VIII
Il ne reste guère que le mot fabuliste qu'il faille considérer comme de l'invention de La Fontaine. C'était l'opinion de Lamotte, qui dit fort justement de ce terme : « Il est établi par La Fontaine, à qui il appartenait bien de donner les noms en cette matière. » Quand une femme d'esprit nommait La Fontaine, non pas son fabuliste, mais bien son fablieVy elle y mettait une pointe de malice. Elle voulait faire entendre que le bonhomme était comme un arbre à fablo et donnait naturellement des apologues comme un pommier donne des pommes.
On voit que La Fontaine, qui employa tant de mots, n'en inventa guère. Il est à remarquer que les bons écrivains sont généralement fort sobres de néologismes. Le fonds commun du langage leur suffit. C'est un fonds que ceux qui écrivent ne remuent pas aussi bien les uns
que les autres. Faute de travail ou de génie, beaucoup n'y trouvent pas ce qu'il leur faut. La Fontaine en tira des trésors.
J'ai insisté, à plusieurs reprises, sur les noms propres, car ceux-là, qu'ils désignent homme, bête ou lieu, concourent autant que les noms communs à donner un caractère au style et delà vie à la phrase.
Je ne dirai rien des noms mythologiques tels que Zéphyr, Jupiter, Jupin, Vénus, les Ris, les -4mowrs, etc., lesquels noms paraissent fréquemment dans les fables. La Fontaine, en les employant, ne se distingue en rien des écrivains de 4Son temps.
Faut-il relever le nom de Phaéton, employé comme un nom générique de conducteur de char et appliqué, par ironie, à un épais charretier?
Le Phaéton d'une voiture à foin.
Cette expression, d'un burlesque décent, n'est pas non plus très originale. J'en trouve, sans chercher bien loin, l'analogue dans Boileau :
Car à peine les coqs commençant leur ramage Auront de cris aigus frappé le voisinage, Qu'un afifreux serrurier, laborieux Vulcain,... De cent coups de marteaux va me fendre la tête.
[Sat. VI.)
Au contraire, les deux formes de langage que je vais citer sont tout à fait dans la manière du poète :
... La gent marécageuse,
Gent fort sotte et fort peureuse,
S'alla cacher sous les eaux. (m, 4.)
Marécageux veut dire communément : qui est de la nature du marécage. Mais, dans la fable des grenouilles, marécageux veut dire : qui habite les marécages. Il y a là une invention. Moutonnière créature est également un terme inventé, et plus heureusement encore. Est 77ioutonnier ce qui participe delà nature des moutons. Mais qualifier ainsi un mouton, un vrai mouton, un mouton moutonnant, voilà l'originalité :
Sur l'animal beslant à ces mots il s'abat.
La moutonnière créature Pèsoit plus qu'un fromage; outre que sa toison
Estoit d'une épaisseur extrême.
Il nous faut revenir aux moutons de Panurge. Vous avez entendu, dans un endroit de Pantagruel que j'ai cité tout à l'heure, Panurge demander s'il restait encore t ulle âme moutonnière ». La Fontaine, se souvenant de l'endroit, a copié le terme :
Qu'un seul mouton se jette en la rivière, Vous ne verrez nulle âme moutonnière Rester au bord... {ConteSy VAbbesse.)
Vous serez peut-être surpris d'entendre vanter comme originales dans La Fontaine des expressions dont Rabelais avait forgé les types. Mais le fabuliste sut les marquer à sa marque et les rendit siennes. Les plus grands créateurs en fait de langue n'ont pas fait davantage, et cela même est un des plus grands bonheurs du génie.
Je citerai un exemple de ces bonheurs dahs Tordre poétique. La Fontaine a dit :
... 0 belles, évitez Le fond des bois et leur vaste silence.
{Contes, La Clochette.)
L'épithète de vaste^ appliquée au silence, le rend solennel. C'est toute la beauté de ce vers, qui ne fait d'ailleurs que traduire le per vasta silentia de Lucain. Mettez profond à la place de vaste, et le vers est tout à fait gâté.
Un exemple analogue, tiré de Racine, m'aidera à m'expiiquer. Phèdre a pris du poison : en expirant, elle dit :
Le fer auroit déjà tranché ma destinée. Mais je laissois gémir la vertu soupçonnée. J'ay voulu, devant vous exposant mes remords, Par un chemin plus lent descendre chez les morts. • [Phèdre, acte V, scène dernière.)
Ce dernier vers est d'une évidente beauté : il
n'y faudrait changer que deux lettres pour le rendre très médiocre. Dites :
Par un chemin plus long descendre chez les morts,
et le charme sera évanoui. Tout ce charme venait du mot lent y qui donnait au chemin des morts une sorte de vie mystérieuse, insaisissable, profonde. Il y a en poésie de grandes beautés qui sont en même temps des beautés délicates.
Je m'arrête : la beauté des beaux vers se sent mieux qu'elle ne s'explique. Je n'ai promis d'ailleurs que de considérer des mots. J'en aurai dit assez si je puis inspirer à quelques jeunes gens le désir d'étudier de près ces fables qu'ils ont appris à balbutier sur les genoux de leur mère. Ils ne pourront les relire sans y faire de précieuses découvertes, car ces petits poèmes si fins et si forts sont pleins de choses. Je voudrais aussi que ces quelques remarques pussent accroître dans quelques intelligences d'élite l'amoui de notre langue natale. Elle a plusieurs fois changé, mais elle n'a fait que changer de beauté. Au XIII* siècle, le Florentin Brunetto Latini l'adopta comme « la plus délectable » de toutes. En 1396, un grammairien anglais ne savait assez admirer « le doulz françois qui est, dit-il, la plus bêle et la plus gracions langage e plus noble parler (après latin d'escole) qui soit au monde et
de tous gens mieux prisée et amée que nul autre » . Elle a beaucoup gagné depuis lors en force et en étendue. Chaque génération l'a enrichie de vocables qui témoignent à jamais des pensées, des passions, des joies, des souffrances, de tous les efforts de tant de millions d'hommes. Elle est venue à nous ainsi accrue, de siècle en siècle, à grand prix et à grand'peine, et ce patriotique héritage est cher à toutes les âmes qui gardent à la France un amour que l'intelligence élargit et décore.
Molière est Parisien. Jean Poquelin, tapissier, fils et frère de tapissiers, ayant épousé Marie Cressé, fille de tapissier, eut d'elle un fils avant neuf mois révolus. Né près des halles, dans la maison de la rue Saint-Honoré où Poquelin tenait boutique, l'enfant fut baptisé le 15 janvier 1622 et reçut le nom de Jean qu'avait reçu son père^ Après la cérémonie, Marie Cressé, sa mère, fit mettre dans un coffre de tapisserie, pour les conserver précieusement, les langes dans lesquels son fils avait été tenu sur les fonts \
Jean Poquelin comptait bien que ce fils
, 1. Paul Mesnard dans Molière, Collection des grands écrivaim de la France, t. X, p. 1 et suiv.