Le Banquet
pour qu'elle restât sourde et aveugle et ne se déconcertât de rien, après ces deux lettres je trouve un billet patriotique d'un accent âpre et fier. Pendant ce temps les papiers nécessaires au mariage arrivèrent; le mariage fut célébré, sans cérémonie, non à l'église ni à la maison commune de Beaumesnil, mais dans la chambre où Glatigny était retenu par des douleurs lombaires qui n'avaient que iirop de connexité avec sa maladie de poitrine. Des tubercules se développaient dans ses reins comme dans ses poumons. Effroyable et lente désorganisation, dont le patient n'a conscience que par la souffrance, qui n'est nullement d'ailleurs en proportion du désordre interne ! Dans le cas présent une sorte de bravoure naïve faisait mieux encore que l'ignorance et donnait du cœur au malade. Quand on songe que cette douce et héroïque jeune fille, qui se donnait au poète malade, était malade elle-même et travaillée, moins cruellement mais non moins sûrement, par la même affection, on éprouve, je crois, un sentiment qui, tout en étant plus désolé, est moins amer. On se dit : Ils mourront easemble.
» Mon cher frère,
» C'est fait. Avant-hier soir, le bon monsieur Benard m'a condamné au bonheur à perpétuité. Une douleur de reins, qui m'empochait de marcher, a fait
célébrer le mariage dans ma chambre. C'est M. Delaplace et Vannier qui servaient de témoins à Emma; M. Degousy et son beau-père étaient les miens. Mon cœur déborde de joie. Hier nous avons été assez égoïstes pour ne pas avoir le temps de vous écrire. Que le même bonheur vous arrive bientôt 1 Attendezmoi d'un moment à l'autre. Encore trois ou quatre jours de repos et nous allons vous sauter au cou. Chez nous on désire la paix, et je crois que la guerre ne serait que la continuation des désastres. Que cette horrible épreuve soit vite terminée! Je cède la place à Emma. Nous vous embrassons de toutes nos forces.
» Votre frère,
Je pourrais transcrire ici la lettre de madame Glatigny. Mais est-il besoin de nouveaux témoignages pour montrer au vif l'âme de cette généreuse créature? Malade, elle se fit guérisseuse. Son amour alla droit au poète souffrant, pour cela même qu'il était poète -et qu'il se mourait.
La lettre qui suit est datée de Trouville, le 20 février 1871. Glatigny y parle gaiement de ses douleurs de reins qui n'ont pas cédé :
• « ... Je jouis d'une chose qu'on appelle un zona Ce n'est pas gai. Je ne sais rien d'atroce comme cette douleur qui a le privilège de vous rompre les reins. Ça n'attaque en rien les organes, c'est purement extérieur, mais extérieur à la façon d'une forte dégelée de coups de bâton. Enfin, ça va passer. Dussiez-vous en être indigné, je Vous avouerai que plus je vais, plus je me sens amoureux d'Emma, et
ça prend la tournure de continuer toujours comme ça. Quel trésor! Je suis obligé de me pincer pour me persuader que je ne dors pas quand je me dis que c'est ma femme. Cosette devient d'une exigence incroyable, par exemple I C'est la personne la plus importante du ménage. On ne peut rien faire sans sa permission...
» Nous vous embrassons bien fort.
Glatigny écrivait constamment pendant sa maladie. Outre les odes et les drames qui lui tenaient en tète* il fit pour le Rappel des satires politiques fort imitées des Châtiments. Un petit acte de lui, le Bois, avait été joué et applaudi à rOdéon. Sa maladie, plus avancée, était moins douloureuse. Dans l'espoir de guérir, il partit pour Rayonne dans l'automne de 1872.
« 11 septembre 1872.
)) Mon cher Victor, » Nous sons sur notre départ. »
• 13 septembre (même année).
» Mardi, 17, nous nous mettons en route pour la ville de Bayonne. J'emmène Javotte, Emma et Cosette. Cosette ira dans la cage; Javotte a un panier spécial. Quant à Emma, je crois qu'on pourra la laisser libre dans le wagon. Mes affaires sont à peu près arrangées à TOdéon, et je crois que nous pourrons passer l'hiver tranquillement. Depuis une dizaine de jours, je ne souffre plus ou du moins si
peu que ce n'est pas la peine d'en parler. J'ai hâte d'être en chemin de fer. Nous comptons rester à Bayonne jusqu'à la fin de mars. Si je pouvais en revenir complètement rétabli ! J'emporte de la besogne à faire. Emma, à' qui je demande si elle a quelque chose à faire dire, manifeste son mépris pour la manière dont je traduirais sa pensée, en me répondant qu'elle vous écrira elle-même! Voilà. » Je vous serre la main à tous deux.
Il écrivit de Bayonne :
« Mon cher Victor, « Que devenez-vous? Depuis dix jours, nous attendons la lettre que vous nous avez annoncée. Bonnes ou mauvaises, donnez-nous de vos nouvelles... Chez nous, rien de neuf. Il pleut toujours à verse. Emma en profite pour laisser Gosette une demi-heure dehors tous les matins; après quoi elle s'écrie : Pauvre bête! Mais ça n'empêche pas Gosette d'être trempée. Je vais un peu mieux. Après tout, il ne fait pas froid. Berton ne m'a pas encore écrit. Je vais retirer mon manuscrit et le faire imprimer. Je vois bien que Duquesnel n'en veut pas et qu'il ne reprendra point le Bois ainsi qu'il me l'avait promis... Tâchez de voir Dumaine. Ça vous sera facile en allant au Châtelet, un soir. Vous lui direz qui vous êtes et lui demanderez des nouvelles de Brizacier. Il ne peut le prendre qu'à la condition d'avoir une pièce en trois actes pour marcher avec, aussi je n'y compte pas trop. Je vais lui proposer une traduction de Cymbeline. Ça aurait plus de chance... Emma vous embrasse ainsi que Modeste. Elle à retrouvé les romans de madame de Montalieu chez un loueur de livres
nommé Mocochain, et se grise avec cette littérature. « Je vous serre la main.
» 19, rue dos Faures.
» P.-S. Dites à Lemerre de m'envoyer le livre de Silvestre et ce qu'il y a de réjouissant en nouveautés. »
A cette lettre était joint le billet que voici :
« Cher monsieur Salvador,
» Voulez-vous avoir l'obligeance de remettre le manuscrit de mon drame : Vlllastre Brizacier, que j'ai déposé à l'Odéon il y a cinq mois, à M. Victor Garien, qui vous portera ce billet. Je vois bien que M. Duquesnel n'aura jamais le temps de le lire; il est donc inutile qu'il encombre ses cartons plus longtemps.
» Je vous serre bien cordialement la main.
h^Illustre Brizacier, qu'il ne devait pas voir jouer et qui ne fut représenté qu'après sa mort dans une petite salle introuvable du faubourg Saint-Honoré, était son œuvre de prédilection, et on comprendra ce goût quand on saura que le héros de la pièce, cet illustre Brizacier, est un vieux comédien vagabond, sans talent, mais amoureux du théâtre comme Don Quichotte de la chevalerie, qu'en un mot, c'est Glatigny.
Glatigny avait composé dès 1868 un Testament de nilustre Brizacier, qui me touche beau-
coup plus, je l'avouerai, que la pièce de théâtre. Le ton en est franc, le style âpre, le sentiment vrai ^ On ne retrouve ni cette âpreté, ni cette franchise dans les tirades empanachées de la comédie. Je vis Glatigny quelques jours avant sa mort, dans la petite maison située au pied du coteau de Sèvres, sur le bord d'un chemin en pente, raviné par les pluies, où il recevait les soins assidus de sa mère-et de sa femme. Faible à ne pouvoir bouger, secoué par des accès de toux dans lesquels il pensait rendre l'âme, certain enfin de ne pas guérir, il imaginait de grosses plaisanteries pour égayer sa jeune femme. Je le trouvai qui faisait avec un soin minutieux un théâtre de carton pour un enfant. 11 y avait de deux côtés de sa chambre des bibliothèques qui étaient en même temps, par un agencement ingénieux, des caisses pour le voyage et des tablettes pour le séjour. Dans ces demeures de bois habitaient des poètes vêtus honorablement. Tel recueil de Théodore de Banville était relié en maroquin bleu; tel livre de Victor Hugo était habillé de vélin blanc. Ces reliures si délicates, si craintives, qui avaient gardé leur fraîcheur à travers les plus étranges aventures, témoignaient du soin fidèle gardé à ses maîtres par le