‹ Le génie latinChapitre 1 sur 59 · A DÉSIRÉ LEMERRE · texte numérisé non relu

A DÉSIRÉ LEMERRE

très affectueusement ANATOLE FRANCE

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Car nulle fleur ne fait pâlir tes violettes, Ville de Périclès! Et ce n'est pas en vain Que par la bouche d'or du plus doux des poètes Le dieu promit à Rome un empire sans fin.

Frédéric Plessis.

Il n'en faut pas croire ce titre de Génie Latin; on ne trouvera rien ici qui y réponde. C'est un acte de foi et d'amour pour cette tradition grecque et latine, toute de sagesse et de beauté, hors de laquelle il n'est qu'erreur et trouble. Philosophie, art, science, jurisprudence, nous devons tout à la Grèce et à ses conquérants qu'elle a conquis. Les anciens, toujours vivants, nous enseignent encore.

Paris, janvier 1913.

DAPHNIS ET CHLOE

C'est dans les riches et voluptueuses cités de rionie que coururent d'abord les fables milesiennes, destinées à réjouir les oisifs sur le retour par de piquants exemples de la ruse des femmes. On n'avait point souci de la chose publique. Que faire, sous le portique peint de figures aériennes, à l'ombre d'un bouquet de myrtes, au murmure d'un ruisseau? Lire les vieux poètes? Non; il faut pour les goûter trop d'effort, un goût trop bon, une culture qu'on n'a plus. Voici un livret de style plus facile, de ton plus léger. Habitant de Milet, déroule le mince volume, et, mollement accoudé sur un coussin de pourpre, tu liras cojnment la petite femme du vigneron cache son amant dans une

jarre et comment la veuve d'Éphèse pendit son mari mort, pour l'amour d'un soldat.

Ces Milésiennes (il nous en reste plus d'une) étaient lestement contées. Pas de développements, pas de caractères ; rien que le trait. Cette littérature bourgeoise resta longtemps la seule littérature intime de l'hellénisme.

Le roman d'amour ne fleurit qu'à l'époque romaine. C'est dans cet Orient, terre du mensonge, que paraissent, à compter du m* siècle de l'ère chrétienne, de petits livres contant en style raffiné les aventures de deux beaux enfants rapprochés par un mutuel amour et séparés par des nécessités cruelles. Tel est le thème ordinaire et qu'on varie peu. On y mêle des courses de pirates, des enlèvements, parfois des amours tragiques, des incestes renouvelés d'Euripide, afin de donner au lecteur les frissons délicieux d'une pitié tempérée et d'une terreur passagère. Dion Chrysostome et quelque autre se passeront, il est vrai, de ces moyens dramatiques: mais ce que tous mettront, ce qui est nécessaire au genre, c'est une abondance de tableaux rustiques. Ces tableaux sont tout d'artifice et d tradition; ils plaisent mieux de la sorte que s'il étaient plus francs, plus rudes et plus vrais. Théocrite est depuis longtemps un ancien; le goût âpre et large du Sicilien n'est plus de

mode. On composera des tableaux exactement symétriques de la vie des champs dans les quatre saisons. On ne craindra pas de laisser voir l'arrangement, l'apprêt, l'art excessif. On écrit pour les citadins. L'existence des grandes villes inspire le goût des champs. Il est si naturel de préférer ce qu'on n'a pas à tout ce qu'on a! Puis il fallait apaiser cette soif de lait qui venait aux palais brûlés de vins grecs. Les tableaux de nature faits pour ce monde de riches et de voluptueux ressemblaient à ces peintures qu'on voit sur les murs des maisons de Pompéi : petits arbres et édicules, mêlés à des enroulements, à des volutes, et perdus dans le caprice de l'ornementation.

L'auteur était quelque rhéteur, habile à orner le sujet de tous les agréments de la tradition. Qu'il soit Héliodore d'Emèse, Achille Tatius d'Alexandrie, Xénophon d'Antioche ou Xénophon d'Éphèse, c'est le même homme, confit en lettres et en grammaire, le même esprit orné, poli, usé. Ces auteurs de diégèmates ou de dramatiques, comme ils nommaient leurs romans (0!.rjyY)[xaTà, Spaixa-uà) connaissent toute la littérature hellénique, désormais complète, les petits et les grands poètes, qu'ils font métier d'expliquer. Ils savent toutes les curiosités littéraires. Ils ont une longue mémoire et

sont très ingénieux assembleurs de mots. Quant à voir d'eux-mêmes les choses de la vie, à saisir directement les aspects de la nature, ce n'est pas leur affaire. S'ils décrivent quelque scène de vendange, ils n'ont point souci de peindre au vif de vrais vignerons! c'est quelque fine épigramme descriptive qu'ils auront soin d'affiner encore en la copiant dans leur prose plus recherchée et plus travaillée que les vers les plus savants des poètes alexandrins. Ils renchérissent sur Méléagre. Ils finissent un monde; ils sont très vieux. C'est pourquoi ils s'égaient à conter de jeunes amours. N'ayant plus ni chair ni sang, ils se réchauffent en imaginant les feux de la puberté naissante.

L'homme très ingénieux qui composa le diégèmate de Daphnis et Chloé fut certes de ceux-là. Mais le groupe des diégèmatistes n'est pas resserré dans une courte période. Il se forme dès le temps d'Hadrien et s'enfonce très avant dans la sombre époque chrétienne. On ne sait rien du diégèmatiste qui laissa le chef-d'œuvre du genre. Le plus ancien manuscrit de son livre, celui qui passa du mont Cassin à la bibliothèque de Florence, ne le nomme pas. Un autre manuscrit le nomme Aoyyoç (Longos). Le nom a paru peu grec. Schœll veut que ce Aoyyoç soit pour Aoyot. (discours). Mais on ne s'explique pas

bien cette mauvaise transcription ; MM. Frédéric Jacobs et Picolos la croient inadmissible. Au reste, il y eut de ces noms barbares quand l'hellénisme fut noyé dans l'Empire. On rencontre, dans l'Anthologie de Planude, des Roupphinos et des Kaios qui parlent la langue des Théocrite et des Simonide. Mais ce Longus enfin (puisqu'il y a un Longus), en quel temps vécut-il ? On ne sait. Et Suidas, qui nomme de très petits diégèmatistes, ne semble pas connaître l'auteur de Daphnis et Chloé. Certains hellénistes, par égard pour sa grécité affectée, mais pure, ne veulent pas le faire descendre dans l'Empire plus bas que le m" siècle. D'autres le relèguent dans la barbarie du règne de Théodose. Je serais tenté de voir en lui un Byzantin des plus rares. Si l'on songe que quelques odesanacréontiques, non les moins fines, ont été ouvrées fort tard à Constantinople, on n'osera pas jurer que Longus n'ait point été moine. Son livre est bien payen, certes. Mais il est copié sur l'antique. Il serait surprenant, non pas impossible, que cet Erôs d'ivoire, d'un si curieux travail, ait été sculpté dans la cellule d'un moine bibliothécaire. Ce moine-là, s'il exista jamais, devait avoir une petite tête étrangement et merveilleusement meublée. L'imaginez-vous, maigre, jaune, desséché, à face de momie, avec des yeux éteints,

qui s'usèrent sur tous les manuscrits des poètes ei qui ne virent jamais un arbre?

Quoi qu'il en soit, le Tom.aiïi de Daphnis et Chloé est tard venu. C'est un livre d'arrière-saison. , Et pourtant on y respire le parfum de la belle antiquité. Il y eut de tout temps, dans cette incomparable littérature antique, un goût de libre imitation qui, ressenti vivement par les écrivains de la dernière heure, les retient dans la pureté, les ramène au vrai beau. Comme des jeunes filles reçoivent de leurs aînées et laissent à de plus jeunes les couronnes et les baguettes qui servent au jeu des grâces, les poètes antiques se passaient des cadres et des formes d'idylles, d'odes, d'épigrammes.

La prose travaillée des derniers venus s'appropria ces formes et ces cadres, et aussi des canevas tout tracés. Les Amours pastorales de Daphnis et Chloé sont remplies de ces petits trésors tant de fois vus et toujours agréables à voir. Les contestations de bergers, leurs luttes harmonieuses quand ils se querellent par un chant alterné, remplissent la poésie bucolique depuis les premiers alexandrins. Un poème de ce genre, mis en prose, est tout entier inséré dans le premier livre de notre pastorale : « Et un jour Daphnis prit querelle avec Dorcon. Ils contestaient de leur beauté devant Chloé, qui les jugea,

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et un baiser de Chloé fut le prix destiné au vainqueur. » On raffine ici. Au temps du Sicilien, le prix était une coupe, une syrinx, un agneau. Daphnis et Dorcon chantent, et leur chant alterné est, pour ainsi dire, une petite anthologie où les fleurs du genre sont assemblées. Il en est de prises à Virgile, ou, du moins, au grec que Virgile imita : Alba ligustra cadunt.

Ailleurs, dans une scène de vendange, le bonhomme Philétas ne paraît que pour conter avec grâce qu'il a vu un enfant ailé dans son jardin. Et ce qu'il conte est tout à fait dans le goût de ï Amour mouillé d'Anacréon.

Et, puisque nous parlons des odes anacréontiques, qu'on se rappelle l'ode XX, sur une jeune fille :

... Que je devienne miroir, afin que tu me regardes I Que je sois ta tunique, ô jeune fille, afin que tu me portes!

Que je sois une eau pure, afin de laver ton corps; une essence, pour te parfumer; une écharpe, pour ton sein; un collier de perles, pour ton cou; une sandale, pour que tu me foules de ton pied '.

Chloé fait des souhaits semblables.

Ah! dit-elle en songeant à Daphnis, que ne suis-je sa flûte, pour toucher ses lèvres! Que ne suis-je

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