‹ Le génie latinChapitre 14 sur 59 · XII · texte numérisé non relu

XII

Voici comment M. Lorin explique cette expression : « Les bedeaux portaient anciennement un habit, ou, pour mieux dire, une robe .dont la couleur indiquait la paroisse où ils étaient attachés... Lorsque, par suite de quelque convenance particulière, deux paroisses étaient réunies en une seule, la robe de bedeau était mi-partie de la couleur de la paroisse supprimée et de celle de la paroisse conservée.

» Je me rappelle en avoir vu, dans ma jeunesse, qui portaient un habit ainsi bigarré. Porter un habit de deux paroisses signifie donc prendre les couleurs ou la livrée de deux seigneurs différents, et au figuré : ménager deux partis opposés... Cette locution proverbiale est assez plaisamment appliquée à la pie, dont le plumage est, en effet, de deux couleurs opposées, blanc et noir. — On dit aussi, en plaisantant, an habit de deux paroisses ou de trentesix paroisses, en parlant d'un vieil habit raccommodé avec des pièces de couleurs ou de nuances différentes. » (Vocabulaire pour La Fontainey p. 128.)

Ronsard disait à l'apprenti poète : « Tu pratiqueras bien souvent des artisans de tous mestiers, comme de marine, vénerie, fauconnerie, et principalement les artisans (Ju feu, orfèvres, fondeurs, maréchaux, mineralliers, et de là

tireras maintes belles et vives comparaisons avecque les noms propres des métiers pour enrichir ton œuvre et le rendre plus agréable et parfait. » (Abrégé de VArt poétique français.)

Le conseil était bon : La Fontaine ne savait pas, sans doute, que Ronsard l'avait donné; mais lui, Jean, se le donna à lui-même et le suivit par goût, étant enclin à chercher en tous lieux des mots bien forgés et bien ouvrés.

Furetière, qui avait été l'ami de La Fontaine avant de devenir son ennemi, et qui fît le meilleur dictionnaire qu'on pût faire alors, sentait vivement tout ce qu'il y a de juste etde-fortdans le langage des métiers. Il est fâché de voir les personnes de professions libérales connaître si mal le vocabulaire des artisans. « Un. mathématicien, dit-il, pour parler de l'appui d'un levier, a recours au grec et l'appelle hijpomocléon, parce qu'il ne sait pas le nom que lui donnent les ouvriers, qui l'appellent orgueil. » L'exemple est choisi par un maître grammairien, et le mot à! orgueil est admirablement imaginé.

On sait que la vénerie était un art, et un art fort noble. J'entends par là que les gentilshommes l'exerçaient. Je ne trouve d'ailleurs rien de généreux a chasser le cerf, et ne découvre point de noblesse à tuer un animal inofîensif et timide qu'on découpe ensuite par quartiers pour le

donner à manger à des chiens. Mais il n'importe ici. Les seigneurs tuaient le cerf selon les règles; ces règles étaient nombreuses et sévères : le veneur du roi Charles IX, le sieur du Fouilloux, les a exposées dans un traité méthodique. Du Fouilloux parle le langage des veneurs, et c'est un langage très précis, par conséquent fort bon. Or, il se trouve que La Fontaine savait aussi bien que Du Fouilloux la langue de la vénerie et qu'au besoin il la parlait, sans faute.

Il y a dans les Fâcheux un long récit tout plein de termes de chasse : Molière les apprit, dit~on, de M. de Soyecourt, grand chasseur et grand fâcheux. Je ne sais quel Soyecourt donna sur le même sujet des leçons au fabuliste; il me suffît que celui-ci possède entièrement la matière.

L'animal charge d'ans, vieux cerf et de dix corsy En suppose un plus jeune, et l'oblige par force A présenter aux chiens une nouvelle amorce. Que de raisonnemens pour conserver ses jours 1 Le retour sur ses pas, les malices, les tours,

Et le change^ et cent stratagèmes Dignes des plus grands chefs, dignes d'un meilleur sorti On le déchire après sa mort :

Ce sont tous ses honneurs suprêmes.

(ix, Discours à Madame de la Sablière.)

Dix cors y supposer f change ^ sont des termes de vénerie. Le cerf dix cors est un cerf de sept

ans, nous le retrouvons dans le récit des Fâcheux :

... Nous conclusmes tous d'attacher nos efforts Sur un cerf qu'un chacun nous disoit cerf dix cors.

(Acte II, scène iv.)

Suppose!" revient à substituer et s'explique de soi-même. On dit que la bête donne le change quand elle parvient à supposer une autre bête en son lieu.

Tout cela est bien dit. Il nomme les cbiens à propos, il sait que tel est limier, tel mâtin, tel basset, quelle cbienne est la lice, et ce que c'est proprement que la canaille.

Arrêtons-nous un moment à ce dernier terme.

On le rencontre deux fois dans les fables.

Et chacun de tirer, le mastin, la canaille, A qui mieux mieux : ils firent tous ripaille.

(VIII, 7.) ... Il prend trois chiens de taille A luy dépenser moins, mais à fuir la bataille. Le troupeau s'en sentit; et tu te sentiras

Du choix de semblable canaille. (viir, 18.)

Dans ces deux endroits le mot canaille est pris dans son sens étymologique : canaille dérive de l'italien cane, chien, et désigne des chiens de petite taille, roquets et autres. On trouvera aussi dans notre auteur des exemples du même mot employé dans son acception figurée, qui est,

de beaucoup, la plus usuelle. Il est notamment appliqué à l'enfant qui s'est laissé tomber dans l'eau et que le barbacole admoneste de la façon la plus intempestive. Il ne le repêche pas; il l'appelle babouin et il ajoute :

Que les parens sont malheureux, qu'il faille Toujours veiller à semblable canaille!

Ainsi l'enfant fut traité de singe et de petit chien avant d'être remis à terre. Revenons aux chiens de chasse.

Ils ont leur nom propre comme des personnes et se distinguent les uns des autres par leur caractère, par leurs vertus, par leurs vices.

Il y en a un dans les fables qu'on nomme Mirant (iv, 4), un autre qu'on nomme Brifaut (ix, 14). Mirant vient de mirer (regarder). C'est le chien qui a l'œil bon et guette bien le gibier. Brifaud vient de briffer (manger avidement, bouffer). C'est le chien gourmand.

La fauconnerie était un art, comme la vénerie, et avait comme la vénerie ses règles et son vocabulaire. Le fabuliste sait la langue du fauconnier. Quand il dit :

Elle avoit évité la perfide machine, Lorsque, se rencontrant sous la main de l'oiseau, Elle sent son ongle maline. (vi, 15.)

en donnant une main au milan, il est d'accord avec tous ceux qui ont traité de la chasse à l'oiseau.

Gorge chaude est un terme imagé qui n'a de sens propre qu'en fauconnerie. Le fabuliste l'emploie au figuré : la grenouille, qui emporte le rat.

Prétend qu'elle en fera gorge chaude et curée.

La gorge chaude est la proie encore pantelante, encore tiède, qu'on donne au faucon, au gerfaut, au gentil pèlerin, enfin à tout oiseau chasseur, pour le récompenser de sa chasse.

La Fontaine parle du village comme un villageois et traite rustiquement de la chose rustique. Aussi y est-il toujours vrai. Il y emploie, au besoin, de vieux, mots qui sentent le terroir; il dit faire l'août, c'est-à-dire faire la moisson, qui est la grande affaire du mois d'août:

Remuez vostre champ dès qu'on aura fait Voust.

Le mot blé est un terme général. Il y a blé et blé ; la touzelle en est une sorte. Il dit touzelle en poète exact :

L'oust arrivé, la touzelle est siée.

[Conles, Le Diable de Papefiguière.)

A ce propos je dirai que les termes généraux

donnent parfois du vague au récit; les termes particuliers précisent davantage et font mieux voir les choses. BufTon a conseillé l'emploi des expressions les plus générales : Buffon n'était pas un conteur. Il s'étudiait surtout à donner de la noblesse au langage. Un poète qui veut peindre la nature fera comme La Fontaine : il préférera, aux termes qui désignent l'espèce, ceux qui désignent le genre ou même telle variété d'un genre.

La touzelle, pour y revenir, est un blé dont l'épi est sans barbe; et, comme le vieux verbe touzer veut dire tondre, on peut croire que touzelle veut dire tondue, glabre.

Fourche-fière est aussi du vocabulaire rustique.

Un chien de cour l'arreste; épieux et fourches fières L'ajustent de toutes manières.

Est-ce furca ferrea ou furca fera, fourche de fer ou fourche cruelle? On ne sait. Le mot est picard, et le picard dit fier pour fer, et fierrer pour ferrer.

La Fontaine fréquentait le cabaret de la place Saint-Jean quand on fit la comédie des Plaideurs; on ne sait s'il souffla à Racine quelquesuns de ces termes barbares en usage chez les praticiens.

Racine avait soutenu un procès, et les exploits qu'on lui avait signifiés devaient l'avoir instruit à ses frais dans l'idiome du Palais. Mais il suffit de lire le testament expliqué par Esope (ii, 20) pour voir que notre poète sait la langue du droit.

II faut que chaque sœur se charge par traité

Du tiers payable à volonté, Si mieux n'aime la mère en créer une rente.

Voilà qui sent le Palais. Nous l'avons vu parler comme un veneur, comme un fauconnier, comme un laboureur, et le voilà qui parle comme un juge. Il est de tous métiers. La galanterie n'en est pas un, peut-être. Toutefois le bonhomme en parle volontiers le langage.

Il y est un peu précieux et ne ménage ni les charmes, ni les appas, ni les feux, mots qui, à tout prendre, ont meilleure mine dans une fable que dans une tragédie. Il ne manque pas à faire d'une amante une bergère.

... Changé les bois, changé les lieux Honorez par les pas, éclairez par les yeux

De l'aimable et jeune bergrère

Pour qui, sous le fils de Cythère, Je servis engagé par mes premiers sermens.

On a cru qu'il y avait quelque affectation à dire que des bois sont éclairés par des yeux de

femme; mais, si tous les yeux soDt construits d& sorte à recevoir la lumière, il y a des yeux qui semblent en donner, et le poète n'a fait que traduire dans un vers charmant une sensation charmante. Il dit ensuite qu'il servit sous le, fils de Cythère. C'est une habitude qu'il a de comparer l'amour soit à la guerre, soit à la chasse, soit à la pêche. Ses contemporains en faisaient tout autant. ^

Il ne faut rien perdre de ce qui peut servir. C'est une maxime d'économie qui s'applique à toutes les sortes de biens, à toute « chevance » (pour parler la langue de notre auteur) et aux richesses de la langue comme à toute autre richesse. Quand un mot de bonne qualité a malheureusement perdu son sens primitif et ne s'emploie plus que dans son acception particulière ou détournée, il est d'un sage écrivain de rendre à ce mot toute l'étendue, toute l'ampleur de sa signification première. C'est ce que fit Racine quand il restitua au mot de reliques son sens général de reste, alors que ce mot, confiné dans le langage de la dévotion, ne s'appliquait plus qu'à la cendre et aux ossements vénérés des saints.

Ils s'arrestent, non loin de ces tombeaux antiques- Où des rois ses ayeux sont les froides reliques. {Phèdre f acte V, scène vi.)

« Ce mot de reliques est beau et sonore, écrivit André Chénier en marge de son exemplaire des poésies de Malherbe. Racine, qui connaissait les véritables richesses et qui ne les laissait point échapper, Fa mis en usage deux fois. »

Ce que Racine fît pour reliques, La Fontaine le fit avec un égal bonheur pour hostie. Ce mot, qui veut dire victime^ avait fini par ne plus s'appliquer qu'à la victime par excellence, à Jésus-Christ, offert aux hommes sous l'espèce du pain. Notre poète restaura ce beau terme :

Du céleste courroux tous furent les hosties, [Philémon et Baucis.)

Hostie est . ici synonyme de victime. Mais victime serait moins rare et ferait un moins beau vers.

Un excellent écrivain peut donner, au contraire, au sens de certains mots une extension nouvelle et trouver à un terme une application inattendue. Le moi jonchée, par exemple, désigne proprement des herbes, des fleurs, des branchages répandus à terre.

En prodiguant dessus mille fleurs épanchées, Pour cacher notre meurtre à l'abri des jonchées. (D'Aubigné, Tragiques, ii.)

La Fontaine sut communiquer à ce terme une

signification figurée qui est singulière et très heureuse, en l'appliquant non plus aux dépouilles des arbres, mais à celles des rats tués sur le champ de bataille.

La principale jonc/iée

Fut donc des principaux rats.

(rv, 6.) -

On peut relever dans les œuvres de La Fontaine un grand nombre de termes appliqués d'une manière à la fois imprévue et juste. Une lunetlière est celle qui vend des lunettes ; La Fontaine désigne ainsi une femme qui en porte. Et pourquoi non?

Il s'en fallut bien peu Que l'on ne vist tomber la lunetière.

{Contes, Les Lunettes.)

Cela nous ramène à Rabelais, qui nomme lunettière une oreille qui porte une branche de lunettes :

(( Je te donneroys, respondit le marchant, un coup d'espée sur ceste aureille hinetlère. »

{Pantagruel, iv, 5.)

On a soupçonné notre poète d'avoir inventé le mot de poulailler qui n'est pas dans le Dictionnaire de l'Académie française; mais La Fontaine est né trop tard pour cela. Polaille existait déjà au xiiie siècle. Littré en donne un exemple tiré

du Livre des Métiers. Poulaille est dans Froissart :

« Et leur apportoit-on des villages environ toutes sortes de douceurs, fruits, beurre, poulailles et autres choses. »

(Froissart, II, 11.)

La Fontaine employa le mot de nagée pour exprimer chaque mouvement que fait un animal en se poussant dans l'eau.

Car au bout de quelques nagées Tout son sel se fondit si bien...

C'est d'un âne qu'il s'agit, et à propos d'un âne le poète ne pouvait pas parler de brassées. On ne trouve nagée dans aucun texte antérieur aux Fables, mais, si La Fontaine écrivit le premier ce mot, il peut fort bien l'avoir entendu dans quelque campagne. Ce mot, qui est fort bon, semble de formation populaire.

J'en dirai autant du mot besacier. On ne le trouve que chez notre fabuliste.

Le fabriquateur souverain Nous créa bemciers tous de mesme manière.

Mais tout bon villageois, voyant un mendiant, porteur de besace, arrêté devant la porte d'une ferme ou la grille d'un château, put nommer ce gueux un besacier, avant que le mot fût écrit et

liO LE GENIE LATIN

allât chez l'imprimeur. N'oublions pas que c'est le peuple qui fait la langue.

Daubeur (de dauber y frapper, railler) est pareillement un de ces mots dont il faut faire honneur au peuple.

Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire; Faites, si vous pouvez, vostre cour sans vous nuire. Le mal se rend chez vous au quadruple du bien. Les daubeurs ont leur tour d'une ou d'autre manière.

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