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LA CHANSON DANS LES ALPES

A la fin du siècle passé, les traditionnistes avaient fouillé presque toutes les provinces de France; et, presque partout, ils y avaient fait ample moisson de chants populaires. Mais rien d'analogue n'avait encore été entrepris, jusqu'à ces derniers jours, dans la vaste région du sudest, où la nature est si belle, où la race est si bien douée. M. Tiersot, ayant reçu pour réparer cet oubli une mission officielle, se mit à l'œuvre avec empressement et alacrité. Il visita toute la zone limitée au nord par le lac Léman; à l'ouest par la voie ferrée de Genève à Annecy, Chambéry et Grenoble ; au sud par le chemin de fer de Gap et Saint-Véran; à l'est par la ligne de faîte des Alpes, formant frontière entre la France d'une part, et d'autre part la Suisse ou l'Italie.

LA CHANSON POPULAIRE EN FRANCE 29f

Chez les musiciens professionnels des villes, qui, presque tous, dédaignent et ignorent la musique populaire, il ne bénéficia d'aucune aide efficace, sauf quelques rares et précieuses exceptions, comme en la personne de M. Jean Ritz, à Annecy. Mais il prenait son bien partout où il le trouvait; et il acceptait les indications utiles de toutes les mains, ou plutôt de toutes les bouches. Avant de quitter Paris, il avait noté plusieurs chansons du Chablais sous la dictée de M""" Paul Ginisty, originaire de ce pays. Pendant ses excursions, il se mit en communication, non sans difficulté parfois, avec tous les habitants des villes ou des campagnes qui lui étaient signalés comme sachant des chansons populaires. 11 ne négligeait personne, pas plus les pauvres vieilles paysannes que les instituteurs mélomanes. 11 rencontra de précieux collaborateurs : M. Joseph Favre, à Séez; M. Truchet, maire de Saint-Jean-de-Maurienne ; M. Raphaël Blanchard, à Briançon ; jy^me Vincent Faure, qui lui chanta à Névache quinze des chansons du recueil; M. Espitallier, brave gendarme qui lui donna un cahier où il avait écrit et noté les chansons de son pays natal, le Champsaur.

Dans le Dauphiné méridional, toujours il était chaleureusement accueilli. On se réunissait sans tarder, pour danser et chanter devant lui. A Clelles, à Château-Queyras, à Mens, qu'il ap-

pelle (( la capitale du rigodon », les bonnes gens accouraient avec leurs vielles ou leurs violons, et lui dictaient, à qui mieux mieux, aubades, sérénades et rondes. En Savoie, on est moins communicatif; on lui opposait d'abord une certaine réserve et quelque méfiance. Mais il finissait par apprivoiser ces sauvageons. Il a gardé le meilleur souvenir des bonnes femmes qu'il a vues à Bessans, un des plus hauts villages de la Maurienne, en leur complet costume traditionnel : coiffe rouge enrubannée, sous le chapeau de paille plat aux larges bords tombants, où par devant une plume de paon se dresse, et où pendent des plumes d'autruche par derrière; grand fichu couvrant les épaules et noué à la taille; croix dorée sur la poitrine ; manches larges, jupe courte, souliers ferrés.

Il était temps qu'il menât son enquête par vaux et par monts; il était temps qu'il fit danser et chanter tout ce monde rustique. Déjà commençaient à se perdre les airs du temps jadis. Bien des fois les gens faisaient de vains efforts de mémoire, puis s'écriaient, découragés : (c Ah! c'est mon père qui chantait bien ça!... Oh! si vous aviez entendu ma grand'mère!... » Et depuis sa dernière tournée, combien de ses collaborateurs les plus précieux ont disparu! La vieille Fanny Roux, de Bonnevillc, était née en 1805 ; la mort l'a prise, avant qu'elle devînt centenaire.

Il est couché dans la tombe, le père Paulin, à la Mure ; elle dort dans le silence éternel, l'excellente M""" Vincent Faure. A peine retrouveraiton aujourd'hui dans la mémoire populaire le quart des documents obtenus par M. Tiersot, en cette enquête qu'il poursuivait hier encore, assisté par des artistes ingénus et instinctifs, tels que ce joueur de violon qui exécutait avec la plus grande sûreté ses airs de danse, mais qui ne savait pas une note de musique, qui ne connaissait même pas le nom des cordes de son instrument.

Personnellement, M. Tiersot a recueilli quatre cent quarante chansons; de divers correspondants, il en a reçu deux cent quarante; il en a trouvé environ trois cents sur des cahiers manuscrits, et il en a tiré trois cents autres des recueils imprimés antérieurement. Ces douze cent quatre-vingts chansons peuvent être ramenées à cinq cents types, dont il donne les exemples les plus purs, les plus caractéristiques et les plus curieux, en joignant aux paroles la mélodie. Il les a classés par analogies de sujets ou de caractères.

D'abord viennent les (c Chansons historiques )), dont la première est une 'Bergeronnene en patois savoisien du xv^ siècle, et dont les dernières sont des complaintes sur la Révolution française. M. Tiersot a eu la bonne fortune de

retrouver la musique originelle des couplets que chante Triboulet dans le T{oi s'amuse :

Quand Bourbon vit Marseille, Il a dit à ses gens :

Vrai Dieu ! quel capitaine Trouverons-nous dedans?...

Les (( Chansons traditionnelles )), qui suivent, sont divisées en deux séries : légendes tragiques ou chansons d'aventures, et chansons satiriques. On y voit les Trois Orphelins, à qui le bon Dieu rend leur mère ; et la Fille-soldat qui, abandonnée par son amant, un capitaine, se travestit, s'engage, le cherche sept ans durant, le retrouve enfin, le provoque, le tue en duel et est graciée par le roi.

Parmi les « Chansons d'amour », il faut signaler en première ligne le zMal d'amour, dont la mélodie, tout imprégnée d'une étrange mélancolie, exprime le sentiment populaire avec une profondeur si pure. Mentionnons également la chanson : « J'ai fait l'amour à une rose... )\ et le T{ossignolet sauvage :

— La belle, on dit partout que vous avez des pommes, Des pommes de reinette qui sont dans vot' jardin ; Permettez-moi, la belle, que jV porte la main.

— Non, je ne permets pas que l'on touche à mes pommes ! Apportez-moi la lune, le soleil à la main.

Vous toucherez les pommes qui sont dans mon jardin...

Après les « Chansons d'amour », les (( Chansons de mariage » . M. Tiersot nous fait remarquer ceci : (( Dans les chansons d'amour, on parle très peu de mariage; dans les chansons de mariage, on ne parle presque jamais d'amour. » C'est généralement une femme qui chante; avant le mariage, elle exprime l'ardent désir de trouver un époux; après, elle exhale le regret cuisant d'être entrée en ménage. Les (( Marches et Chansons de noces » rappellent les coutumes d'autrefois.

Les (( Chansons de bergers », en leur monotonie rêveuse, se recommandent parleur sonorité fluide comme les souffles de la montagne, par une sorte de suavité légère et grandiose comme le bleu du ciel, par une simplicité caressante et pénétrante comme un rayon, comme un parfum.

Tournons les feuillets : voici les (( Chansons de conscrits et de soldats », les ce Chants des Fêtes de l'année )) avec leur ce Reine de Mai )> couronnée de fleurs nouvelles; et voilà les (( Chansons de travail », celles des moissonneurs, celles des ramoneurs. Les chants des travailleurs de la terre sont peut-être ceux qui, dans leur rudesse noble et grave, nous gardent les plus antiques vestiges de l'art populaire primitif.

Le recueil se termine par les (( Chansons à danser » et par les « Danses ». A côté du (( Branle de Savoie » et de la « Monférine », vous

y trouverez le « Bacchu-ber )), danse armée, danse de l'épée, qui semble une survivance de la pyrrhique, et la valse que l'on chante à Château-Queyras sur ces gracieux versiculets :

Garde-le bien, Ton cœur, ma bergère ;

Garde-le bien, Ton cœur et le mien !

On est émerveillé de voir comme elle est riche, admirablement riche en chansons populaires, cette chère et (( douce » France, dont naguère les vaniteux folkloristes d'Allemagne et d'Angleterre raillaient lourdement la prétendue stérilité.

Pour toutes représailles, disons-leur le vieux refrain naïf :

Oh! j'ai bien vu des filles belles La mienne est encore la fleur 1

La Tradition Poétique

La Tradition Poétique

Étude lue au Congrès des Traditions populaires tenu à Taris pendant l'Exposition de j çoo.

Qu'est-ce, en réalité, que la poésie populaire? C'est la poésie dite, ou plutôt chantée par le peuple. L'origine, presque toujours, en est inconnue; et l'on est tellement habitué à ignorer qui l'a faite, qu'elle semble n'avoir jamais eu d'auteurs, ou du moins n'avoir jamais eu, pour auteur distinct et avéré de telle ou telle production, tel ou tel poète. Elle a l'air de n'être l'œuvre de personne ou d'être l'œuvre de tout le monde. Mais là, pas

plus qu'ailleurs, il ne faut admettre les générations spontanées; et là, comme ailleurs, ce on est toujours le fils de quelqu'un )).

Si la presque totalité de la poésie populaire est restée anonyme, et si, de la sorte, l'anonymat a fini par être regardé comme une de ses conditions indispensables, cela tient surtout à son moyen essentiel de diffusion et de durée, à la transmission orale, laquelle n'a cure du nom des poètes, n'est astreinte qu'à une exactitude très relative, et a vite greffé tant de variantes sur le thème primitif, que l'auteur lui-même aurait peine et scrupule à le reconnaître.

Dès qu'on prend soin de remonter aux sources, on s'aperçoit que la poésie du peuple comporte deux modes de création. D'un côté, on la voit inspirée originellement par une grande émotion, individuelle ou collective, à un personnage appartenant au peuple, mais que ses dons naturels rendent plus apte que son entourage à sentir et à exprimer cette émotion : ainsi naissent les chants d'amour ou de guerre. D'autre part, — comme c'est le cas pour les légendes religieuses, par exemple pour les légendes de transmigration d'une même âme en divers corps, depuis le mythe égyptien des Deux frères jusqu'à la chanson provençale de zMagali, — le peuple reçoit la révélation poétique dans une œuvre due à quelque individualité d'une caste supérieure; et

trouvant cette œuvre à son gré, il l'adopte, en élimine tout ce qui lui est étranger, la façonne de plus en plus fidèlement à son image, finit par se l'approprier sans réserve. Les classes dirigeantes ne la distinguent plus alors des œuvres qu'il a réellement créées; et souvent elles la lui reprennent pour mettre à profit la verdeur et la puissance qu'elle tient de lui. De là une circulation continue de sentiments et de pensées entre l'élite et la foule.

Ce qui caractérise peut-être le plus nettement la poésie populaire, c'est sa propriété nécessaire d'être à la fois personnelle et collective : personnelle, car il faut bien qu'elle soit formulée par une personnalité quelconque douée pour cela ; et collective, d'abord parce que, même dans les œuvres de l'inspiration la plus intime, le fond et la forme doivent toujours en être assez profondément humains pour que l'auteur s'y trouve à son insu l'organe de tous ; en second lieu parce que, dans la transmission orale, et un peu aussi dans la transmission écrite, chacun, par diversité de nature, par oubli ou distraction, par ignorance ou désir de mieux faire, collabore plus ou moins à l'œuvre transmise.

La genèse de la poésie populaire, généralement si obscure en fait, s'est dans certaines circonstances affirmée avec une clarté suffisante, pour qu'on puisse en suivre les procédés et en déduire les lois. A cet effet, le T{oman du T{enard nous offrirait de précieuses indications. Mais nous avons mieux beaucoup plus près de nous.

Aux premières années de la Révolution, en pleine lumière historique, ont éclaté dans notre France trois chants restés célèbres, qui représentent de la façon la plus suggestive les trois degrés de la poésie populaire : le Ça ira, la éMarseillaise, la Carmagnole. Ajoutons-y le Chant du Vcparr, cet hymne admirable de Marie-Joseph Chénier et de Méhul, qui complète la série, en la terminant par une œuvre d'art voulue et consciente.

De ces trois improvisations typiques, la plus franchement plébéienne est, sans contredit, la Carmagnole. Paroles et musique, elle est anonyme.

encore qu'on ait attribue à Florian, non pas le texte des couplets originels, mais celui de certains autres couplets écrits sur le même air. Surgie des foules houleuses sans aucun état civil après le 10 Août, elle est, par l'âpreté du sentiment, par la rudesse incorrecte du style et de la mélodie, la vraie chanson c( sans-culotte » ; elle marque le premier degré de la poésie populaire.

Le Ça ira, malgré les revendications du chansonnier ambulant Ladre, n'a pas de parolier attitré; mais on sait à qui en est due la musique. C'est sur le rythme simple et bien accentué d'une contredanse de Bécourt, particulièrement chère à Marie- Antoinette, le Carillon national, que vers quatre-vingt-neuf, il fut rimé d'entraînement, au petit bonheur, toujours avec les mêmes rimes faciles, par l'un, par l'autre, en dansant, en riant. De la Fédération à la Terreur, sans que rien fût modifié à son air de ronde, il se transforma chaq ue jour, dans le texte et dans l'accent, par la collaboration incessante de la multitude, d'abord si joyeux, si bon enfant et plein d'un si naïf espoir, puis gonflé de tumultes, de tempêtes, d'emportements farouches, de fureurs vengeresses. C'est le second degré.

Au troisième degré vient la zMar s cillais c. Quoique l'auteur, qui en fit à la fois les vers et la mélodie, soit connu et ne soit pas du peuple, il faut évidemment la classer dans la poésie po-

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pulaire. Ainsi Font vue et qualifiée Lamartine, Ouinet, Banville, et tant d'autres: Vox populi! Rouget de l'Isle semble « le véritable type du compositeur populaire, créant d'instinct, sans autre éducation spéciale que l'habitude d'entendre et de chanter les productions en faveur... » Il fut exalté un instant jusqu'au génie par son enthousiasme fervent, comme les prophètes ou les sybilles étaient jadis possédés du dieu ; et c'est le cœur même de la patrie, qui, dans un grand effluve magnétique, sous les éclairs d'orage, lui suggéra, lui dicta les accents sacrés du sublime appel aux armes, l'invocation tonnante.

(( C'est du Gliick en mieux! » écrivait M""^de Dietrichsouslapremière impression. Oui, c'est du Gliick patriotique, du Gliick fait peuple, fait soldat, et où vibre à ciel ouvert l'âme régénérée de la France. Au moment psychologique, la culture qu'un artiste sans génie personnel et sans grand talent avait reçue au pays natal, fut assez puissamment fécondée par le souffle qui le transporta, pour faire de la (Marseillaise un chefd'œuvre aussi populaire par l'inspiration que classique par l'expression.

On s'est amusé à dauber sur ce pauvre poète inconscient, qui fit, par hasard, par rencontre, par bonheur, un chef-d'œuvre superbe et terrifiant, dont il ne se rendit jamais un compte bien exact. On a lancé maint brocard sur (,( l'immaculée

conception » de la <iMar se illais e, venue au monde entre minuit et cinq heures du matin, dans la maison Bœckel, Grand'Rue, n" 126, à Strasbourg, par l'opération de l'Esprit révolutionnaire.

On nous a montré le petit officier Rouget retombé dans la réalité la plus plate, après la minute de l'archange. Il n'est même pas républicain. Il ne se console pas de la part qu'eut son œuvre à la prise des Tuileries; et il appelle le 10 Août (( la catastrophe ». Il proteste contre la déchéance de Louis XVI. Il donne sa démission. Il est incarcéré pour cause d'incivisme, et ne sort de prison qu'après le 9 Thermidor.

Puis il offre son luth à tous les régimes qui se succèdent. Il chante pour Napoléon, pour Louis XVIII, pour Louis-Philippe. C'est qu'il avait, hélas ! grand besoin de secours. Il dut se livrer à plusieurs petits métiers pour vivre. Il ne pouvait payer son imprimeur, qui le faisait mettre en prison sans vergogne. Il obtint enfin une pension. Des personnes généreuses lui offrirent un asile à Choisy4e-Roy ; et il s'éteignit là dans la solitude et l'oubli.

Sa mort ne désarma pas les destins. La postérité fut dure pour sa mémoire. Le père de la zMarseillaise avait été éclipsé toute sa vie par son enfant terrible. Il avait passé, obscur et dédaigné, comme un père de tragédienne. Sa tombe à peine refermée, une nouvelle persécution com-

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mença contre lui. On alla jusqu'à lui contester la paternité de son œuvre. Il l'avait pillée, volée, ici et là, disait-on. Et l'on exhibait des pièces à l'appui : tel opéra, telle chanson. La Galène musicale de Leipzig, du 19 janvier 1843, prétend que la zMarseillaise a été composée par deux Allemands : Forsterpour les paroles et J.-F. Reichardt pour la musique.

En France, on n'était pas aussi catégorique; mais on opposait au malheureux Rouget des airs de Mozart, des chants populaires d'Alsace et d'Italie, où il aurait trouvé sa mélodie toute faite. La poésie, le mouvement passionnel, les idées, les sentiments, les expressions même de la éMar se niaise, ne lui appartenaient pas plus que la mélodie. N'avait-il pas pris tout cela dans les clubs de Strasbourg, où un orateur, aux premiers jours d'avril 1792, s'écriait textuellement :

(( Aux armes, citoyens ! L'étendard de la guerre est déployé. Aux armes ! Il faut combattre, vaincre ou mourir... Qu'ils tremblent donc, ces despotes couronnés!... Courez à la victoire... Immolez sans remords les traîtres, les rebelles, qui, armés contre la patrie, ne veulent y entrer que pour faire couler le sang de nos compatriotes! Marchons! soyons libres jusqu'au dernier soupir, et que nos vœux soient constamment pour la félicité de la patrie et le bonheur de tout le genre humain. »

Ces diverses réminiscences, disait-on, avaient travaillé, fermenté en lui, presque à son insu, un peu malgré lui peut-être. Il avait pris son violon, puis sa plume; il avait joué ce qui chantait dans sa cervelle.

(( Non, répétait Félix Pyat avec son éloquence romantique; non, ce n'est pas lui qui a fait la éMar se niaise. Il l'a chantée le premier, voilà tout. L'auteur, le véritable auteur, c'est le peuple, le peuple tout entier, avec son horreur pour l'esclavage, sa foi dans la patrie et la liberté, avec toutes ses craintes et ses espérances, avec son enthousiasme infini et sa poésie éternelle... Ce n'est pas une œuvre d'art, c'est la chanson des multitudes, c'est le cantique de la délivrance, le Tie Trofundis des rois, la plus haute expression de la Révolution armée... L'homme n'est là qu'un miroir concentrant les rayons de ce feu sacré, épars dans tous les cœurs. »

Sur quoi, voyant un tel homme voué au néant, Alexandre Dumas n'hésitait point à lui prendre les deux meilleurs vers, de son T{oland à T^oncevaux, pour en faire le refrain fameux du chant des Girondins :

Mourir pour la patrie, C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie !...

En 1870, Rouget de l'Isle subit l'affront suprême. Une troupe allemande occupa le cime-

tière de Choisy, et bivouaqua sur la tombe où reposait l'auteur de la cMar se illais e; la dalle funéraire fut noircie et dégradée par le feu des bivouacs; le buis et le lierre qui l'entouraient furent arrachés, devinrent les trophées du vainqueur.

Rouget de Tlsle, à vrai dire, n'est point une quantité négligeable en poésie. Platon ne l'eût pas exilé de sa république, car ce philosophe sévère parle en termes fort honorables d'un faiseur d'odes, qui fut le prototype de Rouget dans la Grèce ancienne.

(( Le poète, dit Platon, est un être léger, ailé, sacré. Il est incapable de composer, si l'enthousiasme ne le transporte. Ce n'est pas l'art, c'est l'inspiration divine qui lui dicte ses vers. Tvnnicus de Chalcide en est une preuve bien sensible. Tout le monde chante son Tvcan, la plus belle ode peut-être qu'on ait jamais faite; mais nous n'avons de lui aucun autre poème qu'on daigne apprendre. Par cet exemple éclatant, les dieux ont voulu nous prouver que toute vraie poésie vient d'eux, les poètes n'étant que leurs interprètes. Pour qu'il ne nous reste aucun doute, la divinité chanta tout exprès le plus beau poème par la bouche du poète le plus faible. ))

Et puis Rouget de l'Isle n'était pas un mauvais citoyen. Il fut blessé à Quiberon, dans l'armée républicaine. C'est à force de sincérité qu'il put

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donneraux passions populaires, aux élans d'amour et d'indignation de la foule tumultueuse, aux transports du patriotisme, l'expression décisive, le rythme organique et triomphal.

Qui sait, d'ailleurs, ce qu'il y a de strictement personnel dans le plus beau génie littéraire? Ce qui fait la grandeur de Shakespeare, de Gœthe, c'est surtout leur impersonnalité. Ils ont vécu de la vie universelle. Us ont été légion, multitude, complexe humanité. Esprits fermes, lumineux, pénétrants, assimilateurs, dominateurs, prenant sans cesse l'offensive contre le sort, certes ils sont supérieurs aux coeurs faibles, aux intelligences passives ; ils ont conscience de leur œuvre et en gardent la direction. Ils ne sont pas possédés, ils possèdent, et ils peuvent dire : (( Je suis maître de moi comme de l'univers ! » Mais ils sont moins mobiles, moins malléables, moins inflammables, moins naïvement et profondément accessibles auxpassions ambiantes ; et c'est un être inconscient qui parfois révèle avec le plus de force et de fidélité toute une nation, toute une race à elle-même.

Rappelons qu'un couplet de la zMarseillaise^ et non le moins beau, la prosopopée des enfants, n'appartient pas à Rouget de l'Isle, ayant été composé après coup par un autre rimeur d'occasion, le bibliothécaire Louis Dubois.

Ce que certains poètes ingénus ont réalisé d'un seul jet, et sans rien prendre au peuple que ses pensées encore flottantes, d'autres poètes, plus savants, ont tenté de le faire par la transformation en poésie littéraire d'une œuvre ayant déjà corps et âme, d'une œuvre fruste, mais précieuse, où quelque rêveur inculte et inconnu avait mis avec force, et non sans grâce, sa vie et son rêve. Et parfois ils ont eu le grand bonheur de réussir.

S'agit-il ici de traductions littérales, d'imitations strictes, d'adaptations plus ou moins adroites, ou d'interprétations dignes d'être appelées (( de belles infidèles »? Non. Il ne suflitpas, pour faire valoir dignement un thème populaire, de mettre le vieux ou vulgaire langage en style moderne, en rimes correctes et élégantes. Il faut que le poète d'art s'assimile tous les éléments

de la poésie inconsciente qu'il transforme; il faut qu'il la sente et la pense avec ses propres sens et son esprit particulier; il faut qu'il la ressuscite en lui-même et la nourrisse de sa substance. Une gestation nouvelle est nécessaire, afin qu'il y ait une nouvelle et plus complète manifestation de vie et de beauté.

Cela se passe assez naturellement dans le cerveau des vrais poètes. Ils sont guidés par des affinités électives qui ne les trompent guère; et le thème sur lequel ils jettent leur dévolu est si conforme à leur nature, qu'ils le traitent comme le fruit de leurs entrailles. Peut-être même, en général, ne pensent-ils à parfaire l'ébauche instinctive du peuple qu'après avoir, dans la vie réelle et pour leur propre compte, éprouvé ce qu'elle exprime. A l'expérience et au travail de la foule, ils ajoutent leur conscience et leur éducation. Quoi d'étonnant si les figures ainsi pétries de leur sang et de leur chair, consacrent par une effigie plus exacte et plus noble un aspect de l'humanité ?

De la sorte, selon toute vraisemblance, fut composée cette Vieille chanson du Jeune temps, où Victor Hugo a élevé à la perfection des chefsd'œuvre le motif populaire que les traditionnistes appellent V Occasion manquée. Quel ami de la poésie n'en sait par cœur les délicieux quatrains ?

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Je ne songeais pas à Rose; Rose au bois vint avec moi.

Nous parlions de quelque chose, Mais je ne sais plus de quoi

Je ne vis qu'elle était belle Qu'en sortant des grands bois sourds.

« Soit; n'y pensons plus! » dit-elle.

Depuis, j'y pense toujours.

Le public connaît moins bien les nombreuses chansons antérieures, qui sont les prototypes de ce petit poème dans les recueils populaires. Le manuscrit du xv!*" siècle publié par le bibliophile Jacob, à la suite des Vaux-de-Vire d'Olivier Basselin et de Jean Le Houx, nous en a conservé une des plus curieuses :

Eh ! qui vous passera le boys, Dictes, ma doulce amye!...

Dans les Chansons du Canada, réunies par M. Ernest Gagnon, et dans les Chants du pars messin, publiés par le comte de Puy maigre, on lit plusieurs versions similaires. Une autre a été transcrite par M. Edouard Le Héricher; elle finit sur ce distique narquois :

Je chante Nicodème Qui m'a quitté aller.

Elle ne diffère pas énormément de celle que

cite Gérard de Nerval, ni des deux rondes entendues par E. Roland aux environs de Lorient. La l^nde des cArdennes (Manuscrits de la Bibliothèque Nationale) est la plus colorée de toutes ces chansons rustiques :

... En mon chemin rencontre Une rare beauté.

J' la pris par sa main blanche, Dans un bois j'I'ai menée.

Quand ell'fut dans ce bois, EU' se mit à pleurer...

« Je pleur' mon cœur en gage due vous m'allez ôter... »

Quand ell' fut hors du bois, EU'se mit à chanter...

(f Je chant' ce gros lourdaud Qui n'm'a osé baiser.

« — Retournons-y, la belle ; Cent écus vous aurez.

« — Pour cent et ni pour mille Jamais vous n' m'y raurez.

« Quand vous teniez l'alouette.

Il fallait la plumer. »

De ces petits vers réalistes et railleurs, le génie a fait la page exquise des Comemplations. En son jardin merveilleux, la fine et légère églantine

iS.

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du bois joli est devenue une rose adorable, aux feuilles touffues, aux nuances infiniment délicates, une fleur double et d'odeur suave, une royale fleur pleine de caresse et de rêve comme la fleur féerique qui aime et qui chante. Et dans la rosée qui luit au cœur de cette rose, le poète a fait tenir le ciel et la terre, la vie et l'idéal, avec la lutte éternelle de l'homme simple et pensif contre le charme fuyant et la faiblesse ironique de l'Eternel féminin.

La Légende des Siècles offre maintes autres (( vieilles chansons du jeune temps », que nos poètes du Moyen-Age tenaient de tous les échos et que Victor Hugo prit à nos poètes du Moyen- Age. Il savait, en les leur prenant, que la poésie lyrique, surtout cette poésie nationale qui finit par devenir épopée, est la plus pure et la plus complète expression d'un peuple.

Les contes, les récits, les histoires édifiantes ou divertissantes, voyagent de pays en pays, passent facilement d'un langage dans un autre, et tombent plus ou moins vite dans le domaine commun de toutes les nations; on retrouve maintenant par le monde entier les apologues et les anecdotes de l'Inde primitive. La musique, elle non plus, ne connaît pas de frontières, étant une langue qui se comprend sans qu'on l'apprenne; et tel air que Paris fredonne aujourd'hui, vibrait déjà, il y a vingt ou trente siècles, sur les bords

de l'Euphrate ou du Gange. Dans les contes que répète un peuple et dans les airs qu'il va sifflant, on peut donc toujours suspecter une origine exotique ou quelque clément étranger. Avec sa magie aérienne, la musique, d'ailleurs, est un art absolument physique, d'une puissance mystérieuse mais aveugle, et qui, s'il est souverainement propice à l'émotion et au rêve, reste incapable de préciser l'idée.

C'est notre intellect, au contraire, que vise directement la poésie. Elle n'a pas pour fin spécifique, comme la musique ou la peinture, d'ébranler harmonieusement l'appareil auditif ou visuel. Elle n'utilise les ondes sonores ou lumineuses, que pour aller à son vrai but, le cerveau. Visible et parlante, elle exerce de ce fait sur nous certains pouvoirs matériels; mais elle les exerce pour transmettre la pensée. Et parla pensée, elle émeut tous les sens, elle gagne le cœur et l'âme ; par la pensée, elle exprime toutes les propriétés de la nature, toutes nos manières de les percevoir et d'en avoir conscience. Le langage qu'elle emploie, n'est en lui-même qu'une représentation abstraite et conventionnelle de la réalité ; mais il en est une représentation totale. Il possède cet instrument universel, ce signe merveilleux, le mot, qui, par une algèbre concrète, sait tout refléter de la vie, tout analyser et reconstruire. Aussi, comment traduire le charme

d'un poème? Si simple qu'il soit, un poème est toujours une œuvre d'une délicatesse et d'une complexité infinies, un ensemble qui sent et qui pense, un organisme dont chaque élément est un (( être vivant » d'une race particulière et d'un caractère unique, sans équivalent tout à fait exact dans aucune autre langue.

Une telle œuvre ne se transmet donc pas de nation en nation, comme les contes et la musique, par le premier interprète venu. Un peuple ne saurait emprunter sa poésie à un autre peuple. Sa poésie sort de lui tout entière. Elle est sa création exclusive, son trésor inaliénable, l'essence de ses joies et de ses douleurs, la vision idéale où il se survit à jamais. Incomparable merveille !

Depuis les premiers âges de l'histoire, on peut suivre l'influence de la poésie populaire sur la poésie d'art; elle est beaucoup plus perceptible que l'influence de la poésie d'art sur la poésie populaire. La part de la tradition est énorme dans les poèmes anciens de l'Inde et de la Perse, de l'Egypte et de la Chine, de l'Asie mineure et de la Grèce. Chaque fois qu'apparaît un cycle littéraire, on peut distinguer ou deviner sur son territoire, au fond des forêts ou des monts, les mille sources éparses dont les eaux vives ont formé le large fleuve de poésie. Dans la Bible, dans les premiers poèmes rabbiniques, sans cesse tinte le bruit clair de ces frais ruisseaux. U Iliade et surtout F Odyssée, comme plus tard la Chanson de "Roland, ont été faites de cantilènes guerrières, de mythes religieux, de relations fabuleuses et de contes enfantins, vulgaria carmina, repris,

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coordonnes et fondus avec une admirable harmonie.

En Italie, pour justifier notre thèse, il suffit d'évoquer Dante, de rappeler FArioste et le Tasse. Les héros qui dominent la poésie espagnole, le Cid et don Juan, sont des figures que la légende a popularisées jusqu'à en faire des types souverains; et don Quichotte est le dernier des chevaliers errants. Chaucer, Spencer, Shakespeare, Coleridge, Walter Scott, Shelley, Tennyson, attestent hautement combien le génie britannique est traditionniste. Dans la lune du Songe d'une nuit d'été, on retrouve l'homme suivi d'un chien, qui, pour Dante, était Caïn portant son fagot d'épines. La reine de féerie Titania règne sur l'Angleterre poétique. (( Avec ses gaies compagnes, comme au bon vieux temps du roi Arthur, elle danse encore sur la verte prairie. )) Elle règne aussi sur l'Allemagne idéale, où Wieland et Lessing, Gœthe et Schiller, Uhland, Tieck, Henri Heine, ont si dévotement célébré son culte.

Oh! le précieux travail que celui de la tradition ! Sans elle, aurions-nous Françoise de Rimini, Angélique et Clorinde? Sans elle, que seraient Rodrigue et Chimène, perdus dans les brumes d'un passé à demi barbare? Sans elle, pourrions-nous voir et entendre Puck et Ariel, les sorcières de Macbeth et le fantôme errant sur

la plate-forme d'Elseneur? Et qui, sans elle, aurait imaginé le docteur Faust rajeuni par Méphistophélès ? Les poètes de cour eux-mêmes ont besoin d'elle ; Racine ne lui doit-il pas son Esther et son Iphigénie ?

Le peuple est le grand trouveur primitif qui, dans son obscur labeur, sans s'épuiser jamais, découvre le pur diamant que l'artiste doit dégrossir. Pour se consoler de toutes les iniquités du destin, pour oublier un peu l'ironie cruelle et la misère presque sans trêve d'une vie étroite, éphémère et sombre, pour pouvoir subsister sous les menaces perpétuelles du mal et devant l'inexorable fatalité de la mort, le peuple, bien avant les sorciers et les thaumaturges, a jeté sur la désolante réalité le voile magique du rêve. (( Avec une richesse extraordinaire et une immense fécondité d'imagination, disait Le Roux de Lincy, il a inventé le merveilleux. » Le merveilleux, cette puissance qui donne à l'homme tout ce que la nature avare lui a refusé! Le merveilleux, cette floraison sublime entre ciel et terre, qui, si elle n'a pas une existence palpable, n'en vit pas moins véritablement d'une vie intense, et possède une influence d'autant plus sensible, une force d'autant plus eff'ective, qu'elle est inébranlablement enracinée dans nos cœurs !

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Ce n'est pas sur le sol français que le peuple a le moins bien travaillé pour les poètes d'art. Comment énumérer tout ce qu'ils lui doivent? Avant même que ne fût constituée la France, il a créé la langue française, d'abord (( langue romane )) ou « langue vulgaire ». Il l'a créée sans effort, en suivant sa pente, en simplifiant selon son tempérament et pour son usage tout le vocabulaire latin, en ne gardant de chaque mot que le noyau solide, de façon à établir une accentuation coutumière, toujours placée sur la dernière syllabe quand elle est masculine, et, quand elle est féminine, sur l'avant-dernière. Puis les chansons, à la fois patriotiques et religieuses, où il célèbre d'enthousiasme la lutte de la chrétienté contre les Sarrasins, sont les ébauches d'où se dégage l'épopée. Ve hoc vulgo canitur. Aude et Roland lui appartiennent. C'est lui qui les a tirés du tombeau, qui leur a mis

l'auréole au front, et qui les a fait monter en ces régions sereines d'où ils planent encore sur nos destinées.

Dans le cycle carolingien qui est notre premier cycle national, se manifeste, sous l'influence de la conversion chrétienne et sous la forme néolatine du langage usuel, l'esprit germanique de la colonisation franque, prépondérant à cette époque chez les Gallo-Romains ; il n'a pas mieux réussi, pourtant, à leur imposer l'idiome tudesque, que ne devait réussir ensuite la conquête normande à faire du français la langue définitive de la race anglo-saxonne. Mais l'occupation des Iles Britanniques par les aventuriers de la France occidentale au milieu du xi^ siècle détermine une évolution nouvelle de la poésie française, en lui fournissant une matière neuve, la (( matière de Bretagne », qui fait succéder dans le domaine de l'idéal le roi Arthur à l'empereur Charles, la tradition celtique à la tradition romane. Contre les Saxons toujours prêts à la révolte, les Plantagenets prennent pour alliés les Celtes légendaires, les héros dépossédés jadis, avec leur prophète Merlin et tout leur fabuleux cortège. Geoffroy de Montmouth traduit en latin les antiques poèmes gallois : Lancelot du Lac, Tristan et Tseult, cMcliadus, que retraduisent en français Gasse-le-blond. Luce de Gast et maint autre. Chrestien de Troycs rime Terceval, le Chevalier

au lion, Erec et Enide. Robert Wace dédie à la reine Aliéner son histoire fictive de la Grande- Bretagne, le "Brut.

Ainsi apparaît, ou plutôt reparaît tout un monde enchanté. C'est une première Renaissance, la Renaissance celtique. Elle s'épanouit au lendemain des Croisades. La Gaule, soudain rajeunie de vingt siècles, y retrouve son âme d'enfant, son cœur vierge, ses génies et ses fées, et tout son beau rêve emporté par la tempête. Tardive mais superbe revanche des dieux indigènes contre la religion étrangère qui les exila ! L'apothéose refleurissante des forces naturelles, personnifiées et adorées jadis par les pauvres gens, éclipse le mirage mystique des anges et des saints. Viviane reprend possession de la forêt charmeuse. L'ascétisme chrétien et le militarisme germanique, le glaive et la croix, semblent de cruelles et stériles chimères à coté de l'Amour, le plus fort et le plus doux des pouvoirs de la nature. Après la période héroïque, la période romanesque. La femme triomphe. Eve ici-bas, Notre-Dame au ciel, régnent et font des miracles. Au lieu de pourfendre les mécréants pour affranchir Jérusalem, on affronte les géants et les nains pour délivrer une beauté captive. L'épopée ne serait plus qu'une féerie galante, si l'Eglise inquiète ne suggérait aux poètes de convertir les chevaliers de la Table-Ronde, et si le

Graal, le hanap magique des Bretons païens, ne se transformait en un vase de sainteté, symbole de la perfection chrétienne. La dérimation des romans de chevalerie par les prosateurs des xiv"^ et xv*^ siècles clôt les variations du genre.

La poésie nationale s'est éteinte. Elle a été supplantée par une « poésie courtoise » de plus en plus factice, qui se retire du peuple et dont le peuple se retire. Bientôt les souples et élégants rimeurs se restreindront aux petits poèmes à formes fixes, tandis que le commun des mortels se dédommagera de l'idéal avec les contes orientaux et les fabliaux salés. Quelques essais de théâtre, comme le Jeu de Saim-^T^colas et ces autres (( Jeux », si curieusement traditionnistes, que mit en scène le Bossu d'Arras, préluderont à la série des éMystères. D'ailleurs, jusque dans les formes poétiques les plus savantes, l'influence de la tradition restera sensible. C'est elle qui prêtera aux lais, virelais, rondels, ballades et chants royaux, leurs éléments distinctifs : la répétition, l'alternance, le couplet, le refrain, etc. Si bien que Villon pourra sans grand'peine y faire passer la sève populaire, comme les jongleurs et les joueurs de rote la faisaient passer, deux siècles avant lui, dans les « Chansons d'histoire », dans les « Chansons de toile » et les (( Rotruanges ».

Pourquoi la Guerre de Cent ans n'a-t-elle pas suscité un cycle épique analogue au cycle carolingien? Comme les invasions sarrasines, hongroises et normandes, qui, du viii^ au xi'' siècle, balayèrent l'ordre social issu de l'organisation gallo-romaine, et ouvrirent la période d'anarchie où finit par se constituer le monde féodal, les invasions anglaises, les Grandes Compagnies et les Jacques emplirent le pays d'une longue horreur; puis on vit briller les jours glorieux de la déhvrance. N'y avait-il pas là tous les matériaux d'une légende héroïque, propre à se coordonner en épopée nationale? Jeanne d'Arc n'est-elle pas la plus belle, la plus merveilleuse, la plus touchante et la plus tragique figure de l'histoire ? Ni la légende, ni l'épopée n'apparurent cependant. Les vingt-cinq mille vers où se déroule le «r Mystère du Siège d'Orléans », sont à peu près nuls comme poésie. La « bonne

Lorraine » n'a rien inspiré de mémorable à ses contemporains ni à leur postérité immédiate, sauf les stances laissées par Christine de Pisan et deux vers de la (( Ballade des Dames du temps jadis ». Elle ne reparaît pas dans notre littérature avant la malheureuse tentative de Chapelain et la plus malheureuse parodie de Voltaire. Réparation lui a été faite; mais ce n'est pas la légende, c'est l'histoire qui lui a élevé le monument le plus digne d'elle, avec les cinq volumes du Procès de Rouen publiés par Quicherat et les cent pages de Michelet.

Cette impuissance de la tradition semble devoir être attribuée à ce qu'elle n'a pas trouvé pour se fixer le temps et le milieu nécessaires. De Charlemagne à saint Louis, malgré les commotions et les ruines, la conscience française ne subit aucune modification essentielle. En 1200 comme en 800, le grand ennemi, l'ennemi héréditaire, c'est l'envahisseur païen. Quand la nation se voit reconstituée sous la forme féodale et communale, rien ne lui tient plus au cœur que de passer de la défensive à l'offensive contre les Sarrasins; et c'est au début des Croisades que sont composées les Chansons de Gestes d'après des poésies populaires vieilles déjà de deux ou trois siècles, mais pleinement actuelles encore. Au contraire, après Jeanne d'Arc et l'expulsion des Anglais, il se fait comme un changement à

vue dans notre histoire. Décadence de la féodalité chevaleresque, affermissement du pouvoir royal appuyé sur les Communes, victoire des armes à feu, prédominance de l'esprit bourgeois. Au lieu de saint Louis, on a pour roi Louis XI. Ce n'est plus Joinville qui écrit l'histoire, c'est Commines. L'Angleterre, rejetée dans son île, dévastée par la Guerre des Deux Roses, a cessé de provoquer la crainte et la haine. La France, toujours si mobile et si vite oublieuse, est absorbée par des préoccupations plus pressantes. Déjà elle convoite la riche et radieuse Italie. Qui donc songe encore à la Pucelle d'Orléans? Est-ce Paris où elle fut repoussée et blessée, dans une lutte qui mêlait à la guerre étrangère les discordes civiles? Prise et livrée par le parti bourguignon, condamnée comme sorcière par l'Église, brûlée par Bedford, abandonnée, reniée par le roi victorieux, Jeanne s'efface peu à peu du cœur des humbles qui seuls lui étaient restés fidèles. Bientôt se perd entièrement sa mémoire dans les splendeurs de la Renaissance et dans les convulsions de la Réforme.

A partir du xvi'^ siècle, l'esprit français, instruit par les réfugiés grecs et séduit par l'art italien, accepte l'héritage des civilisations antiques et tourne le dos au Moyen-Age. Pour un temps, il renonce à sa propre tradition, qui semble épuisée. Il faut à sa maturité quelque chose de plus substantiel que les songes de sa jeunesse. Il voit s'ouvrir devant lui une destinée moins originale peut-être à certains égards, mais plus vaste et plus haute. De national, il devient universel; de l'adoration du rêve, il passe au culte de la nature et de la science. Dès lors, avec ses qualités natives d'élan, de clarté et de précision analytique, affinées par l'usage et fécondées par une singulière puissance d'altruisme et d'assimilation, il pourra s'appuyer solidement sur une large philosophie de synthèse, pour exprimer les idées générales. Tout en restant une patrie, la France embrassera le monde. Tandis

que les nations marchandes, les races de proie, poursuivront systématiquement l'exploitation matérielle du globe, elle mettra l'échange des idées, le commerce intellectuel au-dessus de tout. Incapable de passions étroites et basses, elle pourra se tromper parfois, elle ne cherchera jamais à tromper son prochain; elle ne saura vaincre que dans un but désintéressé, par amour et pour la gloire, pour le progrès. Après avoir été le poète et le soldat de Dieu, elle sera le soldat et le poète de l'humanité.

Le XVI i^ siècle français, appliquant l'Édit de Nantes, se donna pour mission de concilier tout ce qu'avaient de conciliable la Renaissance et la Réforme, le libre arbitre et le principe d'autorité. De sa splendide éclosion littéraire, la tradition n'est pas absente; mais il s'inspira surtout de la tradition déjà développée par la culture classique dans les chefs-d'œuvre d'Athènes et de Rome. Si cette grande époque fut attristée à son déclin par un despotisme jaloux qui révoqua l'édit pacificateur, rien ne put arrêter le mouvement qui devait aboutir à l'Encyclopédie et à la Constituante.

Abstrait et sensualiste, sceptique et enthousiaste, systématique et curieux, le xviii® siècle s'éprend de la raison avec Voltaire, de la nature avec Rousseau et Diderot, cherche à reculer de toutes parts les frontières de l'art et de la poésie

comme celles de la science, explore le Moyen- Age si longtemps laissé en jachère, et indique un premier retour vers les origines de notre histoire. Ce retour, suspendu par la Révolution où dominent, sous le bonnet phrygien et les faisceaux consulaires, l'antiquité républicaine et l'esprit géométrique, s'accentue de 1815 à 1830, puis de 1830 jusqu'à nos jours.

Au xix*" siècle, la poésie de traditionnisme autochtone est aussi riche qu'elle fut pauvre dans les trois siècles précédents. Certes, sous le Roy Soleil, La Fontaine, auquel Molière doit être joint, représenta dignement notre veine populaire. Mais il faisait exception. La Franciade et la Henriade n'ont rien ou presque rien de commun avec le lyrisme ingénu des humbles. De nos jours, au contraire, que de poètes, et des plus grands, ont mis leur honneur à perpétuer l'œuvre du peuple!

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Un Livre d'or des beautés les plus foncièrement françaises de notre poésie, une anthologie à la fois populaire et littéraire, contribuerait peut-être au bon exercice d'une fonction essentielle de l'enseignement national. « Il importe, a dit un sage, de développer chez les jeunes esprits le sentiment du beau, et plus particulièrement du beau moral. C'est à quoi la lecture des poètes peut apporter une aide efficace. La poésie est un plus utile auxiliaire de la morale que l'histoire, si rarement belle au fond, parfois si odieuse. On oublie trop le mot profond d'Aristote : — La poésie est plus vraie et plus philosophique que l'histoire, parce qu'elle s'attache à l'universel, tandis que l'histoire ne s'occupe que du particulier. y>

Hugo a écrit dans le même sens : ce Le beau, c'est le vrai plus ressemblant. ». Et il a affirmé, il a prouvé ceci : (( La vérité légendaire, c'est l'invention ayant pour résultat la réalité... C'est

de la réalité historique condensée ou de la réalité historique devinée. » M. Renouvier, dans son commentaire, explique jusqu'où peut atteindre le poète, qui sait (( élever l'histoire à la légende ». Il ajoute : (n Dans la fiction légendaire le particulier est tout d'invention, et c'est pour cela même qu'il remplit la fonction de l'universel. » Selon Théophile Gautier, a. la légende, c'est l'histoire vue à travers l'imagination populaire, avec ses mille détails naïfs et pittoresques, ses familiarités charmantes, ses portraits de fantaisie plus vrais que les portraits réels, ses grossissements de types, ses exagérations héroïques, et sa poésie fabuleuse remplaçant la science souvent conjecturale. »

Taine, lui-même, n'a pas craint de formuler cet axiome : ce La véritable histoire est l'épopée de l'héroïsme. » Dans son étude sur T{enaud de tiMomauban, il y revient en ces termes : « Le principal service que les écrits littéraires rendent à l'historien, c'est qu'ils lui mettent devant les yeux les sentiments éteints. Aucun autre document, surtout dans les temps lointains et les peuples incultes, ne rend ces sentiments visibles. Les chartes, les lois et les constitutions montrent les pièces de la machine sociale, et non le ressort de l'action morale ; c'est le squelette de l'histoire, ce n'en est pas l'âme. Pour les chroniques, en ces âges grossiers, elles sont trop sèches. Leurs

récits ressemblent aux figures crayonnées par un enfant, roides, étriquées, toutes semblables, incapables de nous rien apprendre sur les nuances des caractères ou des actions. Ces nuances ne peuvent être exprimées que par le talent littéraire, et voilà pourquoi les poèmes où il apparaît pour la première fois sont si instructifs. Le vieux trouvère, obligé de développer, rapporte les discours des gens, les précédents de l'action, les changements de l'âme, bref tout ce qui échappait au chroniqueur; et souvent deux ou trois de ces petits faits suffisent pour expliquer une civilisation tout entière. »

En somme, l'historien ne donne que les événements, presque toujours mal vus, mal interprétés ; dans la légende, le peuple met son âme. Il serait excellent de grouper les manifestations successives de cette grande âme, sous leur forme d'art conscient et définitif. Une telle sélection offrirait la substance généreuse de l'inspiration populaire, renouvelée par le talent, consacrée par le génie. L'art ne s'y trouverait jamais séparé de la nature, que bien au contraire, en chacune des pièces choisies, il ferait pleinement valoir. La fleur idéale de la patrie française y rayonnerait dans son épanouissement suprême.

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