LA LITTÉRATURE ARTIFICIELLE ET VÉNALE
Les grands écrivains sont, à coup sûr, l'honneur et la force d'un pays. Mais on ne saurait nier le grave péril qu'amène la multiplication excessive du littérateurprofessionnel, del'homme qui fait mérier d'écrire. Cet industriel, fabricant d'articles ou de livres, peut devenir, si on le laisse régner despotiquement sur l'esprit du siècle, aussi nuisible aux lettres et aux mœurs, que le politicien de profession à la politique. Il se comporte, plus ou moins, en soldat mercenaire, en condottiere. Son mobile principal étant le profit personnel, intérêt et vanité, il ne saurait apporter en son oeuvre l'esprit supérieur de désintéressement et de sérénité, indispensable à la création du Beau.
En littérature, comme en galanterie, ce qui se
paie est rarement estimable de tout point. La vénalité y sera toujours suspecte. L'ouvrage fait là pour de l'argent ne va guère sans quelque chose de servile et de factice, qui le frappe de déchéance.
Comme on revient délicieusement à la libre inspiration des pauvres gens, si simples mais si sincères, et qui font de la poésie, ainsi que M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir! Comme on goûte alors le charme de l'ingénuité vraie! Comme on comprend la noblesse et la puissance d'un cœur sans détour ni calcul, d'un cœur droit, d'un bon cœur! Ecoutez le poète rustique ou faubourien, quand il n'a pas été gâté par la fièvre du plaisir ou la folie des grandeurs! C'est sans ambition ni prétention qu'il chante. Il chante pour passer le temps, pour se distraire, pour mettre un peu d'harmonie en sa rude existence, pour adoucir et rythmer son labeur, pour oublier les tristesses du réel, pour charmer son amoureuse et fêter ses amours à la façon de l'oiseau, pour baigner ses souvenirs et son espoir dans l'or et dans l'azur célestes. Le moindre mot, la moindre note de son chant, viennent de l'âme ; et c'est ce qui rend cette poésie et cette musique, si humbles soient-elles, dignes de voler à jamais sur les lèvres des hommes. On y sent la vie, on y trouve l'idéal. Or, tant qu'il y aura peine et malheur ici-bas, un peu d'idéal fera
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grand bien, surtout si cet idéal est imprégné d'humanité universelle. Les misérables, et parfois les puissants de la terre eux-mêmes, ont besoin du rêve et des divins enfantillages de la tradition, pour ne point désespérer de la vie et de l'éternité.
La tradition, c'est la communion des peuples dans la poésie.