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Le génie du peuple

S^-^ous les arts, toutes les sciences, ont naturellement leur origine dans l'instinct et l'expérience populaires, dans la tradition.

La cantilène improvisée prélude , ^ à l'épopée et au drame, la gros-

sière idole au chef-d'œuvre de Phidias, la hutte ou la tente aux merveilles de l'architecture l'astrologie à l'astronomie, la connaissance des simples à la thérapeutique, l'alchimie à la chimie

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Mais, dès qu'une science est constituée régulièrement, dès que l'esprit géométrique la pénètre et la dirige, la tradition ne saurait plus guère y occuper une position considérable. Si les traditionnistes ne cessent, il est vrai, d'apporter un grand nombre de très utiles matériaux aux sciences historiques, psychologiques ou morales, leur contribution se borne à ces apports documentaires, qui deviendront de moins en moins abondants. En art, bien au contraire, et surtout en poésie, quels que puissent être les progrès réalisés par des siècles de culture, la tradition populaire prend chaque jour une plus haute valeur.

C'est que l'Art, résultat d'un travail continu de l'activité consciente et de l'activité inconsciente l'une sur l'autre dans l'homme, n'a pas moins besoin d'inspiration ingénue et spontanée que de savoir et de raison. Synthèse des facultés du cœur et de l'esprit, l'Art reste incomplet et stérile, dès qu'il cesse d'être naturel, dès que lui font défaut la sève et la fraîcheur de la jeunesse. L'Art, comme l'Amour, est un enfant dieu.

Dans l'œuvre d'art, qui est une sorte de création cérébrale, doivent se fondre intimement les deux forces organiques de l'idéal, Tinstinct et la pensée : chaleur et lumière, passion et intellect. Et de ces deux forces, une seule est réellement féconde : le sentiment. La pensée n'accomplit

dans l'art qu'un travail sélectif et régulateur. Le sentiment y est le principe vital, le germe actif; il y fournit le fond, auquel la pensée imposera, avec la maturité voulue, une forme de plus en plus belle. Ainsi s'explique la puissance qui fait jaillir la poésie, rude mais généreuse, du sein des foules instinctives.

En esthétique, sinon ailleurs, le peuple est, et reste, l'initiateur suprême.

Il y a une raison décisive pour que toujours il en soit ainsi. Supérieur aux variations perpétuelles des vanités et des intérêts, des doctrines et des préjugés, des mœurs et des modes, le Beau a pour caractère essentiel Vuniversalhc. Il est l'expression pure de l'harmonie qui crée et qui conserve, la sereine et lumineuse manifestation des lois générales de la nature, l'incarnation souveraine du rythme normal de vie et d'évolution. Il est la représentation, l'illustration, le type concret et évident, de ce qui, pour tous, constitue à la fois le vrai et le bien. Il est l'absolu incarné dans le relatif, il est le genre résumé dans l'individu. La double faculté de percevoir le Beau et de le concevoir, faculté qu'on nomme le Goût et l'Art, implique donc, tout ensemble, vitalité puissante, générosité du cœur, élévation de l'âme; elle ne saurait aller sans beaucoup de désintéressement et d'amour.

Or, dans une nation, si les classes dirigeantes

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sont vraisemblablement les plus capables de logique et de prudence, les classes populaires ne sont-elles pas, de leur côté, les plus capables d'amour et de dévouement? Un poète l'a dit à merveille :

Les gens d'esprit ni les heureux Ne sont jamais bien amoureux; Tout ce beau monde a trop à faire. Les pauvres en tout valent mieux ; Jésus leur a promis les cieux, L'amour leur appartient sur terre.

Un historien contemporain a écrit un volume entier pour revendiquer « le droit de l'instinct, de l'inspiration, contre son aristocratique sœur, la science raisonneuse, qui se croit la reine du monde )). Et quelle tendresse il montre pour la muse plébéienne, pour cette exquise petite filleule des fées !

Voici en quels termes, d'une éloquence probante, il apporte aux humbles son précieux témoignage : (( Le trait éminent, capital, qui m'a toujours frappé le plus dans ma longue étude du peuple, c'est que, parmi les désordres de l'abandon, les vices de la misère, j'y trouvais une richesse de sentiment et une bonté de cœur très rares dans les classes riches... La faculté de dévouement, la puissance de sacrifice, c'est, je l'avoue, ma mesure pour classer les hommes.

Celui qui l'a au plus haut degré, est le plus près de riicroïsme. Les supériorités de l'esprit, qui résultent en partie de la culture, ne peuvent entrer en balance avec cette faculté souveraine. ))

Pour accentuer sa pensée avec plus de relief et de pittoresque, Michelet ajoute : (( Souvent on compare l'ascension du peuple à l'invasion des Barbares. Le mot me plaît, je l'accepte. Barbares ! oui, c'est-à-dire pleins d'une sève nouvelle, vivante et rajeunissante. Nous avons, nous autres Barbares, un avantage naturel. Si les classes supérieures ont la culture, nous avons bien plus de chaleur vitale. Elles n'ont ni le travail fort, ni l'intensité, l'âpreté, la conscience dans le travail... L'homme de science et de culture, aujourd'hui serf des abstractions, des formules, ne reprendra sa liberté qu'au contact de l'homme d'instinct. »

Et l'auteur conclut avec autant de justesse que de générosité : (( Le salut de la patrie et le vôtre, gens riches, c'est que vous n'ayez pas peur du peuple, que vous alliez à lui, que vous le connaissiez... Ce sont les hommes d'instinct, d'inspiration, dont l'alliance rapportera la vie à l'homme d'études, à l'homme d'affaires le sens pratique... »

Résumons. Le Beau est d'origine essentiellement populaire :

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1° Parce qu'il a pour principe le sentiment inconscient, l'instinct affectif;

2° Parce que son caractère absolu d'universalité implique, comme élément nécessaire en sa genèse, le désintéressement.

Le peuple, étant la classe où s'unissent le mieux ces deux conditions, possède au plus haut degré la faculté esthétique.

L'HEROÏSME ET L'EPOPEE

On ne saurait trop le répéter, les grandes pensées et les grandes actions viennent du cœur. (( L'esprit seul a de l'esprit, le cœur est bête! » dit un spirituel personnage de roman. On peut répondre que le cœur seul a du cœur; l'esprit sans cœur est égoïste, lâche et stérile.

(( Honorez l'esprit, mais appuyez-vous sur le cœur, écrivait au plus fort de la Terreur un des plus inflexibles révolutionnaires. La liberté n'est pas une chicane de palais : elle est la rigidité contre le mal, elle est la justice et l'amitié. ))

C'est dans le cœur du peuple que doivent se retremper sans cesse la Poésie et l'Art, pour rester verts et florissants.

Là réside la force magique qui renouvelle l'idéal et qui change la face du monde. Les

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livres qui ont ouvert l'infini à l'humanité, créé le ciel, divinisé la mort, tous ces livres, Bibles et Évangiles, sont fortement marqués du caractère populaire et traditionniste. Les épopées où s'est épanouie à jamais l'âme des nations antiques, les Chansons de Gestes et les Romanceros du Moyen-Age, ne sont, on le sait pertinemment aujourd'hui, que des traditions orales recueillies et interprétées par des maîtres. La condition du poème épique, c'est la rencontre d'une tradition féconde et d'un homme de génie.

Aujourd'hui chaque nation consacre péniblement des milliards, et des milliards encore, à ses armements, à son trésor de guerre. Le vrai trésor de guerre, inépuisable et sacré, n'est-il donc pas le trésor d'héroïsme et de poésie patiemment amassé par le peuple, et par lui déposé dans la légende nationale? En Espagne, en Allemagne, en Russie, qui a prévalu contre la grande épée de Napoléon, sinon l'âme populaire, la tradition armée ?

Revenons à l'esthétique. La littérature qui se sépare dédaigneusement du peuple, est comme une plante déracinée. Quelle que soit, un temps, son apparente prospérité, rapidement la vie y décroît. Tout y brille peut-être, mais tout s'y dessèche. La coquetterie bannit l'amour. L'art n'est plus qu'artifice. Le rire devient ricanement. Plus de larmes! Et l'on voit déjà le spectre gri-

maçant de la Mort qui, dans un vertige, mène la danse macabre. Tout périrait si quelque rustre, comme Jean-Jacques, n'arrivait des montagnes pour jouer dans cette société flétrie le personnage de Moïse au désert, pour faire jaillir l'eau du rocher et le lait du sein maternel.

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