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MONDE NOUVEAU

Rien (i) n’étonnera probablement les historiens futurs de la guerre européenne plus que la. réconciliation générale des partis et des doctrines qui l’a suivie. Aussi étrange que le fait puisse paraître, il n’est point douteux que l’Europe a été en paix avec elle-même, pour la première fois, pendant la plus grande guerre de l’histoire. Les haines religieuses, politiques, intellectuelles les plus implacables ont été oubliées en peu de jours d’un bout à l’autre d’un continent qui, depuis trois siècles, n’avait cessé de donner au monde, à chaque génération, le spectacle de luttes sans cesse renaissantes.

Ce phénomène extraordinaire a été une des grandes surprises de la guerre. Il semble cependant qu’il ne soit pas très difficile de l’expliquer. Chaque pays a immédiatement compris qu’il fallait cette fois unir toutes ses forces, car

(i) Ce discours fut prononcé à Paris, le 18 février 1017, sur invitation de Fol at Vie. Il fut répété à Nice le 28 février 1917 et publié dans la revue Foi et Vie.

c’était sa vie même et non pas un peu de prestige ou de territoire qui était en jeu. Et l’explication est certainement exacte. Mais elle n’est pas suffisante. Le phénomène est, en réalité, plus complexe et il a des causes plus profondes. La réconciliation est une opération presque toujours très difficile, quand se trouvent en présence des haines irritées par des siècles de lutte; celte fois, au contraire, elle a été relativement facile, parce que la guerre européenne a mis plus ou moins dans l’embarras tous les partis et toutes les doctrines qui luttaient en Europe avec acharnement pendant la paix. Aussi grande que fût, dans chaque parti ou chez les adhérents de chaque doctrine, l’envie de reprocher aux adversaires leur erreur, on a préféré pardonner, parce que tout le monde se sentait menacé d’une rétorsion immédiate et équivalente.

Quelques exemples suffiront à éclaircir cette pensée. Quel pacifiste oserait encore affirmer que la paix universelle est l’aboutissement nécessaire de l’évolution de la société moderne? Un déluge de sang a emporté ces théories trop belles. Mais quel adversaire du pacifisme oserait affirmer à son tour que quand il soutenait l’éternité et la nécessité de la guerre, il pensait à une guerre sans limites, ni dans l’espace, ni dans le temps, ni dans la férocité des moyens, ni dans la destruction des vies et des biens,

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comme l’actuelle ? Si les événements ont démenti les pacifistes, ils sont allés trop au delà des prévisions de leurs adversaires pour que ceux-ci puissent en triompher. Ceux qui demandaient la réduction des armements, quand l’Allemagne ne cessait d’augmenter les siens, se trompaient, évidemment; ils avaient pourtant raison quand ils disaient que les armées modernes se développaient au delà des limites fixées par la nature à cet organe du corps social. Il est désormais évident qu’une des raisons pour lesquelles on est revenu à la guerre, de cordon ou de position, c’est l’énormité des armées modernes, la complication et la puissance destructrice de leurs armements. La guerre de manœuvre exige des armées petites en comparaison du terrain dans lequel elles doivent agir, mobiles par leur organisation et pourvues d’armes dont la puissance ne dépasse pas une certaine mesure. Mais une guerre de cordon ou de position qui dure des années, dans une époque où les armées se composent de tous les hommes depuis 18 jusqu’à 5o ans, comment n’aboutirait-elle pas à un cataclysme général? La guerre européenne a donné tort aux pacifistes en éclatant; mais elle a démontré qu’ils avaient raison quand ils affirmaient que les armements illimités de l’Europe n’auraient point assuré la paix et qu’ils auraient fait de la guerre prochaine une immense catastrophe sociale. Il faut même avouer qu’ils

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ont été, en général, timides dans leurs prévisions pessimistes, car aucun pacifiste n’a cru à la possibilité d’une guerre si longue et si terrible.

Si nous étudions le rapport entre la guerre européenne et les doctrines politiques qui divisaient l’Europe avant la guerre, nous trouverons la même contradiction. L’Allemagne avait beaucoup d’admirateurs dans tout le monde, surtout dans les classes supérieures, parce qu’elle représentait ou semblait représenter le principe de l’autorité et de l’ordre. Son gouvernement, en effet, était, hélas, le plus fort de l’Europe, le seul peut-être qui ne tremblait pas encore devant ceux auxquels il devait commander. Mais il a pu prendre l’initiative de cette guerre et déchaîner dans le monde ce fléau incomparable, justement parce qu’il était si fort et parce qu’il jouissait d’une si grande autorité auprès de son peuple. Cette considération suffira à détruire aux yeux de plusieurs générations le prestige dont les gouvernements forts et autoritaires jouissaient encore. Il sera impossible de reconnaître le principe de l’ordre dans un régime qui a jeté le monde entier dans l’affreux désordre de cette crise. Au contraire, quelles qu’aient été les faiblesses et les erreurs des gouvernements démocratiques et parlementaires de l’Europe occidentale — -et elles ont été nombreuses — le monde sera indulgent avec

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eux, parce que ces gouvernements n’auraient jamais déchaîné la guerre, ni violé la neutralité de la Belgique, ni adopté des procédés de guerre si barbares. Mais tout en étant indulgent avec leurs erreurs, le monde devra aussi reconnaître qu’un peu plus de clairvoyance n’aurait pas été inutile à ces gouvernements avant la guerre, de même qu’un peu plus de rapidité, d’énergie et d’intelligence pendant la guerre. Il est permis de prévoir que tous les peuples sortiront de la guerre plus ou moins mécontents de leurs gouvernements, bien que pour des raisons différentes. Mais comme parmi les États engar gés dans cette lutte on trouve toutes les formes de gouvernement sous lesquelles les peuples de notre civilisation peuvent vivre, il apparaît probable que la guerre européenne ne fournira aucun argument décisif en faveur d’aucun parti ou institution. Elle semble devoir servir plutôt mettre en évidence les défauts de tous les système» politiques que l’Europe a créés et essayés, dans l’espoir de trouver le meilleur.

Il en est de même pour la question si débattue du protectionnisme et du libre-échange. Il serait difficile de dire laquelle de ces deux théories, qui ont passionné si vivement les esprits depuis un siècle, pourra profiter des expériences de la guerre. La guerre européenne semblerait prouver que le protectionnisme et le libreéchange sont tout également nécessaires et

également dangereux. N’a-t-elle pas démontré que la défense nationale devient impossible sans l’appui de certaines industries et qu’il faut, par conséquent, développer ces industries par des moyens artificiels si elles ne se développent pas naturellement? Il est aujourd’hui évident que le système du libre-échange absolu mettrait, en Europe, certains pays à la merci des autres, au point de vue militaire. Mais il n’est pas non plus douteux que les difficultés croissantes avec lesquelles tous les belligérants se trouvent aux prises dépendent en partie des obstacles créés par l’état de guerre au commerce international. Les difficultés d’approvisionnement ont exercé une grande influence sur le développement de la guerre, et elles exerceront probablement une influence sur son dénouement; mais ces difficultés ne sont autre chose que l’effet de la suppression du libre-échange. De même que le libre-échange absolu aurait réduit certains pays à la merci d’autres, le blocus, c’est-à-dire la suppression des échanges, sera une des raisons pour lesquelles les empires centraux devront se rendre. Même dans ce problème, nous nous perdons dans une contradiction inextricable.

Il serait facile de multiplier les exemples. Tout le monde d’ailleurs, en réfléchissant un peu sur les événements actuels et sur les discussions qu’ils soulèvent, pourra facilement étendre ses considérations à d’autres cas analogues et comprendre pourquoi tant d’ennemis acharnés se sont serré la main. Les partis se sont trouvés tout à coup, avec leurs doctrines, désarmés, les uns en face des autres. La guerre a été une espèce de tremblement de terre philosophique qui a ébranlé sur leurs fondements, plus ou moins, les systèmes d’idées les plus opposés : ceux au moins qui prétendaient résoudre les problèmes les plus importants de la vie contemporaine. C’est un phénomène unique dans l’histoire du monde, et sur lequel les esprits cultivés qui ne sont pas entièrement absorbés par l’action militaire devraient peut-être commencer à arrêter leur attention, comme les hommes de finances s’occupent déjà des impôts ou des traités de commerce de l’avenir. Ce bouleversement intellectuel est en effet un phénomène beaucoup plus grave que la destruction des richesses ; et il n’est pas moins grave, probablement, que la

destruction de tant d’hommes, qui étaient l’espoir ou la force de l’Europe. C’est par ce bouleversement, probablement, que commencera la grande crise de la civilisation moderne, dont la guerre européenne n’est que le prologue, et qui semble devoir être une crise universelle, économique, intellectuelle et morale. Il suffit, en effet, pour s’en rendre compte, de réfléchir à la situation dans laquelle se trouveront, la guerre finie, les institutions, les partis, les doctrines dont la guerre aura mis en lumière les faiblesses, démenti les prévisions, démontré l’incapacité de tenir leurs promesses. Toutes ces institutions, ces partis, ces doctrines, qui dirigeaient avant la guerre, bien ou mal, la société européenne, se trouveront comme suspendus dans le vide. Les conséquences probables d’une situation de cette espèce et la crise morale qu’elle produira se devinent facilement. Il est donc important d’en chercher les causes. Comment une civilisation si savante et si puissante a-t-elle pu se trouver tout à coup en face d’événements qui ont démenti tant de ses croyances, déçu tant de ses espoirs et donné tort à tout ce qu’elle avait fait et pensé pendant deux générations ? Comment a-t-elle pu se tromper à ce point?

Pour tâcher de résoudre ce problème., je serai obligé de vous soumettre des considérations un peu compliquées. Je vous demande pardon de l’effort que je vais vous imposer; mais nous vivons dans des temps où ceux qui ne combattent pas ont le devoir de penser aux grands problèmes de la vie, même en sacrifiant un peu leur plaisir. Cherchons donc la raison pour laquelle notre époque s’est trompée. Elle s’est trompée, parce qu’elle a voulu trop de choses; et elle a perdu, en voulant trop de choses à la fois, la capacité de choisir. La phrase peut sembler obscure; mais je tâcherai de l’expliquer en choisissant parmi les exemples très nombreux qui s’offrent, celui qui est le plus clair et le plus actuel : la manière dont l’Europe avait envisagé et résolu un des plus grands problèmes qui ont préoccupé toutes les générations : le problème de la paix et de la guerre. Dans toutes les époques, on a beaucoup discuté sur la paix et sur la guerre, sur leur nature et sur leur rôle. Dans toutes les époques, il y a eu des hommes qui ont désiré la paix perpétuelle comme le bien suprême, et des hommes qui ont vu dans la guerre une loi divine

de la vie. Sans recommencer cette discussion, on peut affirmer qu’il y a eu des époques où le principe de la guerre a dominé et d’autres où a dominé le principe de la paix; que les unes et les autres ont pu vivre, se développer, faire de grandes choses; et que les unes comme les autres, à un certain moment, ont subi une crise déterminée par le développement même du principe qui les avait dominées. Si on admet que chaque État est une volonté souveraine, qu’il ne peut ni ne doit reconnaître aucune limite à sa liberté, sauf la force plus grande d’un autre État, c’est le principe de la guerre qui dominera. Chaque État cherchera à être le plus fort qu’il pourra ; il fera de chaque citoyen un soldat; il évitera les contacts avec les autres États, c’est-à-dire avec les autres volontés souveraines qui sont destinées à entrer, un jour ou l’autre, en conflit avec la sienne; il sera hostile à tout ce qui porte les hommes d’États différents à étendre et à mêler leurs intérêts : le commerce, les mariages, les traités, l’imitation des mœurs étrangères. Ce sont les principes d’étroit nationalisme, s’il m’est permis d’employer ce mot, sur lesquels était fondée la cité antique; le régime sous lequel a vécu une partie du monde ancien avant la paix romaine. On ne peut dire que ce régime soit en lui-même contraire à la nature humaine et radicalement mauvais, quand on pense à tout ce que les civilisations anciennes

ont créé sous ce régime. Si, au contraire, on admet que chaque État est subordonné à une loi supérieure de fraternité, de charité et de perfection morale, dont il n’est, que l’instrument, l’organisation politique et militaire perdra beaucoup de son importance. Les hommes seront portés à mêler leurs intérêts, leurs idées, leurs sentiments par la nécessité d’accomplir ce devoir supérieur. C’est ce qui est arrivé en Europe pendant le moyen âge, sous l’influence des doctrines chrétiennes. Les peuples de l’Europe avaient presque entièrement perdu l’esprit politique et l’esprit militaire; ils ne savaient plus organiser un grand État; leurs guerres, qui semblent si nombreuses et si longues dans les livres d’histoire moderne, étaient des jeux d’enfants, car on 11e savait plus ni recruter, ni faire manœuvrer, même une petite armée. Les frontières intellectuelles et morales entre les peuples avaient disparu dans un cosmopolitisme, dont le latin était la langue officielle. Les inconvénients du cosmopolitisme étaient graves sans doute, mais on ne pouvait pas affirmer qu’il était contraire à la nature humaine et en lui-même mauvais. Le moyen âge a été une très grande époque de l’histoire de l’Europe; et nous lui devons beaucoup. Il a peu à peu peuplé l’Europe que les bouleversements suivis à la chute de l’empire romain avaient dépeuplée; il a commencé à civiliser beaucoup de barbares; il a

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créé des arts merveilleux : rarchitecture par exemple. C’est enfin sous ce régime de cosmopolitisme pacifique que l’Europe a commencé, au xve siècle, ce superbe effort d’exploration géographique, qui devait livrer à notre civilisation la planète tout entière.

Il est donc évident que les hommes peuvent vivre sous un régime de nationalisme comme sous un régime de cosmopolitisme et, sous l’un comme sous l’autre, contribuer à la tâche immense et mystérieuse de l’histoire, dont nous cherchons en vain de deviner le but. Les deux systèmes ont leurs inconvénients et leurs faiblesses ; ils sont, comme tous les systèmes humains, limités, et ils s’épuisent à un certain moment ; mais ils peuvent servir à ce que nous appelons avec un mot un peu vague : le progrès du monde. A une condition cependant : c’est que les hommes choisissent nettement entre l’un et l’autre et qu’ils en acceptent toutes les imperfections inévitables. Les membres de la cité antique n’ont jamais aspiré aux commodités du cosmopolitisme ; comme les hommes du moyen âge se sont résignés aux inconvénients du morcellement politique et du désarmement. La faiblesse de l’État était une condition nécessaire du cosmopolitisme du moyen âge ; de même que l’esprit d’exclusion était une condition de la force militaire de Sparte ou de Rome. Ce que notre époque n’a su faire, c’est justement

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ce choix décidé entre les deux principes et les deux systèmes. En développant jusqu’aux dernières conséquences un mouvement dont les origines remontent au xvne siècle, notre époque a mélangé les deux principes comme s’ils pouvaient tous les deux se développer à côté indéfiniment, sans que jamais dût venir le moment où l’un des deux principes deviendrait la limite infranchissable de l’autre et où la nécessité d’un choix s’imposerait. Elle semblait avoir admis que le principe de la paix serait prédominant. Les États de l’Europe, grands et petits, avaient multiplié les traités et les conventions. Ils avaient tous concédé aux étrangers le droit de circuler librement, de résider, de posséder, de faire du commerce, de se marier dans leur territoire. Ils avaient fait tout ce qu’ils pouvaient pour encourager l’échange des capitaux, des marchandises, des idées, des découvertes, des goûts. Nous n’avions plus une langue internationale comme le latin.; mais on cherchait à multiplier les connaissances des langues et les traductions des livres. Il y avait des partis qui affirmaient avec ostentation leur caractère international. On avait créé une organisation internationale d’intérêts qui était dans une certaine mesure la condition de l’ordre intérieur de chaque nation. Les grands États d’Europe avaient enfin reconnu officiellement, bien qu’avec un degré de bonne foi différent, que le maintien de la paix était le

but suprême de leur politique auquel tout le reste devait être subordonné.

En somme, notre époque avait créé un état de cosmopolitisme qui, sous certains points de vue, rappelait le moyen âge. La conséquence logique était que le principe opposé de la guerre aurait dû être, dans notre époque, limité de telle manière que les guerres ne pussent, ni par leur durée, ni par leur ampleur, ni par leur férocité, compromettre cet ordre international, cette société des nations, à laquelle était lié l’ordre intérieur de chaque pays. Il n’en fut rien. Sur ce cosmopolitisme se greffa une organisation politique des grands États qui rappelait à beaucoup de points de vue, mais dans des proportions beaucoup plus larges, le nationalisme et l’esprit belliqueux de la cité antique. Les grands États de l’Europe, pour des causes différentes, s’engagèrent dans une concurrence illimitée d’armements, telle que le monde n’avait jamais vu l’égale et par laquelle la guerre devait devenir un duel à mort, sans exclusion des coups, comme à l’époque où chaque État ne reconnaissait dans les autres États que des ennemis. Dans presque tous les pays, on a cherché à exciter l’orgueil national, la méfiance ou la haine de ses voisins, l’esprit de jalousie et de rivalité internationale, l’ambition d’être le premier en tout, comme si nous vivions sous un régime de guerre incessante. Dans le plus

puissant empire militaire de l’Europe, nous avons même vu se développer, encouragée par la protection officielle, une école qui a prêché au monde, sans que personne ne protestât, la théorie de la guerre sans limites et sans loi, le mépris des traités, l’inutilité du droit des gens, l’essence divine de la force. C’est cette école qui, de plus en plus grisée par la protection officielle et par l’admiration du monde, a fini par préparer l’Allemagne à combattre les peuples les plus civilisés de l’Europe, ceux qui étaient ses meilleurs clients et ses admirateurs les plus sincères, avec la fureur sauvage avec laquelle, avant la conquête européenne, les tribus noires s’exterminaient dans le centre de l’Afrique. 11 n’est pas même exagéré de dire que le nationalisme greffé par l’Europe sur les intérêts et les aspirations du cosmopolitisme était beaucoup plus audacieux et dangereux que le nationalisme du monde antique. Celui-ci avait au moins reconnu la sainteté des traités. Un traité était une chose sacrée, placée sous la protection de la divinité qui liait les parties contractantes sans conditions. Un État qui voulait violer un traité devait s’ingénier à démontrer qu’il lui restait fidèle, car jamais on n’aurait admis qu’il pouvait déclarer de ne plus vouloir l’exécuter, parce qu’il ne le jugeait plus utile à ses intérêts. Or c’est cette théorie que l’Europe du xxe siècle a fait enseigner publiquement dans ses Univer-

sités. Elle a été créée en Allemagne, naturellement; mais elle a été accueillie avec faveur, même dans les Universités des pays qui aujourd’hui luttent contre l’Allemagne.

Il est aujourd’hui évident que si la guerre et la paix sont deux états naturels de l’humanité, nous avions créé, en mêlant avec une telle imprudence le principe de la paix et celui de la guerre, un mélange explosif qui, en éclatant, a détruit l’Europe. Mais l’Europe s’était peu à peu tellement habituée à cette situation paradoxale et unique dans l’histoire qu’elle avait fini par la considérer comme naturelle. Les différentes tentatives faites pour réveiller l’Europe à la conscience du danger imminent ont échoué. Cette illusion était d’ailleurs un cas particulier d’une illusion plus générale dont notre civilisation a été la victime, qui a été le fond de toute notre manière de penser et de concevoir le monde, et qui étonnera probablement un jour nos petits-fils tellement elle leur paraîtra enfantine. C’est l’illusion que l’homme puisse tout avoir dans le monde : les avantages de la guerre

el les bienfaits de la paix, la perfection et la puissance, la quantité et la qualité, la rapidité et la beauté. Notre époque est la plus savante qui ait encore existé; et cependant, malgré son immense savoir, elle avait fini par oublier une vérité très simple, dont les générations beaucoup plus ignorantes se rendaient si bien compte : c’est-à-dire que les biens de la vie sont liés entre eux de telle manière qu’on ne peut jamais jouir de tous ensemble indéfiniment. Il y a toujours un moment où l’un devient la limite de l’autre, et alors il faut choisir : renoncer à l’un pour avoir l’autre. Cette simple vérité, que nous avons perdue de vue en cherchant la puissance et la richesse, est la clé de toute l’immense tragédie que le monde a tant de peine à comprendre. La contradiction des deux principes que nous avons étudiés — la paix et la guerre — n’a pas été en effet la seule, tant s’en faut, dans laquelle notre époque s’est égarée. Si le temps n’était pas limité, il serait facile de soumettre à la même analyse les applications que nous avons faites du principe de liberté et du principe d’autorité, de l’idée de tradition et de l’idée de progrès, de la morale et des intérêts économiques. On retrouverait partout, en comparant notre époque aux précédentes, le même phénomène : la tendance à mêler les principes inconciliables au lieu de les limiter avec précision et de choisir entre eux. Notre

époque, qui l’a inventé, a appliqué ce procédé partout : à la politique, à la morale, au droit, même à l’art. Ceux qui déplorent la décadence de l’art dans le monde moderne se sentent souvent répondre qu’aucune époque n'a fait un effort plus grand pour tout comprendre et tout admirer : les écoles, les styles, les personnalités créatrices les plus différentes. L’observation est exacte, mais la conclusion qu’on en tire ne semble pas justifiée ; car cet effort de tout admirer est l’effet d’une incapacité de choisir qui est particulière à notre époque. Les époques auxquelles nous devons les grandes créations de l’art ont été bornées dans leurs goûts. En s’étendant à tant de genres différents, le goût artistique s’énerve et devient superficiel ; il se transforme en un dilettantisme instable qui énerve la force créatrice des artistes, quand ils n’ont pas l’énergie de se mettre au-dessus des caprices de la mode. Mais les effets que cette incapacité de choisir a produits dans l’art ne sont nullement comparables à ceux qu’elle a produits dans le droit, dans la politique, dans la morale. L’affaiblissement des gouvernements, l’incohérence de leur action, l’irritabilité et l’incertitude de l’opinion publique dans tous les pays, cette espèce de fatalisme imprévoyant qui a dominé avant la guerre, de même que l’exaltation dont l’esprit public était pris en Allemagne et que M. Moysset avait si bien décrit

avant la guerre, sont nés de cette confusion intellectuelle et morale. Quand des principes précis et clairs ne dirigent plus une époque, l’action devient ou lente et incertaine, ou violente et passionnée. C’est le double état d’esprit, où se trouvait l’Europe avant la guerre. Un peuple exalté par un orgueil diabolique, par des convoitises illimitées, par une confiance insensée dans sa force et dans sa supériorité, était entouré par des nations hésitantes, perplexes, qui se sentaient faibles et menacées; qui en souffraient, mais qui ne trouvaient point la force de rien faire pour empêcher la catastrophe redoutée, et qui, de temps en temps, retombaient dans l’illusion qu’on pourrait dompter la folie frénétique de ce peuple dangereux par des sourires et des amabilités... La confusion intellectuelle et morale qui dominait notre époque et qui rendait impossible une action dirigée vers des buts définis et réglés par des principes précis, avait produit les deux effets opposés : une frénésie chaque jour plus violente chez les Allemands, une perplexité chaque jour plus inquiète chez les autres peuples. Le moment devait venir où cette frénésie éclaterait au centre de l’Europe sur les perplexités qui l’entouraient.

Comment une époque aussi éclairée que la nôtre a-t-elle pu être victime de l’étrange illusion qu’on puisse tout avoir dans la vie? Quel rôle a joué dans le grand drame de l’histoire moderne l’incapacité de choisir, qui était la conséquence de cette illusion, et qui a caractérisé notre époque? Ce sera le grand problème que l’Europe devra se poser de nouveau et d’une manière définitive quand, la guerre finie, tant d’institutions et de doctrines qui croyaient s’appuyer sur des assises granitiques se trouveront comme suspendues dans le vide. J’ai dit « de nouveau et d’une manière définitive », car le problème a été continuellement discuté depuis un siècle sous les formes les plus différentes. Mais les deux solutions qu’on lui a données ne semblent avoir qu’une valeur provisoire, parce que l’une n’a vu dans cette confusion qu’une aberration des esprits égarés par l’orgueil et par de fausses doctrines ; l’autre, au contraire, y a vu un état supérieur, une espèce de perfection atteinte à la fin par une partie de l’humanité. Le moment est peut-être venu où les hommes comprendront avec plus de facilité combien ces

deux solutions sont insuffisantes. Il n’est pas difficile de démontrer que, bien loin d’être une simple aberration collective, cette confusion a été la condition d’un immense effort accompli par les deux siècles derniers. 11 ne faut jamais oublier, quand on veut comprendre le monde moderne, et ses crises, que l’Europe travaille depuis les deux derniers siècles à deux tâches gigantesques, qui n’ont aucun précédent dans l’histoire. Elle cherche à organiser la société et l’État sur des principes entièrement nouveaux, comme la volonté du peuple, la liberté, l’idée du progrès, la nationalité et ses droits; et elle s’efforce en même temps de peupler et d’exploiter toute la terre, à l’aide dinstiuments d’une puissance merveilleuse, en faisant du globe une espèce d’unité. Mais pour mener à bien ces deux tâches, il a fallu exciter au degré suprême l’énergie, l’esprit d’ initiative, l’activité, la force de travail de toutes les classes. Or l’illusion que l’homme puisse jouir à la fois de tous les biens de la vie et le brouillard dans lequel la beauté et la laideur, le bien et le mal, la vérité et l’erreur se confondaient aux yeux des hommes, ont beaucoup favorisé cet effort incessant. C’est pourquoi notre époque les a tellement aimés. Les hommes comme ta époques qui veulent obtenir des succès rapides et continuels aiment à croire dans leur toutepuissance, et n’aiment pas à être trop gênes par

des principes de morale, d’esthétique ou de logique bien précis qui, s’ils sont des règles de conduite sûres, sont aussi des limites rigides. Une civilisation qui a voulu créer avec une telle rapidité tant de richesses, d’institutions, d’idées, de doctrines, de machines, de nations nouvelles, devait détester tous les systèmes d’opinions et de règles trop précis qui l’auraient gênée et adopter des étalons de mesure assez souples pour pouvoir trouver beau et bon tout ce qui favorisait ses intérêts, si différents et si variables.

Cette confusion, qu’on a considérée comme une aberration, était donc la condition même de ce que nous avons appelé, à tort ou à raison, le progrès de notre époque. Faut-il en conclure que ceux qui voyaient dans cette confusion un état de perfection étaient dans le vrai? A défaut d’autres raisons, la crise de tant d’institutions et de doctrines opposées, qui a commencé avec la guerre européenne, suffiraient à nous en faire douter. Si les principes autoritaires et le libéralisme, si le pacifisme et le militarisme, si le nationalisme et le cosmopolitisme, si toutes les doctrines semblent avoir été également touchées par la guerre, il serait absurde d’en conclure qu’elles soient toutes fausses et qu’il soit nécessaire de s’en débarrasser. Ce sont les principes qui ont régi toutes les sociétés humaines; et il est évident qu’ils continueront à les régir, car

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on ne peut pas même comprendre l’existence d’un État et d’une nation en dehors de l’une ou de l’autre de ces doctrines. Que démontre alors cette crise universelle d’institutions et de doctrines pourtant nécessaires, sinon que nous ne pouvons plus continuer à mêler et confondre les principes comme nous l’avons fait jusqu’à présent, c’est-à-dire à préparer la guerre en voulant la paix, à multiplier les pouvoirs de l’État en diminuant son autorité et son prestige, à diviniser en même temps le droit et la force, à confondre le succès avec la perfection?

Des signes nombreux nous autorisent donc à penser que le temps approche où l’Europe se trouvera dans la nécessité de choisir entre beaucoup de principes différents qu’elle avait trop confondus. Mais si cette nécessité s’impose, il est facile de voir quel sera le grand problème intellectuel du monde nouveau : substituer des doctrines philosophiques, morales, politiques, juridiques, religieuses, des arts et des méthodes d’érudition qui chercheront à distinguer les principes, à celles qui cherchaient à les mêler et à les confondre, et qui pour cela ont eu tant de

succès dans les derniers cinquante ans. C’est un changement qui, ainsi énoncé, paraît bien simple; mais ceux qui en prendront l’initiative s’apercevront bientôt qu’il implique une immense révolution intellectuelle. Toute la question de la culture allemande et de la culture latine, débattue depuis deux ans avec tant d’ardeur, cache en elle-même l’obscur pressentiment de la nécessité et de la difficulté de cette révolution intellectuelle. Depuis deux ans, on proteste violemment contre la suprématie acquise par le génie germanique, obscur et déséquilibré, sur le g'énie latin, clair et harmonieux; on s’étonne que les hommes en soient arrivés à préférer l’obscurité et la complication à la clarté et à la simplicité ; on se demande pourquoi la brillante lumière méridionale du g’énie latin a été obscurcie par les brouillards que les vents du nord ont transportés des forêts de la Germanie; on déclare de tous les côtés qu’il faut mettre fin à cet état de choses. On admet plus ou moins clairement qu’il y a une opposition inconciliable entre le g'énie latin et le génie germanique. Que signifient toutes ces récriminations, ces protestations?

Les considérations précédentes, une comparaison attentive entre la civilisation moderne et les civilisations du passé nous aident à répondre même à cette question. La clarté du génie latin n’est autre chose que l’effort de bien définir les

principes, pour empêcher qu’ils ne se confondent et, par conséquent, de donner des règles sûres et précises. L’obscurité germanique, qu’on a prise si souvent pour de la profondeur, est l’effort contraire de confondre les principes en affaiblissant la force des règles. Dans la philosophie, dans le droit, dans la morale, dans l’histoire, dans l’érudition, l’esprit germanique a, depuis deux siècles surtout, travaillé à confondre les principes et les définitions, à détruire les traditions, à mêler le bien et le mal, le beau et le laid, le vrai et le faux, pour donner plus de liberté aux intérêts et aux passions. La confusion intellectuelle et morale de notre époque n’a pas été exclusivement l’œuvre de l’esprit germanique; les autres peuples, et même les peuples latins, ont contribué à la produire ; mais il n’est point douteux que l’esprit germanique a travaillé dans ce sens avec plus d’énergie, de gaîté et de fortune que tous les autres. C’est parce qu’il a été, bien souvent sous prétexte de liberté, l’agent le plus actif et le plus résolu de cet immense désordre, qu’il a dominé le monde moderne, malgré ses défauts ou plutôt à cause même de ses défauts. Il flattait les tendances profondes d’une époque qui ne voulait autre discipline sérieuse que celle du travail et de l’État; qui aspirait dans tout le reste, dans l’art comme dans la morale privée, dans la religion comme dans la famille, dans les affaires

comme dans les plaisirs, à une liberté chaque jour plus grande. Même l’obscurité de la forme était devenue une qualité, car elle servait aux doctrines contradictoires pour mieux cacher leur incohérence. Kant a été le philosophe préféré du xixe siècle, tout en étant un des écrivains les plus embrouillés de la littérature universelle: pourquoi ? Parce que la contradiction est l’essence même de tout son système. Ce spiritualisme matérialiste, ce relativisme absolu, ce théisme athée, ce déterminisme libre convenaient admirablement à une époque qui, en bonne foi, en croyant bien faire, voulait admettre tous les principes, même les plus contradictoires, pour les exploiter tous. Mais l’obscurité était une qualité précieuse pour un système d’idées qui reposait sur la contradiction. Si Kant avait écrit comme saint Thomas ou comme Descartes, le monde aurait été obligé à voir toutes ces contradictions, dont il demandait de ne pas s’apercevoir.

La haine du germanisme dont les peuples ont été saisis nous amène donc à la même conclusion que l’examen de la situation dans laquelle se trouveront les partis et les doctrines à la fin de la guerre européenne. Il faut tâcher de sortir de la confusion intellectuelle et morale où nous étions plongés quand la guerre a éclaté ; et pour en sortir, il faudra aussi un grand effort intellectuel, dont les directions semblent indiquées

par l’analyse même de cette confusion. Il s’agit de pousser les générations futures un peu moins vers l’idéal de la puissance et un peu plus vers l’idéal de la perfection ; il s’agit d’amener les esprits à goûter de nouveau les idées claires et les sentiments simples; il s’agit de familiariser de nouveau les hommes, dans un monde tellement agrandi, dans une civilisation devenue’ si puissante, avec l’idée des limites infranchissables de la vérité, de la beauté, de la vertu, de la raison, de la puissance, que les hommes comprenaient si facilement dans les époques où ils étaient plus faibles et ignorants ; il s’agit enfin de trouver les savants, les artistes, les écrivains, les philosophes qui auront non seulement l’intelligence, mais la force morale nécessaire pour accomplir cette tâche. Sera-t-elle, l’Europe, capable d’accomplir cet effort? L’avenir nous le dira. Il semble pourtant évident que non seulement la possibilité d’une paix durable, mais l’existence même pour les peuples de vieille civilisation dépend de cette transformation. Nous nous sommes trouvés toujours un peu déplacés dans cette confusion qui, au contraire, convenait mieux à des peuples, comme les peuples germaniques, faciles aux exaltations de la passion et aux accès de folie collective. La crise actuelle en est la preuve. On a beaucoup reproché aux gouvernements des peuples qui luttent aujourd’hui contre l’Allemagne leur

impréparation militaire. Il est pourtant indiscutable, au moins pour ce qui concerne la France, l’Angleterre et l’Italie, que cette impréparation, pour grande ou petite qu’elle fût, n’a pas été seulement l’effet de l’imprévoyance des gouvernements. Nous nous sommes laissés distancer par l’Allemagne dans la course aux armements, en partie parce que nous comprenions que cette course était une folie, que le système devenait absurde par ses exagérations monstrueuses. N’étant pas aveuglés, comme le peuple allemand, par l’orgueil, la convoitise, l’ambition, il nous répugnait de développer un système dont tout le monde entrevoyait plus ou moins clairement les excès, la complication, les difficultés de l’application, les sacrifices inouïs qu’il imposerait, les développements dangereux qu’il pouvait prendre. Nous avons eu tort, c’est entendu; et nous sommes en train d’expier la faute que nous avons commise. Mais l’expiation ne nous rendra pas plus capables, étant des peuples qui aiment à raisonner, d’agir dans un monde où l’absurde dominerait avec son cortège de passions exaltées. C’est donc une question de vie ou de mort pour nous de reconduire la politique et toutes les institutions de l’Europe à des conceptions plus humaines et plus raisonnées que celles qui ont gouverné le inonde pendant les derniers cinquante ans ; car dans une civilisation dominée par des idées et des passions

extravagantes, nous qui sommes habitués à raisonner, nous nous trouverons toujours dans une condition d’infériorité et nous finirons par être les victimes des fous et des exaltés. C’est pour cette raison surtout qu’il faut faire, tons ensemble, un effort suprême pour conduire la guerre à une conclusion victorieuse. Nous ne débarrasserons l’Europe de la folie dont elle a failli mourir, si nous ne réussissons pas à battre l’armée qui a été le chef-d’œuvre de cet esprit délirant que l’Europe a dû subir pendant plus de quarante ans et que, de temps en temps, elle avait même commencé à admirer. C’est la tâche des soldats, auxquels s’adressent en ce moment nos pensées émues, avec le souhait ardent qu’ils puissent l’accomplir le plus rapidement possible et avec tout le succès qui rendra féconds tant de sacrifices. Mais quand leur tâche sera achevée, commencera celle des savants, des philosophes, des juristes : il reste à souhaiter qu’ils se montrent, par la patience, l’esprit de sacrifice et la ténacité, dignes des soldats qui nous frayent le chemin vers des temps meilleurs; où loin des abîmes qui s’ouvrent aujourd’hui autour de nous, partout où nous regardons, l’Europe pourra vivre dans une atmosphère sereine, éclairée par des idées lumineuses.

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