E:.:. LE
COLLEGE LiBRARY
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PREFACE
Avons-nous en commun une attitude de l'esprit devant la question du Rhin? Savons-nous quelles relations peuvent s'établir entre Rhénans et Français? C'est le problème le plus important que pose devant nous la victoire. Deux années après que nous sommes réinstallés dans Metz et dans Strasbourg, et que nous occupons la rive gauche du Rhin, il est temps de créer l'unité de nos vues et la convergence de tous nos efforts. Et voilà pourquoi, à la mi-novembre de 1920, dans les journées commémoratives de la rentrée de nos troupes en Alsace-Lorraine, je venais dans cette Université de Stras-
bourg professer cinq leçons sur ïe Génie du Rhin.
C'est une prodigieuse émotion pour un écrivain français, qui se souvient d'avoir visité les salles de l'Université de Strasbourg, sous la conduite d'un concierge allemand, quand elle était asservie aux triomphantes besognes du pangermanisme, s'il monte maintenant, aux côtés du recteur Charlety et du doyen Pfister, l'escalier de cette illustre maison, restituée dans la gloire des Pasteur et des Fustel de Coulanges, et s'il pénètre dans l'aula pleine de maîtres et de jeunesse, au cœur même de la sympathie, pour y lancer l'appel à des parentés immémoriales que Berlin avait découragées et qui renaîtront.
La grandeur morale de ma tâche était soulignée par le lieu, par l'auditoire et par l'illustre tradition où j'avais l'honneur de me placer. Ces professeurs qui chargent l'estrade d'où je vais parler : des Alsaciens et des Lorrains demeurés aux pays annexés, où ils ont
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maintenu, à travers les dures années de la sujétion, le culte de la fidélité ; des Alsaciens et des Lorrains qui, réfugiés en France, y ont entretenu la flamme du souvenir ; des Français qui, venus de toutes les provinces et de Paris, ont sacrifié bien des commodités et des consécrations au désir de servir ici la France et la civilisation ; des combattants de la délivrance, qui trouvent dans ce nouveau rôle la plus noble continuation de leur esprit de guerre ; enfin, les plus pathétiques de tous, des pères qui peuvent placer sur le mur de leur cabinet de travail la tragique vignette attestant le sacrifice de leur fils, et qui ont ainsi acquis un titre de maîtrise incomparable sur cette terre de la recouvrance. Les auditeurs à qui je m'adresse : d'admirables jeunes gens qui, nés sujets du Reich et soumis à la caserne allemande, avaient donné avant la victoire leurs âmes à la France, et puis, autant que la salle les peut contenir et jusque dans les escaliers, des
représentants, hommes et femmes, de toute la société alsacienne cultivée.
Cette assemblée encore frémissante de sa libération, quel point de départ pour une prédication nationale ! Comment une mystérieuse alchimie ne transmuerait-elle pas en une vie supérieure tant de dévouements et d'espoirs, une telle bonne volonté jointe à une expérience si durement achetée !
Et dans quelle tradition je viens me placer ! Ici, sur les confins de deux civilisations qui tantôt s'interpénétrent, tantôt se heurtent en produisant des étincelles incendiaires, il y eut, proches de nous, et sans remonter aux siècles d'où surgit la cathédrale, trois moments de haute spiritualité mémorable. A la fin du dix-huitième siècle, Strasbourg devint pour quelques années la ville du merveilleux ; c'était peu après que le jeune Gœthe venait d'y échauffer son destin : une élite d'officiers, de savants, de femmes cultivées, de chercheurs enthousiastes se pressaient autour de
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Cagliostro qui faisait des miracles, de Puységur qui guérissait par le magnétisme, du neveu de Swedenborg qui racontait les mystères des mondes célestes, tandis qu'un peu à l'écart, dans l'ombre, le Philosophe Inconnu recevait de Salzmann et de Mme de Bœcklin l'initiation aux mystères de Jacques Bœhme. Et de ce milieu ardent et chimérique allait bientôt se lever la Marseillaise, qui révolutionna tout le Rhin, tandis que Saint-Martin ramenait en France la tradition des mystiques allemands (1). Une seconde période d'activité intellectuelle féconde, vers le milieu du dix-neuvième siècle, a pour moi son centre symbolique dans le cabinet du professeur Jacques Matter, l'historien trop ignoré du gnosticisme et des philosophes alexandrins, quand on y put voir familièrement Aubry et Rau discuter droit et histoire, Janet parler de somnambulisme, Charles Schmidt
(1) Voir les notes à la fin du volume.
de maître Eckart, de Tauler, de Suso, Pasteur de ses expériences : tous entretiens auxquels allait bientôt se mêler Fustel de Coulanges, et qui, par la plus rare pénétration de la lumière dans les grandes profondeurs, justifient dès lors ridée que l'Université de Strasbourg doit fournir une nuance particulière de la pensée dans le monde. Et à mesure que le recul le stylisera, il prendra toute son importance, le troisième moment que je veux simplement nommer, celui des vingt-cinq dernières années, où des patriotes, avec la plus tenace ingéniosité, nourrirent d'arguments la fidélité et l'espérance de r Alsace-Lorraine, au point que ce petit territoire ne laissa pas le monde s'endormir dans l'injustice, et vivifia la République française, en l'obligeant à se fournir de vertus guerHères, comme il dégrada l'Empire allemand en l'obligeant à se justifier d'une manière constante et odieuse par « le droit du poing ». Trois grandes époques que j'aimerais à choisir entre tant d'autres pour en