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LES PÈRES DE L'ÉGLISE

L'éloquence des docteurs de l'Église a quelque chose d'imposant, de fort , de royal, pour ainsi parler, et dont l'autorité vous confond et vous subjuî^ue. On sent que leur mission vient d'en haut, et qu'ils enseignent par l'ordre exprès du Tout-Puissant. Toutefois, au milieu de ces inspirations, leur génie conserve le calme et la majesté.

Saint Ambroise est le Fénelon des Pères de l'Eglise latine. 11 est fleuri, doux, abondant, et, à quelques défauts près qui tiennent à son siècle, ses ouvrages offrent une lecture aussi agivable qu'instructive; pour s'en convaincre, il suffit de parcourir le Traité de la Virginité^ ^ et Y E toge des- Patriarches.

Quand on nomme un saint aujourd'hui, on se figure quelque moine grossier et fanât que, livré, par imbécillité ou par caractère, à une superstition ridicule. Augustin offre pourtant un autre ta bleau : un jeune homme ardent et plein d'esprit s'abandonne à ses passions; il épuise bientôt les voluptés, et s'étonne que les amours de la terre ne puissent remplir le vide de son cœur. Il tourne ton âme inquiète vers le ciel : quelque chose lui

' .Nous l'n aN uns ©ji.' rjiîi'qiies niurctaux.

dit que c'est là qu'habite cette souveraine beauté après laquelle il soupire : Dieu lui parle tout bas, et cet homme du siècle, que le siècle n'avoit pu satisfaire, trouve enfin le repos et la plénitude de ses désirs dans le sein de la religion.

Montaigne et Rousseau nous ont donné leurs Confessions. Le premier s'est moqué de la bonne foi de son lecteur; le second a révélé de honteuses turpitudes, en se proposant, même au jugement de Dieu, pour un modèle de vertu. C'est dans les Confessions de saint Augustin qu'on apprend à connoître l'homme tel qu'il est. Le saint ne se confesse pointa la terre, il se confesse au ciel; il ne cache rien à celui qui voit tout. C'est un chrétien à genoux dans le tribunal de la pénitence, qui déplore ses fautes, et qui les découvre, afin que le médecin applique le remède sur la plaie. Il ne craint point de fatiguer par des détails celui dont il a dit ce mot sublime : // est patient , parce qu'il est éternel. Et quel portrait ne nous fait-il point du Dieu auquel il confie ses erreurs!

«Vous êtes infiniment grand, dit-il, infiniment bon, infiniment miséricordieux, infiniment juste ; votre beauté est incomparable, votre force irrésistible, votre puissance sans bornes. Toujours en action, toujours en repos, vous soutenez, vous remplissez, vous conservez l'univers; vous aimez sans passion, vous êtes jaloux sans trouble; vous changez

vos opérations et jamais vos desseins Mais que

vous dis-je ici, ô mon Dieu! et que peut-on dire en parlant de vous ? »

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tië 'même homme qui a tracé cettr brillante image du vrai Dieu va nous parler à présent aA-e« a plus aimable naïveté des erreurs de sa jeunesse :

«Je partis enfin pour Cartilage. Je n'y fus pas plus tôt arrivé que je me vis assiégé d'une foule de coupables amours, qui se présentoient à moi de toutes parts Un état tranquille me sembloit insupportable, et je ne cherchois que les chemins pleins de pièges et de précipices.

«jMais mon bonheur eut été d'être aimé aussi bien que d'aimer; car on veut trouver la vie dans ce qu'on aime... Je tombai enfin dans les filets où ie désirois d'être pris : je fus aimé, et je possédai ce que j'aimois. Mais, ô mon Dieu! vous me fîtes alors sentir votre bonté et votre miséricorde , en m'accablant d'amertume; car, au lieu des douceurs que je m'étois promises, je ne connus que jalousie, soupçons, craintes, colère, querelles et emportements. »

Le ton simple, triste et passionné de ce récit, ce retour vers la Divinité et le caîme du ciel, au moment oi'i le saint semble le plus agité par les illusions de la terre et par le souvenir des erreurs de sa vie : tout ce mélange de regrets et de repentie est plein de charmes. Nous ne connoissons point de mot de sentiment plus délicat que celui-ci : «Mon bonheur eût été d'être aimé aussi bien que d'aimer, ;<ïr o/i veut trouver la vie dans ce qu'on aime. » C'est encore saint Augustin qui a dit cette parole : «Une àme contentj^îalivê se fait à elle-même une ëolitude. » La Cite de Dieu, les épitres et quelques

traités du même Père sont pleins de ces sortes de pensées

Saint Jérôme brille par une imagination vigoureuse , que n'avoit pu éteindre chez lui une immense érudition. Le recueil de ses lettres est un des monuments les plus curieux de la littérature des Pères. Ainsi que saint Augustin , il trouva sou écueil dan» les voluptés du monde.

Il aime à peindre la nature et la solitude. Du fond de sa grotte de Bethléem , il voyoit la chute de l'empire romain : vaste sujet de réflexions pour un saint anachorète ! Aussi , la mort et la vanité de no» jours sont-elles sans cesse présentes à saint Jérôme !

« Nous mourons et nous changeons à toute heure , écrit -il à un de ses amis , et cependant nous vivons comme si nous étions immortels. Le temps même que j'emploie ici à dicter, il le faut retrancher de mes jours. Nous nous écrivons souvent, mon cher Héllodore ; nos lettres passent les mers, et à mesure que le vaisseau fuit, notre vie s'écoule : chaque flot en emporte un moment ^ »

De même que saint Ambroise est le Fénelon des Pères, Tertullien en est le Bossuet. Une partie de «on plaidoyer en faveur de la religion pourroit encore servir aujourd'hui dans la même cause. Chose étrange, que le christianisme soit maintenant obligé de se défendre devant ses enfants, comme il se défendoit autrefois devant ses botirreaux , et que V Apologétique aux GENTILS soit de venue V J pologëtique aux GhrÉTIENS !

'Hjeron, Epist.

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Ce qu'on remarque de plus frappant oàns cet ouvrage, c'est ledéveloppetneiil de l'esprit humain: on entre dans un nouvel ordre d'idées; on sent que ce n'est plus la première antiquité ou le bégaiement de l'homme qui se fait entendre.

TertuUien parle comme un moderne; ses motifs d'éloquence sont pris dans le cercle des vérités éternelles, et non dans les raisons de passion et de circonstance employées à la tribune romaine ou sur la place publique des Athéniens. Tes progrès du génie philosophique sont évidemment le fruit de notre religion. Sans le renversement des fau.x dieux et l'établissement du vrai culte, l'homme auroit vieilli dans une enfance inteiminable ; car étant toujours dans l'erreur par rapport au premier principe, ses autres notions se fussent plus ou moins ressenties. du vice fondamental

Les autres traités de ïertullien, en particulier ceux de la Patience , des Spectacles, des Martyrs, des Ornements des femmes , et de la Résurrectio de la chair, sont semés d'une foule de beaux traits «Je ne sais (dit l'orateur en reprochant le luxe au.v femmes chrétiennes), je ne sais si des mains accoutumées aux bracelets pourront supporter le poids des chahies; si des pieds , ornés de bandelettes, s'act^outunoeront à la douleur des entraves. Je crainsbion qu'une tète couverte de réseaux do perles et de diamants ne laisse aucune place à l'épée ^ »

' Locum spaltiœ non ilrt. On peut iraduiie, ne plie sous l'épée J'ai prrFéré l'aum; sens cumme plus liuéral ot plus énergique. Spatha, emprunté du {îrec, fst r»'tv:i>n! ;yio ri' i- .liv i.:)f '■i>ee.

DU CHRIvSTIANISME. ~ 309

Ces paroles , adressées à des femmes qu'on conduisoit tous les jours à l'échafaud, étincellent d* courage et de foi.

Nous regrettons de ne pouvoir citer tout entière i'épître aux Martyrs , devenue plus intéressante poui nous depuis la persécution de Robespierre : « Illustres confesseurs de Jésus-Christ, s'écrie Tertullien , un chrétien tiouve dans la prison les mêmes

délices que les prophètes trouvoient au désert

Ne l'appelez plus un cachot, mais une solitude. Quand l'âme est dans le ciel le corps ne sent point la pesanteur des chaînes; elle emporte avec soi tout l'homme ! »

Ce dernier trait est sublime.

C'est du prêtre de Carthage que Bossuet a emprunté ce passage si terrible et si admiré : « Notre chair change bientôt de nature , notre corps prend un autre nom ; même celui de cadavre , dit Tertul- »lien , parce qu'il nous montre encore quelque forme humaine , ne lui demeure pas long-temps ; il devient un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue ^ ; tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprime ses malheureux restes ! »

Tertullien étoit fort savant, bien quu s accuse d'ignorance, et l'on (rouv'e dans ses écrits des détails sur la vie privée des Romains qu'on chercheroit vainement ailleurs. De fréquents barbarisme», une latinité africaine , déshonov ent les ouvrages de

• Omisfim. 'Ip la ffuch. fFOri,

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ce grand orateur. Il tombe souvent dans la déclamation, et Son goût n'est jamais sûr. «Le style de Tertullien est de fer , disoit Balzac , mais avouons qu'avec ce fer il a forgé d'excellentes armes. »

Selon Lactance, surnommé le Cicéron chrétien, saint Cyprien est le premier Père éloquent de l'Église latine. Mais saint Cyprien imite presque partout Tertullien, en affaiblissant également les défauts et les beautés de son modèle. C'est le jugement de La Harpe , dont il faut toujours citer l'autorité en critique.

Parmi les Pères de l'Eglise grecque deux seuls sont très éloquents , saint Chrysostome et saint Basile. Les homélies du premier sur la Mort et sur la Disgrâce d'Eutrope sont des chefs-d'œuvre *. La diction de saint Chi'ysostome est pure, mais laborieuse ; il fatigue son style à la manière d'Isocrate : aussi Libanius lui dcstinoit-il sa chaire de rhétorique avant que le jeune orateur fût devenu chrétien.

Avec plus de simplicité , saint Basile a moins d'élévation que saint Chrysostome. Il se tient presque toujours dans le ton mystique , et dans la paraphrase de rEcintai''e ^.

Saint Grégoire de Nazianze', surnommé le Théologien, outre ses ouvrages en prose, nous a laissé quelques poèmes sur les mystères du christianisme.

«Il étoit toujours f-în sa solitude d'Arianze, dans

» Voye?. I» rto((B(j, À la fin do vivlumé-

■ On a de lui une lettre fameuse sur la solitude , c'est la première de ses épîtrfs; e'ie a servi <ie tondemrnt à sa règle.

^ Il avoit un fils du mèm^ nom et de la m^me sainteté que lui.

son pays natal, dit Fleury : un jardin, une fontaine, des arbres qui lui donnoient du couvert , faisoient toutes ses délices. Il jeûnoit , il prioit avec abondance de larmes... Ces saintes poésies furent les occupations de saint Grégoire dans sa dernière retraite. 11 y fait l'histoire de sa vie et de ses souffrances... 11 prie , il enseigne , il explique les mystères , et donne des règles pour les mœurs.... Il vouloit donner à ceux qui aiment la poésie et la musique des sujets utiles pour se divertir, et ne pas laisser aux païens l'avantage de croire qu'ils fussent les seuls qui pussent réussir dans les belles lettres ^ »

Enfin , celui qu'on appeloit le dernier des Pères avant que Bossuet eut paru , saint Bernard, joint à beaucoup d'esprit une grande doctrine. Il réussit surtout à peindre les mœurs ; et il avoit reçu quelque chose du génie deThéophraste et de La Bruyère.

« L'orgueilleux, dit-il , a le verbe haut et le silence boudeur ; il est dissolu dans la joie, furieux dans la tristesse, déshonnête au dedans, honnête au dehors; il est roide dans sa démarche, aigre dans ses réponses, toujours fort pour attaquer, toujours foible pour se défendre ; il cède de mauvaise grâce , il importune pour obtenir; il ne fait pas ce qu'il peut et ce qu'il doit faire; mais il est prêt à faire ce qu'il ne doit pas et ce qu'il ne peut pas ^. »

N'oublions pas cette espèce de phénomène du treizième siècle , le livre de V Imitation de Jésus- Christ. Comment un moine , renfermé dans son

• Fleury, Hist. Eccl., tom. iv, lis-, xiî, pag, 557, chap. ix. 2 De Mor., lib. xsxit, cap. xvi.

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cloître, a-t-il trouvé cette mesure d'expression, a-t-il acquis cette fine connoissance de l'homme au milieu d'un siècle où les passions étoient grossières , et le goût plus grossier encore ? Qui lui avoit révélé , dans sa solitude , ces mystères du cœur et de l'éloquence? Un seul maître : Jésus- Christ.

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