‹ Le génie latinChapitre 44 sur 59 · Racine, Préface des Plaideurs · texte numérisé non relu

Racine, Préface des Plaideurs

vain Boileau loua les vers sentencieux de la nouvelle tragédie. II se passa plusieurs années avant que Britannicus, mieux accueilli, fit honneur à Racine.

A la rentrée de Pâques 1670, une comédienne qui n'était à Paris que depuis un an et qui venait d'être engagée à l'hôtel de Bourgogne doubla dans le rôle d'Hermione la Des Œillets, malade et près de sa fin. C'était mademoiselle Marie Desmares, petite-fille d'un président au parlement de Normandie et femme du comédien Champmeslé. Elle avait vingt-six ans, ses yeux étaient petits, sa peau n'était pas blanche, mais elle avait une taille heureuse, l'air noble, une voix touchante. Madame de Se vigne, qui fut un peu sa belle-mère, dit qu'elle était laide de près, mais qu'en disant des vers elle devenait adorable. Elle fit, dès son début, une fort belle Hermione, surtout dans les scènes de passion violente. Sa rivale, qui s'était traînée au spectacle, sortit en soupirant : // ny a plus de Des Œillets. Racine alla dans la loge de la Champmeslé lui faire des compliments « à deux genoux b. Il résolut de lui confier le rôle de Bérénice, qu'il méditait alors. Il devait la charger par la suite d'exprimer Roxane , Monime , Iphigénie et Phèdre.

Le talent de cette comédienne dut être grand :

sa louange nous a été transmise par d'illustres témoins. On sait les vers de Boileau :

Jamais Iphigénie en Aiilide immolée Ne coûta tant de pleurs à la Grèce assemblée Que dans l'heureux spectacle à nos yeux étalé En a fait sous son nom verser la Champmeslé*,

On ne peut se souvenir sans charme de la dédicace pleine de grâce que La Fontaine fit à mademoiselle Champmeslé, de son conte de

Belphégor :

De vôtre nom j'orne le frontispice Des derniers vers que ma Muse a polis. Puisse le tout, ô charmante Philis, Aller si loin que nôtre los franchisse La nuit des tems : nous la sçaurons dompter, Moy par écrire, et vous par reciter.

Nos noms unis perceront l'ombre noire; Vous régnerez long-tems dans la mémoire Aprez avoir régné jusques icy , Dans les esprits, dans les cœurs même aussi.

Est-il quelqu'un que vôtre voix n'enchante? S'en trouve-t'il une autre aussi touchante? Une autre enfin allant si droit au cœur?

Vous auriez eu mon ame toute entière.

Si de mes vœux j'eusse plus présumé; Mais en aimant qui ne veut être aimé?...

La Champmeslé plaisait. C'était la petite mert. Boileau, Épître vn.

veille \ comme la nommait une dame de la cour. « Tout sera bientôt au roi de France et à mademoiselle de Champmeslé ^ », disait un poète. Étant de commerce facile, elle donna de l'ombrage à Ninon qui menaça dé lui faire donner par certain gentilhomme « quelques petits coups de baudrier^». La Champmeslé ne se piquait pas de fidélité. Son mari n'était pas un fâcheux; c'était l'homme d'esprit qui fît avec La Fontaine la jolie comédie de la Coupe enchantée. Il était, ce semble, de l'avis de Thibault : <!c Quand je sçaurois ça, en serois-je plus gras*? »

On soupait gaiement chez sa femme, on faisait ces diableries dont madame de Sévigné était si bien instruite. D'honnêtes gens tels que La Fontaine, Boileau, le marquis de Sévigné, y buvaient le vin de Champagne ; Champmeslé ne s'en faisait pas faute. Racine était aussi bien vu qiie pr.s un par la dame du lieu, mais non mieux que plusieurs autres.

La Fontaine écrivait, en 1676, à mademoiselle de Champmeslé : a M. Racine n'aime rien tant que votre charmante personne. » Ces habitudes

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