‹ Le génie du peupleChapitre 13 sur 45 · FONCTION SOCIALE DE LA TRADITION · texte numérisé non relu

FONCTION SOCIALE DE LA TRADITION

Trésor inépuisable de symboles simples et sublimes, de signes animés et de vivantes images, la tradition, telle qu'une fée d'autrefois, possède la puissance magique qui rend tous les dons de la nature aux foules desséchées par l'abstraction. Elle remettra en honneur l'indépendance des caractères et l'originalité des allures, suscitera la variété sans rompre l'unité, ranimera l'esprit de liberté sans briser l'ordre, et favorisera, sans décentralisation absolue, le travail de différenciation harmonique qui fait d'un peuple un organisme complexe et complet. Aux yeux des plus humbles, comme aux yeux des plus grands, elle évoquera la patrie, le devoir, tous les dévouements, toutes les vertus, sous les plus beaux traits, sous les plus rayonnantes fi-

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gures. Exemples féconds pourrhumanité! L'âme des morts sortira de terre pour fortifier les générations nouvelles. L'expérience des siècles deviendra généreuse comme un vin vieux. Les hommes communiqueront entre eux dans le temps comme dans l'espace. Le genre humain pourra réellement être assimilé à un homme qui apprend toujours et qui ne meurt jamais.

L'esprit d'abstraction produit les mêmes effets sur le langage que sur la pensée. Là encore, le traditionnisme exercera une influence salutaire.

L'abus des idées générales entraîne l'abus des expressions collectives. Les mots abstraits, les' mots neutres, les mots creux et vagues, les mots (( sans forme ni couleur », sans sexe ni substance, les mots artificiels et inanimés, les mots en isme, en tlon, en mem^ en té, envahissent le vocabulaire, frelons de cette ruche. Tout comme les gens, ils remplacent démocratiquement la qualité par la quantité, la justesse par l'ampleur, la précision par la commodité. Ils ressemblent à ces vêtements confectionnés, fabriqués par millions pour les multitudes avides de choses toutes faites et à bon marché. Vêtements qui habillent tout le monde sans aller bien à personne!

Pour combattre victorieusement l'influence abusive et pernicieuse de ces formations imper-

on LA TRADITION POPULAIRE 6\

sonnelles et factices, il faut adopter et consacrer partout le mot naturel, populaire, jailli tout vit du sein de la foule, créé et non fabriqué, le mot substantiel et traditionnel. Le poète Baudelaire admirait (( la profondeur immense de pensée qui se trouve dans les locutions vulgaires, trous creusés par des générations de fourmis... » On sait ce que George Sand et, après elle, des écrivains comme Cladel et Zola, ont gagné à emprunter pour leurs œuvres les mots et le style oral des paysans et des ouvriers. On comprend les services que peut rendre un travail comme celui de M. Cunisset-Carnot sur le lexique du territoire dijonnais. En mêlant à la phraséologie livresque ces chaudes et vigoureuses paroles où palpite la sève du pays natal, où vibre un écho du cœur humain, la tradition régénère le pâle et anémique langage des classes académiques, comme par la transfusion d'un sang jeune et généreux.

La tradition, qui recueille, qui garde en réserve et remet en vogue lés expressions injustement délaissées par la mode, fait là une œuvre d'autant plus précieuse dans une démocratie, que l'esprit libre et mobile des républiques tend sans cesse à renouveler le langage. Chaque jour, par suite des perpétuels virements et revirements de la multitude houleuse, maints vocables sont écartés de la circulation et tombent

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au rebut, qui ont cependant une grande valeur par leur sonorité suggestive ou leur intensité caractéristique, et que bientôt l'on sera fort heureux de retrouver chez les traditionnistes, pour incarner telle ou telle idée neuve, sans équivalent verbal dans le dictionnaire du moment.

L'AVENIR DU TRADITIONNISME

Après les considérations historiques et rationnelles que nous avons exposées, on peut tenir pour démontrée, croyons-nous, notre proposition initiale : que la démocratie forme un milieu peu favorable au développement de la tradition, et doit d'autant plus en favoriser la culture.

La tradition représente, en quelque sorte, un besoin vital pour l'immense majorité des êtres humains, pour tous ceux d'entre nous chez qui prédomine le sentiment. C'est surtout à l'âme féminine que cet élément est nécessaire. Combien de fois, dans notre pays, les alarmistes n'ont-ils pas répété avec ironie ou avec amertume : (c La République manque de femmes ! » Une république manque de femmes quand elle

manque de cœur, quand elle n'a ni foi profonde ni tradition solide, quand elle s'adresse aux intérêts seuls, quand une doctrine pseudo-scientifique y étouffe les instincts légitimes et généreux. Une pareille république, une république manquant de femmes, ne saurait être durable et féconde. Pour que l'institution démocratique puisse se concilier (n l'éternel féminin », il faut qu'elle ait autre chose à lui offrir que de l'arithmétique et de l'algèbre.

Cela est plus sensible en France que partout ailleurs. Le génie français, si sociable, a pour caractères essentiels le bon sens et le bon goût. La faculté esthétique s'y allie d'une façon intime avec l'esprit géométrique. Si la France n'est pas, comme on l'a dit assez irrévérencieusement, une nation d'artistes, elle est une nation artiste ; elle est, en outre, une nation raisonneuse. A son tempérament tout ensemble plastique et critique, à son sensualisme spirituel, les impressions harmonieuses et les spectacles pittoresques sont particulièrement chers. Par là surtout elle aime l'existence. Elle prendrait vite en dégoût ce bas monde, si la poésie et l'art, sous une image intense et pure, n'évoquaient parfois devant elle le juste et le beau. Dans le charme et l'éclat de ces représentations, elle trouve son vrai culte et sa vraie culture. Malgré ses tendances railleuses et anticléricales, elle a repoussé la Réforme au

XVI® siècle, parce que la Réforme, abolissant à la fois le libre arbitre et la tradition, rendait l'élément divin moins accessible à la nature humaine ; parce que la Réforme, presque aussi fataliste que l'Islam et presque aussi dédaigneuse des arts plastiques, ne substituait aux symboles anciens, avec ses psalmodies, que d'impitoyables abstractions ; parce que la Réforme, en somme, satisfait beaucoup moins bien que le catholicisme les sens et le cœur, et ne satisfait guère mieux la raison.

La Révolution, si elle restait incomplètement humaine comme la Réforme, verrait la France lui échapper de la même façon; et la doctrine positive n'aurait pas plus de succès chez nous que l'évangélisme métaphysique. Mais notre patrie saura retremper ses vertus traditionnelles dans l'esprit nouveau.

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