PREFACE XXVII
Ces deux besoins d'expansion et de rénovation, que la France éprouva dans ses meilleurs moments, une fois encore nous nous sentons poussés à les contenter sur le Rhin. Cela fut ainsi à la fin du dix-huitième siècle et au commencement du dix-neuvième. Ce n'est pas par accident qu'un Lezay- Marnesia a traduit le Don Carlos de Schiller ; c'est un fait qui s'harmonise avec les débuts et la suite de sa vie. Je suis frappé de voir comment ce Lezay-Marnesia et Jeanbon Saint-André se sont sentis chez eux et ont eu des satisfactions françaises, dans leurs préfectures du Rhin. Aujourd'hui encore, des jeunes esprits ardents, généreux et réceptifs, gagneraient à venir respirer par-dessus les frontières de race. Aujourd'hui, nous recherchons la solution d'un certain nombre de problèmes de culture qui se posent dans le monde. Il y aura un travail réciproque. Nous donnons une pensée disciplinée, des manières de sentir et de penser harmonieuses, et en même temps nous souf-
XXVIIl LE GENIE DU RHIN
Irons de l'excessif équilibre de l'âme française. Nous cherchons de la désharmonie, des problèmes, un sol raboteux, des contrastes. Je vois cela chez les jeunes gens et je les comprends. Nos pères nous ont légué de la méthode, des directions, du sang-froid, de la mesure, de l'esprit géométrique ; vous trouvez qu'il manque à cet héritage français moyen le sens des difficultés, la variété, l'adaptation aux mille incidents de la vie journalière. Eh bien ! venez en Rhénanie, comme sur la pointe extrême des pays latins ; observez cette Allemagne dans la lumière du Rhin et de la gloire française, vous y étudierez une formidable fermentation, des gens inquiets, tourmentés. Vous connaîtrez le profond plaisir dont rêvait Novalis quand il disait : « Il faut que le chaos luise à travers le voile régulier de l'ordre. »
L'enquête que nous ouvrons n'est pas le fait d'une humeur individuelle et d'un simple attrait de notre esprit, mais d'une nécessité nationale. A con-
PREFACE
sidérer notre situation dans le monde, et plus encore la vie intérieure de notre pays, on juge que les destinées de la civilisation française reposent sur le Rhin.
LE SENTIMENT DU RHIN DANS l'aME FRANÇAISE
Monsieur le Recteur, Monsieur le Doyen,
Je suis profondément touché de la bienveillance de votre accueil dans une journée si émouvante pour un écrivain français.
Je vous remercie et avec vous tout le corps des professeurs de m'associer, pour si peu que ce soit, à votre tâche, — une des tâches les plus importantes que nous commande la victoire, comme Ta bien marqué le président
Poincaré qui me fait l'honneur d'assister à cette leçon, quand, au terme de sa magistrature de guerre, voulant continuer immédiatement à servir le pays, il s'est venu mettre à la tête des « Amis de l'Université de Strasbourg ». Dans cette puissante ville de Strasbourg, pendant un demi-siècle, la pensée française s'était réfugiée au foyer des familles.
C'est la tâche de l'Université de rassembler et de multiplier toutes ces forces spirituelles pour reconstituer sur le Rhin une pensée publique française.
L'illustre maison des Pasteur et des Fustel de Coulanges a rallumé ses feux, et plus que jamais elle veut, comme une vigie avancée de notre nation, porter haut et loin les lumières de la France,
Monsieur le Commissaire Général, Monsieur le Général gouverneur
de Strasbourg, Mesdames et Messieurs,
Si nous sommes réunis dans cette solennité et si nous allons pouvoir parler du Rhin avec une fière liberté, c'est une des innombrables conséquences de la fidélité alsacienne et puis du génie et des sacrifices de nos armées. Aussi je vous demande que nous placions ces leçons sous l'invocation des fils de France qui sont tombés pour la délivrance, et je salue, en les nommant dans mon cœur, celles de leurs familles en deuil que je reconnais dans la salle.
Parmi ces morts, qu'il me soit permis de placer celui dont le souvenir me vaut pour une large part votre sympathie, le poète-patriote qui dévoua totalement sa vie à la préparation morale des âmes à la guerre et qui ne voulut être qu'un sonneur de clairon, pour sonner et son-
ner sans trêve le ralliement des Français autour de Metz et de Strasbourg, jusqu'à ce que le souffle lui manquât, au matin même de la revanche qu'il avait prophétisée, et comme au seuil de la terre promise.
Le Génie du Rhin ! Ce n'est pas de politique que j'ai sollicité l'honneur de parler aux étudiants de Strasbourg. Devant le Parlement et surtout à la Commission des affaires extérieures, il est légitime et nécessaire que les parties les plus actuelles et les plus pressantes d'une question soient examinées, mais, ici, c'est sous un angle beaucoup moins aigu que je veux prendre les choses.
Nous vivons dans une époque solennelle et presque décisive, où la géographie et l'histoire sont d'accord pour nous imposer une prise de contact avec le Rhin, et les circonstances nous obligent à faire un retour sur nous-mêmes et comme un examen de conscience national. Nous avons à vérifier et à vivifier la notion rhé-
nane toujours sommeillante dans l'âme française. La tradition libérale de l'Université de France admet l'étude de toutes les questions, pourvu qu'on les aborde d'un esprit calme et réfléchi, sans humeur de polémique, et dès lors l'Université de Strasbourg n'était-elle pas magnifiquement indiquée pour que partissent de chez elle des considérations sur cette Rhénanie si voisine? Ici, mieux qu'ailleurs, on comprendra d'une manière sensible que ce n'est pas dans le vide que nous nous préoccupons de définir ce que le Rhin peut être pour nous. L'issue de la guerre, les garanties que le traité de Versailles nous concède, la situation de fait qui nous est attribuée sur la rive gauche nous imposent de préciser notre pensée à l'égard du pays rhénan. Elles nous l'imposent, que nous le voulions ou non. Dès lors, mieux vaut le vouloir !
Messieurs, le Rhin a toujours attiré, obsédé même les imaginations des
peuples à l'Est et à l'Ouest. On croit que le problème du Rhin est un effet de la politique. C'est une fatalité autrement puissante. Le Germain va sur le fleuve chercher la lumière du Midi, les vignobles, les cortèges joyeux ; la France, du mystère, des traditions populaires, de la musique, une fertilité luxuriante du sol et de l'imagination. D'une manière plus forte, reconnaissons dans cet attrait de la France vers le Rhin la nécessité d'une civilisation qui cherche de nouvelles matières, et la poussée d'une vocation. Si la France s'intéresse au sol fertile, c'est qu'elle veut l'ensemencer.
A vrai dire, notre sentiment exact du Rhin ne se définit pas en une fois. Il a varié d'époque en époque. C'est un sentiment qui, sans disparaître jamais, suit toutes les vicissitudes de notre fortune et de nos aspirations. On s'en assurerait en remontant le cours des âges, mais ce n'est pas notre projet de remonter le cours des âges ; nous ne pré-
tendons pas exhumer les périodes abolies : d'autres Font fait, et puisqu'il nous faut nous limiter, nous chercherons nos leçons et nos exemples dans notre riche histoire rhénane du siècle dernier.
Si la France s'intéresse au sol fertile de la Rhénanie, disions-nous tout à l'heure, c'est qu'elle veut l'ensemencer. Cette pensée va dominer toutes nos études. Le dix-neuvième siècle a commencé un ensemencement prodigieux de la rive gauche du Rhin, — un ensemencement tel qu'au dire même des historiens rhénans, le pays n'en connut pas d'aussi heureux depuis l'époque romaine.
C'est dans ce champ d'expériences, c'est dans la Rhénanie du dix-neuvième siècle que nous chercherons notre éducation. Nous avons besoin de n'avancer qu'avec des faits et des réalités.
Nous nous en tiendrons à l'expérience toujours contrôlable et vivante de nos pères et de nos grands-pères.
Voyons donc comment les quatre ou
cinq générations qui nous précèdent innmédiatement ont chacune, tour à tour, interprété le rôle éternel de la France sur le Rhin.
En 1792 et 1793, après Jemmapes, l'élan révolutionnaire cherchant son expansion vers l'Est, un grand désir de libération démocratique entraînait vers le Rhin nos soldats et nos propagandistes. C'est l'esprit d'apostolat des plus vigoureux moments de notre histoire. Les clubs des villes rhénanes accueillent le drapeau tricolore ; les puissances féodales défaites sur nos champs de bataille sont refoulées par la collaboration des libéraux de Mayence et de Landau, de Cologne et de Spire.
Quelle irrésistible poussée de dilatation du cœur français ! Ce cœur français bat si fort qu'il inonde toute la rive gauche d'une incipulsion généreuse et facile. Il semble que, pour libérer les peuples, il suffit d'une résolution de citoyens assemblés et d'un décret de groupes délibérants. Ces Français qui arrivent sur le
LE SENTIMENT DU RHIN if
Rhin se considèrent comme les possesseurs de la seule foi politique justifiable, et veulent l'offrir, l'imposer comme un don de la raison à des populations arriérées. De ces Français, les uns sont animés par un rationalisme court, les autres par un instinct de haute civilisation ; tous prétendent régénérer l'Allemagne.
Pour eux, le Rhin, c'est le pont par où les idées rationnelles, estimées seules légitimes, doivent achever la ruine d'un passé féodal ; c'est le débouché par où l'esprit de V Encyclopédie adaptera l'Allemagne aux temps modernes.
Sur quel contenu moral cette action de l'esprit français et de la culture française va être exercée, c'est ce que nous indique Mme de Staël dans son livre De r Allemagne. Livre admirable, et nous aimerions marquer son à-propos littéraire, mais trop incomplet, et qui manque d'horizon politique. Mme de Staël s'enthousiasme dans l'atmosphère sentimentale de la Germanie, sans se préoccuper de l'œuvre bienfaisante qu'y
réalisent les armées révolutionnaires et l'administration napoléonienne. En face d'une vie morale française ramenée à un civisme étroit, à un enrégimentement de l'esprit et du corps, c'est à l'enthousiasme et aux puissances vivifiantes de l'intuition que Mme de Staël voudrait que le Rhin pût donner passage. Le fleuve sera pour elle, et pour les romantiques qui procéderont d'elle, la porte d'entrée des mystères et des musiques, l'introduction à l'idéalisme et à la rêverie. L'idéalisme par opposition à la statistique, à la loi des grands nombres. Le Rhin, c'est le seuil d'un immense pays qu'elle embellit à souhait et où les notions insaisissables, les impondérables de l'âme ont une puissance qu'elle voudrait voir se développer chez nous. L'enthousiasme, la rêverie et la mélancolie lui apparaissent générateurs de connaissances ; elle y voit des moyens pour mieux atteindre les choses, pour approcher des secrets de l'univers, et c'est en Allemagne que se trouve leur patrie
d'élection. C'est par le Rhin qu'elle voudrait faire brèche dans ce mur de Chine qui, dit-elle, risque d'enserrer la France de 1810. A ses yeux, le Rhin, c'est la porte d'une révélation.
Nos générations romantiques s'inspirèrent à la fois de Mme de Staël et des révolutionnaires, sans distinguer nettement entre ces points de vue et sans apercevoir ce qu'ils pouvaient avoir de contradictoire. Grâce à une initiation fervente à ce qu'on prétendait être la spécialité de l'Allemagne, ils espèrent restaurer en France des valeurs négligées. Las du doute, de l'esprit d'examen et du raisonnement, ils veulent se livrer à l'imagination, à la souveraineté de la foi, aux inspirations, voire aux délires du cœur. Ils s'égarent à la recherche de la fleur bleue, s'attardent sous les tilleuls à écouter le violon des musiciens errants et se laissent glisser sur les eaux du fleuve entre les terrasses et les burgs ruinés. C'est un lointain pays de fantaisie mélancohque et tranquille, qu'habitent
les sylphes, les ondines, les nains ensorcelés, où fleurit la rose mystique, où soupirent de blondes amoureuses aui front pâle. Plus encore, pour quelquesuns d'eux, c'est le baquet magnétique du monde et la cuve aux enchantements. Religiosité mal définie, mystère du clair-obscur ! Et cependant, voyez ami l'étrange amalgame, ces mêmes gens qui se plaisent à évoquer sur le Rhin les valeurs du moyen âge se réjouissent que la Révolution ait fait .éclore la liberté au vieux nid féodal.
Victor Hugo, dans ses voyages en Rhénanie, a donné une forme magnifique et périlleuse à cette interprétation. L'opinion qu'il laisse paraître, c'est que l'Allemagne est inopérante dans sa vie de nation, qu'elle est vouée au rêve, à l'indolence sociale, indifférente à tout ce qui anime les peuples démocratiques.
La musique est son langage ; Beethoven, le grand Rhénan, est aussi son grand homme. L'éparpillement et le fédéralisme sont pour elle une fatalité inéluc-
table. Le Rhin sépare deux civilisations différentes et complémentaires : d'une part, la France progressiste, et, d'autre part, l'Allemagne immobile, sinon retardataire. Victor Hugo en Rhénanie va voir revivre les fantômes des Burgraves : il comprend ce pays aux profondes vallées, comme une Thessalie occidentale, hantée de Titans, qui sont réfractaires à l'ordre olympien, jaloux de leurs prérogatives locales, perpétuellement en lutte avec leurs voisins et qui groupent autour d'eux des clans fermés et rivaux.
On vécut longtemps là-dessus. Cette doctrine de Hugo, sa génération l'adopte en grande partie. Un jour vient sans doute qu'Edgar Quinet se détache de cette conception romantique et prévoit le danger pour la France : il distingue les germes d'un pangermanisme qui de Prusse est en train de gagner d'autres régions de l'Allemagne et pour qui le Rhin deviendra un fossé aisément franchissable. Mais comme il est isolé ! L'as-
sentiment public va à Lamartine, qui dans sa Marseillaise de la paix, s'écri^
Vivent les nobles fils de la Grande Allema^W!
Pour reconnaître les appétits et lesj ambitions d'outre-Rhin, la France devra traverser des épreuves qu'elle ne soupçonne même pas en 1843.
Une nouvelle génération succède aux hommes du romantisme. Le Rhin du second Empire devient le fleuve des villes d'eaux, d'Ems, de Wiesbaden et de Bade, une sorte de pays pour voyages de noces, où l'on entretient soigneusement des ruines pour touristes, où l'on exhume des légendes pour Anglais voyageurs, où tous les restaurants ont leur orchestre, toutes les terrasses au bord de l'eau leur fête de nuit toute prête, tous les casinos leur aimable tapis vert, toutes les duchesses de Gérolstein leur garde du corps de trente-six carabiniers. En partie sous des influences intéressées, le Français de ce moment-là ne se croit plus d'autre mission sur le Rhin que
celle de badaud. Dans le sillage ouvert par le génie de Henri Heine, Prussien libéré de Dûsseldorf, et tandis qu'Offenbach arrive de Cologne, des feuilletonistes chers au boulevard et tous originaires du Rhin, les Albert Wolfî et les Aurélien Scholl, les Alexandre Weill et peut-être les Henri Murger, prennent plaisir à déposséder l'âme française de sa foi en elle-même et favorisent cette idée que le culte de la parodie et le ricanement en face des dieux et des héros sont éminemment le fait de la race française (1). A l'heure où les énergies allemandes, saturées d'une farouche superstition nordique, tendent à se créer dans la Tétralogie de Wagner une expression triomphante, les grêles ritournelles de la Belle Hélène et de VŒU crevé suffisent à la moyenne française, menée par une minorité de boulevardiers. Cela dans les années qui précèdent l'Année terrible !
Taine, en 1870, venait de passer le Rhin pour étudier l'Allemagne. Eût-il
partagé cette effroyable sécurité des hommes du second Empire et de son camarade i\.bout? Eût-il au contraire, après étude, donné un écho aux alarmes de Tocqueville et des meilleurs Alsaciens? La guerre le surprit au début de ses investigations trop tardives.
La guerre et la défaite ! Gomment s'étonner qu'un tel refoulement ait écarté du Rhin, non seulement notre réalité nationale, je veux dire notre territoire et notre population, mais même notre curiosité? Francfort, la clef de voûte des Allemagnes du Nord et du Sud, le gué des Francs sur le Rhin, comme l'indique son étymologie, servant d'étiquette à notre désastre : quel désaveu plus évident pouvait-on redouter? Dans l'amoindrissement de la France vaincue, le Rhin n'est plus qu'un fleuve d'amers ressouvenirs, un des derniers refuges des légendes dans le monde, et, parmi ces légendes, la gloire de la France. Seules les rêveries nostalgiques
s'aventurent vers ses rives (1). La musique de VOr du Rhin, le souvenir des cathédrales ogivales, le culte de Beethoven polarisent encore quelques fidélités, mais, pour tous ceux qui ne vivent que dans le présent, le Rhin est un fleuve interdit. C'est une rivière allemande, prussienne même, vouée à une organisation mercantile. Pendant un demisiècle .la France est séparée du Rhin.
Nous n'y avons plus d'activité intellectuelle, et telle est notre discrétion de vaincus que nous nous interdisons même de faire écho aux sympathies que la Rhénanie du Kulturkampf cherche à témoigner à sa voisine catholique.
J'ai connu ces minutes de notre dépression nationale. Il y a vingt-cinq ans, je descendais la Moselle de Metz à Trêves et jusqu'à Coblence, avec le projet de formuler pour la France de demain de nouvelles préoccupations et de nouveaux devoirs mosellans et rhénans, et de revivifier dans l'âme des jeunes générations notre sentiment his-
torique du Rhin. Mais l'heure r'avait pas sonné (1).
Et maintenant, à cette date glorieuse, maintenant que nous revoici sur le fleuve, quelle va être notre attitude d'esprit, quelle tâche voulons-nous nous fixer?
Nos armées occupent la rive gauche.
Le traité de Versailles déclare : « A titre de garantie d'exécution du présent traité, les territoires allemands situés à l'ouest du Rhin seront occupés. La Haute Commission aura le pouvoir d'édicter des ordonnances dans la mesure qui sera nécessaire pour assurer l'entretien, la sécurité et les besoins des forces militaires. Elle pourra également adapter l'administration civile des pays occupés aux besoins et aux circonstances de l'occupation militaire. » Tel est le texte, la lettre. Dans quels sentiments allons-nous utiliser nos droits?
J'ai hâte de le dire : pas d'annexion,
pas d'assimilation simpliste, pas de conspiration. Nous nous gardons de prétendre faire table rase de tout un passé séculaire, d'ignorer des traditions plus fortes que tous les règlements, de heurter de front des usages mêmes qui ont pris force de loi. Nous savons qu'un Rhénan ne peut pas penser comme un Champenois et qu'un ancien sujet de Guillaume II ne peut pas avoir les habitudes d'esprit d'un Français de la troî* sième République»
Ce serait une erreur détestable de vouloir contraindre ou gêner les dispositions intimes des populations rhénanes.
Cette faute ne peut même pas être imaginée quand on parle à Strasbourg, où l'abus de la force a si longtemps insulté la conscience universelle. S'il y a un lieu d'où il soit impossible pour un Français de concevoir l'annexion d'un peuple contre sa volonté, c'est bien, au cœur de cette Alsace, cette Université libérale.
Nous respectons le principe de la libre disposition des peuples qui est dans l'esprit des temps nouveaux. C'est dans ce sens que nous voulons exécuter le traité, c'est de cette manière que nous comprenons l'occupation de la rive gauche du Rhin. Nous y apportons un désir de coopération.
Cette coopération n'est possible que si nous connaissons ces populations. Et pour les connaître, je vois diverses méthodes. On peut s'adresser à l'ethnographe, au spécialiste de l'histoire d'Allemagne, au statisticien. J'aurai recours au procédé qui consiste à rechercher ce qui, dans la vie même, dans la sensibilité et l'organisation de ces populations, représente un apport ou des affinités françaises. Les expériences de nos pères et de nos grands-pères nous aideront dans notre tâche. Elles nous serviront à .connaître les populations rhénanes avec tout le riche passé qu'elles contiennent et à coAiprendre plus profondément quels rapports nous pouvons établir
avec elles. Ce Génie du Rhin que je voudrais évoquer avec vous, c'est du biais de nos expériences passées que j'entends l'aborder. N'a-t-on pas chance de mieux comprendre les activités auxquelles on a collaboré? Et plutôt que de l'apprécier dans les périodes où nous nous détournions de lui, de plus chaudes révélations ne nous viendront-elles pas des époques où l'action quotidienne et l'intimité des entreprises communes nous le rendaient familier?
Il ne s'agit pas de repasser par les routes antérieures cent trente ans après Marceau, un peu plus d'un siècle après les fonctionnaires de Napoléon et Mme de Staël, quatre-vingts ans après Victor Hugo, soixante ans après les touristes de Bade, quarante ans après les mélomanes et amateurs de légendes, mais de distinguer les résultats et les enseignements, en un mot, les survivances de notre activité sur le Rhin.
Si nous trouvons dans un passé récent des signes certains d'ententes fruc-
tueuses, c'est un fameux documeiit pour nous mettre à même de répondre aux questions pressantes de l'heure : « De quelle manière pouvons^nous créer des rapports utiles avec ces populations rhénanes dont le sort a été remis entre nos mains? Quelle notion devons^nous prendre d'elles pour connaître nos devoirs? Quelle figure voulons-nous qu'elles aperçoivent quand l'image de la France est évoquée devant elles? »
Par une enquête publique et volontiers contradictoire, nous voulons nous rendre compte de ce qui dans ces populations, avec toutes leurs dissemblances, permettrait des coopérations, des ententes, des alliances d'intérêts ou d'entreprises. Et si nous nous préoccupons surtout des temps où la France faisait son œuvre là-bas, c'est que la réalité complexe de ces Rhénans comporte une part de ce passé vivant. Je ne méconnais pas tout ce que le rythme impérieux auquel ces populations ont été soumises en tout dernier lieu représente
de force d'oubli, mais je sais que leurs riches régions sont des terres composites, saturées de germes divers et traversées au cours de l'histoire par les courants les plus généraux de la civilisation.
Le Rhin est un fleuve qui se souvient (1) . Pour ses riverains il y a un passé qui ne saurait mourir tout à fait, qui devient légendaire et poétique, s'il n'a pas d'utilisation présente, mais que ne supprime pas le radicalisme destructif de la raison raisonnante. C'est le carrefour des grandes routes suivies par les légions romaines et par les invasions barbares, le croisement des voies qui de la mer remontent vers les refuges des Alpes, ou de la France se dirigent vers l'Orient : pays où le mausolée d'Igel fait face à la cathédrale de Mayence, où le monument de Luther à Worms se reflète dans les eaux qui vont réfléchir la cathédrale de Cologne, où les camps d'instruction de la Prusse moderne voisinent avec les donjons des chevaliers pillards, où les comptoirs de commerce, les cheminées
d'usine, les vastes salles de concert se trouvent côte à côte. A chaque pas, le présent, pour devenir intelligible, s'y doit éclairer des souvenirs du passé. Le Rhin n'a pas une puissance de résorption assez forte pour que des états antérieurs y soient complètement abolis.
Nous n'empêcherons pas Frédéric Barberousse de dormir, suivant l'imagination de certaines de ces populations, dans une montagne mystérieuse qu'elles placent au Trifels dans le Haut Palatinat : à nous d'empêcher par d'autres prestiges que l'Empereur dont la barbe a fait le tour de la table de pierre ne sorte une fois de plus de son gîte millénaire pour nous assaillir. Nous n'empêcherons pas les pangermanistes de s'attribuer le mérite de ce que connut de prospérité depuis un siècle la Rhénanie : à nous de montrer que ces activités créatrices sont alimentées en réalité à des sources où la France a sa grande part, et qu'une fois encore nous pouvons être pour nos voisins un appui.
Allons sur le Rhin, allons sur la basse Moselle. M'excuserai- je de me citer moimême et de rappeler ici des impressions, notées au cours de promenades à bicyclette que la pente de ma rivière natale m'amenait à faire de Metz à Coblence, « à travers les villages semés sur les deux rives et les rochers abrupts mêlés aux terrasses de vignobles, parmi des circuits qui renouvelaient perpétuellement le paysage... jouissant de retrouver, au long de la rivière, les vignes sur les pentes, les maisons à pignons groupées en bourgades à chaque tournant ou allongées sur la berge étroite et toujours surmontées d'une ruine féodale, les vallées qui s'ouvrent aux deux rives et qui laissent apercevoir des donjons dans chacun de leurs dédoublements, enfin tous les éléments rhénans, proportionnés pour composer l'harmonie délicate des paysages mosellans. Çà et là, des bancs précisent ce gentil caractère de toute la basse Moselle, heureuse de sa paix, de son demi-isolement, tou-
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chant rendez-vous des petites gens, pays de vin, non de bière, et dont les eaux transparentes apportent un peu de France à l'Allemagne. Ce ne sont point ici les grands ciels salis de brume des antiques Burgraves, mais les nuages joliment formés promettent des pluies dont la verdui^e se réjouit. Et Tabsence d'hommes et de bruit ne va pas jusqu'à créer la solitude, mais seulement le repos. En dépit de quelques montagnes d'une structure assez puissante, la nature, dans le val de la Moselle, ne trouble pas, ne domine pas le voyageur.,. »
A côté de la Moselle plus discrète et plus tendre, voyons maintenant le Rhin, dans toute la majesté mystérieuse que nos romantiques lui prêtent : « Après quelques instants d'une âpre descente le long d'un sentier qui semble par moment un escalier fait de larges ardoises, je revoyais le Rhin... Le jour n'avait pas encore complètement disparu. Il faisait nuit noire pour le ravin où j'étais et pour les vallées de la rive
gauche adossées à de grosses colonnes d'ébène ; mais une inexprimable lueur rose, reflet du couchant de pourpre, flot' tait sur les montagnes de l'autre côté du Rhin et sur les vagues silhouettes qui m'apparaissaient de toutes parts. Sous mes yeux, dans un abîme, le Rhin, dont le murmure arrivait jusqu'à moi, se dé" robait sous une large brume blanchâtre d'où sortait à mes pieds mêmes la haute aiguille d'un clocher gothique à demi submergée dans le brouillard. Il y avait sans doute là une ville, cachée par cette nappe de vapeur. Je voyais à ma droite, à quelques toises plus bas que moi, le plafond couvert d'herbes d*une grosse tour grise, démantelée et se tenant encore fièrement sur la pente de la montagne, sans créneaux, sans mâchicoulis et sans escaliers... »
Victor Hugo a enregistré tout le pit' toresque et toute la rêverie du fleuve. Il a dénombré avec une extraordinaire puissance de relief les cathédrales, les châteaux et les légendes. Mais dans
l'ombre des cathédrales, a-t-il distingué la vie religieuse quotidienne, ses couvents, ses hôpitaux, ses ouvroirs, ses écoles, et ses multiples associations professionnelles et charitables? Et surtout pouvait-il prévoir cette puissante organisation industrielle et économique, ces usines en briques rouges, à la silhouette de forteresses crénelées, ces cités ouvrières au milieu de jardins, ces somptueux palais où sont installées les vieilles Chambres de commerce de fondation impériale française, ces véritables casernes occupées par les cartels du fer, de Facier et du charbon, ces rames de chalands, à l'aspect propre et confortable, traînés par de puissants remorqueurs, qui remontent le Rhin en pénétrant l'atmosphère de leurs fumées, et ces grands ports intérieurs de Ruhrort, de Mayence, de Cologne, où le travail s'accomplit avec une telle méthode et une telle ferveur qu'on croit y distinguer une discipline militaire et religieuse?
Il y a dans tout cela un incomparable débordement de vie sociale, économique et spirituelle. Toutes ces créations, neuves ou vieilles, c'est le signe des dispositions et des aspirations de l'âme rhénane. C'est un produit de la pensée, du cœur et de la volonté rhénane. Et c'est leur présence même qui va nous fournir les grandes divisions de ce cours.
Voilà des ruines et des paysages pleins de légendes : quel est leur esprit? — Voilà des cathédrales, des établissements religieux, d'innombrables asso^ ciations catholiques : quelle ferveur religieuse les anime? — Voilà des fabriques, des usines, une puissante batellerie : quelle est la rè^le et la direction de ce puissant effort économique? — Ainsi se présentent à nous très naturellement les étapes de notre cours. Une sensibilité rhénane est impliquée dans les^légendes qui se rattachent à des
ruines fameuses, une religiosité rhénane est cristallisée dans ces cathédrales, une volonté rhénane suscite ces centres industriels organisés. C'est autour de ces trois groupes de monuments que nous entendons explorer l'âme rhé* nane et de notre mieux saisir le Génie qui sommeille au bord du fleuve.
A chacune des ruines du Rhin est attaché tout un cycle de légendes. Nous ne mépriserons pas les légendes, dans l'ordre de recherches où nous sommes engagés. Une légende, c'est plus qu'un rêve, c'est une persistance qui se protège en s'enveloppant de vapeurs dignes de la faire aimer. Le légendaire du Rhin n'est pas fait des simples jeux de l'imagination effrayée ou séduite. Dans les valeurs épiques et morales qu'il contient, nous saurons discerner un produit de la réflexion populaire et les dis positions mêmes de Vesprit rhénan.
Les cathédrales du Rhin, ses églises, ses couvents, ses chapelles nous mettent en communication avec le cœur rhénan^
LE SENTIMENT DU RltlN 31
mais mieux encore ses hôpitaux, ses orphelinats, toutes ses institutions reHgieuses et charitables. Car ses cathédrales sont un monument de la foi universelle ; mais ses organisations charitables témoignent d'activités toutes modernes et régionales.
Les industries du Rhin, ses campagnes cultivées, ses fermes modèles, ses bateaux, ses canaux, ses chemins de fer, ses cartels et ses syndicats, où persiste quelque chose de l'ancienne vie corporative disparue chez nous, nous renseigneront sur l'effort de travail, l'application organisée, bref la volonté des populations rhénanes.
Esprit, cœur, volonté, voilà les trois chapitres de notre cours.
Quel est le caractère exact de ces diverses manifestations imaginatives, religieuses et sociales de l'âme rhénane?
Comment se sont-elles produites et qui les a guidées? Quels éléments sont nécessaires pour les favoriser et les diriger, pour leur donner une direction utile et
une valeur pratique? Je ne prétends pas vous apporter toutes les réponses à toutes ces grandes questions. Plusieurs d'entre elles seront plutôt posées que résolues par ma présentation.
Je suis venu à Strasbourg et dans cette maison de hautes recherches scientifiques, comme dans le milieu où je trouverais les hommes qui peuvent le mieux étudier ces problèmes vitaux et en saisir la portée éternelle... Je soumets mes préoccupations aux maîtres éminents qui me font l'honneur de m'écouter, à leurs élèves qui voudront peut-être s'y intéresser, à tous ces grands industriels de l'Alsace et de la Lorraine qui depuis longtemps déjà jouent un rôle prépondérant dans la vie économique du Rhin. J'apporte des faits et des idées, pour susciter d'autres faits et d'autres idées qui me complètent ou me rectifient. Tout cela en vue d'un résultat positif. Il importe autant de jauger les aptitudes morales de la Rhénanie que ses aptitudes matérielles. Et les
unes et les autres sans y mêler nos émotions de la guerre. Objectivement. Il faut que nous étudiions l'esprit du Rhin comme d'autres étudient sa navigabilité* Des faits, et encore des faits, dussions-nous paraître froids. La chaleur sera en dessous.
Puisse cette chaleur nous aider à fondre cette gangue prussienne qui a dénaturé sur tant de points les aspects rhénans ! Il n'est pas nécessaire d'avoir fait de l'étude de l'Allemagne une spécialité pour savoir que l'État des Hohenzollern n'a installé sur le Rhin ses méthodes qu'à la suite d'habiles extensions territoriales, d'intrusions systématiques, de mariages prussiens. Les armées d'observation que Berlin, au cours du dix-neuvième siècle, chaque fois que s'agitait l'esprit révolutionnaire de r Occident, faisait manœuvrer sur les frontières de la Belgique, du Luxembourg et de la France, n'ont été que trop souvent les messagères de l'esprit pangermaniste, Pourquoi des sou-
venirs français n'aideraient-ils pas à restituer leur vraie dignité à ce pays que le flot prussien croyait avoir décidément submergé?
J'ai confiance que mes paroles descendront le fleuve. Mais immédiatement, ma réussite serait que mes propos inachevés fussent complétés par des travailleurs qui sont ici à pied d' œuvre, que. des solutions, fragmentaires dans mon esprit, reçussent ici leur complément par une collaboration qui dépasse mon séjour parmi vous, et que l'esprit d'entreprise de l'Alsace sût apporter, à des problèmes que la France aperçoit sans toujours les connaître, leur meilleure réalisation.
Une des plus touchantes légendes qui dans le passé ont associé la Rhénanie mosellane à l'Alsace médiévale, c'est celle de saint Hydulphe, évêque de Trêves, rendant la vue à sainte Odile.
Pouvons-nous espérer qu'une Rhénanie à laquelle nous voudrions ouvrir les yeux sur ses intérêts de demain y soit conviée par une parole venue d'Alsace?
j.a vie légendaire du rhin
Mesdames, Messieurs,
Nous avons une tâche à remplir sur le Rhin. Par quels moyens? Selon quelle méthode? C'est ce que nous ne saurons qu'autant que nous connaîtrons et comprendrons l'âme des Rhénans. Aussi sommes-nous réunis pour évoquer le Génie du fleuve, et qu'il nous soit rendu intelligible dans toutes ses parties.
Voilà le but positif où tendent ces leçons. Voilà pourquoi nous avons le droit de les donner dans cette illustre Université, dans une maison consacrée à la haute recherche scientifique. Nous l'avons expliqué dans notre conférenceprologue, et aujourd'hui, pour entrer en
plein dans notre sujet, je vous propose que nous examinions les légendes et le folklore du Rhin.
Si nous sommes faits de la même étoffe que nos rêves, ne devons-nous pas chercher à savoir à quoi rêvent les Rhénans? Les prestiges et les magies dont ils peuplent les rumeurs du fleuve et de la nuit, c'est important à étudier pour qui veut connaître leur formation et leurs aspirations. Ah ! certes, les Rhénans songent à d'autres réalités encore qu'à celles qui s'expriment dans leurs légendes, et c'est ce que nous verrons successivement ; mais la connaissance exacte des faits et des personnages qui émeuvent leur imagination, la connaissance du monde d'idées et de sentiments où ils s'exaltent, la connaissance de ce qu'ils appellent et de ce qu'ils se rappellent, nous serait un précieux indice sur leur nature historique et sur le chaos éternellement fécond qui se cache, audessous de la Rhénanie ordonnée, dans les profondeurs du fleuve : ainsi je
souhaite que, de cette matière confuse et mouvante du folklore, nous nous fassions d'abord des idées claires.
Le Rhin, c'est le pays des légendes et des beaux paysages profonds comme des musiques. Lisez les récits des voyageurs français ou étrangers : le fleuve et ses affluents leur apparaissent toujours comme des corridors entre des sites hantés. Même interprétation des musiciens, des peintres et des lithographes. Ils laissent ainsi en dehors beaucoup d'éléments d'intérêt, et ceux-là mêmes qu'ils retiennent pourraient être considérés d'une tout autre manière que n'a fait leur romantisme, mais c'est un fait qu'il n'est pas de contrée plus chargée que celle-ci des vestiges du passé.
Il y a tel endroit du vignoble palatin d'où l'on compte treize burgs tout à la rondC; et les pentes du Mont Tonnerre ne portent pas moins de dix monastères.
Nous ne dresserons pas un catalogue des ruines de la Rhénanie : — vieilles
pierres celtiques perdues sur les sommets, et que dans le pays on appelle les rochers des fées ; — innombrables témoignages des cinq siècles de l'époque romaine, puissants édifices de Trêves et de l'Eifel, aqueducs, postes de garde au long des vallées, villas avec leurs pavés de mosaïques, bains, ateliers de poteries, cimetières avec leurs urnes, temples avec leurs autels ; — frustes souvenirs des palais des rois et des empereurs francs, de l'Ingelheim près de Mayence et de FEmmaburg près d'Aix-la-Chapelle, Pfalz de Charlemagne jadis ornés des colonnes de marbre amenées de Ravenne ou de Rome ; — forteresses du Saint-Empire, entre lesquelles au premier rang le Trifels où l'on gardait la couronne, le sceptre, le globe, la dalmatique de Charlemagne, ses gants dorés, constellés de rubis, son glaive et son aube de velours blanc avec la sainte lance et la couronne d'épines de Notre-Seigneur ; — repaires des chevaliers pillards, postes de douane établis dans les
cols et sur les fleuves, résidences des grandes familles nobles, des princes de Leiningen et des comtes sauvages ; — monastères, chapelles, abbayes, dont la plus ancienne est l'abbaye des Bénédictins de Klingenmunster, fondée en 674 par le roi Dagobert... Nous n'énumérerons pas ces ruines ; elles sont trop, et puis elles parlent un langage que nous sommes pressés d'entendre.
Chacune d'elles a sa légende. D'un bout à l'autre du fleuve, c'est une rumeur ininterrompue des burgs, des rochers, des monastères et des gouffres.
Une rumeur d'une incomparable variété, où semble bruire toute la riche histoire de la vallée du Rhin, et qui fait à elle seule un tout organique, une symphonie à part dans le concert merveilleux du folklore germanique.
A passer un certain temps dans la familiarité des légendes germaniques d'outre-Rhin, on en garde l'impression d'une ambiance hostile, d'une lutte à peu près impossible de l'homme contre des
puissances mystérieuses, de Tœuvre humaine perpétuellement défaite par des êtres jaloux, des fatalités naturelles qui semblent ressortir de partout. C'est même le pathétique de ces terribles luttes qui confère le plus fort de son émotion au lyrisme populaire d'outre- Rhin (1). Au contraire, à s'attarder avec les légendes rhénanes, on se sent au contact d'un héroïsme qui veut triompher des forces confuses de la nature et de la bestialité, ou bien encore au contact des faiblesses et de la fragilité du cœur humain que l'imagination populaire tâche de consoler. Rien du chaos nocturne des légendes du Brocken, rien de ce qui vient de la Baltique et de ces pays de sable et d'horizon indéfini où l'homme se débat perpétuellement sous des inimitiés insondables et farouches.
Cette mythologie germanique primitive, avec ses tourbillons inhumains et ses déchaînements d'éléments dévastateurs, semble plutôt superposée qu'indigène dans les créations de l'imagination rhé-
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nane. Elle n'y apparaît que par infiltration du dehors. C'est de ses expériences propres que le peuple rhénan forme ses légendes. Comme son poète le plus fameux, il a fait des petites chansons avec ses grandes douleurs et ses joies, avec ses épouvantes et ses émerveillements. Sa tradition a retenu des événements juste ce qui peut tenir dans cette espèce de musique de la mémoire qu'est le folklore. Le folklore du Rhin est local (1).
C'est d'immense importance et vaut que nous nous en rendions un compte exact par l'analyse. Mais le monde des légendes est diffus, imprécis par nature. Le flot de l'imagination populaire charrie pêle-mêle les souvenirs les plus disparates. Pour que nous nous retrouvions dans ses courants, voulez-vous que nous considérions tour à tour les légendes où la vie primitive du fleuve s'est reflétée, ensuite celles où des événements historiques ont fourni des noyaux de cristallisation à l'élément populaire?
Légendes de conflits humains avec les forces inconnues, légendes de personnalités historiques laissant un souvenir lumineux de leur passage et de leur action : essayons de surprendre dans ces deux zones souvent entremêlées, mais que nous tâcherons de maintenir séparées, les traits principaux de la sensibilité des pays rhénans.
Lorsque nous songeons d'une manière générale à la poésie légendaire germanique, nous évoquons immédiatement les sorcières d'une nuit de Walpurgis, les chasseurs sauvages galopant dans le ciel, les gnomes et les lutins sortant des cavernes souterraines, les Elfes dansant dans les prairies. On y respire l'impression de terreur provoquée par des puissances méchantes, la crainte d'une volonté hostile, un sentiment maladif du mystère. La Germanie tire sa légende d'une expérience presque uniformément
douloureuse et obscure. Son paysage est peu délimité, bien mal humanisé : plaine marécaofeuse ou sablonneuse, immenses plateaux, mornes étendues de sapins, mer aux rivages sans joie. Tout cela engendre une figuration macabre, des cauchemars de nécromant, un personnel imaginaire où la sorcière, le réprouvé et la victime sont surtout en évidence (1).
Ce monde-là, nous le retrouvons dans les légendes du Rhin, mais avec des traits qui l'apparentent à notre monde légendaire des Ardennes, de la Meuse et des Vosges, et d'une manière générale aux personnages de la mythologie celtique et latine. Au souvenir des aventures qui hantent leurs veillées, les bonnes gens s'attendrissent d'une manière tout humaine, s'émeuvent avec les victimes au cœur tendre, et ne se rendent jamais complices des forces déchaînées dans la nature ou dans l'homme.
Il y a là une caractéristique légendaire fort différente de celle qui attribue à des riionstruosités ou à des brutalités
impossibles à maîtriser une valeur stupéfiante et un horrible prestige.
Quel saisissant contraste forment avec cette noire population les sorcières, les chasseurs sauvages et les lutins qui promènent dans les paysages du Rhin leur bonne grâce familière, leurs caractères aimables et touchants !
Nous trouvons des sorcières surtout dans les cycles de la basse vallée du Rhin et de l'Eifel, mais qu'elles ressemblent peu aux sorcières du Brocken !
Celles-ci se livrent à la magie, la nuit, attendent Satan leur compère et nouent sous sa conduite des rondes ordurières et sans grâce. En opposition avec ces personnages dangereux et nnéchants, les sorcières du Rhin font voir un élément douloureux et humain. Ce sont de malheureuses enfants dont le charme ensorceleur causa la perte. Par exemple, Gertrud Thule, de la petite ville d'Ulmen dans l'Eifel, qui épousa le forgeron Conrad, et celui-ci désespéré d'avoir épousé une sorcière se fait mourir.
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Pauvres femmes, jadis dénoncées à l'évêque et condamnées à mort pour crime de magie, pitoyables héroïnes, poétisées par la. légende, des innombrables procès de sorcellerie qui désolèrent ces régions, au point qu'à Trêves, en six ans, trois cent soixante-huit personnes furent condamnées à mort pour crime de sorcellerie et que, dans certains villages de FEifel, il ne restait plus deux vivantes.
Le chasseur sauvage parcourt les vallées encaissées de la Nahe. En Rhénanie, comme en Alsace, les légendaires l'ont vu passer, mais ce n'est pas le personnage des épaisses forêts du Hartz évoqué dan^ la fameuse ballade de Bûrger, cruel^ tuant tout sur son passage, possédé par l'ardeur assassine. Le chasseur rhénan n'est qu'un chasseur impie qui chassait un dimanche ; la biche qu'il poursuit va se réfugier chez un ermite, et lui, la foudre le jette à terre. Histoire très simple, tout humaine, propagée autour des couvents pour l'adoucissement des mœurs.
Quant aux lutins qui habitent en foule la montagne palatine et la basse vallée du Rhin, de Coblence à Cologne, quelles charmantes gens et combien différents des gnomes et des kobolds d'outre- Rhin tapis dans les entrailles de la terre et dans les noirs royaumes de Nieflheim ! Ces nains d'outre-Rhin ne sortent de leurs abris que pour troubler les activités humaines, et ne consentent à aider l'effort de l'humanité primitive que contre des rançons ou des gage^^ pénibles, inexécutables. Au contraire, les lutins des villages et des villes de la Rhénanie sont vraiment de petites divinités domestiques. Ils vivent tout effarouchés, transis, maltraités par les hommes qu'ils comblent de leurs bon lés et qui ne veulent pas se soumettre aux conditions bien modestes pourtant qu'ils leur doivent imposer. — Autrefois, les habitants de Cologne ne travaillaient pour ainsi dire pas. Le gros dé leur besogne était fait par les lutins. Un jour, les lutins cousaient le vêtement du
maire ; la femme du tailleur, curieuse, voulut voir comment ils s'y prenaient : les lutins l'aperçurent et fort courroucés désertèrent la ville. Depuis ce temps, les gens de Cologne doivent travailler. — A Ohlenberg, village voisin de Linz sur le Rhin, les lutins prêtaient aux paysans leurs chaudrons, pour faire leur cidre, à condition d'en recevoir quelques brocs. Les paysans cherchèrent à les tromper et leur donnèrent du cidre falsifié. Le lendemain, le passeur d'Erpel entendit, la nuit, par-dessus le fleuve, une voix qui le réveilla et lui commanda d'amener sa barque. Il obéit, et, en arrivant à la rive, ne vit personne. Cependant sa barque se remplissait, car il entendait des piétinements et elle s'enfonçait. Une voix lui commanda d'aborder en pleine campagne. Les invisibles passagers en débarquant remplirent sa casquette d'or. C'étaient les lutins d' Ohlenberg qui se retiraient dans l'Eifel.
C'est un fait que les pauvres lutins
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du Rhin, malheureux d'imagination, attristés par les manques d'égards, effarouchés des hommes et de la vie qui redevenait barbare, se sont réfugiés pour finir dans la montagne de l'Eifel auprès des charbonniers et des mineurs, plus hospitaliers que les gens des villes. Ces lutins ne seraient-ils pas les dieux lares et les pénates de l'époque romaine, chassés par les croyances nouvelles et obligés de s'enfuir dans la montagne? Ils s'y font extrêmement bien voir* Les lutins du château de Blankenheim sauvent la fille du chevalier Richard, qu'un brigand déguisé en pèlerin voulait enlever»
Ils s'offrent aux valets de l'abbaye de Maria Laach pour monter la garde à leur place autour des vignes, à condition de recevoir un panier plein de raisins. Mais à leur gentillesse se joint toujours la même timidité. Ils sont secrets» Extrêmement curieux, désireux de tout voir, ils craignent d'être VUi. Leâ lutins du petit village de Speicker veulent re* garder une noce par la fenêtre. Ils sont
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découverts. L'un d'eux, en se sauvant, perd sa pantoufle d'or.
A la famille de ces gentils lutins mosellans appartiennent les esprits que Ton rencontre dans les montagnes du Palatinat, où ils vivent familièrement avec les ouvriers des mines de cuivre, de fer et de mercure. Ils n'y deviennent pas rudes, grossiers, intéressés, exigeants comme leurs collègues d'outre-Rhin. Ce ne sont pas des divinités de caverne, mais des proches parents des fées et des nains que nous voyons évoluer avec tant de politesse et de grâce dans les Contes de Perrault. Ils ne sont pas de la cour, mais ils sont sociables. Exactement, ils sont professionnels.
Toute cette humanité de la mythologie rhénane, qu'est-ce à dire? Qu'ici le soleil sait dissiper les brumes qui traînent dans le manteau du roi des Elfes. Nous ne sommes pas sous un ciel où les difformités paraissent des puissances. La nature des pays rhénans n'inspire pas à ses habitants le frémissement de terreur
dont la course éperdue des nuages du Brocken, les brunies de la Baltique, les forêts insondables de la Germanie primitive ont hanté d'autres imaginations. Ce n'est pas sur le Rhin que peuvent naître Wotan, le dieu borgne, ni le Chasseur sauvage qui galope, la tête retournée vers la queue de son cheval. L'Eifel même, la seule partie de la Rhénanie qui soit déshéritée à l'égal des pires solitudes du Nord, n'a été peuplée de personnages hostiles que par l'effort des germanisants ; les habitants des douces vallées et des villes policées du bas pays n'avaient jamais imaginé des hantises et des peuplements de terreur. Il a fallu que cette figuration d'horreurs vînt de toutes pièces des troubles forêts de la Germanie la plus brutale.
La plus célèbre, la plus souvent chantée de ces figures mythiques du pays rhénan, — on a nommé la Lorelei, — nous permet de voir au clair, au net, et, pour ainsi dire, de toucher du doigt par
quelle contamination un fait divers simplement humain s'est transformé en une image profondément inquiétante des forces naturelles. Armons-nous de clairvoyance et d'un cœur solide, pour aborder, de ces créatures de légendes, la plus séduisante et la plus gentiment perverse. Il existe sur le fleuve un triste rocher solitaire au pied duquel périrent de nombreux pêcheurs engloutis dans les tourbillons. Les humanistes des quinzième et seizième siècles, Konrad Celtes et Fréher, rapportent qu'on y voyait des oréades, des divinités forestières et des dieux pans, panas, syhanos, oreades, silvicolas deos. Rien, alors, de la Lorelei. Elle apparaît pour la première fois dans une poésie des débuts de Clément Brentano (en 1799). C'est une enfant de Bacharach, d'une beauté merveilleuse, qui passe pour sorcière et sur cette réputation vient d'être abandonnée par son fiancé. Elle se désole et demande à l'évêque qui la juge d'être envoyée au couvent. Trois chevaliers l'accom-
pagnent. Mais en passant sur le rocher, elle se précipite de désespoir dans le fleuve, et les trois chevaliers périssent derrière elle. Il n'y avait là qu'une vieille histoire de douleur, l'écho de quelque procès de sorcellerie, que Brentano plaçait avec goût dans ce décor de brume et de danger pour donner l'illusion de la vie. Mais voici qu'un Silésien, le baron Joseph de Eichendorff, et un Saxon, le comte Henri de Lœben, s'emparent de cette simple anecdote, la reprennent, la dénaturent et lui donnent un pathétique d'une autre sorte. Ils font de Lorelei un personnage mythique qui caus la perte des chevaliers, quand ils trr versent la forêt voisine ou passent en barque sur le Rhin. Cette confuse invention du romantisme d'outre-Rhin, en 1823, le jeune Henri Heine la reprend, tandis que, dans le même temps. Clément Brentano modifie son premier thème de 1799. Sur le rocher désolé de Lorelei, étincelant des mille feux du soleil couchant, ils font apparaître l'oréade
qui peigne ses cheveux d'or avec un peigne d'or. Et voilà créée, désormais fixée, la plus charmante fantaisie qui ait jamais jailli des âmes rhénanes. Les Rhénans, dociles et faisant volontiers du lyrisme sans se préoccuper de sa qualité foncière, ont accepté une modification que de Saxe et de Silésie on apportait à leur folklore indigène. Ils ont transmué en poésie des éléments d'outre- Rhin. Mais leur disposition naturelle est trop tournée vfers la plasticité délicieuse d'autres contrées pour que cette interprétation acquière un accent bien farouche. La Lorelei reste une figure douloureuse plutôt qu'une divinité dévorante et impitoyable.
C'est de quoi les tançait un mythologue d'outre-Rhin. Alexander Kaufmann, dans son livre sur les Sources des légendes rhénanes recueillies par Simrock (1862), a relevé le contraste qui existe entre notre Lorelei du Rhin et son analogue foncièrement germanique, la séductrice Holda, quand celle-ci chante dans
les vallées rocheuses de l'autre rive, et entraîne à travers les bois un voyageur qui n'a même pas l'angoisse d'une résistance et qui se laisse aller, corps et âme, à une sorte de joyeuse perdition. « La coquette ensorceleuse Lorelei, écrit-il, dont les chants causent irrémédiablement la perte de ceux qui les écoutent, représente la poésie moderne inquiète, tourmentée, qui conduit irrésistiblement au désespoir et à la folie, tandis qu'Holda, c'est le romantisme éternel, profondément vrai, joyeux, qui entraîne celui qu'il séduit et l'enchante de ses chants pleins de beauté, d'harmonie et de mystère, comme le clair-obscur de la forêt. » Qu'est-ce à dire? Une pensée fort nette : pour Kaufmann, le thème de Lorelei suppose une résistance, un scrupule chez la victime de tant de séduction, mais l'abandon joyeux avec lequel on cède à Holda signifie une abdication totale de l'être, un élan brutal, déchaîné par la séduction primitive. Le don sans réserve et forcené de soi-même,
la spontanéité sans frein, voilà ce que la déesse Holda détermine chez ses suivants avec une violence sauvage, alors que les nautoniers victimes de Lorelei ont tenté de diriger leur esquif en dépit de la séduction de ses chants. Et ce Germain d'outre- Rhin reproche à la légende rhénane un fond de sagesse odysséenne, un « Méfiez-vous du charme ensorceleur de la Sirène ». Cet esprit de mesure Tinquiète. Il y voit le fait des peuples abâtardis, malades par manque d'audace. Eh ! quoi, dit-il, ne sommesnous »donc plus entre purs Teutons?
Ce germaniste s'offense de soupçonner qu'une fable d'inspiration classique a pu s'installer sur le fleuve dont sa convoitise rêve précisément de faire, non la frontière, mais le centre spirituel, le lieu sacré de la Germanie.
Accueillantes aux faits divers où l'humanité se déploie, défiantes à l'égard des prestiges désordonnés de la nature
&ans contrôle, les légendes rhénanes devaient faire une place d'élection aux faits et aux figures qui exaltent une action civilisatrice. La légende du Rhin est avant tout une légende historique.
Les personnages mythiques n'y constituent qu'un accompagnement charmant, une frange d'or jointe à des aventures et à des émotions empruntées à la riche histoire de la vieille vallée. Elle nous donne l'écho des grands courants de la civilisation, dans l'âme d'une population qui veut surtout retenir ses heures bienfaisantes et paisibles. Elle s'attarde moins à nous conter les passages d'invasions, les destructions auxquelles ce pays de frontières a été voué, les coups du fléau de Dieu et des hordes guerrières, qu'à célébrer les activités constructrices des grands bâtisseurs et des grands soldats de l'époque romaine, l'œuvre des apôtres convertisseurs et édificateurs de lieux saints, les bienfaits des rois d'Austrasie, les exploits de Charlemagne et de ses preux, jus-
qu'aux meilleurs des empereurs allemands, et, pour finir, la gloire de Napoléon I^ entouré de ses vétérans. Et dans chacun de ces thèmes apparaît l'instinct de gratitude naturel à ces populations, une gratitude qui semble s'être cristallisée autour des personnalités bienveillantes et créatrices.
Que ne pouvons-nous, sans compter notre temps, ouvrir le dossier? J'y voudrais feuilleter d'âge en âge, et couche par couche, la mémoire du Rhin. Il serait facile d'y apprendre à connaître, dans son développement organique, la représentation que se fait du passé le génie rhénan. Nulle matière qui soit plus certaine et plus belle. Et si vénérable de vieillesse ! La plus ancienne légende du Rhin repose (tel un bijou barbare dans une monture savante) dans une lettre de l'empereur Julien, écrite en langue grecque, où il conte que les Celtes qui habitent le fleuve plongent leurs enfants dans ses eaux, pour se rendre compte s'ils sont de bonne naissance. Le Rhin
sait bien si les enfants sont légitimes ou non. « L'enfant légitime est porté par le flot et rendu à sa mère angoissée, le tourbillon engloutit les autres. »
Une longue promenade, comme on voit, celle que nous offre le légendaire rhénan, et qui nous montrerait la sérieuse âme rhénane toujours attentive à demander de bons conseils aux forces de la nature comme aux forces humaines. Mais le temps nous presse, et nous devons nous contenter d'un classement sommaire.
Voici d'abord le florilège des légendes romaines, dans la Trêves des Césars et dans les castels des Légions, qui s'égrènent le long des vallées. Ici c'est un architecte qui fait couler le vin de Trêves à Cologne par'un aqueduc merveilleux ; ici c'est un conflit ouvert entre un constructeur d'amphithéâtre et un constructeur d'aqueduc, entre un constructeur d'aqueduc et l'architecte de Cologne (1). Là naissent, au mépris de l'histoire, de futurs empereurs romains en plein camp des légions installées sur le
Rhin ; là encore l'empereur Constantin s'éprend d'une fille d'auberge qui deviendra sainte Hélène. A la frontière alsacienne, près de Bergzabern, erre dans les ruines romaines l'ombre de la princesse Petronella, qui fut à son époque une merveille de charité. Et dans les rues de Trêves rôde encore, chaque nuit, l'esprit de Riccius Varus, le préfet de Dioclétien qui fit massacrer la légion thébaine.
Puis vient le cortège, nimbé d'une sainte lumière, des grands apôtres qui apportèrent l'Évangile. Leurs légendes reposent dans les chapelles et les monastères, sur les collines qui gardent encore leurs noms, la colline de saint Dissibold l'Irlandais, la colline de saint Pirmin, la colline de saint Remy, l'évêque de Reims ; elles se marient aux légendes des grandes saintes du Rhin, sainte Nizza, petite-fille de Louis le Débonnaire, sainte Hildegarde, sainte Geneviève de Frauenkirch, sainte Ida, cousine de Charles Martel,
Parmi les pacificateurs qui apportèrent au peuple rhénan, après la période des grandes invasions, un peu de bonheur et de repos, la montagne palatine n'oublie pas le bon roi d'Austrasie Dagobert, qui tenait cour de justice à son château de Landeck, et savait châtier les grands du royaume s'ils se rendaient coupables de méfaits. Mais de Mayonce à Cologne, c'est surtout le grand empereur Charlemagne que chante la légende. Celui-là est bien chez lui dans cette vallée, et son expédition fameuse contre les Saxons s'afTirme nettement comme une victoire de la civilisation sur la barbarie. Aussi, quand il revient des troubles pays d'outre-Rhin, une biche le guide vers le passage le plus facile du Main. Le voici envoyant un messager à Orléans pour en rapporter des vignes, qu'il fait planter dans la plaine de Rudesheim. Le voici qui rentre dans son château d'Aix-la-Chapelle au milieu des acclamations populaires, alors qu'on le croyait disparu en Hongrie. Le
voici éveillé la nuit par un ange, qui l'avertit que ses ennemis s'avancent pour l'attaquer. Le voici rêvant au bord de l'étang où fut jeté l'anneau d'or de l'impératrice Fastrada. Le voici enfin qui remonte le Rhin, au clair de lune, en bénissant les raisins (1).
Puis les légendes de Spire, de Worms, de Kaiserslaiitern et du Trifels s'appliquent à recueillir, au milieu des périodes troublées du Saint-Empire, les bienfaits épars des empereurs allemands, de Conrad, de Barberousse et de Frédéric II (2).
Et ainsi l'on arrive à la grande époque napoléonienne. C'est en vain que des poètes prussiens comme Ruckert se sont efforcés de mêler des traits hostiles à la légende de l'Empereur (3). Le petit homme au bicorne, à la redingote grise, au nez d'aigle, les bras croisés, tel qu'il se dressait sur les pyramides d'Egypte, sur les décombres fumants de Moscou, sur le rocher désert de Sainte- Hélène, vit pour toujours dans l'imagination légendaire
du Rhin. C'est le grand empereur qui ne peut pas mourir et qui reviendra, un jour, à la tête de ses fidèles (1). Il se lève la nuit de son tombeau et passe en revue ses troupes. Partout les gens de TEifel et de la montagne palatine le reconnaissent dans la silhouette des rochers.
Écoutez ce qu'en dit l'écrivain palatin Becker : « A la frontière du Palatinat, au nord de Wissembourg, se dresse un rocher appelé dans le pays le rocher de Napoléon. Avec un peu d'imagination, on y croit voir un buste colossal du grand empereur français. Le peuple a placé son héros à la frontière de deux grands empires, dont il abaissa l'un et éleva l'autre. Il se dresse comme un puissant rocher contre lequel se brisent les tempêtes et que survole le faucon, semblable à l'aigle impériale qui planait au-dessus des mondes (2). »
Autour de lui, la légende rhénane groupe ses fidèles vétérans du Rhin, Elle célèbre Spohn, le petit menuisier de Coblence qui, devenu caporal au
36® régiment d'infanterie, sauva la vie à Napoléon dans la journée d'Austerlitz en lui prêtant son shako (1), et, Antoine Hermann, dit Schwartzer ou le Noir (2), natif de Sarrelouis, qui lança à l'Empereur la fameuse réplique : « Quand même tu serais le Petit Caporal, tu ne passeras pas. »
Pour tous ces serviteurs de la France napoléonienne, si vite entrés dans la légende, la Rhénanie a fourni deux artistes, Heine et Schumann, dont les Deux Grenadiers symbolisent un attachement qui dure même après la défaite (3). Et aujourd'hui encore, chaque année, des cérémonies émouvantes ramènent aux monuments des morts de la Grande Armée les familles des vétérans disparus (4).
Voilà le Panthéon légendaire des populations rhénanes (5). La vallée s'ouvre largement à toutes les influences du dehors. Ses héros sont ceux de la grande histoire universelle. D'oii qu'ils viennent, elle accueille leurs activités bienfaisantes. Elle nationalise toutes les figures
qui, à travers les siècles, lui furent tutélaires. Et pourtant ces légendes n'ont aucune banalité cosmopolite : d'un caractère profondément humain, elles appartiennent en propre aux populations rhénanes, au même titre que leurs ruines et que leur histoire. Elles sont faites de leur chair et de leur sang, de leurs souvenirs les plus amers, et surtout de leurs espérances et de leurs réconforts (1).
Depuis des siècles, ces riches imaginations vivaient et mouraient sans gloire aux humbles foyers des familles rhénanes, quand le pays devint français.
Sous le régime de prospérité et de paix que Napoléon lui assura, il se plut alors à respirer les fleurs de son passé. Sous la protection tutélaire de la France et de ses armées, les Rhénans aimèrent à recueillir leurs légendes et à les mêler aux émotions heureuses et tranquilles de leur vie réorganisée.
Nos fonctionnaires encouragèrent cette disposition des esprits et ce culte des souvenirs. La survivance du passé dans les imaginations rhénanes leur parut bonne à favoriser, puisqu'elle allait dans le sens de la meilleure civilisation. Les préfets du grand Empereur ne voyaient rien dans le cycle légendaire des Césars romains et de Charlemagne qui fût en opposition avec l'idéal qu'ils entendaient faire prévaloir sur le Rhin. Avec Jeanbon Saint -André, ils se sont passionnés pour l'histoire rhénane (1).
Sans doute plus d'un d'entre eux partage pour le moyen âge le dédain des idéologues révolutionnaires, mais ils distinguent que l'histoire, prise dans sa profonde vérité, travaille avec leur administration et avec les initiatives françaises, en Rhénanie (2).
Les deux plus grands musées du Rhin, le musée provincial de Trêves et le musée Walrafî de Cologne, ont été formés sous la protection bienveillante des autorités impériales. A Cologne, en l'an XII,
notre administration remit à l'abbé François Walraff, qu'elle avait nommé inspecteur des antiquités, une partie des bâtiments de l'archevêché, pour qu'il y installât ses collections. Les historiens de Cologne l'appellent « le bon génie de la ville » ; on peut encore l'appeler le père des musées du Rhin et le maître des frères Boisserée, dont on sait- qu'ils présidèrent au développement de tout le mouvement de l'art rhénan. C'était un grand ami des Français, l'abbé Walraff, comme en témoigne le poème qu'il composa en l'honneur de Napoléon et de l'impératrice Joséphine. A Trêves, avec l'appui du ministre de l'Intérieur Claude Chaptal, et du préfet Keppler (un Alsacien), la « Société des recherches utiles du département de la Sarre » rassemblait, dès l'époque impériale, la magnifique collection qui forme aujourd'hui le fond du musée provincial de Trêves.
Même après la chute de l'Empire, les archéologues français restèrent en reia^ tions avec les chercheurs du Rhin et
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s'intéressèrent à leurs travaux, à leurs fouilles. Sulpice Boisserée trouva à Paris un appui très cordial pour la réalisation de ses projets» En juin 1846, les savants français, descendus à Trêves après un congrès qu'ils venaient de tenir à Mét2, trouvèrent le meilleur accueil près de leurs confrères rhénans. Et l'un de ceuxci, le Coblençais Auguste Reichenperger, fonctionnaire prussien à Trêves, notait dans ses carnets combien furent radieux ces quelques jours et quel souvenir enchanteur il garde des courts instants passés avec M. de Caumont, le fondateur de la Société archéologique française. « Il est étrange, écrit-il, que l'Association des architectes allemands s'abstienne de faire quoi que ce soit, dans ses écrits ou dans ses actes, pour la conservation des splendeurs monumentales du Rhin et de la Moselle, et que ce soit du pays français que nous vienne une troupe d'amis enthousiastes de l'art. »
Ainsi raisonnent les archéologues
du Rhin, et qu'ils soient du Rhin ou d'outre- Rhin, il faut bien que les érudits constatent que le folklore, lui aussi, reçut un appui de la France impériale.
Le professeur allemand Otto Boeckel, spécialiste des questions de poésie populaire, note que Napoléon est le premier qui ait voulu en France faire établir et publier un recueil de poésies populaires. Et c'est un fait qu'en 1804, l'Académie celtique qui venait de se fonder à Paris, sur l'initiative de Dulaure, dressa un questionnaire dont la diffusion fut très grande sur le Rhin. Il établissait une méthode pour recueillir d'urgence les patois, les contes, les superstitions, tout ce dont la chute de l'ancienne société hâtait la fin et sonnait le glas. Grimm reçut outre- Rhin ce pré ci eux document et s'en trouva singulièrement incité à l'action.
Cette vive impulsion française encouragea les populations rhénanes dans leur disposition naturelle à protéger les vestiges de leur passé et à recueillir leurs
légendes. Au temps napoléonien, on voit un vaste mouvement populaire se développer dans les pays rhénans pour la protection des ruines. Des associations d'habitants se forment pour réveiller et déblayer, dans le Palatinat, les fameux burgs de Hartenburg, de Hambach et de Trifels, perdus au milieu des broussailles comme des châteaux de la Belle au Bois dormant. Sur le Rhin, la ruine de Rheinfels, qui fut la plus solide forteresse du fleuve, est achetée en 1812 par un bourgeois de Saint-Goar. Piété qui ne laisse pas d'être utilitaire, car volontiers un aubergiste s'annexe à la ruine, et rafraîchit dans la cave du vieux burg son meilleur vin du pays.
Après le départ des autorités françaises, ce mouvement populaire se continua avec toute sa pureté dans les vallées écartées de l'Eifel et du Palatinat. L'exemple le plus touchant de cette sensibilité locale qui ne se laisse pas recouvrir, nous est fourni par l'aventure de l'églantier du roi Dagobert. C'était sur
les pentes du Hardt, au nord-ouest de Landau, un églantier géant séculaire qui, disait la légende, avait abrité le roi Dagobert, quand ce bon prince, poursuivi par les grands de son royaume, dut se cacher au milieu de ses fidèles paysans. En 1823, un orage brisa l'églantier.
Alors un petit instituteur du village voisin de Frankweiller vint solennellement avec ses écoliers planter au même endroit un nouvel églantier. — Pour les légendes, de même, l'activité des petites gens du pays, instituteur et curé, put se poursuivre en paix, après l'Empire, sur la Moselle et dans la montagne palatine. L'instituteur palatin Auguste Becker passa des années à recueillir, dans les chaumières et sur les routes, les traditions populaires du pays. A Trêves, le professeur au jeune lycée impérial Philippe Laven put patiemment rechercher dans les archives et autour des ruines les vestiges des légendes de l'époque romaine.
Mais quelle différence dans la vallée
proprement dite du Rhin et dans les régions ouvertes aux influences du dehors ! Là, c'en est fini, après 1815, de la consolidation pieuse des monuments du passé et du docile enregistrement des légendes telles quelles.
L'âge des restaurations, des interprétations et des reconstructions commence, l'âge d'une sensibilité d'outre- Rhin qui cherche à neutraliser la sensibilité rhénane. La Prusse a passé le Rhin en force. Elle s'installe, se carre dans les provinces rhénanes, et du même coup c'est une débauche de pierres. Les rois donnent l'exemple ; ce ne sont partout qu'ogives et créneaux moyenâgeux ; le prince Frédéric de Prusse reconstruit le château de Rheinstein ; le prince Guillaume, le château de Sonneck ; le roi Frédéric-Guillaume IV, le château de Stolzenfels : et nous savons, par l'exemple du Hoh Kœnigsburg, ce que signifient, pour la fantaisie architecturale des Hohenzollern, des occasions comme celle-là !
Ainsi se transforment, d'une manière théâtrale et vulgaire, les vieilles silhouettes qui faisaient au-dessus du fleuve et sur tant de collines la parure caractéristique du pays rhénan. L'âme des ruines, du moins, je veux dire leur légende, subsistera-t-elle intacte sous les taillis de la forêt voisine? Eh ! non, les pan germanistes de la tradition littéraire s'acharnent à la même besogne que les féodaux de la pierre taillée. Ils se sont donné pour tâche d'épurer et de compléter, bref, de reviser à leur gré le folklore rhénan. Reconstruction des légendes aussi bien que des châteaux.
C'est l'heure de Grimm et de ses élèves.
Quelle audacieuse ambition que celle du savant allemand, Jacob Grimm ! Il ne veut rien moins que reconstituer la foi primitive et commune de toute la race allemande, et retrouver ainsi l'unité de l'âme germanique. Il veut restituer
aux Germains leur mythologie perdue, en recueillir tous les vestiges à travers les croyances populaires, les superstitions et les contes du présent. Une foi d'apôtre le porte. Les vieux dieux du Nord ne sont-ils pas les plus beaux et les plus excitants des patrons? La race allemande n'est-elle pas la race vertueuse et bonne, celle qui se tient le plus près de la divinité? La Mythologie ailemande de Grimm va être, pendant tout un siècle, le livre de chevet des mythographes allemands. Livre de chevet, c'est trop peu dire. Elle sera leur conscience, leur Bible.
A la suite de Grimm, une foule d'élèves zélés se préoccupent de retrouver dans les légendes rhénanes, ellesmêmes, les épaves religieuses de la vieille race païenne. Ces précieuses légendes, ils les débarrassent des apports qui, disent-ils, les déforment ou les troublent. Il s'agit que resplendissent sans alliage la grandeur et les vertus publiques du peuple allemand.
Consultez les recueils de ces mythographes, tous composés vers le milieu du dix-neuvième siècle et qui, malheureusement, encore aujourd'hui, constituent presque notre seul instrument de travail, les recueils de Vogt, de Reumont, de Geib, de Kiefer, de Ruland, et surtout ceux de Schreiber le Badois et de Simrock le Rhénan, professeur à l'Université de Bonn. Vous verrez leurs patients et maladroits efforts pour retrouver à travers la légende celtique, romaine et presque chrétienne, la religion des ancêtres norrois. C'est jusque dans la figure du Barberousse ou du Napoléon légendaires qu'ils veulent retrouver les traits d'Odin ou de Wotan ! Et l'exemple parfait de cette invasion du germanisme dans le folklore rhénan nous est fourni par le cycle des légendes qui se rapportent à la Hohe Acht, le plus haut sommet de l'Eifel.
Sur ce point, les élèves des frères Grimm amènent et installent les géants d'outre- Rhin. Ils y entendent les chants de la
Vénus germanique Holda. Ils y découvrent même la fleur bleue, la fleur essentielle des romantiques d'outre- Rhin, celle qui fleurit tous les cent ans, la nuit de Noël, et découvre à son possesseur l'accès des trésors cachés.
Le scandale allait trop loin. L'imagination rhénane s'inquiéta de ces déformations de ses plus chères fantaisies.
Dès la fin du dix-neuvième siècle, les gens du Rhin, écrivains et professeurs, ont protesté tour à tour, avec des arguments divers, contre la sophistication d'une belle matière épique et humaine.
C'est le professeur Wilhem Herz qui, dans son travail sur la Lorelei, parle des (( recueils composés sans goût et sans esprit scientifique » ; c'est l'écrivain Pauly qui, dans son recueil de légendes rhénanes (1917), accuse Schreiber d'avoir transformé le caractère grave et sévère d'un des plus beaux récits du Rhin, la légende des frères ennemis de Bornhofen, en y introduisant une fade histoire d'amour (1) ; c'est l'écrivain
rhénan Wilhelm Schafer qui réunit (en 1914) trente-six légendes exclusivement rhénanes auxquelles il s'efforce de redonner leur « caractère épique », et qui, dans sa préface, critique avec ironie l'œuvre de versification de Simrock.
Tous reprochent aux gens d'outre-Rhin d'avoir à l'excès chargé de sensiblerie et encombré de dieux étrangers les légendes du Rhin, d'avoir monté sur fil d'archal les fleurs spontanées du terroir.
En face de cette dénaturation, reconnaissons que Victor Hugo eut bien son mérite à redonner leur vraie substance aux figures déformées de la légende rhénane. Contre son voyage du Rhin, les reproches sont justifiés, si l'on se place au point de vue de la réalité immédiate : se donnant tout entier aux vestiges du passé, il n'a guère voulu regarder les indices de la vie contemporaine. Mais dans le domaine de la légende, ce sont bien les figures préférées de l'authen-
tique imagination rhénane que, presque rhénan lui-même, il a su discerner. Il arrivait sur le Rhin avec de mauvais guides, Schreiber, comme légendaire, Pfefîel et Lesueur comme historiens (que M. Berret a encore vus dans la bibliothèque de Guernesey), et pourtant à travers le fouillis, les branches parasites, il a retrouvé les linéaments des premières végétations. L'indépendance foncière ou les affinités occidentales du pays renaissent à son appel (1).
Peu importe s'il a inventé (fort spirituellement, ma foi) l'inscription latine du chevalier sans tête qu'il affirme avoir lue sur une tombe de la montagne, et s'il s'est livré à sa fantaisie dans le « conte bleu » qu'il composa sous les murailles du Falkenburg à la gloire du beau Pécopin ! Laissons ces crimes, que lui reproche un écrivain allemand d'aujourd'hui. Son coup d'œil fut clair et droit. Il sut lire le paysage. Il ne s'embarrassait pas des préoccupations nationales ou philosophiques d'un Grimm ; il est allé libre-
ment aux choses. Ouvrez le Rhin^ les Burgraves et la Légende des Siècles^ où Ratbert, les Chevaliers errants et même le grand chevalier d'Alsace, E\iradnus, reflètent des dispositions pareilles à celles que nous avons surprises dans l'imagination rhénane, et sont bien les doubles des compagnons de Charlemagne, des saints d'Irlande et de tous les civilisateurs que nous énumérions plus haut dans le légendaire du fleuve. Sa vigoureuse personnalité a arraché les traditions rhénanes à l'étoufîoir du mythe germanique et du sentimentalisme d'outre-Rhin, pour les introduire dans la vie légendaire universelle. Son ignorance l'a peut-être servi, et, d'une manière plus certaine, son génie, naturellement apparenté avec l'esprit profond de cette Rhénanie reconnaissante à ceux qui lui apportent de l'héroïsme, du désintéressement et de l'honneur.
C'est que Victor Hugo, — il faut dûment le constater, — est homme de la vallée du Rhin. Il l'est de fait et de
choix. Ses origines paternelles plongent dans une Lorraine qui ne partageait pas encore les destinées du royaume de France. Lui-même a perpétuellement tourné les yeux vers ces Marches de l'Est. II n'a guère tenu à voyager que sur le Rhin. C'est là seulement qu'il a redoublé ses voyages. Venu à Strasbourg en 1839, il remonta le fleuve jusqu'en Suisse ; en 1840, il explora pendant plus de deux mois toute la région de Cologne à Mayence. N'y revint-il pas sous l'Empire? Après 1871, il va sur la Moselle, à Thionville, pour honorer le nom de son père, défenseur de cette forteresse. A plusieurs reprises, le vieux poète s'attarde dans la petite ville mosellane de Wianden, tout enveloppée des légendes de l'Eifel. Et toujours prenant des notes d'écrivain et de peintre. Voyez ses dessins : ils sont quasi tous consacrés à une Rhénanie médiévale ou actuelle. Écoutez sa politique extérieure : elle est toute fondée sur une théorie rhénane. Quand il veut prendre
rang de ministrable et fournir ses titres politiques, c'est la politique du Rhin qu'il expose. Il s'est préoccupé longuement des rapports de la France et de l'Allemagne. En 1870, sa déception fut grande de trouver une Allemagne unifiée, ne laissant plus de place à un équilibre rhénan ; en 1871, il s'associe comme Lorrain dépossédé à la protestation de Bordeaux.
Allons plus profondément. Quand il cède au plaisir de se peindre, il se peint en chevalier du Rhin : Eviradnus est son portrait moral. Quand il cède plus obscurément à son imagination, et qu'il se choisit les ancêtres dont il eût aimé descendre (audacieuse et charmante adoption d'un génie qui se cherche des pères de son goût), il se réclame des seigneurs du Rhin. Ce sont là ses parents d'élection. Quand il se donne une mission, c'est dans son burg de Guernesey de tenir tête, fût-il seul, à l'Empereur.
Enfin au terme de ses œuvres et de ses songeries, regardez-le, le vieux poète
aux cheveux blancs, assis à son banc du Sénat, c'est le Burgrave de la démocratie.
Les affinités naturelles de son esprit l'ont amené à comprendre le vrai caractère de l'imagination rhénane. Il a discerné qu'elle n'engendrait pas de divinités diffuses et de forces naturelles impitoyables. Il est entré de plain-pied dans l'intelligence des personnages historiques chers à ces régions. La tombe de Charlemagne à Aix-la-Chapelle, la gloire populaire de Napoléon sur le Rhin, l'héroïsme de Roland et des preux n'ont pas eu de meilleur répondant. Les burgs écroulés lui ont rappelé beaucoup moins les barons pillards et les noires puissances féodales que les chevaliers vengeurs du droit et les princes-évêques administrateurs de fiefs. C'est aux cantons de la vieille Grèce qu'il compare la Rhénanie, et les Burgraves lui paraissent des Hercules et des Thésées exterminateurs de monstres (1). Virgile chante dans sa mémoire, tandis qu'il
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remonte le fleuve. Rien du Walhalla dans son œuvre rhénane, rien non plus de la trouble figuration qui peut hanter les cauchemars de l'Elbe ou de l'Oder.
A rencontre de Grimm, qui veut introduire par force dans la légende rhénane les héros de l'Edda Scandinave et les divinités barbares du Nord, il y élargit d'instinct la place des héros civilisateurs, depuis les constructeurs romains, les apôtres chrétiens, les grands princes mérovingiens et carlovingiens, les bons chevaliers, jusqu'à Napoléon.
Une bataille s'est livrée sur le Rhin, bataille toute pacifique et dont bien peu ont perçu les échos, entre le Lorrain Hugo et le Hessois Grimm. Le savant avait pour lui tout l'appareil et tout le prestige de l'érudition allemande, et bien téméraire aurait été l'audacieux qui eût voulu ébranler son imposante construction, élevée à la dignité de temple national. Mais le poète français allait au fond de la vérité rhénane. Son livre à peine paru était traduit et les
LA VIE tÉGENDAIRE DU RHIN 83
guides allemands d'aujourd'hui, tel le guide de Hôlscher, le citent encore par longs passages.
Il pouvait donc sembler que dans cette lutte inconsciente, qui continue de se poursuivre au champ clos de la Rhénanie, entre les constructions de Grimm et les intuitions de Hugo, celui-ci dût triompher, puisqu'il avait pour lui des affmités profondes et un immense génie. C'était ne pas tenir compte des mouvements de races dont les Grimm et les Hugo ne sont que les drapeaux et les guides. Sur le fleuve où viennent toujours se heurter les deux grands antagonismes de l'Europe, un autre prestige, appuyé celui-là sur la victoire des armées prussiennes et allemandes, allait l'emporter pendant toute la fin du dixneuvième siècle.
Richard Wagner a jeté dans le Rhin l'anneaii des Niebelungen, et les ondines ont chanté pour Siegfried le chant des éléments, la mélopée des mythologies
nordiques. En donnant ce titre, VOr du Rhin, à la première pièce de sa Tétralogie, Wagner veut proclamer que la Mythologie germanique est installée sur le Rhin, comme si elle y avait été éternellement chez elle. Goethe avait sur les Niebelungen des idées à la Bédier ; il les concevait comme les héros d'un itinéraire. Ils viennent de conquérir leur poste le plus occidental. Après les victoires de Sedan et de Bayreuth, la Rhénanie s'ouvre au cortège triomphal d'Odin et de Freya. C'est l'écroulement du Panthéon rhénan et de tout ce qui s'y trouvait adossé et vivifié. La partie semble gagnée au bénéfice des Alberich et des Fafner. L'assombrissement du Rhin et son annexion à la Mythologie du Walhalla sont accomplis.
Et pourtant la vue du poète français conserve sa valeur ! Ce qu'il a défini reste vrai ; sous l'alluvion du génie d'outre-Rhin subsistent les dieux en exil de la Rhénanie ; les figures des musées de Trêves et de Cologne, le peuple
des saints et des preux, toutes les formes bienfaisantes que l'imagination rhénane n'a pas cessé d'accueillir attendent avec persistance l'heure propice. Quel symbole émouvant que ces grands albums, où, en pleine guerre, le commandant Espérandieu a rassemblé et publié tout ce qui subsiste d'images des dieux, des héros et des simples mortels de l'époque gallo-romaine dans la Gaule Belgique (1). On dirait un livre de mobilisation. Les voilà tous rassemblés, ces ancêtres, pour chasser à nouveau dans leurs brumes les divinités qu'un flot trouble apporta. C'est à ce retour du sort que nous commençons d'assister. Une nouvelle phase de la tragédie du monde est ouverte, par la défaite de la Prusse, sur le fleuve où, depuis des siècles, les esprits du Nord et du Midi s'affrontent. La France est prête à rendre au vieux Génie du Rhin ses titres de civilisation et à l'aider à résister aux invasions de la propagande germanique. L'heure nous propose une tâche, et l'enquête que nous
LIi GENIE DU RHIN
venons d'essayer nous engage dans le bon chemin. Elle nous a fait connaître l'utile action, au cours du dix-neuvième siècle, de nos administrateurs, de nos poètes et de nos savants. Mais, pour les continuer, il nous faut saisir le problème dans sa réalité présente et employer des méthodes immédiates précises. Notre vieille Société d'archéologie française, qui, hier, tenait son congrès à Metz, pourra utilement renouer ses relations presque centenaires avec les sociétés savantes, les historiens et les mythographes de la rive gauche. Pour mener le combat contre les hiérophantes de la Mythologie envahissante du Nord, l'école des légendaires alsaciens saura développer ses traditions de science exacte et lumineuse. Et surtout il nous faudra, écrivains ou professeurs, encom^ager les dévouements locaux à la légende et à l'histoire, et organiser l'effort patient des obscurs chercheurs des villages et des villes du Rhin.
Que les divinités du Walhalla re-
tournent dans les pays où eiles sont chez elles et qu'à nouveau elles laissent le champ libre aux figures indigènes, que la fantaisie rhénane avait fait sortir de sa vie, de son rêve^^ de ses aspirations les plus sûres !
Messieurs, aujourd'hui, nous venons d'étudier dans le folklore du Rhin et dA^s de^ suifvivçWices. aussi fragm^^tç^ires que les bu]pgs ruinés, les incarn,atioaa& profondes, raiais; non q^uotidienneç, de. rcspi:it, ijhénan. Nous avions le devoir de maniçi: la baguette de. coudrier audes&us d,e ces sources ca;chéerS, C.e& f oj"mes prii;aitives dçs s,ensijbiUtés ^e soj4 jamais m,oçtea, ^lais sommeillantes. Da^us la Iççoia çjpochaine, n,o.u,s noivs tournerons; vers, d^^ activités, plus gppajc^Ates^ en aborda»i?Lt Forg^gaisaition religiiCuac rhénane et partiçuhèrem,çnt F aide que lit. France lui a donnée.
l'histoire
Le Rhin, c'est toujours la rue aux Prêtres. Les romantiques français ne s'en doutent pas. Dans le même moment qu'ils s'enthousiasment pour les légendes et l'histoire dans les ruines, ils ignorent la vie religieuse du fleuve. Victor Hugo, d'un mot facile, déclare :
« A Mayence, il n'y a plus de Grand Électeur ; il n'y a plus que l'évêque... » Mais cet évêque, demain, sera Mgr Ketteler ! Hugo ne distingue pas de quel puissant mouvement religieux s'anime toute la vallée du Rhin.
Méconnaissance, erreur où nul de nous ne peut demeurer aujourd'hui. Il n'est que d'ouvrir des statistiques. Aux
dernières élections de l'Assemblée nationale, les trois quarts des voix ont été aux catholiques. Leurs organisations, professionnelles ou charitables, groupent plus de deux millions d'artisans, d'ouvriers et d'employés. Aux jours de congrès diocésains, d'immenses réunions populaires se tiennent dans toutes les grandes salles disponibles, et des centaines de sociétés défilent en cortège, bannière en tête, pendant des heures, sous le balcon de l'archevêché. Aux jours de pèlerinages, des milliers de fidèles accourent aux chapelles d'Oggersheim (Palatinat), de Kevelaer (près de la frontière hollandaise), de Saint-Roch (près de Bingen), de Diebourg (diocèse de Mayence), pour entendre les grands prédicateurs. Le mouvement déborde cette vallée du Rhin, s'étend sur la Silésie, la Westphalie et la Bavière (1) mais c'est ici qu'il étale son maximum de puissance.
Nulle part ailleurs, en Allemagne, le catholicisme n'est ainsi porté par l'ardent xiévouement des masses populaires.
Cette vie religieuse agissante, maintes fois, de l'aveu des historiens allemands, elle a été aidée par une vague venue de France; mais entre ses riches et multiples épanchements, il faut que nous acceptions de nous limiter et que nous fassions un choix. Nous ne parlerons ni des cathédrales du Rhin, ni de ses pèlerinages ni de ses grands prélats, ni du puissant parti du Centre ; nous irons tout droit au sanctuaire de la ferveur. Forcés de nous en tenir à l'essentiel, nous choisissons ce qu'il y a de plus significatif et de plus profond dans la religion rhénane : les multiples manifestations de son activité charitable. Dans notre précédente leçon, nous venons de voir la Rhénanie ouvrir ses forces dans ses rêves ; maintenant nous Talions voir les développer dans des œuvres exemplaires. La charité chrétienne sur le Rhin, voilà le second volet de mon triptyque.
Après nous être fait une idée du tré' sor amassé par l'imagination rhénane,
LE CŒUB CHARITABLE RHENAN 91
nous nous mettons à la recherche de quelque chose de plus intérieur et de plus profond. Après le légendaire du Rhin, le livre d'or de sa charité.
Ici nous touchons à son esprit religieux de dévouenaent et de sacrifice, nous cherchons à connaître son cœur.
Un grand sujet humain, un sujet auquel nul homme ne peut être indifférent, mais spécialement émouvant pour un Français, car je vais raconter l'époque où le cœur de la Rhénanie s'est ouvert aux influences de la France la plus généreuse, aux sollicitudes de nos administrateurs héritiers des philosophes du dix-huitième siècle, et aussi à l'activité de nos Sœurs de charité.
Cette histoire du cœur charitable rhénan, nous la chercherons dans des petites villes, le plus souvent dans des petits cénacles, presque secrets. Nous y recueillerons d'humbles faits qui origi^ nairement ne semblaient pas devoir être retenus par l'histoire. Mais pourquoi donc négligerait- elle de savoir comment
agirent des bourgeois, des jeunes dames distinguées et d'humbles prêtres campagnards? C'est un de nos meilleurs administrateurs sur le Rhin qui disait, un jour, à Coblence, que « pour connaître l'esprit public d'un pays, il ne faut pas se préoccuper essentiellement des propos qu'on y recueille. Seuls les faits importent, ils sont le langage des peuples. » Les menus faits innombrables que j'apporte sont le langage d'un petit monde d'autrefois, de vieilles villes aujourd'hui submergées par le monde germanique d'outre-Rhin. Je crois que nous tirerons de ces documents des lumières dans bien des directions. Un caractère vrai de ces Rhénans, c'est là, dans leurs plus saintes occupations d'hommes et de femmes, que nous pouvons le mieux le distinguer.
Le Rhénan catholique est préoccupé d'accomplir de la bonne besogne, en servant Dieu et pour servir Dieu. Il a des aptitudes de dévouement, une application voulue de la vie religieuse à la
vie pratique. C'est le résultat de ses malheurs, de son histoire agitée, de ses expériences multiples. Enfin, quelle qu'en soit l'origine, c'est sa nature : il a des disponibilités de dévouement. Or, tout cela fut mis en forme par la France. Je vous le dis avec cette force et cette netteté, parce que c'est l'argument de ma leçon, mais je ne vous demande pas de me croire sur parole, et je vais vous soumettre les preuves qui m'ont moimême convaincu. Nous verrons tous ces Rhénans qu'enthousiasment l'arrivée des sœurs françaises de Saint-Charles ou bien les initiatives des Lezay-Marnesia et des Jeanbon Saint-André, dans leurs petites préfectures ; nous verrons nos fonctionnaires rassemblant ces bourgeois et leur enseignant la pratique de la bienfaisance. Nous montrerons le rôle conducteur que nous avons tenu, et l'inquiétude de ces Rhénans qui, après le départ des préfets napoléoniens, multiplient leurs démarches en France pour y chercher des méthodes et des guides.
La charité a été organisée sur le Rhin par le gouvernement impérial français, avec la collaboration locale et le concours des ordres religieux français. L'histoire de cette organisation, c'est un beau chapitre, en apparence austère et même maussade, mais qui contient une poésie profonde. Si je ne suis pas sûr de la dégager, je suis sûr d'en tirer un enseignement utile. Le Rhin est un grand pays catholique. En prouvant que son catholicisme s'est enrichi et humanisé, chaque fois qu'il demandait des directions à la France, j'aurai orienté des esprits graves et sérieux du Rhin à réfléchir sur l'appui français, et j'aurai développé chez des Français l'idée d'un rôle à reprendre.
Je vous demande que vous me permettiez de vous donner des documents, et d'abord je tiens à bien marquer les temps ; c'est de cette manière que cette histoire de la charité sur le Rhin fournira son enseignement. Il faut connaître toute la marche, les avances et les reculs d'une initiative qui vient de la France.
Qu'est-ce que nous voulons de ce cours? De Tagrément littéraire? La matière peut en fournir, si elle est traitée avec simplicité et vérité, et accueillie avec sympathie. Mais nous cherchons avant tout un sentiment net, une vue éclairée de nos rapports avec la Rhénanie. Il faut donc ranger et échelonner selon leur succession exacte tous ces faits qui recevront de cet ordre leur sens et leur vie. Nous allons étudier la charité rhénane du temps des préfets, — puis après les préfets jusquen 1848, — et enfin de 1848 à 1870, -— pour conclure après
Du temps des préfets français. — C'est de Trêves, la vieille ville romaine, alors capitale du département de la Sarre, que va partir tout le mouvement. Au lendemain des troubles et des guerres révolutionnaires (1), le nombre des pauvres s'y était considérablement accru (2). Deux mille, affirme une statistique de l'époque.
Chiffre énorme, pour une population qui n'était alors que de neuf mille âmes.
Un bureau de bienfaisance fut organisé le 7 avril 1798 par l'administration française, qui lui donna un budget particulier et lui assura des ressources. Organisation si solide que, par la suite, il n'y eut pas à la changer. C'est ce que dit Kentenich à la page 775 de son Histoire de Trèçes, et il ajoute : « Sans cet héritage de l'époque française, les habitants de Trêves se seraient trouvés en présence de grosses difficultés... » Voilà trois lignes qui nous dispensent de plus d'explications et que je me borne à enregistrer, avec l'assurance qu'aucun auditeur ne manquera d'en faire des réflexions.
Le 9 octobre 1804, Napoléon vint à Trêves. Il examina la situation, et ce bureau de bienfaisance ne lui suffit pas. De son palais impérial, sur place, immédiatement, il décrête que Trêves disposera des bâtiments du couvent Saint- Pirmin situé au bord de la Moselle, ainsi que des jardins qui l'entourent, pour y
recevoir les différents hôpitaux dispersés à travers la ville. Il y aura là 150 lits, dont 50 pour les pauvres et 100 pour les soldats. Mais comment serontils desservis? On se tourne vers la Lorraine voisine. Mgr Mannay, évêque de Trêves, un Alsacien, demande aux sœurs de Saint-Charles, à Nancy, que huit d'entre elles descendent la Moselle. Les négociations furent longues. Enfin le 1er avril 1811, ces religieuses arrivent à l'hôpital de Trêves. Les premières sur le Rhin ! C'est une date mémorable dans l'histoire de la charité rhénane. L'étincelle a jailli ; le foyer de charité française, une fois allumé, va répandre sa chaleur et peu à peu ses flammes, à travers toute la Rhénanie... L'administration impériale ne pourra achever son œuvre qu'à Trêves, mais Trêves servira de modèle à toutes les œuvres rhénanes. C'est à juste titre que dans la salle d'honneur de l'hôpital Saint-Pirmin, aujourd'hui encore, préside le portrait de Napoléon 1er.
Les préfets impériaux, dans toute la Rhénanie, sont étroitement accordés avec la pensée du maître.
A Coblence, il y a Lezay-Marnesia. C'est un Lorrain (1), qu'on a bien connu à Strasbourg, où sa statue maintient sa mémoire. Par sa sensibilité, il appartient profondément aux pays mosellan et rhénan de cette époque. Un des premiers admirateurs de Schiller, dont il avait traduit le Don Carlos y il renseigna Mme de Staël sur l'Allemagne. On entre mal dans son état d'esprit, si l'on ignore son amitié pour le fameux pasteur Oberlin et pour la mystique Mme de Krudener. Ce dont un tel homme fut capable, quand les bourgeois de Coblence voulurent satisfaire leur cœur, comment il les encouragea et les guida, vous l'imaginez, et d'ailleurs tous les historiens rhénans lui donnent leur témoignage.
L'annaliste de Coblence, Wegeler, écrit qu'il était « entouré du respect et de l'estime de tous », et admire « la sagesse et la bienveillance de ses interventions » ;
le poète Clément Brentano enregistre que « la population l'aimait pour son souci de servir le bien public, pour sa bienveillance toute paternelle à l'égard de ses administrés, pour son abord facile, et qu'il a mérité par son œuvre l'éternelle reconnaissance des pauvres et des amis des pauvres. » Lezay-Marnesia obtint de Napoléon pour la ville de Coblence les bâtiments de l'ancien couvent des franciscaines, à charge d'y fonder un hôpital pour les pauvres, qui fut ouvert le 9 novembre 1805. On eût voulu comme à Trêves des sœurs nancéiennes de Saint- Charles ; faute d'en pouvoir trouver, il fallut assurer le service par un personnel à gages.
A Aix-la-Chapelle, dès son entrée en fonctions, le préfet du département de la Roër, M. Mechin, organisa un bureau de bienfaisance, dont firent partie les personnalités les plus marquantes de la ville, Schervier, Reumont, etc. Un Rhénan, le conseiller de préfecture Jacobi, en fut l'âme. En 1803, le bureau de
bienfaisance obtint de Napoléon le couvent des Carmélites pour y créer un hôpital et une maison de retraite à l'usage des pauvres. L'impératrice Joséphine dota l'institution et permit qu'elle portât son nom. L' Institution Joséphine eut bientôt huit cents pensionnaires et un budget de quatre-vingt-dix mille francs.
Mais là encore, avec un grand regret, on dut se passer des sœurs de Saint-Charles. A la ville de Sarrelouis (qui faisait alors partie du département de la Moselle), par un décret du 14 juillet 1812 daté de Vilna, Napoléon donna les bâtiments de l'ancien hôpital militaire, à charge d'y fonder un hôpital civil. Le décret impérial précise que le soin des malades doit y être assuré par les sœurs de charité de Nancy. Plus heureuse que Coblence et qu'Aix-la-Chapelle, Sarrelouis obtint de Nancy cinq sœurs de Saint-Charles, qui soignèrent les malades, en même temps qu'elles dirigeaient l'école et assistaient les pauvres à domicile.
LE CŒUR CHARITABLE RHÉNAN lOl
Voilà l'œuvre de nos administrateurs, fils du dix-huitième siècle. Et qu'est-ce donc que ces religieuses de l'ordre de Saint-Charles, si désirées de ces villes rhénanes, où elles apportent le talent d'organisation et l'expérience indispensables pour des œuvres aussi importantes de charité?
On les connaît bien chez nous depuis le dix-septième siècle. C'est un ordre qui a été fondé à Nancy en 1652, sous le patronage des ducs de Lorraine et sur le modèle donné à Paris par Vincent de Paul. Leur nom leur vient de l'hôpital Saint-Charles Borromée de Nancy. Elles se consacrent aux soins des malades et des aliénés, à l'instruction des orphelins et des enfants pauvres, à l'assistance des indigents. J'ajoute qu'elles nous ont couverts de gloire durant la dernière guerre, car sœur Julie, de Gerbéviller, et sœur Louise, de Nancy, appartiennent à cette congrégation et disent qu'elles n'ont rien fait que ce qu'ont fait toujours, à toutes les époques, les autres
sœurs de leur ordre. Ce qu'on sait moins et que nous apprendrons, à mesure que je dépouillerai mes notes, c'est qu'elles ont servi de congrégation type sur la rive gauche du Rhin.
De ces créations de la France, je ne vous apporte qu'une esquisse sommaire.
C'est aux Rhénans que vous pouvez en demander l'exposé abondant et enthousiaste. Il mérite qu'on le mette en valeur chez nous, le livre que le poète rhénan de Coblence et de Francfort, Clément Brentano, écrivit en 1832 pour célébrer l'œuvre de la charité française.
Brentano déteste Napoléon, et pourtant avec émerveillement il le montre qui convoque les sœurs de charité dans son palais impérial et qui signe, des champs de bataille lointains, toute une série de décrets, pour leur confier la direction des hôtels-Dieu et des asiles (1). Je vous donne le titre de ce vieil ouvrage, à la fois romanesque et minutieusement renseigné : Les sœurs de charité dans leurs œuvres d'assistance des pauvres et des
malades, aç^ec un rapport sur V hôpital cwil de Coblence, par Clément Brentano.
à Mayence, chez le libraire Kircheim, Le poète romantique a mis le doigt sur ce qui est la marque du génie constructeur, il signale chez le chef des Français l'instinct de vérité, le sens de la réaHté. « Aussi étrange que cela paraisse, dit-il, de vouloir organiser des congrégations de sœurs garde-malades sur des champs de bataille, Napoléon accomplit pourtant des choses réelles, et qui par la suite ne cessèrent pas d'être efficaces. »
De telles paroles, si modérées et si pleines, et paroles d'un adversaire, n'ont besoin d'aucun commentaire.
Après Vépoque française et jusqu'en 1848. — Les préfets impériaux ont bien employé leur temps, mais leur temps fut court. En 1815, les voilà partis. Cela suscite d'infinies réflexions qui ne sont pas ici notre affaire. Notre affaire, dans
cette éclipse de la France, c'est de savoir ce qui va maintenant advenir de cet instinct de charité, de ces disponibilités de cœur qu'il y a dans le pays rhénan, et si les germes laissés par nous ne vont pas être immédiatement étouffés. Question que nous n'éclairerons par aucune polémique, mais seulement par des faits bien mis en ordre.
Une chose est certaine, c'est qu'on ne peut pas compter sur l'État prussien pour tenir dans cet ordre de la charité le rôle que s'était donné l'État français. Tous ces grands préfets napoléoniens fournissaient à la bonne volonté du cœur charitable rhénan l'appoint de l'autorité publique, un cadre, des subventions, de bonnes finances, et ce ne sera pas la ligne de conduite des fonctionnaires que le roi de Prusse vient d'amener de Brandebourg et de Poméranie.
On le voit tout net dans cette terrible année 1817, où la disette affame le pays. Plus de Lezay-Marnesia, plus de Jean-
bon Saint- André. Eh bien ! les villes du Rhin feront de leur mieux, et le feront à la manière française. Comment un .Joseph Goerres qui, hier, fulminait si furieusement contre l'occupation française, accepterait-il de s'abstenir où les Français eussent agi? Gomment se résoudrait-il à ne pouvoir pas remplacer ce qu'il a si puissamment contribué à détruire? A la manière d'un préfet impérial, bien qu'il ne soit qu'un simple particulier, il prend l'initiative de constituer un comité de secours avec deux prêtres de Coblence, Albrecht et Milz, et rédige des appels. Vous pouvez les lire au tome III de ses œuvres complètes. Et dans le cinquième de ces appels, nul doute que vous ne distinguiez avec plaisir cette phrase : « Trêves, une ville célèbre dans tous les pays du Rhin pour ses institutions de charité modèle. » C'est un hommage véridique à ces Français qu'il déteste. Les Français n'ont pu iout faire pour les œuvres de charité sur le Rhin, mais du moins ils ont créé
dans Trêves un modèle que Goerres ne perd pas de vue. Comment suppléerat-il aux ressources que les administrateurs prussiens ne lui donnent pas? Une personne charitable de Neuwied lui apporte quelque argent avec lequel il organise une loterie...
Voulez- vous entendre la liste des lots? Elle aide à comprendre dans quelle atmosphère de petite ville et dans quelle innocence de vie tout cela se passe.
« Vingt carolins d'or, un télescope anglais, une montre en or, un microscope de Nuremberg, un vieux pistolet, une balance pour le grain, une tête de pipe, un pot à tabac en étain, une barbe d'Indien de l'Amérique du Nord, des anneaux d'argent pour les oreilles et pour le nez, deux paires de souliers, une ceinture, une blague à tabac, un coquillage géant de la mer Morte, une molaire de mammouth, dont on offrit neuf guinées en Angleterre... » Je crois regarder avec émerveillement ces curiosités bien exposées à la vitrine de
quelque commerçant de la grand'rue.
Il y a dans cette société de Coblence, auprès de Joseph Goerres et de Clément Brentano, un homme tout à fait remarquable, énergique, opiniâtre, infatigable, le conseiller municipal Hermann- Joseph Dietz, un fabricant de quincaillerie.
Puisqu'il est l'ami de Goerres et de Brentano, je dois le croire l'ennemi des Français, mais venu à la vie en 1782, il s'est formé à notre école. C'est lui qui va continuer, aussi bien qu'il pourra, l'œuvre de Lezay-Marnesia. On l'appellera plus tard a le père des pauvres ». Et pour commencer, le voilà trésorier du Comité de secours de 1817, et qui clôt ses opérations, sa loterie, ses quêtes, ses distributions de secours par un excédent de soixante mille francs. Que faire de cette somme? Les bâtiments de l'abbaye de Maria Laach sont inoccupés.
Goerres se rappelle que Napoléon a donné à la ville de Trêves le couvent de Saint-Pirmin pour y fonder un hôpital de pauvres, et le couvent des Augustins
pour un asile de refuge ; à la ville de Coblence, l'ancien couvent de Franciscains pour un hôpital des pauvres ; à la ville de Sarrelouis les bâtiments de l'ancien hôpital militaire pour un hôpital civil ; à la ville d'Aix-la-Chapelle le couvent des Carmélites pour un hôpital civil et une maison de pauvres. Il sollicite du roi de Prusse qu'il lui permette d'installer à Maria Laach une école d'arts et métiers pour orphelins. Ce local que Napoléon eût donné et doté, Goerres et Dietz obtiennent de le louer, et tout de suite y installent quinze petits orphelins.
Réjouissons-nous, la pensée de nos philanthropes français continue de vivre sur le Rhin, et dans le même temps la pensée de nos religieuses de Saint- Charles se propage. Il n'y a pas loin de Trêves à Coblence, au fil de la Moselle. Les dames de Coblence ont vu ce que faisaient les religieuses à Trêves. A leur exemple, elles forment une association.
Dietz est leur secrétaire. Leur première
idée a été da combattre la disette ; ce mauvais temps passé, elles demeure»t constituées au service des pauvres :
l'exemple de nos Françaises de Trêves leur enseigne comment instruire, coU' soler et soulager les malheureux. Elles fondent une école gratuite pour les petites filles sans ressources. Celles-ci porteront une robe à raies grises et la coiffure ronde des paysannes de la Moselle, On a choisi ce costume populaire afin de maintenir chez ces enfants « le goût des anciennes moeurs », et pour les « détourner des nouveautés de la mode ».
Je recueille cet humble détail, parce qu'il s'harmonise avec ce que nous avons vu du goût des Rhénans pour leur passé, leurs légendes, leurs vieilles chansons.
L'instinct du folklore et de la charité vont de concert à cette époque dans ces miHeux cultivés. Mais comment s'assurer des ressources? Les dames de Coblence recourent à un Institut de musique populaire que le bon Lezay-Marnesia a fondé, précisément avec le souci d'y
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faire donner des séances de charité. En 1819, leur école abrite trente élèves ; en 1830, déjà cent quatre-vingts.
Ainsi nous voilà rassurés. Les Français ne sont pas passés inutilement et pour être oubliés. Ils ont laissé de la France derrière eux. Ils ont laissé des bâtiments, et dans ces bâtiments un personnel et des modèles : mieux que des institutions, un esprit exemplaire.
Ces associations de bourgeois et de dames prolongent et naultiplient l'activité de nos administrateurs et de nos religieuses. Et faites attention à quelque chose d'encore invisible et de quasi souterrain : de jeunes âmes germent dans le sillon que notre passage a tracé.
Regardez à Mayence le séminaire français qu'a fondé sous l'Empire l'évêque strasbourgeois Colmar. C'est une bonne maison, nullement réservée aux seuls jeunes gens qui se destinent au sacerdoce. A qui veut la recevoir, on y donne l'instruction selon les méthodes françaises, comme au lycée napoléonien, avec une
distribution des prix solennelle à la fin de l'année scolaire. Un collège bien pareil aux nôtres. Or, je vois là un jeune garçon, un nommé Geissel, fils d'un vigneron du Palatinat ; j'y vois un autre élève, Adam-François Lennig, fils d'un commerçant mayençais. Deux enfants d'élite que nous retrouverons, celui-ci vicaire général de Mayence, celui-là cardinal, archevêque de Cologne ; et ils favoriseront les œuvres religieuses françaises, sans arrière-pensée politique, simplement parce que leur première formation les a disposés à être à l'aise dans le catholicisme français.
Et regardez encore, à Aix-la-Chapelle, ce pensionnat de jeunes filles, l'institution de Saint-Léonard, que l'administration napoléonienne a fondée sur le modèle des couvents français. Ce n'est qu'une bonne maison entourée d'un grand jardin et accotée d'une église ; mais d'une physionomie morale hors de pair. Il n'y a pas de pensionnat aussi célèbre dans toute la contrée. Internes ou
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externes, toute la bourgeoisie d'Aix y envoie ises filles pour qu'elles y reçoivent une éducation à la française. C'est une multiplication merveilleuse. Nous allons retrouver plusieurs de ces enfants dans la vie : Sibylle Merlo,les deux sœurs Clara et Netta Fey, les deux sœurs Claire et Françoise Schervier, qui toutes cinq fonderont plus tard des congrégations religieuses, et puis Anna de Lommessen qui entrera dans Tordre du Sacré-Cœur et se retirera en France. Un petit monde, où il y a l'esprit de la France, et encore du sang de France. Les deux jeunes demoiselles Schervier sont des demi-Françaises, par leur mère, une demoiselle Migeon, dont le père possédait une fabrique d'épingles à Charleville. Françoise, la cadette, écrit dans ses mémoires : « Élevées à la ma» nière française, nous ne pouvions, ma sœur et moi, sortir que très rarement, si ce n*est pour aller à l'église ou à l'école, et toujours accompagnées de nos parents ou d'une gouvernante wallonne. Même la fréquentation de nos amies ne nous
fut permise que sous l'œil de nos parents. Notre mère, comme notre gouvernante, ne connaissaient pas un mot d'allemand et ne nous parlaient qu'en français. Lorsqu'elles voulaient s'adresser aux domestiques allemands, c'était moi qui servais d'interprète... »
Toutes ces jeunes filles, dans ce passé déjà recouvert d'obscurité, brillent comme des étincelles de la vie française. Ce n'est pas assez de les nommer ; \\ y aurait bien des traits à recueillir autour d'elles, et c'est une tâche qui pourrait tenter un jeune historien du Rhin. On voudrait se tenir avec ces jeunes filles dans leur pensionnat et s'assurer des confidences qui doivent encore demeurer dans leur famille. On voudrait surtout les suivre dans leurs actions qui respirent la piété et la simplicité, et voir comment cette éducation, au bout de peu d'années, donna des fruits dans le pays. A Saint-Léonard on apprenait le secret venu de Trêves, le secret des religieuses françaises.
Un des premiers effets de cette éducation fut Téclosion de petites confréries, toutes pareilles à des ordres religieux, où les jeunes dames rhénanes répétaient les exemples des sœurs de Saint-Charles. En voici de tous côtés, à Cologne, à Trêves, à Aix-la-Chapelle.
Quel charmant roman que celui de Sibylle Merlo, quand, à peine sortie de l'institution Saint-Léonard et rentrée dajis sa maison de famille, à Cologne, elle y appelle une de ses institutrices de la veille, Louise Hensel, et, ainsi aidée, constitue avec ses parents et ses amis un petit groupe charitable ! On se réunit chaque vendredi, tantôt chez Tune, tantôt chez l'autre, à tour de rôle. C'est un cercle pieux et un ouvroir. Ces dames cousent avec zèle pour les pauvres, de deux à sept heures du soir, ne s'interrompant que pour des lectures ou des méditations. Toute personne qui manque à la réunion sans motif valable ou qui arrive en retard, doit payer une amende au profit de la caisse des pauvres. Le
samedi après-midi, visite aux infii'mes et aux malades. Ce sont là des tableaux de mœurs bourgeoises, de mœurs toutes modestes. Dans leur cénacle, ces dames soufflent sur le tison de la veille, et cherchent à ranimer et à étendre les charbons de la charité française.
Sur le même type, un autre cercle existe à Trêves. Les dames de Trêves ont vu à l'œuvre au milieu d'elles les sœurs de Saint-Charles. Comment leur vint l'idée de les imiter, on le distinguera si l'on veut lire ce qu'en raconte en 1840 un vieux bourgeois de la ville, qui a connu l'époque française et dont la chronique subsiste dans le Philanthrope de Trêves. Le vieux bourgeois célèbre la vie paisible des sœurs du fameux hôpital qui, dit-il, « n'a pas son pareil dans toute la vallée du Rhin, et si beau que nul étranger ne peut quitter la ville sans l'avoir visité ». Le portrait qu'il trace d'elles garde après cent années sa fraîcheur : « Toute la personne de ces servantes de Dieu exprime le repos de
l'âme, la satisfaction que leur cause leur sort, la conscience d'être des membres utiles de la société. Nul ne les a jamais entendues se plaindre de leur destin. Qu'on interroge les dames qui visitent ces maisons de la détresse, qu'on leur demande si elles ne considèrent pas ces sœurs de charité comme des êtres humains infiniment heureux et si elles n'envient pas leur sort. » Aussi les dames de Trêves se mettent-elles à cette école de la bienfaisance et du bonheur. Ce que les sœurs de charité accomplissent en grand, elles travaillent à le compléter par leur association charitable, en visitant les femmes en couches et les pauvres honteux : « De jolis travaux exécutés par de jolies mains servent d'amorce pour exciter la charité populaire, et des tombolas organisées périodiquement fournissent à l'Association les moyens d'accomplir son œuvre. » Ainsi sommes-nous renseignés, à travers de vieux compliments fanés, sur l'application des dames tréviroises à suivre leurs modèles français.
A Aix-la-Chapelle même, les anciennes élèves de Saint-Léonard ont constitué plus d'un cénacle. En 1843, des dames et des jeunes filles y forment, sous la direction de Clara Fey, une petite société avec des règles précises, empruntées toujours aux sœurs de Saint- Charles. Elles habitent ensemble et se consacrent à l'éducation des jeunes filles abandonnées. Deux ans plus tard, cinq autres dames de la même ville se groupent autour de Françoise Schervier pour mener une vie commune dans une petite maison pauvre des faubourgs.
Aux œuvres de bienfaisance et aux soins des malades, elles joignent l'assistance des femmes dévoyées. Et déjà voici qu'elles peuvent hospitaliser une trentaine de ces malheureuses.
Ces dames rhénanes de Cologne, de Trêves, d'Aix-la-Chapelle étaient des personnes de vraie dévotion, qui vivaient en communauté, dans l'ombre, à l'imitation des sœurs de Saint-Charles, et pourtant leur piété était bien à elles,
d'un caractère romanesque, fort étranger à celles qui leur servaient de modèle. Unir la poésie à la religion, vivre une sorte de petit poème, tel était le plan de ces rnystiques du Rhin. Elles cédaient à leur penchant romantique, tout en se dévouant à la pauvreté des humbles.
Au milieu de toutes sortes de soins d'ordre élémentaire et d'utilité, elles cultivaient des pensées douces, nuancées, sans trop d'éclat, pleines d'impressions tendres. La piété dans tous ces foyers de la charité rhénane a un caractère particulier et charmant. C'est un mélange de mysticisme et de raison, pas un mysticisme d'hôpital ni de cloître, un mysticisme joyeux, sensible aux charmes de la nature, des arts et de l'amitié. Elles suivent un roman idéal, accomplissent tout un rêve.
L'inconvénient, c'est peut-être que ce dévouement laïque manque d'esprit de suite. Quels grands efforts pour de petits effets ! Que d'idées et d'essais avortés ! Ces groupements de dames dans les
villes du Rhin sont un épisode du romantisme. Il y fermente en secret quelque chose de la Sehnsucht qui trouble alors de ses désirs infinis les écrivains allemands. Voyez quel accueil elles réservent à cette Louise Hensel, l'amie de Tieck et de Schlegel, la fille d'un pasteur prussien du Brandebourg, qui, pendant tout un demi-siècle, va de ville en ville sur le Rhin, sans jamais se fixer ni trouver la règle de sa vie. Elles récitent avec enthousiasme les poésies de cette convertie romantique, et lui font fête quand elle passe tourmentée, inquiète, du petit cénacle de Cologne à l'hôpital de Coblence et de l'hôpital de Coblence à l'institution de Saint- Léonard.
L'imagination déréglée des converties prussiennes (1) sera-t-elle plus forte que la belle discipline charitable, transmise par nos fonctionnaires impériaux et nos ordres religieux à la bouroreoisie rhénane? C'est la question profonde. Et ce drame intérieur des associations chari-
tables du Rhin est dénoncé, pour qui sait lire, dans le livre de Clément Brentano.
Brentano admire ce qui se passe en France, où « les religieuses ont apporté leur aide aux associations de dames ».
Il a bien vu le grand écueil des institutions indépendantes, c'est à savoir le manque d'esprit de suite et la dispersion des bonnes volontés. Rien de plus facile que d'avoir une bonne idée, rien de plus difficile que de la réaliser et de s'y tenir. Brentano comprend la nécessité d'appuyer les volontaires sur des régulières. « L'activité des sœurs de Saint-Charles, dit-il, n'est pas la manifestation d'un bel enthousiasme, d'un admirable amour de son prochain, mais l'exercice réfléchi et raisonné d'une véritable profession religieuse, dont l'Église a dicté les règles. » Il signale avec force dans les congrégations religieuses (c une discipline à la fois professionnelle et sentimentale ».
Obtenir la collaboration des reli-
gieuses françaises, c'est posséder la méthode, l'appui du ciel ; c'est réussir à coup sûr. Une belle chose et bien honorable pour cet honnête Clément Brentano, en même temps que pour notre nation, de voir comment cet ennemi de là France analyse le caractère particulier de nos congrégations charitables.
« Les congrégations charitables sont l'œuvre de l'Église française, l'œuvre de prêtres remplis de sainteté et de personnes pieuses. Les uns et les autres ont formé le fondement sur lequel elles ont été construites. Ils les soutiennent, ils les dirigent, ils les aident. La France peut revendiquer ces congrégations comme son bien propre... » Et le voilà qui s'écrie : a On a l'habitude dans beaucoup de pays de décrier la France.
On se plaît à acheter à prix d'or tout ce qu'elle peut offrir de pernicieux dans ses idées, ses coutumes et ses modes ; on laisse de côté d'un esprit léger tout l'immense trésor des grandes et saintes choses que son cœur contient... »
La Rhénanie n'est pas tombée dans cette erreur. Elle sait comprendre la France. Une preuve entre autres, c'est qu'il est extrêmement difficile d'introduire les ordres religieux français dans un pays étranger sans les dénaturer, et que l'essai a réussi sur la rive gauche du Rhin. 11 y a entre la France et la Rhénanie des affinités spirituelles. Clément Brentano les constate, veut les fortifier et en tirer parti.
Les catholiques rhénans sont d'accord avec lui. C'est de tous côtés qu'ils se tournent vers la France et lui réclament des sœurs de Saint-Charles.
A Coblence, Jean Claude de Lasaulx (un des nombreux membres de cette fameuse famille rhénane, dont l'origine est lorraine), a reconstruit et agrandi l'hôpital créé par Lezay-Marnesia, de telle manière qu'on y loge deux écoles gratuites pour enfants pauvres et que l'Association des Femmes chrétiennes y tient ses réunions et son ouvroir. Mais que faire d'excellent si l'on n'a pas des
sœurs de charité françaises? Au printemps de 1825, le conseiller Dietz se met en route pour en demander à Strasbourg. Malheureux Dietz, il revient sans les avoir obtenues. Sa femme sera-t-elle plus persuasive? Elle fait le voyage de Nancy et, à la maison mère, reçoit la promesse que cinq sœurs de Saint- Charles partiront à Coblence l'année suivante. En les attendant, Louise Hensel assurera le service de l'hôpital, avec deux de ses amies de Westphalie, Apollonie Diepenbrok et Pauline de Felgenhauer. Enfin voici les sœurs lorraines. Quel événement pour la petite ville ! Elles arrivent de Nancy, conduites par leur mère supérieure, et descendent la Moselle en bateau. Depuis une génération, le peuple de ces régions n'avait vu aucune religieuse ; il accueillit partout celles-ci avec joie. Clément Brentano nous peint l'émerveillement des enfants devant les dames si douces, si bien costumées, dont leurs grandsparents leur avaient tant parlé. C'est
au crépuscule, vers six heures du soir, que de la rivière, au milieu de T émotion de tous, elles gagnent l'hôpital. « Ce fut comme si la colombe revenait à l'arche avec le rameau d'olivier. »
A Aix-la-Chapelle, même désir, même satisfaction. Le 25 septembre 1838, la mère supérieure. Placide Bellanger, amène elle-même de Nancy cinq sœurs à l'institution Joséphine. Toutes les mesures ont été prises, annonce la gazette locale,, et de fait elles sont reçues en grande pompe par la municipalité et les notables.
Que n'en trouve-t-on davantage 1 Dans la seconde édition du livre de Brentano, l'éditeur remarque que les maisons des sœurs de Saint-Charles « seraient encore plus nombreuses en Rhénanie si on pouvait disposer de plus de sœurs parlant la langue allemande ». Pour répondre à ce besoin, une maison mère provinciale des sœurs de Saint- Charles fut ouverte à Trêves le 21 novembre 1849. La première supérieure en
fut une Alsacienne, la mère Xavier Rudler, de Guebviller.
En attendant que cette sainte pépinière puisse fournir ses produits francorhénans, la bourgeoisie des villes et le petit clergé des campagnes multiplient pétitions et démarches auprès de leurs évêques, auprès des autorités prussiennes et en France, afin d'obtenir pour leurs écoles, leurs orphelinats et leurs hôpitaux, des sœurs de charité et des sœurs enseignantes françaises.
Les bourgeois d'Aix-la-Chapelle ne peuvent plus se contenter de ces institutrices du pensionnat de Saint-Léonard qui ont pourtant si bien traduit à leurs enfants la pensée française. En 1844, ils demandent, au gouvernement l'autorisation de confier la direction de Saint-Léonard aux dames françaises du Sacré-Cœur. C'est un ordre auquel appartenaient déjà plusieurs jeunes filles de la société d'Aix. Le gouvernement prussien refuse, sous prétexte que l'introduction d'un ordre étranger risque-
rait de compromettre la discipline religieuse et de jeter le trouble dans le diocèse. Eh bien ! les Aixois auront tout de même des dames du Sacré-Cœur. Ils les installent sur la frontière belge, à Vaels, tout près d'Aix, et rarchevêque de Cologne, Mgr Geissel (celui-là même que nous avons vu au séminaire français de Mayence), sans souci de la censure prussienne, entretient une correspondance suivie avec leur supérieure française, Mme Dulac.
Mais je dois abréger et limiter le nombre de mes exemples. En vain, les multiplierais- je, je donnerais toujours une idée incomplète de ce profond mouvement ; ces sociétés que nous énumérons, ces appels et ces demandes des bourgeois, ces confréries, ces petits cénacles, toutes ces activités que nous voyons affleurer à la surface du sol, c'est le signe d'un feu intérieur, c'est l'effet d'une puissante animation souterraine, que nous retrouvons d'ailleurs dans tous les ordres de l'activité rhénane. D'an-
née en année, Faction de la charité française (dont les germes ont été apportés par les administrateurs napoléoniens) se développe sur le Rhin. Nos ordres religieux y foisonnent. Cela déplaît aux bureaucrates prussiens, ne leur paraît pas compatible avec l'unité d'action qu'ils veulent imposer à la Rhénanie. Je me demande si l'esprit tyrannique et méfiant de la vieille Prusse ne voyait pas dans ces hommes d'oeuvres rhénanes des conspirateurs. Ils ne conspiraient que pour la charité, en vue du bien public et religieux, mais c'est vrai qu'ils étaient pleins de la France.
De 1848 à 1870. — La constitution prussienne du 5 décembre 1848 assura aux catholiques sur le Rhin la liberté d'enseignement et d'association. A ce moment réapparaissent nos vieux amis.
Je veux dire Sibylle Merlo et Louise Hensél, Clara et Net ta Fey, Claire et
Françoise Schervier, et puis Geissel, l'élève du séminaire français de Mayence et Adam-François Lennig, le lycéen et le séminariste de Mayence... J'ai bien le droit de les appeler nos vieux amis, quoique j'ignore dans quelle mesure ils accepteraient ce titre, parce que nous leur avons donné des marques non équivoques d'amitié : nous les avons formés dans nos lycées napoléoniens, dans nos pensionnats d'esprit français, et euxmêmes, depuis trente ans que la France a quitté la Rhénanie, ils considèrent qu'ils ne peuvent rien faire de mieux pour l'accomplissement de leur mission que de s'assurer des collaborateurs français...
Donc à cette date de 1848, nos vieux amis usent de la liberté que la veille on leur disputait. Ils sortent de leur action un peu secrète, ils demandent à la France de leur redonner la science et les méthodes d'organisation qui leur manquent depuis le départ de nos préfets.
Quelle gêne on vient de subir pendant plus de trente ans! D'une part les tra-
casseries de la bureaucratie prussienne interdisant les associations et les congrégations et cherchant à détruire ce qu'avaient fait les Français, et d'autre part bien des agitations déréglées de la sentimentalité romantique. Maintenant, comme si la vanne à peine entr' ouverte permettait l'irruption des eaux bienfaisantes, le secours de la France revient à ces petites villes pleines de bonne volonté. Un régime plus libéral les autorise à appeler tout haut ce qu'en secret elles demandaient. De nouveau une organisation va pouvoir s'ajouter à l'élan. Sans doute ils ne reviendront pas, les grands administrateurs de la France, créateurs d'hôpitaux et de bureaux de bienfaisance, mais à leur défaut la belle charité à la française fera de son mieux pour remédier à la misère sociale qui règne à cette époque dans les campagnes et les villes du Rhin.
La grande nouveauté française d'alors c'est la Société de Saint-Vincent-de-Paul et les Dames de Sainte- Elisabeth,
La Société de Saint- Vincent-de-Paul, qui dans ses origines à Paris n'avait été que l'accord de quelques étudiants, pour visiter des pauvres à domicile, quand elle eut ses statuts et commença de se répandre à travers le monde, ne pouvait passer inaperçue de nos Rhénans toujours aux aguets des initiatives de la charité française de Mayence. En 1848, Auguste Reichensperger la signala au congrès catholique avec force. Il fut entendu, et dans toutes les villes du Rhin des sociétés de Saint- Vincent-de- Paul se créèrent.
En voici une à Trêves, sous la présidence du docteur Ladner, et dans le même temps une société des Dames de Sainte-Elisabeth. Elles se signalent immédiatement par leur efficacité, au cours de la terrible épidémie de choléra qui dévaste Trêves en 1849. Un chroniqueur local note le succès de leurs appels : « Dé nombreux membres de la corporation des boulangers s'engagèrent a distribuer gratuitement plusieurs livres
de pain par semaine. Les mairies et les communes firent des collectes. D'immenses quantités de pommes de terre, de grains, de haricots, de lentilles, de paille furent envoyées des campagnes, »
A Cologne, le petit cercle charitable que nous avons vu se constituer obscurément et presque en secret dans la maison de Sibylle Merlo se transforme, dès le printemps de 1849, en Association de Sainte-Elisabeth, et c'est Louise Hensel qui la préside. Et bientôt, à côté de ces dames, dans la seule ville de Cologne, voici deux conférences de Sâint-Vincent-de-Paul. L'archevêque Geissel les soutient puissamment. Elles se déploient dans tous les ordres de la bienfaisance et de l'assistance. Notamment elles développent les «Sociétés de compagnons», fondées par l'abbé Kolping pour secourir les ouvriers rhénans qui vont de ville en ville et jusqu'en France exercer leur métier. Et toujours avec tant de succès que le Conseil central de Paris élève la section de Cologne au rang de comité
provincial pour les pays du Rhin, et qu'aujourd'hui encore le secrétariat des sociétés de Saint- Vincent-de-Paul pour toute l'Allemagne siège à Cologne.
A Mayence, le vicaire général Lennig, l'ami de Lamennais et de Montalembert, fonde deux sociétés de Saint-Vincentde-Paul et de Sainte-Elisabeth. Elles se donnent « la noble tâche de trouver par leurs aumônes et leurs actes de charité le chemin du cœur de ces hommes dont l'extérieur misérable n'est que la fidèle expression de la détresse de l'âme, et de les arracher à cette double misère ».
C'est ainsi que parle un témoin.
D'autres villes, Bonn, Dûsseldorf suivent cet exemple.
Et ce n'est pas tout. Maintenant, avec le nouveau régime politique, nos petites sociétés d'Aix-la-Chapelle peuvent s'organiser en congrégations régulières. Les dames que Clara Fey a groupées pour l'enseignement des orphelins et des pauvres prennent le voile, et désormais elles s'appelleront les Sœurs du Pauvre
Enfant Jésus, Clara Fey est leur supérieure. En même temps, toujours à Aixla-Chapelle, le petit monde, qui depuis 1845 s'emploie avec Françoise Schervier au salut des femmes perdues et au soin des malades, se transforme, lui aussi, en un ordre régulier de sœurs, sous le vocable de Sœurs Saint- François, Leur supérieure Françoise Schervier est une femme énergique, et très vite la nouvelle congrégation multiplie au long du Rhin ses œuvres et ses installations. A Aix-la-Chapelle, elle assure le service de l'hôpital et organise des cuisines pour les pauvres dans les divers quartiers de la ville ; dans tout le diocèse de Cologne, et puis à Coblence et à Mayence, elle ouvre des maisons, des ouvroirs et des hôpitaux. Mgr Geissel a bien raison, quand il appelle cette congrégation franco-rhénane « une des plus belles fleurs de la vie religieuse renaissante ». Ces fondations locales ne suffisent pas aux besoins du pays. On appelle des ordres français : au mois de dé-
cembre 1848, le vicaire général Lennig fait venir d'Alsace à Mayence trois sœurs de Saint- Vincent-de-Paul. Elles dirigent l'hôpital Saint-Roch et bientôt y joignent l'orphelinat et la maison des Invalides. Dans la même ville, en 1853, les sœurs du Bon Pasteur d'Angers installent une maison. — Dans tous les diocèses du Rhin et même à Darmstadt, qui est une ville protestante, des hôpitaux se fondent sous la direction de religieuses venues de Strasbourg et de Niederbronn.
A ces ordres charitables s'ajoutent désormais les ordres enseignants. Les Frères de la Doctrine chrétienne arrivent à Coblence, où ils ont bientôt plus de cinquante orphelins comme élèves. En 1851, l'évêque Ketteler fonde une école de garçons à Mayence, et fait venir de Paris.pour la diriger des Frères de Marie. On recueillera avec curiosité l'annonce que l'évêque mit dans les journaux pour faire valoir ses Parisiens : « Institution Sainte-Marie, placée sous le haut patronage de Mgr Ketteler, dirigée par les
frères de la congrégation de Marie, de Paris. » Dans le même temps, le même Ketteler est préoccupé d'assurer dans les villages de son diocèse l'instruction des enfants et le soin des malades. A quel personnel, à quelle méthode s'arrêterat-il? Il peut choisir les sœurs d'école de Munich ou les sœurs de la Providence de Ribeauvillé. Les sœurs de Munich mènent une vie trop retirée, se confinent trop dans leur cloître ; il leur préfère les sœurs de Ribeauvillé. Sans doute aussi se rappelait-il avec complaisance la petite école tenue dans sa ville natale de Munster par des sœurs lorraines, de la Congrégation du Père Fourier de Mataincourt qui étaient venues se réfugier là-bas, en Westphalie, après la guerre de Trente ans. Il envoya donc une convertie, appartenant à la haute noblesse de Mayence, Fanny de Larocha Starkenfels, accomplir son noviciat dans la petite cité vosgienne de Ribeauvillé, et quand elle revint, elle fonda, en 1856, sur le modèle français,
la congrégation des Sœurs de la Proçidence de Fincken.
Cependant les sœurs de Saint-Charles, qui sont à l'origine de toute cette merveilleuse floraison, continuent de croître au milieu de leurs rejets. Au 1®^ octobre 1851, la chronique mentionne qu'elles prennent la direction de l'orphelinat municipal de Cologne, et que l'évêque de Mayence les installe à Bingen. Mais qu'avons-nous maintenant à dénombrer leurs progrès, les livres que les écrivains d'outre-Rhin leur consacrent, et les hommages que les princes prussiens leur décernent? Leur titre de gloire, c'est qu'il y a désormais dans le plus petit village de Rhénanie des activités charitables dont elles ont fourni le modèle.-
Les ordres religieux français se sont répandus en nombre infini sur la rive gauche du Rhin. C'est une véritable pluie bienfaisante qui remplit d'allégresse les protestants eux-mêmes. Ils ne se dérobent pas à la vertu de ces œuvres, où la discipline de France soutient l'élan
indigène. Écoutez l'un d'eux, l'historien Riehl, dans ses tableaux de la vie palatine : « A Landstuhl (au diocèse de Spire, c'est-à-dire dans un pays plus qu'à demi protestant), s'élève une nouvelle et imposante construction, qui ressemble presque à un château princier ou à l'établissement magnifique d'un grand seigneur de l'industrie. C'est un orphelinat catholique, organisé comme un couvent et administré par des sœurs. Un vieux prêtre y consacre son temps et sa fortune ; comme un des grands défenseurs de l'Église du moyen âge, il a voulu en faire l'unique objet de ses préoccupations et de ses efforts. Ce sont là des choses qui excitent l'enthousiasme du Palatin. Une sorte de fierté patriotique s'empare de lui à la vue d'un tel établissement religieux, eût-il envie d'en médire à un autre point de vue. On pourrait en dire autant d'un grand nombre de fondations ou d'associations religieuses, qui se sont développées ces derniers temps dans un pays, où, il y a
peu d'années encore, on aurait pu les chercher en vain en plein midi avec une lanterne. » {Les Palatins, 1857, p. 401.) Pourquoi cette louange chez des protestants? Par élan spontané et parce que d'honnêtes gens admirent tout naturellement ce qui est beau et bon. Et puis, de ces institutions, les protestants eux-mêmes profitaient. L'Annuaire catholique du Rhin fait expressément remarquer que « les congrégations catholiques qui soignent les malades ne limitent pas leur activité aux gens de leur religion et se consacrent avec un égal dévouement à toutes les personnes qui sollicitent leurs soins et leur assistance. De nombreux cercles de la population protestante ne manquent jamais de s'adresser à eux, quand cela est nécessaire ». {Kirchliches Handbuch, 1907-08, p. 181.)
Depuis 1870. — Hélas 1 la guerre de 1870 rompit les liens entre les œuvres
de charité rhénanes et les œuvres de charité françaises (1). La maison provinciale des sœurs de Saint-Charles à Trêves fut séparée de la maison mère de Nancy. Le centre charitable s'éloigna des régions françaises. De Trêves et du pays mosellan, il alla s'installer à Cologne d'abord, puis encore plus loin, à Fribourg-en-Brisgau, dans le pays de Bade. En même temps son activité se dénaturait. Aux groupements de Saint- Vincent de Paul, d'un caractère si français, succède dans la nouvelle Allemagne bismarckienne « l'Association générale de la Charité de Fribourg-en- Brisgau ». Caritas verhand fur das Katholische Deutschland. La Prusse ne pouvait pas supporter plus longtemps des organisations qui avaient leur centre à Paris. Elle veut avoir son association nationale. La vieille œuvre française est supplantée.
Qu'est-ce que cette « Association générale de la Charité allemande »? Elle nous dit dans ses statuts qu'elle veut
développer avec méthode les œuvres de charité, grouper les sociétés, les institutions, les bonnes volontés individuelles et coordonner les efforts. Mais quelle est sa méthode? La voici qui institue des sources de renseignements, qui fonde des bibliothèques, qui publie des statistiques, qui organise des écoles de charité dans les villes, qui crée même des cours de charité dans les universités.
Elle a ses congrès annuels, ses revues, ses brochures de propagande, ses savants, ses écrivains et ses professeurs.
Reconnaissons ici les formidables systèmes administratifs qui sans doute permettent des efforts convergents, une surveillance des budgets en recettes et en dépenses, un certain anonymat de celui qui doit bénéficier de la charité générale, mais admettons aussi que dans une telle organisation, il n'y a plus rien de l'esprit de charité et de perfectionnement individuel que suppose l'autre manière. ^
Cet appareil bureaucratique et scien-
tifique de piété dessèche ce qu'il dessert, et nous sommes loin de ces groupes d'une si belle chaleur intérieure que nous avons vus s'animer sous les influences françaises dans les petites villes rhénanes. La flamme qui, de Nancy et de Trêves, au début du dix-neuvième siècle, avait gagné Coblence, Aix-la-Chapelle, puis Cologne et Mayence, où donc estelle? Les foyers de charité sont éteints ; l'organisation charitable est devenue un mécanisme savant de chauffage central, réglé par des professeurs et des statisticiens. Les Prussiens ont lait perdre au mouvement charitable du Rhin la valeur morale qu'il avait acquise au cours de soixante-dix ans d'influence française. Qu'est-ce qui est en diminution dans ce nouvel ordre de la charité ?Le développement de l'être humain.
Le cœur rhénan, disposé par la nature à l'aumône et à la tendresse, s'inquiète. Il se sent inerte et, sinon endurci, appauvri dans son secret. Il avoue son malaise.
Depuis plusieurs années, l'Annuaire ca-
tholique du Rhin (Kirchliches Handbuch, 1918, 1919 et 1920) constate le dépérissement des associations de Sainte- Elisabeth et de Saint- Vincent de Paul, et cherche en vain le moyen de leur redonner de la vie. Elles assuraient la direction et l'organisation de l'effort charitable, de l'élan. Les Rhénans se demandent comment les revivifier. Et dans les derniers congrès de charité, leurs évêques expriment, tous, les mêmes préoccupations et les mêmes plaintes :
de quelle manière, au nom de quoi, demieurer en concurrence avec l'assistance publique, quand les organisations catholiques ont tout fait pour ne plus s'en différencier?
Ainsi, dans le domaine charitable, se joue le même drame que dans le domaine de la légende et de la mémoire historique. Le cœur rhénan souffre de la même manière que l'imagination rhénane. Ici encorcj la Prusse donne l'assaut. Comme elle a dénaturé ou étouffé
les imaginations du Rhin, elle dessèche les aspirations charitables, les meilleures richesses bienfaisantes de la foi. Et cette action néfaste, si contraire aux dispositions et aux aptitudes des populations rhénanes, nous allons maintenant la voir se manifester dans le domaine social et dans l'activité des classes laborieuses de la vallée du Rhin.
Cependant il s'agit de clore cette leçon et ce trop vaste sujet par une moralité positive.
Après avoir parlé des légendes, dans notre dernière leçon, nous avons formulé un vœu précis et proposé une résolution pratique. Aujourd'hui, nous agirons de même. En nous excusant de ce que pourrait avoir d'osé notre initiative auprès du prélat respecté qui nous fait l'honneur de nous écouter (1), nous souhaitons que le lien, brutalement rompu par la défaite de 1870, entre les associations et congrégations charitables de Rhénanie et de France, se rétablisse, et que les belles forces créatrices
de la piété française recommencent à répandre leurs bienfaits sur le Rhin. Nous le demandons aux maisons mères de celles de nos congrégations qui se sont répandues au dix-neuvième siècle làbas ; nous le demandons aux secrétariats généraux des associations catholiques de charité... On appréciera l'importance qu'aurait cette reprise de relations, si l'on veut bien considérer que les sœurs de Saint-Charles, ces Lorraines, pour ne rien dire des sœurs de la Toussaint, ces Alsaciennes, ni de tant d'autres ordres, ont aujourd'hui encore soixante-dix établissements en Allemagne, qui, pour la plupart, se trouvent sur la rive gauche. Messieurs, pendant une heure, nous venons de nous ramasser dans une seule espèce de préoccupation. C'est la vraie manière pour donner à de telles questions l'attention intense qu'elles méritent. Nous avions à prendre une idée d'un immense sujet, le catholicisme rhénan ! Pour éviter d'être superficiels, nous nous sommes resserrés dans les
choses de la charité. Nous continuerons à bien délimiter, à chaque leçon, notre objet, afin de ne pas nous perdre et disperser. Mais du moins le problème où nous nous cantonnerons la prochaine fois nous portera en pleine activité économique. Nous parlerons des directions que la France a données et laissées dans la vie économique et sociale du Rhin,