LA FARCE DUN GENTILHOMME I
Et faisons fête solennelle De ma Damoyselle et Lison!
LA DAMOYSELLE
Ha ! que ce fol a de blason !
LE GENTILHOMME
N'en parlons plus, et nous taisons!
Tenir me veux à la maison, Puisqu'on vient à ma Damoyselle Tandis que je suis à Lison.
Bah ! gardez votre seigneurie
Et Naudet sa naudeterie.
Ne venez plus naudetiser.
Je n'irai plus seigneuriser;
Et afin qu'il vous en souvienne,
Croyez-moi qu'il faut, mon ami,
A trompeur trompeur et demi.
Pourtant, que plus ne vous advienne !
Ce dénouement satisfaisait tout le monde au bon vieux temps ; il paraissait parfaitement moral aux belles spectatrices comme aux bons spectateurs. Malgré le byzantinisme raffiné de nos mœurs, aujourd'hui il plairait peut-être encore. On rirait; et l'on serait désarmé, tout comme notre inoffensif Gentilhomme.
Je souhaite que, dans cinq cents ans, on trouve toujours autant de plaisir à la Francillon d'Alexandre Dumas fils, que nous en trouvons à l'œuvre populaire des Clercs de la Basoche.
L'Arioste
et la Tradition française
L'Arioste et la Tradition française
E chante les dames, les chevaliers, les combats, les amours, les galanteries, les audacieuses entreprises... » Tel est le début d'un des plus séduisants poèmes écrits pour bercer en un beau rêve les imaginations romanesques? Dès les premiers vers, il semble qu'une porté d'or s'ouvre sur des horizons magiques; et l'on entre dans un pays enchanté, offrant tour à tour aux regards de délicieuses prairies, des forêts majestueuses et fraîches que hantent des visions fugitives, de fantastiques forteresses qui érigent leurs tours en haut d'un roc à pic, des palais splendides où l'Orient et l'Occident ont mêlé les merveilles
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de leurs architectures, de voluptueux jardins au fond desquels les sources de Jouvence murmurent à l'ombre des arbres en fleur, de vieilles cités ceintes de murs à créneaux et traversées de larges fleuves, des ponts que débordent deux rangées pittoresques de maisons et de moulins, des cloîtres et des alhambras, des ermitages et des grottes, des monts, .des vallées, des grèves, des mers, des îles perdues dans le bleu du ciel et de l'eau; puis, le spectacle changeant sans cesse, de terribles champs de bataille, où les Maures d'Afrique, conduits par Agramant, heurtent en formidables assauts les paladins et les pairs du roi Charles, empereur de Rome.
Comme on est loin des attristantes vulgarités de ce bas monde ! Avec quel plaisir on se baigne dans l'air caressant et parfumé, dans la chaude lumière qui transfigure tout! On a conquis une liberté nouvelle. L'âme se dilate, le corps est plus élastique et plus souple. On court les aventures en bottes de sept lieues. Est-ce bien sur terre que nous sommes encore? Non! car déjà nous venons d'aborder dans la lune, et si douce est la folie dont nous sommes possédés, que nous ne voudrions pas, pour l'empire du Cathay, reprendre notre raison dans la fiole où elle a été subtilement transvasée.
Il est si bon de s'acheminer lentement, avec le duc Astolphe, le long du fleuve sillonné par
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la blancheur des cygnes, vers la colline au sommet de laquelle, dans le temple dédie à l'Immortalité, une belle nymphe recueille le nom des grands hommes ! Et nous n'avons pas le temps de nous ennuyer en compagnie du noble prince, dans les régions lunaires. En un clin d'œil nous traversons l'espace. Nous voici sur la route de Provence, avec la belle guerrière Bradamante, qui va faire mordre la poussière à plusieurs chefs païens. Bientôt c'est la déroute des Sarrasins, le siège de Bizerte, l'incendie de la flotte et le fameux combat -des trois champions de France contre les trois rois maures dans l'île de Lampedouse.
Ces héroïnes, ces héros, ces magiciens, ces enchanteresses, où donc les avait-on vus et connus, que l'on soit si vite familiarisé avec eux, que si vite on se mette à aimer celles-ci et ceuxlà? Comme ils sont impossibles et qu'ils sont vrais ! C'est l'idéal qui revêt la forme humaine. Est-il étonnant qu'il fasse des prodiges? L'extraordinaire devient tout simple. Les fables les plus capricieuses gardent toujours, d'ailleurs, une telle mesure et une telle grâce, que nous en acceptons, sans prendre garde, les plus singulières inventions.
Au milieu de cette féerie, ondoyante et diverse comme l'existence, se rencontrent çà et là des pages d'une adorable délicatesse, d'une sen-
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sibilité subtile, qui ne sont déparées par aucune prétention. Relisez spécialement l'histoire de l'infortunée Isabelle, fille du roi de Galice, pure et fidèle amante du jeune prince Zerbin d'Ecosse. Elle est tombée au pouvoir du cruel Rodomont, qui se sent entraîné vers elle par un violent désir. Sans plus de défense que a la souris entre les griffes du chat », elle sacrifie sa vie à son honneur, et se fait décapiter par le païen, qui croit expérimenter sur elle l'effet d'une liqueur rendant invulnérable.
Vingt autres épisodes d'un mérite égal ou même supérieur sont semés dans le poème. Estil rien de plus dramatique, rien de plus touchant que les malheurs de la belle Ginevra? Et quelle verve piquante dans l'histoire de la Coupe enchantée, dans celle du petit chien qui secoue des perles, dans les amours de Fleur d'Epine et de Richardet, dans le récit que fait au roi d'Alger le bon hôtelier des bords de la Saône !
Tous ces aimables contes sont enlevés avec une tendre et souriante légèreté; l'auteur n'a pas l'air d'y toucher. Sans confusion, sans tapage, sans lassitude, on quitte et on retrouve des figures qui sont toujours les bienvenues. A chaque instant, des visages nouveaux apparaissent et disparaissent, qui ne troublent et n'encombrent l'esprit en aucun point, tant leur entrée et leur
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sortie se font simplement, bonnement, joliment!
Du royaume d'Alcine, on saute dans les états de Cimosque; on passe, en se promenant, de l'île d'Ebude aux pays chinois; en attendant que les Sarrasins lèvent le siège de Paris, on gagne l'Egypte ou l'Ethiopie; ici, vous êtes dans le château du magicien Atlant; tournez la page et vous voilà chez les Femmes homicides. On s'endort dans la forêt des Ardennes au doux bruit de la fontaine d'Amour, on se réveille au son terrible du cor d'Astolphe. Tandis que vous admirez les appas dévoilés d'Angélique, elle met l'anneau de Brunel sur ses lèvres, et vous laisse tout seul avec Mandricard ou Ferragus. Des chevaux-fées, Rabican, Frontin, Bride-d'Or, Bayard, vous mènent au galop du nord au sud, de l'occident à l'orient; l'hippogriffe d'un coup d'aile vous transporte au-dessus des nuages.
Chose curieuse! l'Arioste, qui fait faire tant de chemin à ses héros, détestait les voyages ; il se brouilla tout net avec son exigeant Mécène, pour ne pas l'accompagner en Hongrie. Il trouvait plus agréable d'aller, au souffle du rêve, vers Damas avec Origille, ou dans le Paradis terrestre avec saint Jean.
Ses goûts étaient aussi modestes que son imagination était brillante. Il avait l'aisance et ne
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cherchait pas la richesse; il ne quitta qu'à regret Ferrare, sa patrie. Il appartenait à une famille qui s'était alliée à la maison souveraine en la personne de l'habile et séduisante Lippa Ariosto, d'abord maîtresse, puis femme légitime du marquis Obizzo III. Comme Pétrarque, il fut un moment diplomate. Il fut même commissaire dans la Garfagnana, et fit campagne contre des rebelles qui, pour ne pas être pendus, lui récitèrent quelques-unes de ses meilleures stances. Le cardinal d'Esté le protégeait, mais d'une curieuse façon. Les cardinaux ont toujours été d'étranges protecteurs. C'est à ses propres frais que ce messer Lodovico » dut publier son T{oland; et quand il le donna au cardinal Hippolyte, celui-ci se contenta de lui faire ce petit compliment : (( Oii diable, messer Lodovico, avez-vous été chercher toutes ces gaudrioles ? »
Ce poète dont la forme est si aisée, le style si limpide et si transparent, ce poète chez qui Galilée affirmait avoir trouvé le secret de donner charme et clarté aux plus arides démonstrations, ce poète aux images parfaitement harmonieuses et aux limpides périodes, avait le travail fort difficile, corrigeait et recorrigeait sans cesse, et voulut, jusqu'au dernier moment, perfectionner son œuvre.
Il semble que sa qualité maîtresse soit l'imagination. Mais non ! c'est plutôt la grâce, la