Lettre de Racine
nin, vicaire général et prieur des chanoines réformés de l'église cathédrale. C'était en 16G1; Racine avait alors vingt-deux ans. Il songea même un moment à prendre l'habit ecclésiastique. Cependant il faisait pour l'abbé Le Vasseur on ne sait quels vers galants sur les Bains de Vénus^ remarquait à l'église les belles demoiselles de la ville, annotait l'Odyssée et les Olympiques, feuilletait la Somme de saint Thomas et surtout lisait Pétrarque.
Le R. P. Sconin, pris dans un réseau subtil d'intrigues ecclésiastiques, ne put pourvoir son neveu, qui revint à Paris les mains vides. Racine obtiendra plus tard des bénéfices séculiers : il deviendra prieur de l'Epinay, de Saint- Jacques, de la Ferté et de Saint-Nicolas de Choisis. De plus, il recevra, à compter de l'année 1664, quelques gratifications sur la cassette royale.
Dès 1663, Racine allait à la cour et assistait au lever du roi. Le jeune poète, d'un esprit flexible, avait le don de plaire. Il savait converser sur toutes sortes de sujets et ne parlait pas de ses ouvrages. Il était beau; sa physionomie fine, ouverte, heureuse. Il avait le nez pointu, acéré, le nez des railleurs, la bouche ironique et voluptueuse, et de beaux yeux attendris, prompts aux larmes. Nous avons vu qu'il
hantait La Fontaine. Il s'était lié avec Boileau, et avec Molière, à qui il donna sa Théhaïde, qui ^ fut représentée sur le théâtre du Palais-Royal. Les recettes furent maigres. Pourtant cette première pièce, en laquelle le jeune Racine, tout en suivant Euripide, imitait Rotrou et Corneille, le montrait déjà poète habile et capable de tracer des caractères. A cette époque Molière, La Fontaine et Racine s'assemblaient deux ou trois fois la semaine dans le logis de Despréaux, rue du Colombier. Ils fréquentaient avec Chapelle, Furetière et quelques gens de cour au cabaret du Mouton Blanc, sur la place du cimetière Saint- Jean, à la Pomme de Pin, dans la rue de la Licorne, et à la Croix de Lorraine, et on y raillait bien des choses et jusqu'à la perruque de Chapelain.
Ce beau temps dura peu. Racine, ayant donné son Alexandre au théâtre de Molière, jugea que les comédiens du Palais-Royal ne jouaient pas la pièce à son gré; il la porta, sans les avertir, à la troupe de l'hôtel de Bourgogne, qui l'apprit quand ce fut fait, et l'on vit à Paris deux Alexandre à la fois. Molière avait lieu d'être mécontent; il le fut. Le jeune auteur n'avait pu supporter que ses chères créations fussent trahies et sa gloire de poète obscurcie. Le don de ressentir vivement toutes sortes d'impressions
donne de l'inconstance et une sorte de perfidie aux natures les plus tendres et les plus exquises. C'est une grande vérité que les commerces les plus délicats ne sont pas les plus surs. Racine enleva à Molière mademoiselle du Parc; c'est ce qui acheva de les brouiller. Mademoiselle du Parc était une comédienne du Palais- Royal, que Molière, dit-on, avait aimée sans lui plaire; elle était belle et avait trente ans. Racine, qui entretenait avec elle un commerce de galanterie, la fît engager à l'hôtel de Bourgogne, où elle joua le rôle à'Andromaque. Elle mourut en couches peu après. La Voisin accusa Racine de l'avoir empoisonnée. On le vit suivre en pleurant le convoi de la comédienne. Ces larmes font songer à cette parole touchante que La Fontaine, dans ses Amours de Psyché, met sur les lèvres de Racine : « Eh bien! nous pleurerons.... Les héros de l'antiquité pleuraient bien^ »
L'Alexandre avait fait de Racine un poète connu de la cour et de la ville. Une meute d'ennemis, grossie des ennemis de Boileau et des amis de Corneille, commença d'aboyer : ils devaient le harceler jusqu'à la mort. Le poète était de ceux qu'on blesse aisément, mais il leur répondit en toute occasion avec ces façons sou-