LE COMTE DE TRESSAN
, » Lieutenant général des armées du Roi ; de
l'Académie françoiso et de celle des Sciences. »
Le Sage mourut le 17 novembre 1747, après
une vie de travail, innocente comme son âme, belle et simple comme son génie, et dure comme la nécessité, qu'il combattit sans cesse et qu'il ne put jamais vaincre.
La petite ville d'Hesdin, assise dans la vallée de la Ganche, eut jusqu'en 1639 de cruelles aventures de guerre : aussi portait-elle prudemment une ceinture de remparts et de fossés. Il n'y avait pas longtemps qu'Hesdin était réuni à la France par le traité des Pyrénées. Ses bourgeois, laborieux comme sont les gens du Nord, fabriquaient du savon, tannaient le cuir ou faisaient des bonnets, puis se promenaient en famille, les jours fériés, dans des chemins verts, entre des champs de froment et de colza. Ceux qui avaient un jardin y plantaient des arbres et faisaient sagement.
Lievin Prévost était procureur du roi dans le bailliage. Il maintenait l'ordre public dans
l'étendue de son ressort, intervenait dans les causes des églises et des mineurs et était fort entendu en chicane. Ayant épousé demoiselle Marie Duclaie, il eut de ce mariage cinq fils, qu'il éleva de son mieux, occupé qu'il était tout le jour des affaires du roi.
Antoine-François, le second des cinq frères, venu en ce monde, où il devait avoir tant d'aventures, le l^"" jour d'avril de Fan 1697, dut être à sa naissance l'occasion de plus d'une épaisse plaisanterie parmi les bonnes gens du bailliage. On ne manquait pas en ce temps-là de donner des poissons d'avril; le Trévoux le dit. Il grandit et fut mis, quand il. eut l'âge, au collège d'Hesdin, qui était alors dirigé par les jésuites. Il apprit tout ce qu'on voulut et usa comme il faut du Novus apparatus et des autres livres du P. Jouvency, alors dans leur nouveauté. Les petits pères, voyant qu'il était intelligent, voulurent se l'attacher. Ils lui enseignèrent les Vies des Saints de l'ordre et l'histoire des Missions, lui remplirent la tête de miracles et de supplices. Ils furent insinuants, persuasifs, selon leur coutume; ils caressèrent et menacèrent à propos et gagnèrent l'enfant. M. le procureur, qui entendait que son fils fût instruit aussi bien qu'aucun autre, l'envoya à Paris pour qu'il doublât sa rhétorique au collège d'Harcourt. La
fleur des écoliers du royaume y venait s'initier aux plus beaux secrets de l'éloquence latine, et ce n'était pas la faute des régents du lieu si tous leurs écoliers ne faisaient pas de petits Quinliliens. Antoine devint quelque chose d'approchant. Il avait quinze ans quand il quitta Paris, emportant toute son innocence, et se rendit à la Flèche pour faire son noviciat, avec l'agrément de son père. Il était de flamme pour le Gésu. Il y a de ces natures ardentes : elles brûlent sans cesse; mais leur feu change d'aliment. Au bout de six mois, le jeune néophyte partit sans demander son congé et reparut devant son père surpris. La petite ville d'Hesdin ne lui donna probablement pas tout ce qu'il attendait de la vie et des femmes. M. le procureur le traita assez sévèrement, on parla même de démêlés fort vifs qu'ils eurent ensemble. Enfin/ à seize ans, il était dégoûté du monde et frappait de nouveau à la porte des jésuites. Ceux de la Flèche ne voulurent pas le recevoir : ils désespéraient de le garder, ou plutôt, le sachant obstiné, ils voulaient affermir sa vocation en y opposant quelques difficultés. Il s'entêta en effet, résolut d'aller demander l'ordre au général et partit bravement pour Rome, tout seul et bien jeune pour un si grand voyage. Il n'était pas encore hors de France qu'il tomba malade. Sa
bourse était plate, messieurs les aubergistes l'ayant vidée sans peine. Par l'obligeance d'un officier, il entra à l'hôpital, où, fortifié de quelques bouillons, il redevint bientôt alerte et vaillant. L'officier, le voyant tel, jugea qu'il serait dommage qu'un si beau garçon ne servit pas le roi. On sait comment les sergents racoleurs recrutaient alors les hommes pour l'armée. Ils les faisaient boire à la santé du roi, les coiffaient du chapeau du régiment, et leur apprenaient ensuite qu'ils étaient soldats et ne manqueraient pas, s'ils vivaient, de devenir un jour sergents et capitaines. Ils donnaient à la nouvelle recrue l'argent de son engagement et l'invitaient à bien employer cet argent-là en buvant avec eux au drapeau. L'officier qui avait mis Prévost à l'hôpital, fit encore moins de façons; il déclara n'avoir donné d'argent à l'enfant que parce que celui-ci s'était engagé. Prévost, bon gré, mal gré, était soldat. On le fit marcher; on lui donna l'uniforme blanc; on lui boucla les cheveux sur l'oreille et on les lui renferma par derrière dans une bourse noire. Il fit l'exercice au mousquet, mangea la soupe dans la gamelle, coucha sur le lit de camp, fut de corvée. On l'eût envoyé en guerre, car on se battait encore. Il était furieux et déserta*.
1. A cet endroit, je m'en rapporte, uon sans quelque défiance.
La paix faite, le roi mort, le duc d'Orléans régent, le jeune déserteur fut amnistié; il sortit de sa cachette et rentra au couvent. Il y fut reçu les bras ouverts. Point de reproches, mais des sourires, des caresses et de douces larmes. Les bons pères comprenaient qu'on ne prend pas les mouches du siècle avec le vinaigre de la pénitence. L'enfant prodigue, ému de tant de bonté, pleurait sur le veau gras que ses pères spirituels avaient tué pour lui. Dans le premier élan de son zèle, il composa une ode latine en l'honneur de saint François-Xavier, apôtre des Indes. Assurément il eût composé des odes pour tous les saints de la Compagnie de Jésus, qu'il eut tous non seulement célébrés, mais encore imites; il eût vécu en apôtre, il fût mort à Siam, à Canton ou plus loin encore, en odeur de sainteté, s'il n'y avait pas eu de femmes dans le
à un donneur de nouvelles : Tautear du Journal de la Cour de Paris (Revue rétrospective de 1836}. Je n'ai pas pris garde à ce que M. Ambroise-Firmin Didot conte, sur la foi de François Didot, son bisaïeul, d'une lutte qu'il y eut dans un escalier entre le procureur et son fils. On ne sait trop à quelle époque placer ceUe scène; d'ailleurs François Didot ne connut l'abbé que quand celui-ci était déjà âgé. (Voyez Encyclopédie du XIX' siècle, an\c\e Typographie.) J'ai suivi volontiers, dans toute cette notice, l'essai anonyme qui est placé en tête des Œuvres choisies de Vabbé Prévost, Amsterdam et Paris, 1703. Cet essai est attribué, par CEttinger, à Pierre-Bernard d'Héry, né en 1756 à Auxerre. C'est à l'irréprochable travail de M. Henry Harisse que j'emprunte ce renseignement. (Bibliographie de Manon Lescaut, Paris, D. Morgant et C. Fatout, 1877.)
royaume. Mais ce gros garçon, de vive humeur et de Gomplexion sanguine, était enclin à l'amour. L'hypocrisie n'était pas son fait; ne s'accommodant pas de servir en même temps Dieu et les demoiselles, il sauta par-dessus les murs et s'en alla mener joyeuse vie avec toutes les Manons qu'il rencontrait. Il leur plaisait autant qu'elles lui plaisaient, car il avait une belle figure, des yeux noirs fort expressifs et le diable au corps. Ainsi rentré dans le monde, il jugea, non sans apparence, que décidément l'habit à revers bleu lui convenait mieux que la soutane, et il retourna au régiment. Il servit cette fois, à ce qu'il a dit depuis, avec plus d'agrément et d'avantage que la première. Cela veut dire qu'il était officier; sa naissance lui permettait de l'être. Il vit le feu, fît la guerre et l'amour; la fête fut complète. Mais tous les mousquetaires n'étaient pas de bonne compagnie. Plusieurs de ceux qui jouaient avec lui dans les cabarets étaient des coquins, qui lui vidaient sa bourse en deux tours de cartes et s'esquivaient ensuite, le laissant fort embarrassé de payer l'écot. Il se mettait parfois quelque méchante affaire sur les bras. M. le procureur, qui était d'humeur rigide, se fâcha tout rouge de la nouvelle équipée de son fils. Celui-ci ne jugea pas opportun de l'aller trouver et passa en Hollande. Il y rencontra
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une jeune fille, qui lui parut la plus belle du monde. Il l'aima tout d'un coup avec toute l'ardeur imaginable. Elle le trompa. Il se crut l'homme le plus malheureux du monde, et il l'était en effet, puisqu'il croyait l'être. Il pensa qu'il ne se consolerait jamais, en quoi il se trompait. Dans son désespoir, il renonça à sa maîtresse, aux Hollandaises, à toutes les femmes, aux plaisirs du monde, et courut s'enfermer dans un couvent de l'ordre des bénédictins de Saint- Maur. Il avait vingt-deux ans, avait été deux fois soldat et deux fois jésuite.
Les bénédictins, qui étaient alors en querelle avec les jésuites, le reçurent comme un butin fait sur l'ennemi. Ce fut un cri de joie à son entrée. Songez qu'ils enlevaient une brebis au bercail de saint Ignace. Prévost disait : « Je suis mort. Voici ma tombe. » On ne peut avoir plus de candeur. Il fit un noviciat d'une année, pendant lequel personne n'eut de ses nouvelles. M. le procureur croyait son fils au diable où il l'avait envoyé, pendant que le fils, prosterné dans une cellule, usait ses lèvres sur un crucifix.
Après un an révolu, Antoine Prévost prononça, avec la solennité requise et dans la forme ordinaire, les trois vœux de pauvreté, d'obéissance et de chasteté. Il fut couché sous
un drap noir, et l'office des trépassés fut récité sur lui.
La congrégation de Saint-Maur , dont le général résidait à l'abbaye de Saint-Germaindes-Prés, à Paris, poursuivait depuis longtemps d'immenses travaux d'érudition. Chaque couvent était pourvu d'une bibliothèque; tous les moines écrivaient, tandis que des frères lais apprêtaient les légumes et nettoyaient les salles. Les plus doctes moines étaient dispensésd'assister régulièrement aux offices, afin qu'ils ne perdissent pas en oremus un temps mieux employé à des recherches savantes. Mais les jésuites jetèrent le trouble dans cette cité des livres, en soutirant, jusque dans les alcôves, des lettres de cachet contre les plus illustres bénédictins.
Le jeune Prévost entra dans la congrégation au moment où le feu de la querelle s'allumait : sa présence l'attisa. N'était-il pas, aux yeux des petits pères, un félon, un transfuge, un apostat passé diaboliquement, du sein, du cœur même de Jésus, dans un atelier de mensonges, dans une officine d'hérésies? Car les jésuites accusaient de jansénisme leurs rivaux, ce qui était le meilleur moyen de les envoyer pourrir à la Bastille ou tout au moins finir de misère à Cologne ou à la Haye. Mais peut-être, après tout, y avait-il quelque chose de fondé dans
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cette accusation. L'hérésie est insidieuse, et les docteurs eux-mêmes ne sont pas toujours à l'abri de ses séductions. Tradidit mundum disputationibus eorum. Ce n'est point notre affaire.
Dom Prévost, revêtu du scapulaire noir des enfants de Benoît, fut envo3^é par le général à l'abbaye de Saint-Ouen, à Rouen. Il y avait alors dans cette ville un père jésuite nommé Brun, comme l'ours du vieux roman et aussi mal léché. Ce Brun flaira le jeune bénédictin et grogna contre lui. Prévost répondit honnêtement aux libelles malhonnêtes de son adversaire. Ce n'était pas le moyen d'en finir. Le Brun haussa le ton. L'autre, qui avait la tête vive, comme il a déjà paru, se fâcha et répondit avec emportement dans un factum qu'il porta à l'imprimeur. Mais il eut aussitôt regret de sa violence et redemanda son manuscrit au libraire, qui eût bien voulu ne pas le rendre, car les libelles, en tout temps, se vendent bien quand ils diffament bien, et il ne déplaît au prochain d'être scandalisé. Dom Prévost jeta la pièce au feu. C'est ainsi que l'injurieux jésuite, ayant affaire à un honnête homme, parla le dernier et put proclamer qu'il avait réduit son adversaire au silence.
De Saint-Ouen, dom Prévost se rendit à Amiens pour y être ordonné prêtre. Il s'avança
vers Tautel vêtu de l'amict, de l'aube, de l'étole et du manipule, la chasuble pliée sur le bras gauche, un cierge dans la main droite. Et l'évêque lui dit : ce Recevez le joug du Seigneur^ car son joug est doux et son fardeau léger. » « Je suis doucement lié par une chevelure blonde et des bras délicats », s'écrie un élégiaque latin. Qu'importe le lien! mais il faut qu'on l'aime, il faut qu'on l'aime toujours.
Dom Prévost fut ensuite envoyé au Bec, près Bernay, pour faire un cours de théologie dans la chaire d'Anselme et de Lanfranc. Au vieux temps d'Anselme, la philosophie était la servante de la théologie : philosophia ancilla theologiœ. Cette hiérarchie commençait à se défaire quand vint dom Prévost. Si pieux qu'il fût, le nouveau docteur n'était point de force à résister aux entraînements du siècle. Mais peu importe ce qu'il enseigna, dans une abbaye en ruines, à quelques tonsurés. Du Bec, il se rendit au collège de Saint-Germer, où il professa les humanités. Sans doute il mit dans son enseignement cette politesse et cette décence qu'on trouve dans tout ce qu'il écrivit depuis. Les gens d'Évreux, ayant besoin de prédicateur, en demandèrent un aux bénédictins, qui donnèrent dom Prévost. Celui-ci prêcha le carême dans l'église cathédrale. Il parla des voluptés du
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monde et des faiblesses de la chair en homme qui s'y connaissait, et les dames d'Evreux prirent plaisir à entendre un moine de si bonne mine parler si bien du péché.
C'est ainsi que, pendant la sainte quarantaine, dom Prévost vit du haut de sa chaire tant d'yeux bleus ou noirs, tous attendris, tous humides, se tourner vers lui sous des boucles poudrées, des dentelles, des fentanges. Ce spectacle promettait à un moine fait comme lui plus d'un de ces rêves auxquels on dit que les plus pieux solitaires sont sujets. Il eut dans sa cellule sa part de ces rêves-là. Des images voluptueuses et terribles le hantaient, et plus tard il ne put s'empêcher de raconter ces cauchemars dans ses romans. Jeune, robuste, portant sur l'oreiller monacal le souvenir encore chaud des nuits de Hollande, comment n'eût-il pas vu défiler sur sa couche tout le cortège de la tentation de saint Antoine?
Les visions impures, c'est, de tout temps, en tout lieu, la terreur du bon moine. Il prie pour les conjurer; il veut les prévenir par le jeûne, le fouet, le cilice. En vain. Il s'alarme, il se trouble quand vient le soir. Les hymnes du bré- \iaire expriment cette angoisse. A l'heure de vêpres, quand le soleil décline, les moines supplient ensemble le ciel, dont la lumière visible
les abandonne, de leur épargner les tentations de la nuit.
Repelle a servis tuis Quidquid per immiuiditiam Aut moribus se suggerit, Aut actibué se interserit.
Ces prières ont-elles été entendues? Non. Les moines se réveillent le lendemain pleins de honte et de dégoût; ils ont hâte de secouer le coupable sommeil. c( Que la pureté revienne! » C'est le premier souhait, à l'heure de matines :
Ne corpus adsit sordidum.
L'aube seule a pu mettre en fuite l'escadron de l'enfer, caterva dœmonum. Trempés dans la première fraîcheur, dans la première clarté du jour, les religieux chantent l'hymne des laudes:
Aurora jam spargit pelum, Terris dies illabitur, Lucis résultat spiculum :
Discedat omne lubricum, Phantasma noctis discedat.
Ils secouent les fantômes de l'ombre, mais les fantômes reviendront avec l'ombre.
Prévost était chrétien, et, bien que son Cleveland ait passé pour une apologie de la religion naturelle, bien qu'on l'ait accusé de s'être fait protestant en Hollande, je ne crois pas qu'il ait
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eu en réalité une heure de doute dans sa vie. Ah! s'il croyait! sa foi était pleine et d'autant plus solide que la réflexion ne l'avait jamais ébranlée. Avec beaucoup d'imagination, il était le moins réfléchi, le moins philosophe des hommes. Il croyait aux sacrements, aux mystères, aux miracles*, à l'enfer ; il croyait tout ce qu'on lui disait; il était persuadé que les songes contiennent des avertissements du Ciel, il ne doutait pas de la vertu d'un pansement secret qui consistait, entre autres pratiques, à réciter le second verset de l'hymne Vexilla Régis en faisant trois signes de croix aux trois mots mucrone diro lanceœ; il estimait qu'une certaine poudre peut disposer les yeux de manière à voir un ours là où il y a un homme; il était certain qu'on arrête les chevaux avec la cendre d'un foie de loup, enfin il adorait les histoires de revenants et n'en trouvait pas d'assoz extraordinaire.
Son carême prêché, il passa aux Blancs-Manteaux de Paris, où il prêcha derechef et fort bien, dit-on. De là, il entra à l'abbaye de Saint- Germain-des-Prés, qui était le chef-lieu de l'ordre et où l'on réunissait les moines les plus savants. On l'y employa à rédiger le Gallia Chrisliana, vaste compilation d'histoire ecclésiastique commencée en 1715 et parvenue alors à son qua-
trième tome. Il se mit à la besogne avec cette ardeur qu'il dépensait en toute occasion, compulsa, compila, rédigea, usa sa plume jusqu'aux barbes, tarit son encrier et ajouta un volume presque entier à la collection, un de ces in-folio d'impression compacte comme on n'en faisait pas tous les ans, même chez les bénédictins. On ne dit pas que ce tome vaille plus ou moins que les autres. La Gallia Chris tkma est un fort savant livre.
Prévost se reposait d'écrire du latin en écrivant du français. Il faisait un roman dans sa cellule, ou plutôt vingt romans. Car les Mémoires d'un homme de qualité contiennent assez d'aventures pour remplir vingt romans ayant chacun un commencement et une fin. L'infatigable Prévost ne sentait pas alors qu'il est nécessaire qu'un livre finisse. Il semait dans le sien les louanges les plus hautes de la morale et de la religion; mais il y accumulait les peintures profanes et y poussait par intervalles de terribles cris de passion. Le goût du monde lui revenait. Ce n'était donc pas assez, pour tuer le vieil homme, de l'avoir enseveli dans la poussière d'une bibliothèque monacale.
Vaines précautions I cruelle destinée!
comme dit Racine, le poète préféré de l'abbé
Prévost, Il s'était fait moine par désespoir; le désespoir était parti et le froc lui restait.
Sous ces impressions, il écrivit à un de ses frères une lettre où il dit :
« Je connois la faiblesse de mon cœur, et je sens de quelle importance il est pour son repos de ne point m'appliquer à des sciences stériles, qui le laisseroient dans la sécheresse et dans la langueur; il faut, si je veux être heureux dans la religion, que je conserve dans toute sa force l'impression de la grâce qui m'y a amené. Qu'on a de peine à reprendre un peu de vigueur quand on s'est fait une habitude de sa faiblesse, et qu'il en coûte à combattre pour la victoire quand on a trouvé longtemps de la douceur à se laisser vaincre! »
Cela n'est-il point d'un chrétien sincère mais que la grâce abandonne? Les théologiens disent bien que la grâce est capricieuse et fait de ces coups; elle lâche son homme. Puis, il faut savoir, et on suit, depuis Pascal, qu'il y a plusieurs sortes de grâce. Il y a notamment la grâce suffisante, qui ne suffît pas. Il ne restait plus que celle-là, sans doute, au pauvre Prévost.
Comme il avait le talent d'imaginer des aventures extraordinaires et de les bien conter, souvent, dans les soirées d'hiver, il faisait des
récits aux moines pour les divertir. Une fois, le jour vint à poindre que les bons gères l'écoutaient encore. Prévost se livrait à son imagination, Prévost devenait un mauvais moine. Quelque vieux prieur, blanchi sous le froc, s'en aperçut, gronda, châtia et ne fît en somme que dégoûter davantage celui qu'il voulait ramener. S'il était tourmenté par ses pères spirituels, il n'avait pas non plus à se louer de ses frères en religion, qui ne lui épargnaient ni intrigues, ni jalousies, ni espionnages. Ils le prenaient en haine, sentant qu'il n'était pas de leur nature. Il faut le dire, il était trop franc pour eux. Comme vous pensez bien, il ne s'aperçut que fort tard de la malveillance qui l'entourait. Mais, quand il l'eut découverte, le couvent lui devint tout à fait intolérable. Il avoua son état à quelques amis et les consulta sur ce qu'il avait à faire. Ses vœux étaient formels; il ne pouvait songer à s'en faire relever. Le seul remède qu'on trouva fut d'obtenir que dom Prévost pût passer à Cluny, où la règle était moins sévère qu'à Saint-Maur. On agit à Rome, qui est parfois accommodante. Rome envoya secrètement un bref de translation à l'évèque d'Amiens pour qu'il le fulminât, et il l'eût fulminé. Mais il ne se hâta pas assez. Un jour le pénitencier d'Amiens, homme austère et
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gallican de vieille roche, étant entré dans le cabinet épiscopal, vit par hasard le bref sur une table, le lut, demanda à quel propos ce bref était là, et, sur la réponse de Monseigneur, il fronça les sourcils : « Rome, dit-il, est prodigue de grâces; le monde serarempli de moines dégoûtés de leur état pour peu qu'on les écoute, On connaît le goût de dom Prévost pour l'indépendance et la frivolité. S'il a de meilleures raisons à alléguer, on l'entendra. Mais il ne faut rien résoudre auparavant. » Le pénitencier de Monseigneur ayant parlé très haut. Monseigneur, qui était ennemi des querelles, mit le bref dans un tiroir, où il peut bien être encore.
Pendant ce temps, l'impatient Prévost se disait : « Si le bref n'est pas encore fulminé, il le sera bientôt. Monseigneur d'Amiens est de mes amis. Faisons notre paquet. » Et, sur ce raisonnement, il écrivit trois lettres pour donner les raisons de son départ, une au père général, une autre au père prieur, la troisième à un autre religieux. Il les laissa dans sa cellule, traversa le potager sans souci de marcher dans les plates-bandes, sauta par-dessus les murs, rejoignit les amis qui l'attendaient dans le jardin du Luxembourg, ôta sa robe et son scapulaire, revêtit les habits qu'on lui avait apportés, respira et alla se réjouir au cabaret
avec les complices de son évasion. Il n'en sortit que le lendemain matin pour aller voir l'évêque d'Amiens, qui était alors à Paris. Monseigneur, qui le reçut avec beaucoup d'embarras, l'instruisit, en douceur, des difficultés que le bref avait soulevées. Il devait à sa mitre d'admonester un moine défroqué. Il le fit avec toute la bénignité de son âme. « On parle en tous lieux de votre humeur légère, mon fils, dit-il ; vous ferez sagement de retourner à Saint- Germain-des-Prés ; en vous observant mieux, vous ferez taire les mauvais propos. » Prévost fut étonné.
Point de bref pour excuser son évasion. Son cas était grave; il pouvait être appréhendé et puni. Mais, de l'humeur qu'il était, un voyage ne lui coûtait guère. Il lit son sac et s'enfuit en Hollande. Il connaissait déjà cette terre de refuge. Il y vécut comme il put, fut d'abord garçon de café, puis loua une boutique et y donna la comédie. Il était à la fois directeur, auteur et acteur. Voilà un homme de ressources! Tout son bien se composait alors de ce gros manuscrit qu'il avait fait, pendant les nuits, à Saint-Germain-des-Prés. Il y donna les derniers coups de plume, et les Mémoires d'un homme de qualité furent imprimés à Paris et lus partout. Mademoiselle Aïssé, qui dévora, comme
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tout le monde, ces six volumes de roman, y pleura du commencement à la fin et dit ensuite que le livre n'était pas bon. Cette jeune sauvage adorait les récits extraordinaires, comme était celui-là, mais Mesdames du Deffand et de Tencin lui avaient donné des leçons de goût, et la pauvre enfant n'osait plus admirer ce qu'elle aimait. Le public fit comme elle : il lut le livre, mais se refusa, avec quelque raison, à ranger l'auteur parmi les bons écrivains.
Pendant que les Mémoires d'un homme de qualité, plus lus qu'approuvés et décriés par les moines de toute robe, faisaient leur chemin dans le monde, leur impétueux auteur, établi à la Haye, battait le pavé de brique des rues, au son des carillons, et suivait les quais qui bordent les canaux, l'œil en éveil, le nez au vent de la mer. Il fit par hasard la rencontre d'une jolie demoiselle qui se trouva être bien née, sage et spirituelle. Prévost devint amoureux : il le fût devenu à moins. Cette demoiselle était pauvre, et, bien qu'elle s'efforçât de cacher sa détresse à un étranger, il apprit qu'elle venait de perdre une partie de la modique pension dont elle vivait. Il est doux de faire du bien à ce qu'on aime. 11 fit des offres en homme qui craint d'être refusé, avec tant d'honnêteté et de délicatesse qu'il ne fâcha point la jeune Hollandaise.
Elle n'osa pas affliger par un refus un homme généreux, pauvre comme elle. Mais comment ne pas aimer un bienfaiteur quand il est aimable? Et Prévost Tétait. Elle ne lui cacha pas ce qu'elle sentait pour lui, et lui dit, un jour, avec beaucoup de candeur : « Epousez-moi. » Étant de la religion réformée, elle trouvait la chose peu ombarrassante et fort simple. Un humble ministre, dans un temple de village, les unirait pour le bien comme pour le mal, sans leur demander d'où ils venaient. Mais Prévost, fort songeur, se disait qu'après avoir prononcé des vœux à Saint-Germain-des-Prés et reçu l'ordre de la prêtrise à Evreux, épouser une protestante à la Haye serait le fait d'un mécréant. Il fit part de ses scrupules à la demoiselle, ajoutant que s'il l'épousait il se fermerait irrévocablement l'entrée de la France, qui était son pays, qu'il aimait et où il comptait bien mourir. Elle lui répondit : « Vous avez raison. Mais je vous aime et je ne vous quitterai pas. » Et , comme il partait pour l'Angleterre, elle l'y suivit.
Il laissait quelques dettes à la Haye. Il les avait contractées, non pour pourvoir à ses besoins qui n'étaient pas grands, mais pour secourir des compatriotes malheureux. Il n'avait pas manqué d'en connaître en Hollande. Il leur
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donna ce qu'il avait et plus qu'il n'avait. On le lui reprocha dans les gazettes.
Prévost, débarqué en Angleterre, se sentit dans le pays qui lui convenait. Laborieux comme il était, il trouva à s'employer chez un peuple laborieux. Il était propre à tout emploi : il fut d'abord gouverneur d'un jeune homme de qualité. L'Angleterre lui plut. C'est la patrie des imaginations sombres. Là, des prairies sous un ciel brumeux. La mélancolie flotte avec les vapeurs du matin sur l'herbe épaisse, sur l'herbe des cimetières où le pasteur Hervey promène sa tristesse, oii le jeune Thomas Gray crayonne ses élégies. Prévost mène dans ces paysages les songes d'une âme affectueuse et triste, qui ne peut se lasser, mais qui se trouble aisément et s'emplit d'idées noires. La tâche quotidienne, le travail pour la vie le rappellent dans la cité. Il coudoie dans un parle un homme déjà mur, ridé, agité d'un ^tremblement nerveux et insensible à tout ce qui se passe en dehors de sa tête. On le heurte, personne ne prend garde à lui. Il est vêtu comme un marchand, et c'est en effet un pauvre imprimeur de la Cité, mais il porte dans son cerveau des figures qui charmeront tout un siècle; il imagine Pamela, Lovelace, Clarisse et Clémentine. C'est Samuel Richardson.
Prévost publia à Londres son deuxième roman : V Histoire de Cleveland, fils naturel de Cromwell. C'est la plus sombre histoire qu'on ait jamais imaginée. Des cavernes sauvages, des îles affreuses, des festins de cannibales, une vieille femme s'ouvrant la veine du bras avec un mauvais couteau pour nourrir de son sang une petite fille. Prévost s'effrayait lui-même à créer tant d'horreurs et jouissait de son effroi.
Heureusement, il changea d'humeur et composa peu de temps après, en quelques semaines, un petit roman qu'il ajouta aux Mémoires d'un homme de qualité, apparemment pour le faire lire. Il faisait peu de cas d'un récit aussi simple : c'était \ Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut. Manon aime toute sa vie et reste huit jours fidèle. Il lui faut des chiffons et des soupers; elle respire la volupté; jusque dans la charrette qui la transporte à l'Hôpital elle est charmante, et il faut bien l'aimer! Ce jeune chevalier qui se fait grec pour elle et fait sauter la carte dans sa manchette inspire vraiment de la pitié. Ces deux enfants sont bien fripons, mais ils s'aiment; attendez qu'ils soient fortement éprouvés, vraiment malheureux, et vous les verrez sublimes. C^est que le même amour fait les héros et les infâmes. Quand la mort frappera dans un désert la jolie tête de Manon,
quand il ne restera plus d'elle qu'un souvenir, ce souvenir sera plein de charme et d'attendrissement. Beaucoup diront en fermant le livre : c< Oh! Manon, comme je t'aimerais situ vivais! » Tout est naturel, tout est vrai, tout est juste dans ce petit livre. On n'y pourrait pas changer un mot. Quand Prévost eut fait le plus simplement du monde ce miracle d'art, il écrivit deux pages de morale pour les mettre devant. C'est comme un fichu jeté sur les épaules de mademoiselle Manon. Il se flatte dans ce petit morceau d'avoir écrit un ouvrage utile aux mœurs*.