VALEUR DE LA TRADITION PURE SON ÉVOLUTION VERS L'ART
La valeur intrinsèque, la très haute valeur de la Tradirion pure, de la Tradirion en soi, loin de la méconnaître, nous la reconnaissons autant et plus que personne au monde. La Tradirion est le principe, la substance même d'une Revue traditionniste. Nous ne saurions oublier ces lignes significatives de Baudelaire : (( La légende, le mythe, la fable, sont comme la concentrarion de la vie nationale, comme des réservoirs profonds où dorment le sang et les larmes des peuples. »
Bacon a rajeuni et renouvelé la Science, qui s'épuisait à piétiner sur place, en la ramenant vers la source intarissable de toute instruction et de toute énergie, vers l'immense et généreuse
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Nature. Avec la méthode expérimentale, il lui a rendu la clé du monde. La constatation et le rapprochement d'une multitude sans cesse accrue de phénomènes qu'on ne savait ou ne voulait pas voir, ont révélé en peu de temps l'organisation de l'univers et ses lois. Il n'en va pas autrement pour l'Art que pour la Science : tous deux sont comme le géant de la Fable qui ne recouvrait ses forces qu'en touchant le sol nourricier. Tant qu'un idéal neuf n'a pas, quasi spontanément, fermenté dans les profondeurs obscures des foules, il n'y a pas de renouveau possible dans la pensée humaine. La Tradition est le prime saut de l'âme populaire, l'expression initiale où cette âme jaillit au jour, prend forme et vie, s'objective, se manifeste, s'affirme, donne carrière à son originalité naissante, pour montrer d'emblée, naturellement, sa physionomie vraie et normale, pour marquer son type essentiel. En des figures symboliques. Hercule, Moïse, Prométhée, Romulus, se résument ainsi une race et un cycle. Chaque peuple ressemble à ses héros et à ses dieux, qui naissent, vivent, changent et meurent avec lui.
Est-ce à dire que la forme initiale de l'Art en reste aussi la forme suprême, que la Tradition soit à la fois le premier et le dernier mot de la faculté esthétique? Des savants, des artistes, le proclament de fort bonne foi. « La Tradition,
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disent-ils, c'est la chose mystérieuse et divine, la pure, l'unique révélation. N'y touchez pas! Son innocence fait toute sa valeur. Le moindre contact d'une main profane froisserait ses ailes poudrées d'une si fine et si frêle poussière de pierreries, ses ailes insaisissables de Psyché céleste. »
Et puis, c'est la mode aujourd'hui de préconiser en tout et en tous la vie animale ou l'existence végétative. On ne croit plus qu'à une infaillibilité, celle de l'Instinct. En Allemagne, il y a quelques années, un officier d'artillerie a donné sa démission pour formuler une Philosophie nouvelle, monstrueusement érudite et admirablement désespérée, où il est démontré que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue, que l'être est pire que le non-être, que Dieu est l'Inconscient par excellence, et que son inconscience est sa seule excuse. Cette doctrine fait chaque jour de sensibles progrès.
Pour ses adeptes, la maladie et la folie sont la règle; la santé et la raison sont l'exception. Le génie, comme la perle, n'est-il pas un simple cas pathologique ? La seule beauté, la seule vertu vraies, ne sont-elles pas la vertu et la beauté qui s'ignorent ? Naguère on se faisait peindre en buste ; c'est pour le râble qu'on pose maintenant. Les héros de nos romans rappellent ces ironiques statues, où le train de dcr-
rière tient la place du train de devant, et vice versa. Les postériorités sont exaltées, même par les poètes, qui les couronnent de fleurs. Et c'est ce carnaval, brutal et funèbre comme un faune en habit de croque-mort, qu'on appelle bravement le Modernisme.
Ce n'est point ainsi que nous croyons devoir être modernes. Certes, l'Instinct joue dans la Nature et dans l'Art un rôle nécessaire, considérable, le rôle initial; mais la Raison y joue le rôle capital. L'Instinct et la Raison constituent les deux forces qui se balancent pour régler le rythme de notre évolution. Que l'une ou l'autre manque, c'est l'écroulement dans le vide ou la chute dans la boue, c'est le chaos. Comme il y a deux pôles métaphysiques, l'Objectif et le Subjectif, il y a deux pôles esthétiques, l'Inconscient et le Conscient, senriment et intellect, action et direction. L'union de ces deux principes est la condition de toute fécondité et de tout progrès. L'Art a pour fonction de compléter le travail de l'imagination populaire, ébauche souvent sublime, mais où manquent presque toujours l'harmonie totale et la lumière supérieure. La Tradition correspond au premier éveil de la faculté esthétique, à son enfance, à sa minorité. Or, quelles que soient les grâces fraîches et ingénues de l'enfance, ni les individus ni les peuples ne sont faits pour rester éternellement