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LE GÉNIE POPULAIRE ET LA CIVILISATION

On n'a pas craint d'affirmer que, contre toutes les lois de l'hérédité naturelle et de la sociologie, la faculté esthétique, chez les nations civilisées, décline et s'éteint plus ou moins vite au cœur des classes populaires. Ainsi, cette faculté n'existerait plus chez les pauvres gens de nos villes et de nos campagnes. Ceux qui parlent de la sorte connaissent assez peu, en général, les êtres et les choses qu'ils exécutent si cavalièrement. Ils ont presque toujours beaucoup de morgue et peu de poésie. En cherchant bien, on trouve ce qui leur échappe.

Certes, la puissance esthétique des masses populaires, comme toute chose humaine, ne reste pas perpétuellement à un même degré fixe et immuable. Elle a ses fluctuations, ses varia-

tions, qui tiennent à des causes souvent fort complexes. En certains moments, sous l'influence d'un milieu plus favorable et de circonstances plus propices, elle resplendit d'un plus vif éclat. Mais devant la raison et la réalité, il est diflicile de croire que le folklore de l'ancien temps puisse seul avoir une haute valeur, et que l'ère nouvelle soit radicalement impropre à l'accroître et à le renouveler. Si les civilisations vieillissent, le peuple a des renouveaux triomphants. On a vu avec raison, en lui, la jeunesse perpétuelle de l'humanité. Tant qu'il reste luimême, il garde l'imagination enfantine, si mobile, si curieuse, si avide de fables, si féconde en merveilles. Sans cesse il recommence, comme en rêve, et sans cesse il remanie les contes que lui fait la Nature, son antique et toujours fraîche nourrice. Admirez (( sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire! » C'est l'enfant terrible et sublime. Chez lui subsistent toutes les conditions de la faculté esthétique; ingénument il la conserve intacte. C'est seulement quand il en vient à douter de ses forces, quand il méconnaît ses capacités spéciales, renie son tempérament primesautier, se fait imitateur et tâche péniblement de marcher dans les petits souliers d'autrui, de prendre les allures nobles ou bourgeoises, de se plier aux réglementations des grammaires, des rhétoriques, des prosodies, c'est alors seulement,

faut-il s'en étonner, qu'il perd sa solide et fertile originalité, pour choir dans une médiocrité vaine et ridicule. Il n'est plus le peuple; il est le vulgaire, d'où sort le banal.

Jamais pourtant la poésie ne se retire complètement des multitudes. Le xviii*^ siècle luimême, si factice, si enrubanné, si enguirlandé, si poudré, n'a pas laissé d'apporter à la tradition un contingent qui n'est pas négligeable. Et depuis lors jusqu'à nos jours, le sens esthétique du peuple n'a cessé de travailler et de produire. Chaque fois que les foules sont profondément remuées par les destins, il s'en élève des chants d'amour ou de haine, parfois singulièrement familiers, parfois d'une élévation surprenante. Faut-il rappeler les nombreuses chansons de la Révolution ou de la Contre-Révolution? Et les pittoresques chansons de travail ou chansons de route, qu'improvisent à chaque saison nos ouvriers ou nos soldats? Faut-il évoquer, parmi tant d'autres refrains mémorables, le fameux couplet de 1870, si mélancoliquement ironique lorsque nous l'entendions sur les remparts de Paris assiégé :

Ah ! Bismarck, si tu continues, Do tous nos moblots il n'en rest'ra guère ;

Ah! Bismarck, si tu continues.

De tous nos moblots il n'en rest'ra plus!

Qui ne connaît, d'autre part, les admirables

DE LA TRADITION POPULAIRE If

chansons populaires de la Grèce nouvelle? L'Angleterre moderne, elle aussi, a entendu ses mornes travailleurs psalmodier des chants étranges.

Une excellente formule de M. Stanislas Prato, embrassant à la fois la littérature populaire et la littérature artiste, résume notre thèse : a Toute poésie vient du peuple et retourne au peuple. ))

Du peuple, en effet, jaillit l'inspiration première; les classes savantes la travaillent; enfin le génie la consacre et la rend aux foules, qui la déforment et la transforment pour inaugurer un cycle nouveau. On peut comparer la plèbe à la glèbe, à la terre maternelle, d'où le soleil et la pluie font surgir incessamment tant de floraisons délicates, tant de forêts superbes ; puis les feuilles qui tombent, composent une nouvelle couche végétale, d'où ressusciteront bientôt la vie et la beauté.

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