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INSTABILITE DES FORTUNES ET AFFAIBLISSEMENT DE LA FAMILLE

Essentiellement égalitaire et libre, la démocratie tend à niveler tout et à tout mobiliser. Entre elle et le régime de l'autorité, il y a, pour ainsi dire, la même différence qu'entre la mer et la terre. Elle est l'instabilité perpétuelle dans l'uniformité générale. Comme l'Océan, elle est soumise au niveau; et comme l'Océan, elle est en proie à toutes les violences de la tempête. Dans sa souveraineté, la foule ressemble à la houle. Immense mêlée de vagues humaines, incessamment remuées par les forces de la nature, elle berce tout, prête à tout engloutir, et ne supporte rien de fixe, rien d'immobile.

Avec la démocratie se mobilisent naturellement les conditions, les biens, et le sol même

qui devient monnaie courante. La physionomie de l'Etat change continuellement, sous l'influence des événements qui surviennent et des hommes qui arrivent. Toutes les carrières s'ouvrent à tous les efforts. Le gouvernement et les lois suivent les variations des mœurs et des idées. Personne ne saurait rester très longtemps à la même place. Exposées à tous les éléments de dissolution, les fortunes sont guettées par le morcellement successoral, contre lequel rien ne les défend.

L'esprit de liberté et d'égalité, âme de la démocratie, est certes le plus puissant principe de vie sociale. Mais, à l'origine, il agit comme un dissolvant. Il décompose les agglomérations formées sous les régimes autoritaires, en détruisant leurs cadres hiérarchiques. Il délivre, mais il isole. Il donne carrière à tous, mais il abandonne chacun à ses propres forces. Il implique immédiatement l'indépendance et l'activité, mais non l'ordre durable et l'harmonie féconde. Il crée des individus, il ne crée pas du même coup une société.

Quand triomphe la démocratie, le système d'inégalité, sur lequel reposaient la famille et la cité antique, s'écroule. Plus de toute-puissance paternelle. Père, mère, enfants (dès que les enfants ont l'âge légal), sont tous égaux et libres devant la loi. Le divorce, au besoin, résout, par

la rupture du lien familial, les difficultés entre mari et femme. Sollicité par l'intércc personnel, chacun tire de son coté, fait souche à part; etdès que les personnes sont à distance, dès que les intérêts ne sont plus communs, l'intimité et l'union cessent. Si les intérêts deviennent opposés, les parents, qui déjà n'étaient que des camarades, ne sont plus que des concurrents, des adversaires, voire même des ennemis. Division des personnes, dispersion des forces.

(( Chez les peuples aristocratiques, observe M. de Tocqueville, les familles restent pendant des siècles dans le même état et dans le même lieu. Cela rend les générations contemporaines. Un homme connaît et respecte ses aïeux, prévoit et aime sa postérité. 11 se fait des devoirs envers ses ancêtres et ses enfants... Le père est alors le lien naturel et nécessaire entre le passé et le présent, l'organe de la tradition, l'interprète de la coutume, l'arbitre des mœurs. On a pour lui déférence, respect, crainte. Dans une démocratie, les habitudes et les principes de liberté individuelle diminuent la puissance morale en même temps que la puissance légale du père... De nouvelles familles sortent sans cesse du néant, d'autres y retombent sans cesse; et toutes celles qui demeurent changent de face. La trame des temps se rompt à tout moment, et le vestige des générations s'efface. On oublie

aisément ceux qui vous ont précédé, et l'on n'a aucune idée de ceux qui vous suivront... »

Conséquence naturelle de l'esprit démocratique, cet état de choses n'en est pas moins dangereux, par certains côtés, pour la démocratie. Suivant le vieil adage, on tombe du coté où l'on penche. La famille est l'école naturelle de toutes les affections, de tous les dévouements, de toutes les vertus. S'affaiblit-elle, l'égoïsme s'accroît. Le relâchement des liens familiaux amène la dissolution des mœurs, et la dissolution des mœurs entraîne la décadence de la république. Lorsqu'un peuple a perdu les vertus traditionnelles, un autre peuple, plus sain et plus fort parce qu'il les a mieux conservées, vient bientôt lui imposer ses mœurs et ses lois.

C'est pourquoi les sociétés démocratiques doivent infatigablement raffermir la famille par la tradition, et la tradition par la famille.

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