octobre
Lorsque le comte Almaviva, dans la comédie de Beaumarchais, demande à son coquin de Figaro s'il sait l'anglais :
c( Oui, certes! répond effrontément ce dernier; je sais Goddam, et avec GoJJam on n'est embarrassé de rien en Angleterre. Les gens ajoutent, par-ci, par-là, quelques autres mots en conversant; mais il est bien aisé de voir que Goddam est le fond de la langue. »
Figaro veut railler. Goddam n'a point toutes les vertus que sa verve lui prête, et signifie simplement : Dieu vous damne! Cependant, il est un autre mot, où, selon son expression, on est tenté devoir un peu plus sérieusement le <k fond de la langue », dès qu'on a, pendant quelques jours, écouté parler nos voisins d'outre-Manche. Ce n'est pas un mot bien long : sur le papier il est tout petit, tout petit, car il se compose d'une seule et unique lettre, qui, de toutes les lettres
de l'alphaber, est la plus mince. C'est simplement le pronom personnel /, qui signifie Je.
Mais l'Angleterre, en mettant sa personnalité dans ce mot si simple, l'a rendu grand comme le monde. Pour lui donner plus d'ampleur, on l'écrit constamment avec un I majuscule, même au milieu de la phrase. Et quand un Anglais ou une Anglaise le dit, il ou elle en a la bouche pleine, si vaste que cette bouche puisse être.
Ils le prononcent : oiil, et cet oAil revient sans cesse dans la conversation, qu'il domine, qu'il absorbe, qu'il commande, droit comme un I, naturellement, et raide, hautain, despotique, impérieux, absolu. Toujours et partout, la langue anglaise est une langue à VoAïl^ c'est-à-dire une langue que tyrannise la première personne du singulier, la personne qui parle.
Notre Je, si doux et si discret, ils ne savent guère le dire; ils disent mieux le Ich allemand, si âpre et si dur. "^
C'est que la personnalité anglaise est la personnalité la plus personnelle de l'univers. On ne saurait rencontrer un zMoi plus pénétré de son importance, plus sacré pour lui-même, que le zMoi anglais. Dans notre langue, ils le prononcent <^oà, avec un immense accent circonflexe.
Même quand ils ont les meilleures intentions, le tempérament le plus ouvert et l'esprit le plus cultivé, ils ne réussissent presque jamais à dissimuler complètement cette débordante et envahissante individualité. Nous en avons quelque peu senti les effets au Congrès de Burlingtonhouse.
Tout d'abord, sous prétexte de gagner du temps, le Comité d'organisation n'a pas cru devoir attendre l'arrivée des étrangers pour constituer définitivement les cadres et le bureau du Congrès. A Paris, en 1889, c'est aux congressistes réunis que nous avions déféré, dès la première séance, la ratification des mesures prises préalablement à titre provisoire, la nomination des présidents et vice-présidents, la formation des sections, l'ordre du jour et la répartition des travaux.
A Londres, cette année, tout cela s'est fait en dehors de nous, par-dessus nos têtes, sans que les organisateurs, dans leur naïve et habituelle préoccupation d'eux-mêmes, aient soupçonné un seul instant qu'il pourrait être utile, ou tout au moins convenable, de nous prévenir, de nous
consulter et de consacrer par l'adhésion universelle chacune des mesures adoptées.
Avant l'ouverture, les moindres détails avaient été, en notre absence, arrêtés, fixés, imprimés dans un long programme. Nous n'étions venus si exactement de si loin, que pour jouer en cette occasion le rôle passif de visiteurs, de spectateurs, de simples invités. C'est sans y avoir été formellement prié et de sa propre initiative, qu'à la première séance M. Ploix, notre président de 1889, a pris place au bureau de 1891 et a prononcé une allocution.
Le Congrès n'a donc été international que de nom. Il a été absolument anglais en réalité. Pas un Irlandais. Pas un Allemand. Pas un Russe. L'Italie et l'Espagne étaient-elles représentées? Je ne crois pas. Un seul membre, iVl. Eugène Monseur, professeur à l'Université de Bruxelles, représentait la Belgique. Et je ne sais plus qui disait avec un sourire : « C'est un Congrès international britannique, britannique exclusivement! ))
La seconde séance, réservée aux travaux de la section des Contes populaires, a été ouverte
par un discours de M. Sidney Hartland, président de cette section, qui a fait des variations brillantes sur les idées de iM. Lang.
Esprit plus compréhensif que ces raisonneurs étroits et secs qui réduisent le folklore à des fonctions strictement didactiques, il a insisté sur le charme pur et profond des belles floraisons de l'imagination primitive, tout en marquant la haute importance qu'elles peuvent avoir pour la connaissance intime de la vraie structure et du développement progressif de la nature humaine.
Incidemment, il a montré que l'illustre pantoufle de Cendrillon était bien de verre et non pas de vair, comme le prétendent les pédants qui veulent expliquer et j ustifier par a plus b tout ce qu'il y a d'adorablement fantaisiste dans les merveilles des contes de fées.
MM. Newell et Jacobs ont soutenu la thèse contraire à celle de MM. Lang et Hartland sur le Problème de la difl'usion du Folklore. Ils estiment que, la plupart du temps, les contes populaires, véritables œuvres d'art, ont été transmis par les classes et les nations d'une culture supérieure aux populations moins bien douées. (c Les Sauvages, a ajouté le professeur Haddon, n'inventent rien et ne font jamais que copier. »
M. Mac-Ritchic a siornalo les relations de la légende avec Thistoire. M. Alfred Nutt a lu un
essai bien documenté et très intéressant sur la façon dont les épopées primitives, particulièrement chez les Celtes et les Germains, empruntent leurs éléments essentiels à l'ancienne conception de la nature et au passé historique de la race, pour les adapter à leur forme poétique. M. limarin Krohn, d'Helsingfors, a parlé en français sur (( Les Chansons populaires de la Finlande. »
Nous avons ensuite examiné l'Exposition d'objets populaires établie dans la salle même des Conférences. Il s'agissait cette fois des objets qui ne se mangent pas, les objets comestibles ayant été absorbés la veille, de fort bon appétit, par les ladies et gentlemen du Congrès.
Maintes curiosités étaient réunies : des haches de pierre et des boucliers de bois apportés d'Australie, l'armure en bronze des pirates de Bornéo, le tomahawk et le calumet de paix des Peaux-Rouges du Canada, un bracelet de métal et une alêne en os provenant des demeures lacustres du lac de Zurich, de vieilles houlettes écossaises artistement sculptées, des collections de simples, des OEufs-de-Pâques de Woodbroughton, des voiles et des emblèmes funéraires du Shropshire, des poteries et des figurines de Costa-Rica, une baguette divinatoire à deux branches « avec laquelle un certain William Stokes a découvert une source en présence de l'exposant », toute une bibliothèque enfantine
de contes et de chansons, des têtes de flèches arabes, une dent de requin montée en or par un artiste étrusque, un fragment magique de Corne d'Ammon donné par un chef Sioux, un Salagraman adoré pendant plusieurs générations par une famille italienne, un talisman pour entretenir le feu, un autre pour entretenir l'amour, une Sirène protectrice des pécheurs, un spectre japonais, des amulettes faites avec deux os de la tête d'un serpent ou avec une vieille tabatière française, un Amharic ou rouleau de prières éthiopiennes, des herbes magiques, un clou et une dague magiques, une patte de lapin magique, des pierres percées pour voir les esprits et chasser les cauchemars, les flûtes nasales des Iles Fidji, un ruban vert sanctifié à Moscou sur la statue de la Vierge et guérissant toutes les maladies, deux échelles de sorcières pour grimper chez le bon Dieu ou descendre chez le Diable, etc., etc..
Le lendemain, à dix heures, nous partions de Paddington pour Oxford, en compagnie du docteur Leitncr qui, jouant en Angleterre un rôle
analogue à celui de M. Guimet chez nous, a ouvert son « Institut oriental » de Woking, avec mosquée, pagode et sanctuaires pour tous les cultes, aux adeptes de toutes les religions de l'Asie, afin de les initier librement à la pensée européenne. Tandis que nous traversions les champs et les fleuves, il nous expliquait la question de ce plateau de Pamir, surnommé le « toit du monde », presque inabordable du coté de l'Inde anglaise, mais très accessible du côté russe.
Oxford est un enchantement.
Nous y avons perdu notre matinée dans le Musée tout neuf de l'Université, où le conservateur, un très vénérable géant à la barbe de fleuve et aux flots intarissables de savantes paroles, nous a fait les honneurs de la collection folkloriste du lieutenant-général Pitt-Rivers avec un zèle excessif, en roulant dans ses mains sa calotte noire surmontée de la plate-forme réglementaire. Nous avons à Paris des collections semblables, et nous étions impatients de visiter Oxford dont nous ne possédons aucun équivalent en France.
Enfin, le géant fluvial nous laissa libres; et nous allâmes bien vite savourer le lunch copieux que M, Lang nous ofl'rait généreusement dans l'antique salle à manger du iMerton-College, dont il est un agrégé, un fellow,
Le café nous fut servi en plein parc, parmi les magnificences de la nature automnale, sur cette large terrasse d'où l'on domine les vastes et splendides prairies, encadrées de grands arbres, que baignent les eaux vives de l'Isis et du Cherwell. A travers les branches, dans une légère brume bleue qui enveloppait, caressait, pénétrait tout de ses fraîches et transparentes vapeurs, on entrevoyait, comme dans le songe d'un soir d'automne, les hautes tours gothiques et les vieux cloîtres pensifs de cette calme cité des souvenirs, pleine de recueillement et de méditation, où Richard Cœur de Lion est né, où ont vécu Duns Scott et Wickliffe, où le Prince Noir, William Pitt et Wellington ont étudié, où Shelley a écrit son œuvre sur la U^cessitc de roAthéisme, où des écoliers mystiques inventaient récemment le néo-catholicisme et l'art préraphaélite.
Trop vite il fallut quitter cet intime et solennelle contemplation. Et trop vite, malgré les soins de l'excellent M. Nutt pour nous diriger, on visita tour à tour les vingt collèges aux murailles antiques revêtues de verts feuillages : Oriel, Balliol, Jésus, Corpus-Christi, Saint-Jean, Nez-de-Bronze, Toutes-les-Ames, Lincoln, le Nouveau-Collège... et ces belles allées de Magdalen qui furent jadis le promenoir d'Addison, sans oublier le Musée Ashmoléen, la bibliothè-
que Bodléienne, le cabinet d'étude du frère Bacon et la tour carrée de la citadelle.
Le paresseux dimanche anglais fut employé en excursions à Kew ou à Hampton-Court; et dans Westminster, on fit pieusement connaissance avec le fameux (( Coin des Poètes ».
Le lundi, dans la séance réservée à la section mythologique, M. Ploix lut en français un imporsant travail sur l'Odyssée, considérée comme une adaptation épique de contes populaires. M. Taylor expliqua l'usage des (( Echelles de Sorcières » et autres instruments de magie blanche ou noire. iM. Leland nous soumit un essai écrit par lui-même sur la Sorcellerie étrusque, et les curieux souvenirs de miss Owen sur les mystères du culte de Woodoo, auxquels elle fut initiée à Saint-Joseph du Missouri, par la vieille (( tante Dorcas ».
Le soir, en l'antique et superbe salle de la corporation des Merciers, Mercer's Hall, nous assistions à une représentation folkloriste, qui, après le pèlerinage à Oxford, fut le plus grand charme du Congrès. Chants de matelots à l'ac-
cordéon, harpes de l'île de Alan, airs populaires d'Espagne et de Portugal, gigue irlandaise, danse de l'épée par un Highlander qu'accompagnait le Cornemuse-Major du second bataillon des Gardes-Ecossaises, mascarade burlesque de Noël dans le Staffordshire, tout fut frénétiquement applaudi. On goûta surtout les chansons et jeux rustiques des douze fillettes du village de Barnes, fraîches et joufflues comme des pommes sur la branche, avec la verdeur fine et gracieuse de leur voix enfantine. Sur leurs lèvres charmantes refleurissait, en sa naïveté naturelle, la véritable poésie des champs, 6 Virgile!
Le mardi, on s'occupa des « Institutions et Coutumes » de l'ancien temps.
A sept heures du soir, dans la vaste salle du Criterion, eut lieu le dîner du Congrès, un dîner de cent cinquante couverts. Beaucoup de ladies en grande toilette.
On but à la Reine et à la famille royale, aux confrères étrangers, aux présidents et vice-présidents du Congrès, au Comité d'organisation, aux dames, à tout le monde enfin, sauf au bon
peuple qui a créé le folklore. Je voulus lever mon verre en l'honneur de ces braves gens, de ces oubliés, de ces dédaignes; mais les toasts étaient réglés et imprimés d'avance. N'ayant pas été prévenu, je n'avais pu me faire inscrire; et je dus vider silencieusement une dernière coupe, tandis que mon voisin britannique sablait, en guise de Champagne, son eau d'Apollinaris.
Le mercredi, après la séance de clôture où furent encore lues beaucoup d'études spéciales, on alla écouter aux phonographes d'Edisonhouse les cris populaires des rues de Londres.
Quand nous eûmes admiré une fois de plus les cavaliers athéniens du Parthénon au British Muséum, Rembrandt et l'Ecole ombrienne à la National Gallery, nous ne trouvâmes pas le courage d'aller voir à la Gaîté l'opérette burlesque intitulée Joan ofoArc.
Il ne nous restait plus qu'à quitter la jalouse Albion pour notre « douce France )).
Tandis qu'à travers les prés et les houblons, puis sur l'écume des vagues glauques, nous regagnions la colonne commémorative de Boulogne
et les cathédrales picardes, nous parcourûmes la lettre de Max Miiller au Times sur Andrew Lang et le Congrès.
Et nous voici rentrés dans la patrie parisienne, plus épris que jamais de la Tradition populaire, cet éternel et merveilleux ce Roman de l'Enfant», cette fleur divine de l'humanité ingénue!
Programme pour une Revue traditionniste
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