiennes, témoin ce portrait de saint Louis :

«Louis IX, dit-il, paroissoit un prince destiné à réformer l'Europe, si elle avoit pu l'être, à rendre la France triomphante et policée, et à être en tout le modèle des hommes. Sa piété, qui étoit celle d'un anachorète, ne lui ôta aucune vertu du roi. Une sage économie ne déroba rien à sa libéralité. Il sut accorder une politique profonde avec une justice exacte, et peut-être est-il le seul souverain qui mérite cette louange. Prudent et ferme dans le conseil, intrépide dans les combats, sans être emporté, compatissant comme s'il n'avoit jamais été que mal-

» Un mot échappé à Voltaire, dans sa Correspondance , montre avec quelle vérité historique et dans quelle intention il écrivoit cet Essai: «J'ai pvis les deux hémisphères en ridicule ; cVj/ «« '■Qvp sûr. » l'An 1754, Conrsp [^cn. , tom. y, pag. 94.)

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heureux, il n'est pas donné à l'homme de pousser plus loin la vertu... Attaqué de la peste devant Tunis... il se fit étendre sur la cendre, et expira ; l'âge de cinquante-cinq ans, avec la piété d'un i( ligieux et le courage d'un grand homme. »

Dans ce portrait, d'ailleurs si élégamment écrit . Voltaire, en parlant d'anachorète, a-t-il cherché ; rabaisser son héros? On ne peut guère se le dissimuler; mais voyez quelle méprise! C'est précisément le contraste des vertus religieuses et dos vertus guerrières, de l'humanité chrétienne et de la grandeur royale, qui fait ici le dramatique et la beauté du tableau.

Le christianisme rehausse nécessairement l'éclat des peintures historiques, en détachant pour ainsi dire les personnages de la toile et faisant trancher les couleurs vives des passions sur un fond caUne et doux. Renoncer à sa morale tendre et triste, ce 8eroit renoncer au seul moyen nouveau d'éloquence que les anciens nous aient laissé. Nous ne doutons point que Voltaire, s'il avoit été religieux, n'eût ex celle en histoire; il ne lui manque que de la gra vite, et, malgré ses imperfections, c'est peul-ètr< encore , après Bossufît , le premier historien de la France.

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