OBJECTIONS CONTRE LE TRADITIONNISME
Certains critiques, de très grand esprit et de fort bonne foi, n'ont pour la tradition populaire que dédain et antipathie. « C'est vieillot et puéril en même temps, disent-ils. Coutumes ridicules, défroques surannées, chansons et contes sans rimes ni raison, tout ce hric-à-brac de bas étage est bon à laisser ou à jeter au rebut. A quoi cela pourrait-il servir? )>
Pour ne point citer les travaux et les opinions des traditionnistes contemporains, qui, dans ce débat, se trouveraient juges et parties, prenons tout d'abord comme arbitre un penseur non suspect de partialité, un historien qui fut un philosophe et un magistrat, et dont la compétence est indiscutable. Dans VEspru des Lois, Montes-
quieu a écrit les lignes suivantes : « Il y a beaucoup à gagner, en fait de mœurs, à garder les coutumes anciennes. Comme les peuples corrompus font rarement de grandes choses, qu'ils n'ont guère établi de sociétés, fondé de villes, donné de lois, et qu'au contraire ceux qui avaient des mœurs simples et austères ont fait la plupart des établissements, rappeler les hommes aux coutumes anciennes, c'est ordinairement les ramener à la vertu. ))
Un historien plus récent, et d'une école très différente, montre à merveille, d'autre part, en son style imagé, qu'il ne faut rien dédaigner à la légère, ou de parti pris, en l'héritage des aïeux : (( Que de choses effacées à demi dans nos mœurs populaires semblaient inexplicables, dépourvues de raison et de sens, et qui, reparaissant pour moi dans leur accord avec l'inspiration primitive, se sont trouvées n'être autre chose que la sagesse d'un monde oublié! Pauvres débris sans forme, que je rencontrais sans les reconnaître! Mais, par je ne sais quel pressentiment, je ne voulais pas les laisser traîner sur le chemin; au hasard, je les ramassais, j'en remplissais les pans de mon manteau. Puis, en bien regardant, je découvris, avec une émotion religieuse, que ce n'était ni pierre ni caillou que j'avais rapporté, mais les os de mes pères. y>
Contre le traditionnisme il est des arguments
plus sérieux. Des écrivains peu tolérants l'ont dénoncé, non sans la plus grave conviction, comme fort dangereux pour la civilisation et contraire à tous les progrès, notamment dans les sociétés démocratiques. En certains parages, on ne saurait comprendre et l'on n'admet point qu'un homme de bon sens, un libre penseur, un Français du xix^ siècle, se consacre à ces futilités, non seulement inutiles et encombrantes, mais pernicieuses au plus haut degré, à ces reliques grotesques et dangereuses d'un monde clérical et féodal, legs funeste d'un passé d'erreur et d'oppression.
(( A de pareilles études, observent nos détracteurs, on perd le sens du réel, le sens pratique, ainsi que l'habitude de l'investigation scientifique et l'esprit d'expérimentation. On y prend, avec le goût du merveilleux facile, avec la passion du fantastique, le dégoût de l'austère réalité et de l'effort laborieux. Et l'on rentre, ensuite, moins bien armé, dans la lutte pour l'existence. )) Cette appréciation nié paraît radicalement erronée. La tradition n'est pas, pour les traditionnistes, un objet de foi; c'est un sujet d'étude. Nous ne sommes guère tentés de croire en ses merveilles, en ses miracles; mais elle nous sert à élucider l'histoire, à perfectionner la psychologie, à rectifier la linguistique, à susciter telle science imprévue, à restaurer tel art oublié, à
renouveler la musique et la poésie. Elle ne saurait vraisemblablement exercer, sur les analystes qui s'en préoccupent, l'influence des romans malsains sur les imaginations naïves et les esprits oisifs.