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OMNIPOTENCE DU NOMBRE ET DE L'ARGENT

En théorie pure, le régime démocratique est supérieur à tous les régimes de privilèges. Mais la liberté et l'égalité absolues des hommes sont évidemment des chimères, et ne sauraient se réaliser ni dans la nature ni dans la société. La démocratie, pour se légitimer effectivement, doit donc prouver sa supériorité sur les autres régimes, en établissant qu'elle comporte dans la pratique un meilleur organisme social.

L'omnipotence du nombre et de l'argent, impliquée par un régime d'égalitaire et libre concurrence, est, comme l'omnipotence des pères de famille et des grands, pleine de tentations et de périls. Pour qu'elle ne devienne pas funeste à la cité, il faut qu'elle soit équilibrée

par des forces intellectuelles et morales formant contrepoids. De même que le règne de ceux qui représentent la meilleure qualité, ne se justifie que par une intelligente et équitable satisfaction donnée à ceux qui représentent la majeure quantité : de même le règne de ceux qui représentent la majeure quantité, ne se justifie que par une intelligente et équitable satisfaction donnée à ceux qui représentent la meilleure qualité. Pour obtenir ce résultat, la démocratie doit éclairer et moraliser hautement le nombre et l'argent, qui sont les deux facteurs de la quantité souveraine, comme ils sont les deux faces de l'intérêt individuel, le nombre formulant l'intérêt des pauvres et l'argent celui des riches.

Le principe démocratique, qui libère et isole à l'origine toutes les unités composant l'agglomération sociale, c'est-à-dire tous les citoyens, ne leur impose tout d'abord d'autre guide que leur profit personnel, d'autre maître que la majorité d'entre eux. Sans individualisme, pas de démocratie. D'autre part, sans communauté, non seulement d'intérêts, mais encore de sentiments et d'idées, pas de société, pas de patrie. Comment concilier ces deux éléments contradictoires : égoïsme fatal et altruisme nécessaire? En élevant le moi de chaque citoyen à la raison et à l'amour, aux idées grandes et aux sentiments généreux. En légitimant par l'équité, par la fra-

ternité, au besoin par l'héroïsme, la puissance du nombre et celle de l'argent. En coalisant, au profit de tout le monde, les cœurs et les esprits.

L'idcal démocratique est dans le fonctionnement régulier d'une association universelle, qui développe le mieux possible les aptitudes et la valeur personnelle de chacun pour le plus grand bien de tous.

L'individualisme, élément d'égalité et de liberté, ne devient un élément de cohésion que si toutes les facultés humaines de sociabilité sont puissamment encouragées et favorisées. La force centrifuge qui se dégage de l'individualisme originel, doit être équilibrée, pour la gravitation normale du corps social, par toutes les forces d'attraction, par toutes les forces d'affection, compatibles avec elle. Ainsi se constitueront des groupes organiques, pleins d'harmonieuse activité. Après avoir assuré la production normale et incessante de l'énergie par la faculté égale donnée à chacun d'évoluer librement et de se faire valoir tout entier, on parviendra à créer et à maintenir l'ordre et l'union par le développement de l'association sous toutes ses formes légitimes.

L'association est le correctifet le complément de l'individualisme démocratique, avec lequel elle peut se combiner à merveille dans les diverses manifestations de l'activité humaine : in-

fO ESTHÉTIQUE

dustrie, commerce, science, art, littérature, politique, religion. Par l'association, l'Etat deviendra ce qu'il doit être, la fédération libre, juste et cordiale, des citoyens.

Au premier rang des associations, se place évidemment la plus naturelle : la famille. L'affection et la discipline volontaire peuvent, à beaucoup d'égards, y remplacer avantageusement la puissance despotique du père. La diminution de l'autorité paternelle y sera peu regrettable, si la justice et l'amour y régnent avec la liberté. Dans les régimes féodaux, l'association, presque toujours entachée de servitude ou d'inégalité par les privilèges établis, ne saurait fonctionner normalement, produire tous ses fruits. Elle trouve dans la démocratie son élément véritable, et y devient un tout-puissant principe social. Elle y reconstitue librement et équitablement la famille, la cité, la patrie, en leur donnant pour base la communauté des affections, des intérêts, des idées. Sur une base semblable, elle crée partout des centres fixes d'attraction, d'agglomération, d'évolution. Partout elle suscite de vastes et fortes personnalités collectives, syndicats actifs et toujours ouverts, synthèses d'humanité vive, que sans cesse alimentent, renouvellent, rajeunissent, de nombreuses recrues. Ces grands corps, ainsi constitués, maintiennent, développent, transmettent, perpétuent la

DE LA TRADITION POPULAIRE fl

tradition dont ils sont les dépositaires; ils servent de traits d'union entre les diverses classes et les générations successives; ils donnent la cohésion et la stabilité, la solidarité et l'esprit de suite, l'ampleur et la durée, à toutes les parties et à l'ensemble de l'Etat.

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