PREFACE VII
écrire l'histoire (1). J'ai le sentiment qu'on n'a pas encore mis au jour et versé dans la circulation tout le trésor spirituel qui fut amassé dans ce lieu de médiation spirituelle, sur ce point de perfection historique et géographique.
Aujourd'hui même, considérez-y l'élan des cœurs, l'universel mouvement d'ascension ! La messe des enfants de Strasbourg, le dimanche matin dans la cathédrale, quand ils viennent demander à l'Esprit Saint le don de la langue française, et qu'ils chantent avec leur accent germanique, de tout cœur, les cantiques des paroisses de France, quel émouvant complément des efforts de l'Université 1 Vraiment Strasbourg, dans notre époque, c'est une des puissantes tables de sonorité du monde. Et quand je vois la France rentrer dans son Université, j'ai le droit d'être aussi ému qu'à la minute où j'ai vu le maréchal de France pénétrer dans la cathédrale et d'un pas rapide, avec sa suite glorieuse de combattants, monter au chœur pour le Te Deum.
Quels sont donc mes titres à mes yeux, et qu'est-ce qui m'a donné le courage de demander au conseil des professeurs qu'il m'accordât cette chaire? Quelque mérite que je m'attribuerais? Eh! non, ce qui m'a poussé, c'est mon amour du sujet que je voulais traiter. Un tel amour que je ne peux voir où que ce soit, dans la page la plus morne du livre le plus insipide, le nom du fleuve brillant et mystérieux, sans en recevoir une espèce de commotion, un prodigieux éveil d'intérêt, une curiosité de tout l'être.
Mais précisément cet état si propre à la composition littéraire m'était un danger et m'a fort gêné dans la préparation de mon cours. Pendant des semaines, je me suis battu contre moimême. J'ai déchiré de mes brouillons bien plus de feuillets que je n'en ai gardés. Continuellement, en méditant
PREFACE IX
les dossiers d'où est sorti ce livre, je m'écartais de la méthode où j'avais décidé de me tenir, je filais sur les côtés. J'avais projeté d'écrire d'une manière objective, en m' effaçant derrière des textes que je distribuerais sur le plan le plus simple, et voici qu'à tous instants, je m'introduisais dans mes arguments pour y mêler les raisons de mon cœur. Le feu aux archives, quoi ! Des images de mon enfance, des sentiments que j'ai éprouvés dans ma petite ville mosellane se réveillaient en moi, quand je feuilletais les documents de la charité rhénane, et les éclairaient de la plus tendre lumière. J'en ai tant connu de ces dames des congrégations charitables ! Je me mettais à les dépeindre, à dire leur amabilité. Tout devenait roman, émotion, mémoire, et plus de cours professoral ! Et puis, autre danger, ce folklore rhénan, bien que je sois du pays de la Saint-Nicolas et non de l'arbre de Noël, je le comprends et je l'aime assez. Les légendes sont vraies pour ceux qui
appartiennent au sol et à la nation où elles se formèrent ; elles sont vraies également pour celui à qui elles furent contées dans son berceau. Les Gretchen du Rhin, qui vont au loin se placer comme petites servantes, ont agi sur l'imagination des enfants à d'immenses distances. Ce qui fait certaines images indélébiles en nous, c'est qu'elles nous viennent de notre patrie et de notre race ; si quelque femme nous les a communiquées, avant même que nous sachions lire, dans nos premières joies ou nos premiers jeux, c'est un peu comme si nous les tenions de notre sang. J'étais tenté de vous dire comment j'ai aimé, plus que les contes de Perrault, certains contes de Grimm et, dans les baraques de la fête de ma petite ville, les représentations de Gene^iè^e de Brabant et de Victor ou V Enfant de la forêt. Plus dangereusement, je me surprenais en veine de raconter mes voyages sur la Moselle et sur le Rhin, mes goûts, mes dégoûts, mes passions, mes espérances.
PRéFACB XI
Magie des nuées qui flottent sur le fleuve et ses coUines ! Nous tous, gens des deux rives, que nous nous tournions en esprit vers le Rhin, aussitôt nous sommes pris d'un tressaillement de poésie et d'un mystérieux attrait. « Si j'éprouvais une fois un grand amour, disait Napoléon, je voudrais l'analyser dans toutes ses parties. » C'est tout ce qu'il y a de plus tentant. J'aurais trouvé un plaisir extrême à libérer mes effusions et à les vérifier, à me rendre compte exactement du pourquoi de ces prestiges du Rhin et de la Moselle.
Bref, j'aimerais écrire ce livre comme une autobiographie. J'ajourne ce projet.
Je me prouverai à moi-même la vérité de mon amour rhénan, en y trouvant la force de me discipliner et de me circonscrire. J'ai concentré et refroidi mon sentiment pour le rendre plus opérant.
Mon danger eût été d'apporter au public, non pas les fantaisies d'une imagination hantée par le romantisme du Rhin, cela je n'ai pas à le redouter de moi-
même, mais les dispositions particulières d'un Mosellan qui trouve dans la vieille Lotharingie son parfait climat moral. En parlant dans l'aula de Finsigne Université de Strasbourg, il ne convient pas que je sois l'individu M. B., mais autant que je m'y puis élever, la pensée de la France.
Soyons volontairement glacés. Le sujet par lui-même brûlera toujours assez. Cheminons sans écarts dans l'axe de notre sujet. Nos directives peuvent être fixées en trois lignes.
Puisque des rapports de tous genres sont inévitables entre la France et la rive gauche que les armées alliées occupent, la meilleure préparation pour le rôle que nos administrateurs, nos officiers, nos soldats et chacun de nous, nous pouvons avoir à tenir, c'est évidemment l'étude des conditions dans lesquelles ce contact s'est déjà présenté.