CARACTÈRES ANTI-TR ADITIONNISTES DE LA DEMOCRATIE
Pourquoi la démocratie ne forme-t-elle pas un milieu particulièrement propice à la tradition?
Parce que le régime démocratique a pour caractères :
I" L'instabilité des conditions sociales et l'affaiblissement de la famille;
2° L'omnipotence du nombre et de l'argent;
3" La réduction du loisir et de l'idéal au minimum ;
4° La tendance des esprits à l'uniformité et à l'abstraction.
Ces caractères habituels de la démocratie ne sont pas seulement défavorables à la tradition; ils peuvent, en s'accentuant outre mesure, devenir funestes à la société, amener la ruine de la
république et de la patrie. Contre ce péril, la culture bien entendue de la tradition sera un des préservatifs les plus simples et les plus efficaces.
Mais, pour que notre argumentation ait une base solide, nous devons, avant d'aller plus loin, exposer, à larges traits, l'expérience et la leçon des siècles en cette matière.
L'histoire de la civilisation humaine peut se diviser en deux grandes phases. Dans la première, le principe d'ordre social est l'autorité; dans la seconde, l'égalité.
Aux temps antiques, la puissance paternelle, loi de la famille, fut aussi la loi de la Cité, qui était une fédération de familles, et la loi de l'Etat, qui était une fédération de cités. La puissance paternelle était alors la loi de la famille, parce qu'elle en était la religion. Le premier culte, au sortir de l'état sauvage, fut le culte des ancêtres. On adorait en eux le mystère de la force génératrice, que Ton croyait localisée dans le sexe masculin. Le générateur, le créateur, le père, était dieu, prêtre et roi. La liberté individuelle n'existait que pour lui. Le lien social, par son essence même, était tout à la fois, et indissolublement, religieux et civil. L'esclavage, résultat de la conquête, complétait cette organisation.
A côté des familles constituant la cité, et aux-
quelles étaient exclusivement attribuées l'existence civile et la propriété légale, se groupait peu à peu, par tolérance, une plèbe nombreuse de réfugiés, de déclassés, d'affranchis, de travailleurs indigents. Des siècles furent remplis par l'incessant effort de ces plébéiens contre la caste patricienne, pour entrer dans la cité et obtenir l'attribution du sol. Cette lutte amena finalement l'égalité des droits politiques, tempérée par des expédients plus ou moins heureux. C'est ainsi qu'avec Solon en Grèce, avec les Décemvirs à Rome, le principe social changea : à la loi religieuse fut substituée la loi rationnelle, ayant pour base l'intérêt public représenté par l'opinion du plus grand nombre. Les privilèges étaient supprimés; mais l'inégalité des conditions n'était abolie ni en fait ni en principe. Il n'y eut plus de barrière infranchissable séparant les classes dans la cité; mais il resta des riches et des pauvres. La démocratie, par le seul fait de sa victoire, ne guérit pas d'emblée et radicalement la misère. Elle la rend au contraire plus profonde, par le trouble révolutionnaire jeté, pour plus ou moins de temps, dans les relations industrielles et les transactions commerciales; et puis, elle la rend plus sensible, par le contraste plein d'amertume entre l'égalité des droits et l'inégalité des fortunes.
La lutte recommença donc, plus acharnée.
Aucune autorité supérieure pour concilier les deux partis! L'argent, devenu le grand facteur d'organisation sociale, provoqua la corruption des mœurs. La plèbe réclama un justicier suprême, eut des tribuns, en fit des tyrans, et le césarisme fut inauguré. On eut c( la paix sous un maître ». Survinrent le christianisme et les Barbares. Le christianisme n'émancipa la conscience individuelle du joug de l'autorité temporelle, que pour la soumettre bientôt à une sorte de césarisme spirituel. Quant aux Barbares, ils rapportaient au monde romain, sur leurs chariots de guerre, l'omnipotence paternelle, la hiérarchie aristocratique, et la division des populations en deux castes, celle des conquérants et celle des conquis. Ces deux éléments, l'élément chrétien et l'élément barbare, formèrent par leur juxtaposition la féodalité catholique. La Renaissance des lettres et des arts fut le signal de la révolte, d'abord contre la toute-puissance intellectuelle et morale de l'Eglise, ensuite contre le pouvoir absolu de la noblesse et de la monarchie. On vit reverdir l'esprit d'égalité civile et de liberté individuelle. La démocratie apparut successivement en Suisse, dans les Pays-Bas, en Angleterre. Elle a fini par s'établir en France et dans les deux Amériques.
La démocratie moderne a plusieurs avantages sur la démocratie antique; de nos jours, on a
aboli l'esclavage, multiplié la production pacifique de la richesse et le bien-être matériel des masses. Mais les caractères essentiels du régime démocratique sont toujours les mêmes. Tous les privilèges aristocratiques ayant enfin disparu, deux puissances sociales restent seules debout, comme autrefi3is : le nombre et l'argent. Au règne des gens et des choses de qualité, a succédé le règne de la quantité. C'est par la quantité des suffrages politiques ou par la quantité des valeurs financières, que toutes les affaires, grandes et petites, se décident.
Ce système ramène fatalement, avec un antagonisme plus ou moins âpre entre les majorités pauvres et les minorités riches, les symptômes que nous avons signalés plus haut comme inhérents au régime démocratique, et que nous allons maintenant étudier l'un après l'autre, pour en bien marquer les causes et les effets, pour montrer, d'une façon claire et précise, comment la tradition peut les atténuer et les modifier.