Lettre du i" janvier
vie soit, non pas long et traînant, mais affectueux et consumé de tendresse.
Je ne reprendrai pas la lettre où je l'ai laissée : j'y trouverais en chemin trop de colères civiques, trop d'amertumes. Il faudrait, pour les excuser, rappeler les affres de Tannée terrible et prouver qu'en fait d'imprécations tout alors était permis aux vaincus. Je m'en tiens aux choses intimes :
« ... Quant à ma chère Emma, je vous réponds de son bonheur. Je ne l'aime pas comme je l'aurais aimée à vingt ans. J'ai trente et un ans sonnés et je ne suis plus attiré par l'inconnu de la femme. Mon amour est doux et réfléchi, presque austère. Il a poussé ses racines lentement, à mon insu. J'en avais peur. C'est parce que je le sentais croître et que je n'osais pas espérer qu'Emma me le rendrait, que je m'étais sauvé à Serquigny et que je voulais partir de nouveau. Enfin ! ce doux être a bien voulu m'aimer. Quelle reconnaissance je lui dois! Ce qu'elle m'apporte, ce n'est pas seulement une mignonne et charmante femme, c'est le calme, c'est la vie honorable et longue, c'est l'avenir... Elle va être ma femme, elle m'aime; elle me l'a dit devant les êtres chers qui font l'amour sacré et le changent en devoir. Ma mère l'appelle sa fille et j'ose à peine la regarder. Je suis heureux d'avoir été malade; cela me fait comme une seconde existence qui est tout à elle. »
Je suis heureux d'avoir été malade. J'ai retrouvé tantôt cette pensée exprimée avec une force bien douce par un grand écrivain qui eut ses âpretés
et ses rigueurs, mais aussi ses chaudes effusions, et qui sentit bien profondément, lui aussi, l'amour dans le mariage. Michelet, malade à Nervi, écrivait dans des pages récemment publiées par sa veuve :
ce J'ai soupçonné toujours que ce qu'on nomme maladie ou dérangement des fonctions, cela même est une fonction. La maladie apporte avec elle bien des sentiments, des idées, qu'on n'eût jamais eus en santé; elle nous fait mieux voir bien des choses que l'entraînement de la vie, le cours rapide de l'action et l'éblouissement où elle nous jette nous empêchaient de distinguera »
Oui, nous devons à nos infirmités et à nos misères ce qu'il y a de meilleur dans la vie, le besoin d'aimer. Je me rappellerai toujours cette parole d'un grand vieux médecin : « Il n'y a de bon dans l'homme que sa faiblesse. »
(( Ah! la belle et bonne chose qu'un amour honnête! Je vois tout sous un jour nouveau. Gomme je vais travailler pour que ma chère petite femme soit iière de moi ! A présent, il me faut un nom pour elle. Le temps des chansons en l'air est passé. Je sens que je peux faire des œuvres sérieusement belles, et je les ferai. Je lui dois cela pour la remercier de m'avoir régénéré... )>
Après deux lettres qui témoignent d'une gaieté, qu'il avait soin de rendre bien bête