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Madame de la Fayette, Mémoires

JEAN RACINE 19a

leurs du dehors. Au premier rang des sièges était le fauteuil du roi. Les actrices portaient de belles robes à la persane, ornées de perles et de diamants, qui avaient autrefois servi au roi dans ses ballets. Des lustres de cristal éclairaient la salle ; les décors avaient été peints par Borin, décorateur des spectacles de la cour. Les musiciens du roi accompagnaient les chœurs, et Nivers, organiste de Saint-Cyr, tenait le clavecin. Racine, qui disait bien les vers, avait instruit ces innocentes actrices. Elles se mettaient à genoux pour dire le Veni Creator avant d'entrer en scène. Une d'elles, qui jouait le rôle d'Élise, manqua de mémoire. Le roi était là. « Ah! mademoiselle, dit Racine, quel tort vous faites à ma pièce! » La jeune fille pleura. Racine courut à elle, essuya ses larmes avec son mouchoir et pleura avec elle.

Bossuet assistait à cette représentation. Il revint à la dernière qui fut donnée dans la saison et que vit madame de Sévigné. Elle écrivit : a Racine s'est surpassé; il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses. » Tout plut dans Esther : le sujet, les vers, la musique, les actrices et surtout mademoiselle de Vilette, dont le visage trop touchant, le jeu trop aimable, inquiétèrent la directrice de Saint-Cyr. La cour accorda à ces représentations tout le prix que

Louis XIV et madame de Maintenon y donnaient. Ce fut la grande chose de l'année. Les ministres quittaient leurs affaires les plus pressées pour aller entendre les demoiselles de Saint-Cyr.

Racine fit une nouvelle tragédie pour Saint- Cyr : A thalie. Mais les fêtes à'Esther et cet éclat mondain jeté sur des pensionnaires élevées dans la piété avaient blessé les directeurs spirituels de madame de Maintenon. Les ennemis de Racine criaient au scandale. Le roi vieillissant devenait plus attentif aux conseils des dévots. Les jeunes filles récitèrent Athalie deux ou trois fois à Versailles dans la chambre de madame de Maintenon, avec les habits de Saint-Cyr ornés à peine de quelques rubans et de quelques perles, devant le roi, les princes du sang et un très petit nombre de personnes considérables. On fît quelques récitations plus nues encore et plus discrètes dans la Classe bleue; et ce fut tout. La pièce ainsi étouffée fut raillée par les ennemis du poète, et le public ne la connut pas.

Racine, en réformant sa vie, s'était réconcilié avec ses vieux maîtres. Il avait eu d'abord le pardon de Nicole, parce que c'était Nicole qu'il avait le plus offensé. Il était tombé aux pieds d'Arnauld, et le grand docteur s'était mis à genoux pour embrasser le poète repentant. Il allait

souvent à Port-Royal, il y menait tous les ans sa famille à la procession du Saint-Sacrement; il assista à la translation du cœur d'Arnauld mort en exil, il quitta Versailles au premier bruit que Nicole était frappé d'apoplexie ; il était chargé des affaires délicates de la communauté, écrivait pour les religieuses et conférait avec l'archevêque de Paris.

Cet attachement à des hommes que le roi considérait comme des esprits superbes et comme des rebelles passait pour scandaleux à la cour; madame de Maintenon n'était pas femme à protéger un janséniste. S'il est vrai que Boileau, qui ne cachait rien, ne cachait pas son respect pour les solitaires, cet homme morose ne pouvait fâcher les gens par des façons rudes, puisque c'était ces façons mêmes qu'on attendait de lui, qu'on aimait en lui. Mais la moindre indépendance dans la conduite ou dans les paroles surprend et irrite comme une trahison quand elle part d'un esprit qui avait jusque-là trouvé constamment des ressources pour être agréable.

Racine donna à Louis XIV un autre sujet de mécontentement : celui-là, resté longtemps dans l'ombre, comme un secret d'État, ne nous est connu que par une tradition de famille. Le poète avait fait, à la demande de madame de Main-

tenon qui le savait apte à toutes choses, un mémoire sur la misère du peuple que les guerres avaient causée. Elle le lisait lorsque le roi entra chez elle, le prit, en parcourut quelques lignes et demanda qui en était l'auteur. Elle répondit d'abord qu'elle avait promis le secret, mais Louis XIV se faisait obéir, même des femmes qu'il aimait. Quand il sut que c'était Racine qui avait écrit le mémoire : « Croit-il tout savoir, dit-il avec colère, et parce qu'il est grand poète veut-il être ministre? »

Le coupable, averti de ne pas se montrer pendant quelque temps, écrivit à madame de Maintenon une lettre suppliante, l'épia, la vit furtivement dans une allée de Versailles. Elle lui dit : c( C'est moi qui suis cause de votre malheur. Laissez passer ce nuage, je ramènerai le beau temps. » Racine répondit avec une tristesse résignée et cette sorte de divination douloureuse des hommes dont la vie est usée et va finir. On entendit le bruit d'une calèche, ce Voici le roi! dit vivement madame de Maintenon, cachezvous. T> Le malheureux courtisan se sauva dans un bosquet. Ce fut la dernière blessure que reçut ce cœur si habile à la souffrance et à l'inquiétude. Dans l'automne de l'aanée 1698, Racine sentit une douleur au côté droit. Une tumeur se forma près des côtes. Un matin qu'il

lisait dans son cabinet, il eut un grand mal de tête : il descendit dans sa chambre et dit à ses enfants : « Je crois que j'ai un peu de lièvre, mais ce ne sera rien, je vais pour quelque temps me mettre au lit. » Il ne se releva plus. La maladie fut longue. Cet homme dont le moindre malaise irritait les sens délicats supporta cette fois avec une douce patience les douleurs aiguës. Bien qu'il eût eu jusque-là cette peur de mourir qui tourmente surtout les êtres d'une imagination vive, il vit la mort sans effroi quand il la vit de près. C'est là un exemple de ce que les prêtres nomment la grâce d'état. Il avait la foi. C'est dans la mort que triomphe le christianisme. Comme il ne conduit tous les actes de la vie qu'en vue du dernier, il a pour celui-là d'assez grandes ressources.

Racine, en prévision de sa fin prochaine, prit soin d'assurer quelque argent à sa famille et voulut qu'on réclamât la pension de Boileau en même temps que la sienne. Il dit à cet ami en l'embrassant : « Je regarde comme un bonheur pour moi de mourir avant vous. » Il pria Rollin de veiller sur l'éducation de son fils Louis. Les médecins, qui n'avaient pas été prompts à reconnaître la nature du mal, résolurent d'ouvrir l'abcès. Quand le fils aîné du mourant lui dit qu'on le sauverait par une opération : c Dieu est le maître, répon-

dit Racine, mais je puis vous assurer que, s'il me donnait le choix ou de la vie ou de la mort, je ne sais ce que je choisirais; les frais de ma mort sont faits. » L'opération ne réussit pas, soit qu'elle fût tentée trop tard, soit que la nature de l'abcès la rendît inutile. Un prêtre de Saint- André-des-Arcs donna à Racine les derniers sacrements; les saintes huiles touchèrent les yeux, la bouche, les mains et les pieds de celui qui avait aimé et senti tant de belles et de douces choses dans la vie, qui avait eu l'orgueil d'un poète et les faiblesses d'une nature délicate. 11 expira dans son logis de la rue des Marais, le 21 avril 1699, entre trois et quatre heures du matin. Il était âgé de cinquante-neuf ans et quatre mois.

Racine avait demandé à être inhumé dans le cimetière de Port-Royal-des-Champs, au pied de la tombe de M. Hamon. Le cercueil fut mis audessus de celui de M. Hamon; il n'y avait pas de place au-dessous. Après la violation des tombes de Port-Royal en 1709, les restes de Jean Racine, arrachés à leur terre d'élection, furent transportés dans l'église Saint-Etienne-du-Mont, où ils reposent encore, entre ceux de M. de Sacy et de M. Antoine Lemaistre.

Cette paroisse conserve aussi la pierre brisée qui porte l'épitaphe de Jean Racine, surmontée

du cimier de chevalier et de l'écu portant le cygne héraldique.

Jean Racine vécut au moment où le génie français atteignait sa plénitude, où la langue, entièrement formée, gardait encore toute sa jeunesse, à l'âge d'or. 11 fît des poètes anciens son étude et ses délices et se rattacha étroitement à cette tradition grecque et latine, toute de raison et de beauté, qui créa les formes de la poésie, ode, épopée, tragédie, comédie. La tendresse, la sensualité du poète, ses ardeurs, ses curiosités, ses faiblesses même le disposaient à connaître les passions qui sont la matière de la tragédie et à exprimer la terreur et la pitié.

Ainsi son temps, son éducation, sa nature conspiraient à faire de lui le plus parfait des poètes français et le plus grand par la continuité de sa grandeur.

il travailla pour vivre. Voilà la vie de Le Sage contée en quatre mots dans le goût de ce docteur Zeb qui fit tenir l'histoire universelle en une ligne.

Alain-René Le Sage naquit à Sarzeau, dans l'île de Rhuys, le 8 mai 1668, de maître Claude, qui y avait un présidial, et de demoiselle Jeanne Brenugat, femme légitime de maître Claude.

Dès qu'Alain fut d'âge à apprendre, il fut mis au collège de Vannes sous le recteur Brochart, ex-jésuite, bon pédagogue. Il n'avait pas dix ans quand, en 1G77, son père le prit par la main pour condu ire la bonne Jeanne Brenugat, décédée le il septembre, jusqu'à la chapelle de

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Kerlen, dans l'église paroissiale de Sarzeau, où elle fut inhumée. Puis, tout vêtu de noir, l'enfant retourna à Vannes, et après cinq années consumées sur les institutions de Quintilien et les vies de Plutarque il dut reprendre le chemin de la chapelle de Kerlen, où maître Claude allait rejoindre sa femme.

Le défunt laissait quelques biens à son fils unique; mais l'administration fut remise à Gabriel Le Sage, frère de feu Claude, qui ruina son pupille.

L'orphelin vint à Paris vers 1690 pour suivre, à l'Université, les cours de droit et de philosophie. Nous le perdons dans la grande ville. On peut croire qu'il pe s'occupa pas que du Praticien français et des règles du syllogisme. Il avait l'esprit alerte, le corps dispos, la mine aimable. On dit qu'une dame de qualité s'aperçut de tout cela. On parle de galanteries; mais en somme on ne sait rien de ses fredaines d'écolier. S'il les avait contées, elles seraient dans toutes les mémoires, et quelques jolies figures de pécheresses, bien simples et pourtant immortelles, sortiraient pour nous d'un vieux livre à tranches rouges. Mais les hommes qui, comme Le Sage, s'oublient sans cesse, n'écrivent point leurs confessions. Il y a bien de l'orgueil à s'humilier publiquement.

D'ailleurs, il en finit de bonne heure avec les aventures de jardins publics. Un amour sérieux le prit pour le garder pendant toute sa vie.

Tandis qu'il demeurait dans cette rue du Vieux-Colombier ou La Fontaine, Chapelle et Racine se réunissaient chez Boileau, le jeune Alain-René faisait de fréquentes visites chez certain bourgeois de la Cité, père d'une belle et honnête jeune fille. Elle se nommait Marie; il l'aima et fut aimé d'elle. Le reste du roman veut être conté simplement. Tous les épisodes en seront tirés des registres des paroisses.

Le 17 août 1694, Le Sage obtint de l'archevêque de Paris une dispense de publication de bans pour épouser Marie-Elisabeth Huyard, fille d'André Huyard, bourgeois de Paris, et de Marie Carlos, demeurant l'un et l'autre sur la paroisse Saint-Barthélemi.

En vertu d'une nouvelle dispense, accordée le 27 septembre de la même année, le mariage fut célébré le jour suivant dans l'église Saint- Sulpice, devenue à cette date la paroisse des Huyard, comme c'était déjà celle de Le Sage.

Marie avait vingt-deux ans, Alain-René, vingtsept ans. Il était avocat au Parlement. H n'avait point de cause, et, grâce à l'oncle Gabriel, pas un sou vaillant. Marie avait apporté en dot sa

jeunesse, sa beauté, sa vertu. Ils étaient bien obscurs, ces deux pauvres enfants, et tellement perdus dans le royaume, au milieu de la foule des bourgeois vêtus de brun, qu'il est impossible aujourd'hui de retrouver leur trace. Danchet, camarade d'Alain-René à l'Université, l'ami Danchet, bon humaniste, excellent cœur, fréquenta le jeune couple; mais, besogneux aussi, il s'en fut professer à Chartres.

On croit qu'Alain-René s'en alla avec sa femme du côté de Vitré et qu'il y fut secrétaire d'un fermier général dans les aides ou dans les gabelles. Ce qui est certain, c'est qu'il était de retour à Paris en 1698, et logé proche cette église Saint-Sulpice où il s'était marié et oii il fît baptiser, le 24 avril, son fils Jules-François. Il trouva un protecteur en M. de Lyonne, abbé de Marmoutier et de Châlis, et prieur de Saint- Martin-des-Champs, qui lui donna quelque aide ou du moins quelques encouragements et lui fît passer la Seine pour Tavoir plus près de lui; et c'est à Saint-Eustache que Le Sage fît baptiser son troisième fils François-Antoine, le 23 février 1700.

Deux ans après, il eut une fille. Bref, il était chargé d'une femme et de quatre enfants, et toute sa fortune était dans sa tête, qu'il avait bonne et bien meublée.

Il avait taillé sa plume dès l'année de son mariage, pour tirer de son encrier quelque honneur et surtout quelque profit. N'ayant trouvé rien de mieux que de traduire les lettres du rhéteur Aristénète, il en avait fait un mince volume que son ami Danchet fît imprimer à Chartres. Personne ne prit garde à cette copie infidèle d'un assez mauvais original. Il fallait chercher un autre filon, ouvrir une autre veine. C'est, paraît-il, l'abbé de Lyonne qui montra à son ami la mine à creuser. Il lui conseilla d'apprendre l'espagnol, afin de pouvoir transporter en France la littérature d'au delà des Pyrénées. Le prieur de Saint-Martin-des-Champs avait sans doute en vue les grandes pièces de cape et d'épée des émules et des successeurs de Calderon. Le Sage n'eut pas d'abord la main heureuse. Il traduisit trois ou quatre tragédies et un roman, sans aucun succès. Enfin, l'année 1707 rompit le charme. Cette année-là, il donna aux comédiens deux comédies : une grande, Don César Ursin, et une petite, Crispin rival de son maître. La grande, qui était une traduction, réussit à la cour, et la petite, toute originale, réussit à la ville. Cette même année, il publia, chez Barbin, le Diable boiteux, roman dont le cadre était pris à l'Espagne, mais qui était tout français par la seule chose qui compte, le style.

Tous ceux qui savaient lire voulurent lire le Diable boiteux. On trouvait dans ce livre une manière neuve et piquante de peindre la nature humaine, un génie pour saisir le vif des choses, qui intéressa tout le monde. Il n'y eut pas jusqu'au petit laquais de Boileau qui, dans la maison d'Auteuil, ne se mit à dévorer ce roman en cachette. Boileau le menaça de le mettre à la porte s'il ne rendait le livre aussitôt où il l'avait pris. Le bonhomme Boileau ne voulait pas dormir une seule nuit sous le même toit que le Diable boiteux. C'est un indice bien favorable pour un livre récent, qu'il déplaise aux vieux critiques. Comptez, s'ils l'approuvent, qu'il ne contient rien de nouveau, et pensez, au contraire, s'il les fâche, qu'il est original et mérite qu'on le lise. La seconde édition de celui-ci, publiée dans Fannée, fut enlevée plus rapidement que la première. Deux jeunes seigneurs s'en disputèrent le dernier exemplaire, et dégainèrent sur les degrés de la Sainte-Chapelle. Ce fut du pain pour la famille. Mais, quand ce pain fut mangé, il fallut avoir encore de l'esprit; Le Sage donna Turcaret aux comédiens. Cortime la pièce était un chef-d'œuvre, ces gens-là voulurent qu'on la refît à leur idée et dédaignèrent de la jouer. Us abreuvèrent Le Sage de dégoût

et le lassèrent du théâtre. Tur caret attaquait au vif la société du temps. C'était la satire des financiers. Les successeurs des Montauron et des La Sablière tenaient le haut du pavé. Ils volaient partout, payaient tout, et avaient tout.

Tur car et fut lu dans les salons. Madame de Bouillon, qui tenait bureau d'esprit, voulut l'entendre. Le Sage, retenu fort avant dans l'après-dîner au palais, par un procès qu'il avait perdu, arriva en retard chez la duchesse, qui le reçut d'un air froid, avec des mots aigres. « Madame, lui dit le bon Le Sage, je vous ai fait perdre deux heures, il est bien juste que je vous les fasse regagner. Je ne vous lirai point ma comédie. » Il mit son manuscrit dans sa poche et sortit sans qu'on pût le retenir.

L'année 1715 vitla mort deLouisXI Vetl'apparition de Gil Blas. Cette comédie aux cent actes divers (pour l'appeler comme celle de La Fontaine) a pour scène l'Espagne : courtisanes en mantille, seigneurs magnifiquement gueux, mendiants armés d'escopettes, y jouent leur rôle à souhait. Mais elle a pour sujet l'homme qui est, au fond, le même en Espagne et en France. Ici comme là le faste de quelques-uns couvre la misère de tous et les coquins abon-

dent. Le Gil Blas à la main, que nous sommes loin du Francioriy du Roman comique, du Roman bourgeois! La décence, la politesse, le bon ton régnent d'un bout à l'autre du chef-d'œuvre de Le Sage; et peut-être voudrait-on que le style y fût moins soutenu, la verve moins retenue et que, non point le burlesque, mais le picaresque y parût quelquefois.

Le Sage était sourd quand il fit ce beau livre où les plus légers murmures de i'amourpropre et des passions sont exactement notés. Et ce livre est d'un homme qui travaillait pour vivre. Cet oncle Gabriel, qui ruina son neveu, est bien l'oncle de Turcaret et de Gil Blas.

Le Sage a quarante-sept ans; il a produit deux ou trois chefs-d'œuvre, il a accompli le miracle du roman. Il faut que de sa tête, dont un monde est sorti, il tire encore de quoi faire vivre les siens. Il travaille et travaillera pour la foire. Là, il n'a pas à subir l'ineptie superbe des comédiens. \À on consomme des pièces ; il en produira. Il fabriquera la satire au gros sel qu'Arlequin, Colombine, Scaramouche et Pierrot débiteront sur les tréteaux aux laquais et aux chambrières, entre la boutique de la marchande d'éventails et le char de l'opérateur. A l'aide de quelques bons compagnons, il aura fait vingt.

trente, quarante, soixante, soixante-dix arlequinades. Cela se débite. Pour faire rire la foule, l'on sait de quoi il faut parler. Il y a des sujets qui ont le don d'égayer. Parfois, dans les couplets de la foire, la rime, inexacte à dessein, suggérait au spectateur le mot propre, c'est-àdire le gros mot. Le mot propre échappa une fois à la comédienne, qui alla passer quelques jours à la Salpétrière. Le Régent, qui avait de l'esprit et point de préjugés, voulut entendre à son aise ces choses-là et fît venir au Palais-Royal les comédiens de la foire.

Après tout, l'on ne voit pas pourquoi on rit des maris trompés ni de tout ce qui concerne le petit train conjugal, mais on voit encore moins pourquoi l'on n'en rirait pas. Il faut bien croire qu'il y a dans l'animal humain un fond de ridicule. C'est même en quoi il diffère le plus sensiblement des bêtes.

Voltaire imprima que Gil Blas était traduit de l'espagnol. Il le croyait sans doute, et l'on ne saurait penser qu'il le dit pour se venger d'un méchant calembour d'Arlequin qui, ramassant un livre sur les planches, s'écrie : a Je prends mon vol terre à terre (mon Voltaire à terre). » Mais Voltaire a pu se tromper, et l'on n'a jamais montré l'original espagnol de Gil Blas.

Ce n'est pas assez pour vivre honnêtement que de faire parler Scaramouche et Cassandre. Le Sage vieillissant traduit, imite, combine. Il donne Roland amoureux de 1717 à 1721, Guzman d'Alfarache et les Avantures de M. Robert, dit Beauchesne, en 1732. Dès ce moment le public devine qu'il se fatigue. Un curieux écrit en janvier 1733 dans le journal qu'il tient :

« Le Sage, auteur de Gil Bios, vi^nt de donner la vie de M. de Beauchesne, capitaine de flibustiers. Ce livre ne sauroit être mal écrit, étant de Le Sage, mais il est aisé de s'apercevoir, par les matières que cet auteur traite depuis quelque temps, qu'il ne travaille que pour vivre et qu'il n'est plus le maître, par conséquent, de donner à ses ouvrages du temps et de l'application. Il y a six ou sept ans que la Ribou lui a avancé cent pistoles sur son quatrième volume de Gil Blas qui n'est pas encore fini et ne le sera pas de si-tôt. »

Non, il n'était plus le maître de donner à ses ouvrages de l'application et du temps. Il publia en 1734 l'histoire à'Estevanille Gonzalès; l'année suivante, Une journée des Parques ; en 1736, le Bachelier de Salamanque. Il vidait son sac et il était bien près, le pauvre grand homme, d'en trouver le fond. En 1740, dans la

Valise trouvée, il reprit les Lettres d'Aristénète qu'il avait traduites, étant jeune, sans assez d'expérience. Enfin il fut réduit, en 1743, à éditer un recueil de bons mots [Mélange amusant de saillies d'esprit). Pourtant iî avait la réputation méritée d'un grand écrivain, et tous ceux qui le connaissaient l'aimaient, car il était aussi bon qu'intelligent. Sa conversation offrait tant d'agrément que, lorsqu'il se tenait dans son café accoutumé de la rue Saint-Jacques, les assistants faisaient le cercle autour de lui €t que plusieurs, pour l'entendre, montaient sur les chaises, sur les tables. Cependant il restait pauvre. Il n'avait pu doter sa fille, qui ne s'était pas mariée et devait mourir à l'hôpital. Son second fils était chanoine. Les deux autres, comédiens; il ne les voyait plus. Le plus jeune, Pitténec, jouait dans les foires. L'aîné, Montménil, se faisait applaudir à la Comédie-Française, dans les rôles de valets et de paysans. Estimable par le talent et le caractère, il se rapprocha de son père et, peu de temps après cette réconciliation, mourut subitement dans une partie de chasse à la Villette (8 septembre 1743), âgé de quarante-huit ans. Ce fut un rude coup pour son père. Le Sage, « trop vieux pour travailler, trop haut pour demander, trop honnête pour em-

prunter », dit Voisenon, qui le connaîssaît bien, se retira avec sa femme à Boulogne-sur- Mer, chez son fils le chanoine. Une lettre, écrite à près de quarante ans de distance par le chevalier de Tressan à un correspondant inconnu, nous fait assister aux derniers jours de ce bon vieillard.

« Paris, ce 20 janvier 1780.

» Vous m'avez prié de vous donner quelques notions sur les derniers jours du célèbre auteur de GiîBlas et de plusieurs ouvrages estimés. Voici, monsieur, les seuls que je puisse vous donner. Après la bataille de Fontenoy, à là fin de 1745, le feu roi n'ayant nommé personne pour servir sous les ordres de M. le maréchal de Richelieu, les événemens et de nouveaux ordres m'arrêtèrent à Boulogne-sur-Mer, où je restai commandant en Boulonnois, Ponthieu et Picardie.

» Ayant sçu que M. Le Sage, âgé d'environ quatrevingts ans, et son épouse à peu près du même âge habitoient à Boulogne, un de mes premiers soins fut de les aller voir et de m'assurer par moi-même de leur état présent. Je les trouvai logés chez leur fils, chanoine de la cathédrale de Boulogne, et jamais la piété filiale ne s'est occupée avec plus d'amour à soigner et à embellir les derniers jours d'un père et d'une mère qui n'avoient presque aucune autre ressource que les médiocres revenus de ce fils.

» M. l'abbé Le Sage jouissoit à Boulogne d'une haute considération. Son esprit, ses vertus, son

dévouement à servir ses proches, le rendirent cher à monseigneur de Pressy, son digne évêque, à ses confrères et à la société.

» J'ai vu peu de ressemblances plus grandes que celles de l'abbé Le Sage avec le sieur Montménil, son frère; il avoit même une partie de ses talens et de ses dons les plus aimables; personne ne lisoit des vers avec plus d'agrément; il possédoit Tart si rare de ces tons variés, de ces courts repos qui, sans être une déclamation, impriment aux auditeurs le sentiment et les beautés qui caractérisent un ouvrage.

» Je regréttois et j'avois connu le sieur Montménil; je me pris d'estime et d'amitié pour son frère; et la feue reine, sur le compte que j'eus l'honneur de lui rendre de sa position et de son peu de fortune, lui fit accorder une pension sur un bénéfice.

» On m'avoit averti de n'aller voir M. Le Sage que vers le milieu du jour; et ce vieillard me donna Toccasion d'observer, pour la seconde fois, l'effet que l'état actuel de l'atmosphère peut faire sur nos organes dans les tristes jours de la caducité.

» M. Le Sage s'éveillant le matin, dès que le soleil paraissoit élevé de quelques degrés sur l'horizon, s'animoit et prenoit du sentiment et de la force à mesure que cet astre approchoit du méridien; mais, lorsqu'il commençoit à pencher vers son déclin, la sensibilité du vieillard, la lumière de son esprit et l'activité de ses sens diminuoient en proportion ; et, dès que le soleil paraissoit plongé de quelques degrés sous l'horizon, M. Le Sage tomboit dans une sorte de léthargie dont on n'essayoit pas méms de le tirer.

» J'eus l'attention de ne l'aller voir que dans le«

temps de la journée où son intelligence étoit le plus lucide, et c'étoit à l'heure qui succédoit à son dîner; je ne pouvois voir sans attendrissement ce vieillard estimable qui conservoit sa gaieté, l'urbanité de ses beaux ans, quelquefois même l'imagination de l'auteur du Diable boiteux et de Turcaret; mais un jour, étant arrivé plus tard qu'à l'ordinaire, je vis avec douleur que sa conversation commençoit à ressembler à la dernière homélie de l'archevêque de Grenade, et je me retirai.

» M. Le Sage étoit devenu très sourd; je le trouvois toujours assis près d'une table où reposoit un grand cornet; saisi quelquefois par sa main avec vivacité, il demeuroit immobile sur sa table lorsque l'espèce de visite qu'il recevoit ne lui donnoit pas l'espérance d'une conversation agréable : comme commandant dans la province, j'eus le plaisir de le voir s'en servir toujours avec moi; et cette leçon me préparoit à soutenir bientôt la pétulante activité du cornet de mon cher et illustre confrère et ami, M. de la Condamine.

» M. le Sage mourut dans l'hiver de 1746 à 1747. Je me fis un honneur et un devoir d'assister à ses obsèques avec les principaux officiers sous mes ordres. Sa veuve lui survécut peu de temps. L'abbé Le Sage fut regretté quelques années après par son Chapitre et la société éclairée dont il avoit fait l'admiration par ses vertus.

)) J'ai l'honneur d'être, etc.

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