‹ Le génie du peupleChapitre 31 sur 45 · ET LA TRADITION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

ET LA TRADITION FRANÇAISE

mesure, la lucidité rayonnante, le sentiment de l'exquis.

Sur les sujets les plus divers, il répand un charme d'or; il se plaît à tout ensoleiller dans l'existence. Quelle douce philosophie résignée se dégage de l'histoire de Joconde, empruntée aux contes arabes, mais si heureusement modifiée !

Dans les zMllle et une ^?{jnrs, le sultan Schariar, ayant éprouvé l'inconstance du beau sexe, fait étrangler sa femme et jure de faire étrangler après la nuit de noces chacune des épouses qui la remplaceront. Dans un cas semblable, Joconde et Astolphe, voyant que les femmes sont toutes les mêmes, trouvent plus simple de revenir dans leur ménage.

L'Arioste n'a guère inventé. L'idée de son poème, on l'avait eue avant lui. Son procédé, il l'a trouvé tout appliqué. La plupart de ses personnages, il les a reçus du Boïardo; ou bien il les a pris dans la Chronique de Turpin, dans les Chansons de Gestes, dans les poèmes de la Table-Ronde, dans le cycle des Amadis, dans les Fabliaux des trouvères et des troubadours, dans les romans rimes du xiv^ siècle, dans les épopées de Rome et de la Grèce, dans les contes de la Perse, de l'Inde et de l'extrême Orient. Médor et Cloridan ressemblent trait pour trait à Nisus et Euryale; Angélique et Roger rappellent

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Andromède et Persée; Ariodant et Ginevra viennent en droite ligne du manuscrit de Lancelot du lac. Mais le bon (( messer Lodovico » a consacré et immortalisé toutes ces figures, en arrêtant finement et fermement leurs contours, en leur donnant une puissante et harmonieuse unité de caractère. On dit encore un sacripant et des rodomontades.

C'est à notre vieille France que l'Arioste doit le plus. A beaucoup d'égards, son poème est singulièrement français. Si les chants Scandinaves et germaniques lui ont donné ses belles guerrières qui n'épousent que leur vainqueur, nos légendes carlovingiennes lui ont fourni ses héros et le sujet de son livre. Puis, nos rimeurs du Renard et de la Rose lui ont appris cet (( aimable jeu de rire quelquefois de son sujet et de soimême, et d'excuser par son propre scepticisme les extravagances que l'on conte ». Il a, d'ailleurs, bien perfectionné le genre. En outre, il a radicalement altéré les types traditionnels. Il n'avait pas connu les soldats austères et religieux, qui représentaient la force dans toute sa brutalité et la foi dans sa candeur primitive. Son Roland ne ressemble pas plus au Roland de la Chanson que l'Achille de Racine à l'Achille d'Homère. Ses personnages sont des contemporains, travestis à merveille pour le plus ravissant carnaval qui fut jamais. Sous le masque, il est

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vrai, on sent vivre l'éternelle humanité ; et, si l'accompagnement raille souvent les paroles chantées, comme dans la sérénade de Von Juan, la musique n'en est pas moins délicieuse : c'est une irrésistible caresse.

Cette fine épopée absorbe et reflète, tel un brillant miroir ciselé qu'enrichissent mille pierreries, les fables innombrables exploitées par l'esprit naïf du Moyen-Age. Ce n'est pas l'œuvre d'un homme, ni même d'un peuple. C'est l'œuvre de toute une civilisation, dont la France, nous pouvons le dire avec une légitime fierté, fut réellement l'âme généreuse, l'âme héroïque et douce.

Et puis, il faut le remarquer aussi, on y voit s'afliirmer pour la première fois en poésie l'esprit moderne. Après l'apparition d'un semblable livre, les croisades devenaient impossibles. On y sent poindre la réaction de la conscience humaine contre le fanatisme et la violence, contre le régime théocratique et féodal. Les lettres et les arts sont les meilleurs agents du progrès.

L'Arioste appartient à la même famille que Cervantes et Rabelais. Il a la séduction juvénile, comme ceux-ci ont la force virile. Il nous offre l'ironie en sa gracieuse adolescence, en son aurore couleur de rose, alors que le jour se lève, dissipant les fantômes. Ironie qui n'a point encore d'amertume, mais qui n'a plus aucune timi-

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dite. La Fontaine et Voltaire n'ont-ils pas reconnu pour maître le conteur de Ferrare? Candide est le petit-neveu de Joconde.

Le Paradoxe de Judas

Le Paradoxe de Judas

ORSQUE le grand Corneille voulut faire jouersa tragédie chrétiennedePo/y^wcr^ par les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, il eut contre lui les précieuses et les dévots, l'illustre M. Voiture, arbitre du goût, et le vénérable M. Godeau, évéque de Vence.

On criait à la profanation. Eh quoi? le dogme serait discuté sur les tréteaux! La palme du martyre deviendrait un accessoire de théâtre! Les Saintes Ecritures seraient livrées à l'exploitation d'une troupe d'excommuniés ! On pourrait siffler les apôtres et les confesseurs de l'Eglise ! Le Parlement n'avait-il pas prohibé de tels attentats par édit spécial?

Aujourd'hui, on est infiniment moins rigou-

reux pour les choses et les gens de la scène. Des poètes peuvent rimer de modernes Mystères tirés de la Bible ou des Evangiles, et même les faire représenter par des marionnettes ou de vrais acteurs, sans que s'élève contre eux la moindre protestation religieuse. Au contraire, on semble trouver qu'ils font œuvre pie, et on ne leur marchande pas les applaudissements.

Je sais une dame, cependant, qui a été scandalisée en voyant la Tassion au théâtre. Oh! ce n'est pas une dame très austère, une dame intolérante. Elle n'a point du tout les opinions surannées de l'Hôtel de Rambouillet. M. Godeau et M. Voiture ne l'émeuvent aucunement.

Non ! ce qui l'a choquée, fortement choquée, c'est un simple hasard d'interprétation : le rtSle le mieux tenu était celui de Judas; et, par le talent supérieur du tragédien, Judas devenait le personnage le plus intéressant de la Passion, sinon le personnage le plus svmpathique.

Cette malheureuse spectatrice ne pouvait se pardonner d'avoir écouté avec un certain plaisir la parole de celui qui vendit le Christ aux valets

du bourreau. Le traître ne lui avait point fait horreur, il ne lui avait point paru infiniment haïssable; et elle ne l'avait pas voué, du fond du cœur, avec toute Tindignation nécessaire, à l'éternité des tortures infernales. Aussi réprouvait-elle, non sans une plaintive amertume, le spectacle qui lui avait donné une telle distraction, inspiré une si coupable indulgence et fait commettre un si gros péché.

Pourquoi donc, disait-elle, tendre ce piège fallacieux à des personnes pieuses. C'était vilain; c'était inconvenant. Cette abomination faussait toute la divine tragédie; et l'âme en perdait le sentiment du sacrifice suprême.

On essaya de calmer notre pécheresse involontaire. Son cas n'était-il point tout naturel? Pourquoi s'en confesser avec de si cruels remords? Est-ce que la plupart des grands drames ne produisent pas sur la plupart des spectateurs un effet analogue? lago, le subtil lago, n'éclipset-ilpas quelquefois le crédule et brutal Othello? Est-ce un crime d'être plus ému par Phèdre et ses fureurs que par la triste Aricie? Une pièce biblique n'a-t-elle pas inspiré au suave Racine luimême une épigramme célèbre :

Je pleure, hélas ! sur ce pauvre Holopherne Si méchamment mis à mort par Judith !

Mais on eut beau dire, on eut beau chercher

et trouver les plus légitimes excuses, la trop scrupuleuse spectatrice delà Tassion resta inconsolable. Si l'on n'avait pas fait diversion en critiquant la dernière toilette de sa meilleure amie, elle serait encore aussi mélancolique, aussi douloureuse, que ce pauvre petit vicaire bas-breton, qui, pour avoir immodestement rêvé de la sainte Vierge une nuit de mai, croyait avoir donné un coup de canif dans le contrat de mariage du bon Dieu, et être damné sans rémission.

Le personnage de Judas, tel que nous l'ont transmis la légende et l'histoire, a déconcerté, d'ailleurs, des têtes beaucoup plus fortes que celle de notre jeune pécheresse parisienne. Les plus savants exégètes n'ont pu réussir à l'expliquer d'une façon plausible. Il reste plongé dans une obscurité sinistre. Avec lui, tous les commentateurs perdent leur grec et leur latin, leur allemand et leur hébreu.

Ils s'accordent à trouver les motifs de sa trahison absolument incompréhensibles. « L'avarice ne peut être considérée comme un mobile suffisant de son crime... Il n'avait pas le

moindre intérêt à échanger les profits de son emploi de trésorier dans l'association nazaréenne contre une misérable somme de trente deniers, qui représente à peine soixante francs de notre monnaie... »

Fut-il irrité par la réprimande que lui fit Jésus au souper de Béthanie? Oui, certainement; mais pas au point d'en devenir tout d'un coup le plus affreux des scélérats. Il avait fait des miracles, chassé les démons; il avait le titre d'apôtre!

Voici, du reste, comment l'Evangile selon saint Jean rapporte l'épisode du souper: (c Marie prit une livre de parfum de nard choisi, et en oignit les pieds de Jésus, et les essuya avec ses cheveux; et toute la maison fut remplie de l'odeur du parfum. — Un de ses disciples. Judas de Kerioth, qui devait le trahir, dit : Pourquoi n'a-t-on pas vendu ce parfum trois cents deniers, qu'on aurait donnés aux pauvres? — Il dit cela, non qu'il se souciât des pauvres, mais parce qu'il était voleur, et qu'ayant la bourse, il portait ce qu'on mettait dedans. — Jésus lui dit donc : Laissez faire cette femme; elle a gardé ce parfum pour mon heure suprême; vous aurez toujours des pauvres parmi vous; mais moi, vous ne m'aurez pas toujours. »

Saint Jean, on le voit, ne ménage pas le trésorier rapace, contre lequel il semble avoir eu une vive haine. Mais, par une contradiction

bizarre, il semble le justifier un peu plus loin, dans son récit de la Cène.

Quand saint Jean eut demandé au Maître le nom du disciple qui le trahirait, Jésus répondit: (( Celui à qui je présenterai du pain trempé. Et ayant trempé du pain, il le donna à Judas. — Et sitôt que le pain fut dans sa bouche, Satan entra en lui. Et Jésus lui dit : Ce que tu dois faire, fais-le vite ! »

Puisque Satan n'entra en lui qu'à cet instantlà, Judas n'était donc pas possédé du diable auparavant. Et il livra le Christ, aux Pharisiens, parce que le Christ, dans ce but spécial, l'avait préalablement livré lui-même au mauvais esprit. Il ne fut, en réalité, que l'instrument involontaire du Tout-Puissant; et, sacrifié pour la rédemption universelle, il tomba victime de la fatalité divine.

C'est ainsi que les choses devaient être explicitement établies dans cet Évangile Je Judas qui ne nous est pas parvenu, et qui fut le livre sacré de la secte des Caïnites.

Les Caïnites, jugeant le monde mauvais et la mort préférable à la vie, adoraient le principe

LE PARADOXE DE JUDAS IÇf

destructeur comme supérieur au principe de création. Ils vénéraient en Gain le premier des sages, parce qu'il avait introduit le trépas dans notre destinée. Ils honoraient les vices de Sodome et de Gomorrhe, parce que ces vices avaient pour résultat la stérilité humaine. Ils vouaient à Judas un culte particulier, parce que Judas avait eu la grande révélation et avait empêché, en livrant Jésus au supplice, la réconciliation définitive de l'homme avec la puissance créatrice, avec le Dieu de vie et de fécondité.

Ni les Gaïnites d'antan, ni les modernes exégètes, en leurs spéculations plus ou moins hasardeuses, n'ont établi d'une façon précise et solide la psychologie de Judas. Un poète américain, William W. Story, a donné une nouvelle solution du problème, dans les curieuses pages intitulées : Un légiste romain à Jcrusalem. Tremier siècle.

Son légiste romain, ayant reçu les confidences du centurion Lysias, ami intime de Judas, affirme que ce dernier fut le plus malheureux, mais le plus honnête homme du

monde. S'il contribua à la perte de Jésus, ce fut sans le vouloir, ce fut malgré lui. Et comme l'ours de la fable, il tua son maître avec une de ces intentions excellentes dont l'enfer est malheureusement pavé.

Profondément dévoué au Christ, il chercha le moyen d'assurer son triomphe. Un beau jour, il eut cette inspiration victorieuse : « Livrons-le à ses persécuteurs. Puisqu'il est fils de Dieu et Dieu lui-même, il saura bien rompre ses chaînes, se tirer de leurs griffes, et les châtier comme ils le méritent. Alors sa divinité éclatera superbement aux yeux du peuple. Nul ne pourra plus le méconnaître. Tous seront sauvés. »

Pour un homme vraiment convaincu, ce raisonnement était irréfutable. Mais les faits lui donnèrent tort. Et Judas désillusionné, désespéré, ne croyant plus à rien ni à personne, se pendit.

Si la version de William W. Story est exacte, on ne saurait faire un crime à Judas de son erreur. Mais il ne faut pas non plus le canoniser ni l'adorer à la façon des Caïnites.

Cette secte semble avoir eu pour idéal le nir-

va^iz des Hindous. Et ce n'est pas là le seul emprunt que le monde chrétien ait fait au bouddhisme. Le divin Siddhârta, le Bouddha lui-même, n'est-il pas reconnu et honoré comme un saint par l'Eglise catholique? Lisez la Vie des saints 'Barlaam et Josaphar, attribuée à Jean Damascène et si populaire au moyen âge! Josaphat et Siddhârta ne sont évidemment qu'une seule et même personne.

Dans le Mahabharata, ne trouvons-nous pas aussi les prototypes de saint Roch et de son chien saint Roquet? Rappelez-vous le bon roi Yudhishthira, qui ne voulut pas entrer sans son lévrier fidèle dans le paradis du dieu Indra! Le dieu résista d'abord, mais il finit par céder, voyant que l'homme et la bête étaient plus divins que lui.

Comme ce bon roi, une vieille demoiselle très chrétienne regrettait, en expirant, de ne pouvoir emmener son chat au ciel. Les chats feraient-ils là-haut moins bonne figure que les chiens? Les chats étaient dieux en Egypte. Et l'on peut encore admirer en notre musée du Louvre la déesse-chatte Pacht, qu'on adorait également sous le nom de Beset.

Le paradis ne représente-t-il pas pour chacun de nous le plus beau de ses rêves? Je ne puis me rappeler sans avoir les larmes au cœur cette pauvre fillette mourante qui, d'une caressante

et faible voix, demandait, au dernier moment, si sa poupée, elle aussi, pourrait entrer chez le bon Dieu.

Peut-être vaut-il mieux croire même au paradis des poupées, que ne croire à aucun paradis du tout.

La

Le Diable sur la Scène

Le Diable sur la Scène

iV^ATAN est toujours à la mode. Jadis, il fallait toutes sortes de cérémonies extraordinaires pour l'évoquer; et l'on devait suivre très correctement la formule indiquée par le Véritable Dragon rouge ou FcArt de commander les esprits célestes, aériens, terrestres et infernaux :

(( Prenez une poule noire qui n'ait jamais pondu et qu'aucun coq n'ait approchée; ayez soin, en la prenant, de ne pas la faire crier; rendez-vous sur un grand chemin, à l'endroit où deux routes se croisent; là, à minuit sonnant, tracez un rond avec une baguette de cyprès, mettez-vous au milieu, fendez le corps de la

poule en deux, et dites ces mots par trois fois : Eloïm, Essaim! »

Poule noire, carrefour en croix, rond magique, baguette de cyprès, mots abracadabrants, désormais tout ce vieux jeu est inutile. Satan se promène familièrement parmi nous. Nos institutions démocratiques ne le gênent pas. Non, pas du tout. Et, pour le connaître à fond, il suffit de suivre un aimable conteur dans une petite chapelle où des messieurs et des dames sans préjugés célèbrent la messe à rebours, voire même d'entrer tout bonnement dans un théâtre dont l'affiche soit quelque peu démoniaque.

Eclipsant les anciens Mystères, le Livre d'or du Théâtre moderne contient toute une série de pièces plus ou moins sataniques, où le Diable a un rôle plus ou moins considérable.

On y trouve les Érars du T)iable, les Sept Châteaux du Diable, la Tan du Viable, le Fils du Diable, une Larme du Diable, les zMcmoires du Diable, et une foule d'autres diableries, sans oublier ces merveilleuses Tilules du Diable que Paris a avalées tant de fois! Des auteurs hardis nous ont fait faire connaissance avec la famille

entière de l'Ange rebelle, y compris, je crois bien, ses neveux et sa tante.

Récemment, le directeur d'une scène subventionnée a voulu nous montrer le vrai Satan, le Satan authentique, le seul Satan réellement autorisé à porter cet illustre nom, et qui fait rentrer dans le néant tous les Satans classiques, dramatiques ou symboliques, tous les Diables de convention, de fantaisie ou de pacotille.

Le Diable, il est vrai, peut se transformer à l'infini; chacun sait ça. Avec un Prométhée, il y a en lui un Protée, qui prend, comme il veut, toutes les figures et tous les costumes. De tels déguisements sont faciles à représenter; c'est l'enfance de l'art. iMais comment Satan est-il fait (( en soi », toute illusion écartée? Quelle est sa nature intime? A-t-il une physionomie personnelle ?

Directeurs, auteurs, comédiens, souffleurs, habilleurs, coiffeurs, tout le monde s'est mis passionnément à l'œuvre pour résoudre ce délicat problème.

On a dépouillé les antiques manuscrits et les compilations récentes. On a confronté et com-

paré les dessins, les gravures, les descriptions, les allusions. Tous les grimoires, toutes les démonologies, toutes les cabales, toutes les « Clefs de l'Enfer )), tous les procès de sorcicrie ont été minutieusement inspectés et revus. Magiciens et magistrats, historiens et poètes, ont été consultés avec la plus scrupuleuse religion.

Dans le Vcrirable SaiKtum "Regnum de la Clavicule, on a relevé la hiérarchie, les titres et les caractères des Démons supérieurs : empereur Lucifer, prince Belzébuth, grand-duc Astaroth, premier ministre Lucifugé, grand général Satanachia, lieutenant-général Fleuretty, et maréchalde-camp Nébiros qui fait trouver « la main de gloire )).

Devant un aréopage de savants et d'artistes, on a cité tour à tour tous les faux dieux dont on a pu retrouver la trace : xMoloch, Ammon, Chamos, Baal, Abbadon, Thammuz, Dagon, Rimnon, Bélial, mille autres. On les a interrogés sur celui qu'ils reconnaissent pour chef et qu'on nomme alternativement : le Serpent ancien, Iblis, l'Impur, le Malin, l'Esprit immonde, l'Esprit qui nie, l'Esprit qui ment, le Tentateur, l'Ennemi.

On est remonté jusqu'à ses origines; on a compris qu'il est identique avec Ahriman, le vieil adversaire d'Ormuzd; on a reconnu quand et comment ce Principe ou Prince du mal a été introduit chez les Juifs par le dualisme persan,

après la captivité de Babylone. On l'a suivi dans le livre de Job, puis dans le livre d'Enoch où il s'appelle Samiaxas et entraîne ses compagnons à s'unir aux filles des hommes.

On l'a retrouvé dans l'Evangile, où il transporte Jésus au sommet de la montagne pour le faire choir de plus haut.

Il ne saurait guère être figuré au théâtre comme l'a vu Dante, guidé par Virgile :

(( L'empereur du douloureux royaume était plongé dans la glace jusqu'au sein... Oh! qu'il me parut stupéfiant, avec ses trois visages, l'un par devant et vermeil, les deux autres sur les deux épaules, celui de droite jaune et blême, celui de gauche noir comme l'Afrique!

(( A son dos s'ouvraient deux larges ailes de chauve-souris, plus grandes que les plus hautes voiles des navires. De ses six yeux, il pleurait. Et sur ses trois mentons ruisselaient des larmes, de la bave et du sang. »

Dans le T>amné pour manque de foi de Tirso de Molina, Satan ne fait que passer, sous la forme d'un ange, puis d'une ombre.

Il joue un rôle plus important dans le zMagi-

2o6 LE DIABLE SUR LA SCÈNE

cien prodigieux de Calderon, où il est successivement un gentilhomme en habit de cour et un naufragé tout trempé de l'onde marine. Là, au cours d'une fort belle scène, il essaie de séduire sainte Justine pour Cyprien, qui s'est vendu à lui:

(( Esprits lascifs, dit-il, sortez de l'abime infernal et assiégez cette citadelle de virginité. Que tout provoque l'amour autour d'elle! Je me tais. Commencez vos chants ! »

Une voix s'élève alors : « Quelle est la gloire suprême de cette vie? »

(( L'amour, l'amour! » répond tout l'univers en chœur.

Et sainte Justine soupire : a Qui donc répond ainsi à mes interrogations muettes? Est-ce toi, tendre rossignol?... Oh! ne m'enivre pas de tes plaintes!... Une vigne folle cherche l'arbre où elle s'enlace... Une douce fleur contemple le soleil et reste tournée vers ce beau foyer de lumière... O fleur pâmée, ô vigne voluptueuse, ô rossignol mélodieux, quelle flamme est en vous? ))

Et de nouveau, derrière la scène, le choeur universel répond :

(( L'amour, l'amour! ))

Ce diable-là ne vous semble-t-il pas scénique à souhait!

Pas plus que celui de Dante, le diable de Milton ne peut être transporte hors de l'épopée. Il est énorme (( comme Léviathan ».

Il s'écrie : (( Adieu espérance, et, avec toi, adieu crainte et remords! Mal, sois mon unique bien! Je régnerai, du moins, sur plus de la moitié du monde. ))

Il couvre de sa stature tout un lac de feu. (( Archange obscurci, mais brillant encore, son visage est labouré parles cicatrices de la foudre, et les chagrins veillent sur ses joues décolorées. »

Faust, dans la Légende primitive, lorsqu'il visite l'Enfer, y voit le démon Belzébub habillé en bœuf, avec deux oreilles effroyables et des cheveux de toutes les couleurs; Astaroth en serpent, avec deux tout petits pieds jaunes ; Annaby en chien noir; Dythican en perdrix au cou vert et moucheté; Drac en flamme bleue à queue vermeille; Bélial en éléphant, avec une trompe de trois aunes; et Satan en âne, avec une queue de chat. Puis, sur terre, cet insolent et orgueilleux Satan devient griffon, dragon puant et souf-

fiant le soufre, étoile, poutre enflammée, masse de six globes de feu, et, finalement, moine gris.

Gœthe le montre en barbet, en hippopotame, et sous l'habit d'un (c étudiant voyageur ».

Flaubert a noté le pied fourchu, les cornes, les griffes. Le tentateur de saint Antoine « porte sous ses deux ailes, comme une chauve-souris gigantesque qui allaiterait ses petits, les Sept Péchés capitaux dont les têtes grimaçantes se laissent entrevoir confusément )).

Vigny donne au séducteur d'Eloa une majesté sinistre. Et Victor Hugo, dans la Fin de Satan, présente ainsi le Maoïdit :

Depuis quatre mille ans, il tombait dans l'abîme... Il tombait foudroyé, morne, silencieux.

Triste, la bouche ouverte et les pieds vers les cieux, L'horreur du gouffre empreinte à sa face livide...

Tous ces diables ont un aspect bien tragique; et c'est dans une comédie qu'il fallait montrer le vrai Diable, le Diable ne varietur. On chercha un modèle moins funèbre.

Avec les traits épars dans les fabliaux du Moyen-Age, on reconstitua le Diable tragi-comique en qui nos aïeux ont incarné jadis les

esprits animaux et les instincts bas; le Diable éteTnellemcnt g abé par tous les saints du paradis, et même par les simples mortels; le Diable qui bâtit des ponts, des remparts, des chapelles, pour une rétribution dérisoire; le Diable à qui les Normands font manger le blanc des asperges et le vert des artichauts; le Diable que trahit sa maîtresse, lui arrachant un poil de la barbe ou du creux de l'estomac sur la demande du Prince Charmant; le Diable dont saint Pierre coupe la tête avec un grand sabre, pour la lui remettre à la place du postérieur.

Ce Diable recherche volontiers les belles filles, et même, comme dans le second Fausr^ les jolis éphèbes.

Mais le ciel lui arrache toujours sa proie, quand elle en vaut la peine; la Vierge, par exemple, se substitue tout doucement à la noble dame dont l'âme a été vendue par un époux ruiné; et c'est sainte Marie qu'emmène le Démon, tandis que la bonne chrétienne reste en prière au pied de l'autel, sous les ogives irisées de la chapelle blanche.

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Andrew Lang et la Mythologie primitive

Andrew Lang et la Mythologie primitive

NDREW Lang est un des écrivains qui ont contribué le plus puissamment à rectifier et à développer les études traditionnistes.

Né en 1844, dans le district rural de Selkirk, en Ecosse, il y prit, dès son enfance, le goût des contes et des chants populaires, si nombreux en ce pittoresque pays.

(( Les soirs d'été, dit-il dans l'introduction d'un de ses ouvrages, quand la tombée de la nuit arrêtait nos parties de cricket, nous aimions à nous rassembler près des granges et à nous raconter des histoires. Un de nous en avait une collection extraordinaire; je suis certain qu'elle

provenait tout entière de la tradition orale. Quelques vieilles dames de ma famille nous amusaient par d'anciens récits; et nous dévorions avec passion de petites brochures à deux sous, contenant chacune un conte et une grossière gravure sur bois. »

Il commença ses études classiques à l'Académie d'Edimbourg, les continua à Saint-Léonard's Hall, Université de Saint-André, puis au Balliol-CoUege d'Oxford, pour les terminer au Merton-College en 1868.

Après cette éducation forte et complète, il voua sa vie à la littérature. Caractère indépendant et actif, intelligence ouverte et lucide, cerveau encyclopédique, il entra, solidement armé, dans la carrière militante du journalisme. Là, il pouvait évoluer à l'aise, se maintenir en contact direct avec le public, exposer au grand jour des idées neuves, exercer une franche et utile influence sur l'esprit du siècle. Dans les tentatives les plus diverses, il obtint les plus légitimes succès. Poète et penseur, érudit et polémiste, il fut bientôt classé au premier rang.

Ses traductions d'Homère, de Théocrite, de Bion, de Moschus, montrent, avec un charme singulier, combien l'antiquité classique lui est familière, quel sens juste il a de la beauté grecque et des moyens de l'interpréter en langage moderne. Parmi les œuvres qui ont con-

tT LA MYTHOLOGIE PRIMITIVE 21^'

sacré sa réputation de poète original, il faut citer les 'Ballads and Lyrics ofold France^ les 'Ballads in hlue China, l'exquise et humoristique Helen of Troy, enfin les T^yrhmes à la mode dont mainte page est une merveille de grâce légère, de sentiment juste et délicat.

Sans nuire à ses travaux de littérature artistique, l'inspiration ingénue des inconscients a toujours eu pour lui un attrait particulier. Cette sympathie passionnée pour le Folklore et la Mythologie est sensible dans toutes ses productions, et semble la note dominante de son tempérament d'écrivain. C'est surtout comme traditionniste qu'il est universellement connu; il doit à ses études sur l'esprit populaire sa véritable popularité. De ses nombreux articles, publiés d'abord à la Saturday %eview, il a fait ultérieurement des livres d'une haute valeur documentaire et critique : Custom and zMyih; zMyrh, T{itual and T{eligion, et l'essai intitulé éMyihology, qui a été si bien traduit en français par M. Léon Parmentier, avec une remarquable notice de M. Charles Michel, professeur à la Faculté des Lettres de Cand. Andrew Lang, en bibliophile consommé, a reproduit, d'autre part, la première édition des Cornes de Terrauh, et a restitué une ancienne interprétation anglaise du roman d'Apulée : charriage of Cupid and Tsyche. Pour chacune de ces deux dernières publications, il a écrit une pré-

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face, qui, à elle seule, formerait un ouvrage complet et de tous points recommandable. N'oublions pas la belle édition à'oAucassin et ^?{jcolene qu'il a fait paraître à Londres en 1887.

Alliant une intelligence claire et logique au tempérament positif et pratique de la race anglosaxonne, Andrew Lang se distingue par de hautes aptitudes à l'analyse et à la synthèse. Il possède à la fois les qualités maîtresses de l'artiste et celles du savant; il manie avec une égale autorité les éléments concrets et les abstractions.

Grâce à cette double faculté, il a pu ouvrir de vastes horizons à la science du Folklore, lui donner une impulsion énergique, l'organiser d'une façon définitive, et lui assurer toute la force et toute l'autorité que comporte la plus large méthode expérimentale, appliquée à des idées générales d'une simplicité souveraine et d'une irrésistible clarté. Pour une telle œuvre, pour une œuvre tout ensemble si complexe et si homogène, il fallait un ouvrier selon la formule du bon Térence, un homme à qui rien d'humain ne fût étranger. Andrew Lang se rapproche à souhait de cet idéal : aussi a-t-il compris et fait comprendre admirablement ce qu'il y a d'essentielle et universelle humanité en la tradition de tous les pays et de tous les siècles. Précisons le rôle qu'il a joué dans l'évolution si rapide d'une science toute neuve encore.

Les anciens ont explique les fables populaires de deux façons : i° Suivant le système allégorique, qui, par une interprétation plus ou moins arbitraire, découvrait dans chaque fable un symbole; 2^ Suivant le système historique ou système d'Evhémère, qui ne voyait dans les aventures des dieux, demi-dieux et héros, que l'histoire transformée en légende. Avec un peu de complaisance et d'ingéniosité, on expliquait ainsi toute la mythologie, mais sans que jamais l'explication fût bien justifiée. Les deux systèmes, également empiriques, laissaient un libre champ à la fantaisie individuelle des interprétateurs, de telle sorte qu'à une parcelle de vérité ils devaient mêler presque toujours des accumulations d'erreurs.

De nos jours, ces deux systèmes, renouvelés par la science, ont donné naissance, le premier à l'école philologique dont le protagoniste est Max Millier; le second au néo-évhémérisme de Herbert Spencer.

La méthode étymologique de Max Millier, que préconisèrent en France MM. Bréal et Darmesteter, explique les mythes par l'influence du langage sur la pensée humaine. Domina nomina. Les divinités seraient simplement des mots, qui, après avoir été inventés pour signifier tels ou tels objets ou phénomènes, auraient ensuite représenté les forces naturelles animant ces phé-

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nomènes ou ces objets : (( Une métaphore primitive lance le mythe, que développent les hasards de la destinée. » La mythologie ressemblerait ainsi à une forêt profonde, sortie de la semence répandue à tous les vents par les fleurs de la rhétorique originelle.

Un tel nominalisme est inadmissible. Les spécialistes éminents qui l'ont créé et soutenu, ont été abusés par l'exclusivisme étroit et absorbant de leur spécialité scientifique. Ne s'occupant que des mots, c'est aux mots qu'ils ont tout rapporté. Infiniment trop subjectifs, ils prêtent leur âme civilisée aux peuples sans civilisation; et les sauvages ne leur semblent jamais assez sauvages pour croire qu'un nuage soit un monstre vomissant des flammes. En outre, rien n'est élastique comme les étymologies. Maniant et groupant les vocables à leur guise, les étymologistes en ont tiré tous les résultats qu'ils désiraient.

Dans les mythes les plus réfractaires, Kuhn et ses disciples retrouvent sans cesse l'Ouragan, tandis que iMax Miiller et son école y voient invariablement l'Aurore. Les uns et les autres font de la pluie ou du soleil avec toutes les fables qu'ils interprètent, comme certains malades tournent en sucre ou en bile tous les aliments qu'ils digèrent. «. Les mythes sont les maladies du langage ! » disent-ils, sans soupçonner que les véritables infirmités sont en eux-mêmes. Ils

prennent pour la cause du mythe l'instrument qui a servi à le créer. Ils voient fort bien la métaphore d'où est venu le mythe, mais ils ne considèrent point l'état d'âme qui devait produire et a produit cette métaphore. Si, par exemple, les sexes divers attribués aux vocables ont produit les sexes divers attribués aux divinités, c'est évidemment que la pensée humaine, préludant par l'animisme à l'anthropomorphisme, avait prêté tout d'abord le genre masculin ou le genre féminin aux objets représentés par les vocables. L'homme primitif interprète instinctivement par analogie avec lui-même la nature des êtres d'une autre espèce ou d'un autre règne : l'objet dont l'apparence est analogue à celle des personnes humaines sous l'influence de telle sensation, de tel sentiment ou de telle idée, lui semble avoir la même personnalité, avec cette sensation, ce sentiment ou cette idée.

D'ailleurs, la méthode hnguistique explique logiquement des symboles réguliers, mais ne donne aucune lumière sur l'élément irrationnel que présentent les fables et les légendes, élément avec lequel son caractère est contradictoire. Et puis, elle suppose, supposition presque certainement erronée, l'unité primordiale du langage dans tout le genre humain. Les étymologistes sont ainsi amenés à croire que les mythes émanent d'un centre unique, d'un seul et même

foyer d'où ils ont rayonné sur le monde. Hypothèse également contestable.

Le néo-évhémérisme de Herbert Spencer regarde, d'autre part, les légendes populaires et les aventures mythologiques comme des souvenirs historiques déformés par certains oublis ou par des erreurs d'interprétation. Un homme, un peuple, deviennent ainsi la postérité de la montagne d'où ils sont descendus, des flots qui les ont portés. Tel dieu élémentaire endosse les faits et gestes de tel personnage qui avait le même nom que lui. Tel autre personnage était appelé d'un nom désignant aussi un animal, une plante ou un phénomène : et le temps aidant, ses petits-enfants passent pour issus de ce phénomène, de cette plante, de cet animal.

L'évhémérisme nouveau, malgré son apparence positive et ses habiles déductions, n'est guère moins empirique ni plus satisfaisant que l'ancien; il ne produit qu'un brillant tissu d'incertitudes et de contradictions; son insuffisance est flagrante.

Andrew Lang eut vite reconnu que ces systèmes ne pouvaient justifier les ressemblances si frappantes entre les fables de tant de peuples, qui diff'èrent radicalement par la race et par le langage. Il y aurait folie à admettre les mêmes confusions de sens en tant de lans^ues diverses? Il fillait chercher une meilleure solu-

tion du problème traditionniste, qui se pose ainsi : comment naissent les mythes? pourquoi se ressemblent-ils dans tous les cycles? à quoi tient l'élément absurde et irrationnel qu'on y retrouve constamment?

Après de longues et consciencieuses investigations, Andrew Lang trouva la solution demandée, et formula, en s'appuyant sur les preuves les plus substantielles, la méthode anthropologique. Selon cette méthode, «ï un mythe est l'explication naturelle et nécessaire d'un phénomène par l'intelligence d'un homme primitif; et la mythologie est la fausse science des peuples chez qui la vraie science est encore impossible. » C'est dans la condition intellectuelle, dans la psychologie de l'humanité originelle, qu'il faut chercher le mot de l'énigme.

Les idées qui font l'essence de cette méthode, ne sont pas étrangères à la France. Dès le commencement du XVI II"" siècle, le missionnaire Laffittau, en décrivant Les zMœurs des sauvages, signalait la persistance d'un élément barbare dans la mythologie grecque. Quelques années plus tard, de Brosses, dans son traité T)u culte des dieux fétiches, expliquait l'adoration des animaux en Egypte comme le legs à un peuple civilisé d'idées et de pratiques propres à d'anciennes tribus sauvages, et aujourd'hui encore observées chez les nègres.

En 1872, Emile Burnouf, dans son beau livre sur La Science des T{eUgions, posa les principes de la méthode anthropologique avec une hauteur de vues et une ampleur de style, qui ne laissaient rien à désirer. Dès lors il résumait là, en traits lumineux, les lois qui « montrent comme naturels des faits naguère incompréhensibles, expliquent les formules obscures des rituels, donnent une valeur historique et réelle aux pratiques en apparence les plus insensées ». Et il définissait, avec une précision suggestive, ce que l'on appelle aujourd'hui (le mot a fait fortune) des survivances, « Certains rites, disait-il, certaines croyances, après avoir été parties essentielles d'un culte, s'en sont peu à peu séparés, et ont continué à vivre isolément dans les traditions et les usages populaires. On sait quel parti les frères Grimm ont su tirer des traditions recueillies par eux dans une partie de l'Allemagne, et quelle lumière la connaissance de l'Inde a déjà répandue sur elles. De tels faits, très nombreux dans toutes les contrées de la terre, sont, pour la science, pareils à ces blocs de pierre que les géologues nomment erratiques et qui, du milieu des terrains d'une autre nature, attestent un ancien état de choses dont ils sont parfois les uniques témoins. »

Et, réduisant à leur stricte valeur les déductions des étymologistes, il montrait que, pour

les recherches mythologiques, le véritable problème ne consiste pas à retrouver dans une langue plus ou moins vieille la signification radicale du nom d'une divinité. « S'en tenir là, c'est ne voir que la superficie des choses. Reste à savoir comment les hommes ont pu opérer cette transformation d'un mot en un dieu. Pour cela, il faut avoir d'abord l'idée de divinité, et préalablement l'idée de force. Les hommes ont dû concevoir les dieux avant de leur donner des noms. Le mot est le signe du fait, et non le fait lui-même. »

Burnouf concluait ainsi : a La religion est la première forme de la science )>.

Andrew Lang a fait avec ces données un corps de doctrine apte, non plus seulement à diriger les travaux supérieurs de la Science des Religions, mais encore à élucider toutes les énigmes du Folklore, à coordonner tous les résultats de l'enquête universelle entreprise par les traditionnistes. Comme Darwin compléta et couronna l'œuvre de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire, il a développé et mûri, dans la science des choses du Peuple, la grande idée anthropologique. Il a consacré sur ce point les théories vraies, en apportant à l'appui un nombre considérable de documents probants et de faits décisifs.

Sans nier ce que renferment d'accidentel-

lement heureux et de partiellement vrai les affirmations des étymologistes et des ëvhéméristes, dont il a simplement critiqué l'étroite intolérance, il a éclairé l'étude comparée des mots et des langues par l'étude comparée des hommes et des peuples. C'est ainsi qu'il a pu rectifier d'un œil sûr les erreurs de l'esprit de système. Il a prouvé qu'on ne saurait localiser dans une seule race et dans un seul pays l'origine du langage et de la mythologie. Il a démontré que la similitude des épisodes et la coïncidence des idées dans les fables les plus diverses, ne peuvent, la plupart du temps, être attribuées à la diffusion progressive d'une seule invention originelle. Avec lui, on a enfin reconnu que les phénomènes de la linguistique sont simplement les signes des phénomènes correspondants de la pensée, et que les analogies flagrantes de tous les cycles légendaires entre eux proviennent des circonstances analogues dans lesquelles ils se sont fatalement produits. Sortis du même moule, variés par les mêmes procédés, ne devaient-ils pas avoir tous un même air de famille? D'où vient l'élément absurde et grossier qu'on trouve dans les fables des nations les plus délicates, et qu'on retrouve dans les superstitions des peuplades les plus rudes, chez les Athéniens antiques et chez les Hottentots de notre temps ; d'où émanent toutes ces monstruosités farouches et

obscènes, si ce n'est d'un même état d'âme, inférieur et antérieur à la civilisation? Ces symptômes caractérisent les débuts de la période symbolique, qui précède invariablement l'âge de la science expérimentale. Jadis les Egyptiens prirent le feu pour une bête vivante; et hier encore un Boschiman a vu le Vent en personne; il a voulu lancer une pierre au Vent, mais le Vent s'est sauvé sur la colline prochaine.

Grâce à Andrew Lang, on peut affirmer hardiment la loi suivante : Ce qui nous semble irrationnel dans les croyances des nations civilisées, fit partie pour leurs aïeux barbares, et fait partie encore pour les sauvages nos contemporains, d'un ordre d'idées jugé rationnel par ceux-ci comme par ceux-là.

Les plus sceptiques ne peuvent garder la moindre incertitude devant ce fait évident : que les phases successives qui marquèrent la culture intellectuelle de l'homme sont encore représentées par diverses populations; qu'une part de l'humanité crée toujours des mythes, et que nous pouvons étudier sur le vif le développement de ces mythes, constater les lois de leur évolution. Chez les sauvages, et même chez nos propres enfants, la science du Folklore reconnaît, observe et signale les procédés génésiaques de l'intelligence humaine, comme l'embryogénie a retrouvé au cours de la gestation utérine les transforma-

tions successives et les progrès réguliers de la vie organique dans l'univers. Désormais, l'on sait plus pertinemment à quoi s'en tenir sur la naissance des dieux que sur l'enfantement des hommes.

Sous l'impulsion ferme et judicieuse d'Andrew Lang, la science des traditions, longtemps rejetée de Charybde en Scylla, a donc définitivement doublé les deux écueils qui la menaçaient : niaiserie réactionnaire d'un coté, pédantisme doctrinaire de l'autre; et elle a gagné le large, où elle peut librement suivre sa voie.

C'est dans l'esprit indiqué ci-dessus, c'est comme complément aux nombreux matériaux déjà accumulés et mis en œuvre, qu'Andrew Lang a écrit les essais qui composent le livre intitulé Études rradirionnisres. Le « boycottage )> irlandais lui a fourni l'occasion d'une humoristique étude sur les causes et les formes premières de l'excommunication dans les sociétés humaines. Il a cherché quels instincts produisent le pouvoir royal, auprès duquel il a partout constaté la coexistence de la propriété. Il a mis en lumière les superstitions ou survivances barbares de la religion grecque : sacrifices humains et adoration des pierres frustes (remarquons, en passant, que ces deux mots superstition et survivance, composés d'une façon analogue, ont le même sens intime et la même portée). Plus loin,

Andrew Lang nous parle d'une histoire de bêtes dite par Bouddha et qui fit rire un oiseau empaillé. Il nous signale ensuite la singularité des préceptes de Vishnou, et nous fait à ce propos un cours bien curieux de totémisme. Le totémisme est la mythologie de toutes les peuplades primitives, qui croient à la création du monde et de l'humanité par quelque animal, chien ou loup, araignée ou éléphant, aigle ou tortue, rat ou sauterelle, corbeau ou cigale, porc ou lapin. Le dieu des Iroquois est un « gros et puissant lapin, qui pécha le monde dans l'eau ». Andrew Lang nous fait remarquer ensuite les précautions prises par les castes privilégiées de l'Inde pour s'assurer exclusivement la fortune, les honneurs et le pouvoir. Ses observations sur « les contes populaires dans l'Odyssée )) ont le plus haut intérêt et touchent à une des plus importantes questions d'esthétique, à la transformation des inconscientes productions populaires en littérature d'art. Ce qu'il nous dit des « Revenants dans les Romans du moyen âgé », caractérise de curieuse façon l'instinct superstitieux. De précieuses notes sur les traditions écossaises terminent le volume ; elles montrent comment persistent, dans les classes populaires, les croyances qui font de la vie humaine un champ de bataille où luttent des forces surnaturelles.

En lisant Andrew Lang, on voit avec quelle

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