‹ Le génie latin et le monde moderneChapitre 11 sur 12 · SPORT · texte numérisé non relu

SPORT

'Aptarov G8oj>p, dit Pindare (i). L’eau est bonne, a-t-on traduit assez souvent. Mais pourquoi l’hymne en l’honneur d’un vainqueur aux jeux commencerait-il par une pensée qui s’adapterait beaucoup mieux à une ligue contre l’alcoolisme ? Udor ne signifie pas ici « l’eau » ; c’est le mot qui correspond au latin sudor'; c’est la sueur, symbole de l’effort physique que l’atldète accomplit. « Excellente est la sueur», c’est-à-dire l’effort par lequel le vainqueur s’est préparé et a conquis la victoire difficile.

'Aptarov GSwp, dit donc une des voix les plus sonores et les plus nobles de la Grèce, le grand poète qui, en l’honneur du sport de son temps, a transporté dans la lyrique les mythes lumineux du polythéisme hellénique. Le mot a tra-

(i) Ce discours fut prononcé à Lausanne, le 6 mai 1913, dans la séance d’ouverture du Congrès de psychologie sportive. Une traduction anglaise a paru dans le volume Ancient Rome and Modem America — A comparative study of moral and manners, by Guglielmo Ferrero (New-York and London, 1914), dans lequel furent publiées aussi les études précédentes.

25o le génie latin et le monde moderne

versé les siècles, et nous aussi nous sommes ici pour en faire un commentaire à l’usage de notre époque. Le discours que j’ai à prononcer pourrait-il, en effet, être autre chose qu’un développement de ce thème éternel : 'Apiatov CScop ? Seulement vous auriez raison de demander pourquoi cette tâche devait échoir cette fois à un homme qui ne fait plus dans la vie que manier un instrument trop léger — la plume — pour qu’il puisse vérifier la justesse du mot de Pindare. Il est vrai qu’il fut un temps où celui qui a l’honneur de vous parler ne compulsait pas encore les documents de l’histoire et n’étudiait point les problèmes philosophiques ; mais il était, par contre, un gymnaste passionné. Je vous avouerai même que la première fois que son nom parut dans les journaux, ce fut dans des comptes rendus de fêtes gymnastiques et sportives, où des chroniqueurs bienveillants crurent pouvoir louer son agilité d’écureuil. Mais ce temps est — hélas 1 — bien loin ; la passion trop violente qu’il eut entre dix et quinze ans pour les exercices physiques l’obligea à les abandonner tout à coup ; il a peu à peu laissé envahir et engourdir ses muscles par cette paresse physique qui amollit \ aujourd’hui tant d’intellectuels et qui trouble î 1 chez eux l’équilibre des fonctions vitales.

Je ne peux donc m’autoriser de ces souvenirs si lointains pour réclamer un droit, si petit fûtil, de parler devant vous dans cette occasion. Je

suis un étranger dans ce monde du sport qui s’est si rapidement développé dans les derniers trente ans; je n’ai suivi que de très loin le mouvement qui l’a créé, et je me trouverais fort embarrassé si je devais traiter dans ses détails une des nombreuses questions qui se rattachent à cette forme de l’activité contemporaine... Quelle autorité ai-je donc pour vous parler dans cette occasion? Aucune. Et la bienveillance avec laquelle le baron de Goubertin a bien voulu me faire l’honneur de m’inviter à tenir ce discours, si elle me flatte beaucoup, ne peut combler le grand vide de mon incompétence manifeste. Vous me direz alors que j’aurais mieux fait de me souvenir du sage conseil qu’Iïorace donnait au cordonnier et refuser cet honneur dont je n’étais pas digne... Et vous auriez raison... Mais, à mon excuse, je vous dirais avant tout qu’il est difficile de refuser quelque chose à un homme si distingué, si aimable, si passionné des causes qu’il défend, que M. de Coubertin. Et puis si je suis un sportsman qui a pris depuis longtemps sa retraite, je suis aussi un homme qui cherche, dans la mesure de ses faibles forces, à comprendre la vie du dehors, quand il ne peut en faire l’expérience immédiate et directe. N’est-ce pas le rôle et un peu le tourment de l’historien? L’historien doit comprendre toutes les formes et tous les phénomènes de la vie : crimes, intrigues, batailles, guerres, révolutions, amours,

haines, perfidies, faiblesses cachées des grands hommes, impulsions aveugles des masses, les plus. nobles et les plus bas des sentiments qui agitent l’âme humaine. Si nous devions avoir fait l’expérience de tout ce que nous devons comprendre, le métier d’historien serait le plus difficile et le plus dangereux du monde ; car pour devenir historien, il faudrait au moins risquer le bagne ou l’échafaud. Sans doute, cette nécessité de comprendre toutes les formes de la vie du dehors est aussi une des grandes faiblesses des historiens... Bien souvent ils se trompent; et plus souvent encore l’image qu’ils donnent des choses semble bien pâle, en comparaison de la réalité vivante, à ceux qui l’ont vécue, cette réalité. C’est ce qu’il va certainement m’arriver, en parlant à vous de choses que vous connaissez mieux que moi... Mais c’est là un inconvénient inévitable du métier, et je vais remplir ma tâche en comptant sur votre indulgence...

Je vous parlerai donc du sport dans la vie moderne en homme qui l’a regardé du dehors. Je vous ferai, si vous me le permettez, un peu de philosophie du sport : car faire la philosophie d’une chose est souvent une manière élégante d’en parler en la connaissant peu à des personnes qui la connaissent bien. Et je me poserai cette question : quelle est et quelle doit être la fonction du sport dans la société moderne ? Son

rôle et ses limites? La question ainsi formulée n’est qu’une forme spéciale d’une question plus générale, que les philosophes se sont faite depuis longtemps : quel est le rôle mutuel et réciproque des différentes activités humaines? C’est une vérité bien connue qu’avec les progrès de la civilisation, la vie sociale subit un procès intérieur de différenciation. Le commerce se divise de l’industrie, l’industrie de la guerre, la guerre du gouvernement, le gouvernement des activités intellectuelles, qui à leur tour se spécialisent — art, science, religion, etc. — Des professions, des corporations, des institutions, des classes correspondent à toutes ces activités différentes : c’est-à-dire des hommes, qui ont des passions, des ambitions, des désirs, des besoins, des intérêts, et qui ne tardent pas à entrer en conflit. Quelle doit etre la part de toutes ces activités différentes? Quelle est la plus nécessaire, la plus noble, la plus élevée? Laquelle doit être entourée du plus grand respect, couverte des plus grands honneurs et récompensée par les honoraires les plus considérables ?

Les hommes ont trouvé pour cette question un nombre infini de solutions différentes. Il est pourtant facile de découvrir dans beaucoup de ces solutions une tendance commune : celle de considérer comme la première et la plus importante de toute la corporation la profession ou

l’institution à laquelle chacun appartient. Un savant n’a pas grande difficulté à se convaincre que le but de la vie est la recherche de la vérité. L’univers n’existerait donc que pour que des hommes de science puissent en découvrir les lois et les secrets. Mais pour les artistes, le monde a été, au contraire, créé pour leur permettre de l’embellir avec des tableaux, des statues ou des; édifices. Pour le soldat, c’est la guerre qui est la raison de l’existence ; tandis que le marchand voit dans le commerce la force bienfaisante qui fait vivre le monde. Et ainsi de suite. Toutes ces théories semblent l’évidence même à ceux qui les formulent; malheureusement les autres, ceux qui appartiennent à une, classe ou à une profession différente, les rejettent comme des erreurs absurdes ou ridicules : et comment mettre les unes d’accord avec les autres? Un certain nombre de philosophes ont donc cherché à s’élever au-dessus de ces points de vue, trop étroits ou trop intéressés ; de trouver des solutions qui puissent avoir une valeur générale... On en a proposé beaucoup : il n’est point le moment d’en discuter les principales : je me bornerai donc à vous exposer celle parmi ces théories qui me semble la plus simple, la plus ingénieuse et la plus utile pour résoudre le problème que nous nous sommes proposé quant au sport. C’est la théorie des limites. Toutes les différentes activités humaines de-

vraient être des limites réciproques. Prenez, par exemple, l’Art et la Morale; quels devraient être leurs rapports? La question a été discutée avec passion. Des artistes et beaucoup de leurs amis ont essayé de scinder violemment l’une et l’autre, en proclamant que l’art a le droit de chercher la beauté sans aucune préoccupation morale partout où il peut la trouver. Des moralistes à outrance ont au contraire voulu faire de l’art un esclave de la moralité, qui devrait se tenir toujours prêt à obéir à ses ordres et à se sacrifier à ses exigences. Mais ne serait-il pas plus raisonnable et plus humain de dire que l’Art et la Morale sont des limites réciproques? La morale est une limite de l’art : sans vouloir en faire son esclave, elle peut et doit lui empêcher de chercher la beauté dans certains sujets et par certains procédés qui seraient dangereux aux mœurs — ou à la pureté des esprits. Les formes de la beauté sont si nombreuses ! Pourquoi l’art ne devrait-il pas s’abstenir d’en chercher certaines pour des raisons morales? Mais l’art de son côté est une limite de la morale : il ne veut pas la dominer, mais il peut et doit empêcher la morale de s’égarer dans la recherche de la perfection. Ceux qui connaissent l’histoire savent qu’un peu de goût artistique a été toujours le meilleur remède contre les excès les plus dangereux ou les plus répugnants de l’ascétisme.

Prenons un autre exemple : une question qui a passionné beaucoup les esprits est celle de savoir si l’art et la science doivent se proposer des fins pratiques, ou s’ils ont en euxmêmes leur but. Il y a des gens qui veulent subordonner tout le reste du monde à Part et à la science : d’après cette conception, l’art et la science devraient chercher la beauté et la vérité sans aucune préoccupation utilitaire, sans se préoccuper s’ils sont utiles ou nuisibles aux hommes. D’autres prétendent au contraire subordonner l’art et la science au reste du monde, en affirmant que tout art ou toute science qui ne rend pas des services d’ordre pratique représente un gaspillage de temps et de travail... Ici aussi il serait plus humain de dire que la science et l’art cherchent la vérité et la beauté et non l’utilité ; l’utilité n’est donc pas le but de l’art et de la science; mais elle en est une limite. Les vérités que l’esprit humain peut découvrir sont infinies, comme les formes de beauté qu’il peut créer; est-il donc étrange que l’homme, ne pouvant pas découvrir toutes les vérités, ni créer toutes les formes de beauté, choisisse de préférence celles qui, en dehors du plaisir intellectuel ou esthétique, lui servent aussi pour la vie? Y a-t-il quelqu’un qui trouverait cette limitation absurde? Si on se mettait à construire des édifices dans le seul but de donner du plaisir aux yeux par des lignes

harmonieuses, on pourrait en construire à caprice; il n’y aurait aucune limite ni à la variété des formes, ni au nombre des constructions. Y a-t-il quelqu’un pour soutenir que l’art a le droit d’emplir le monde de constructions belles et qui ne servent à rien? Non, les considérations pratiques interviennent : même les époques où l’architecture a été la plus florissante ont construit des édifices qui, tout en étant beaux, servaient aussi à des besoins assez précis ; et personne n’a jamais protesté contre la limitation qui dérivait de cette préoccupation pratique.

C’est d’une manière analogue, je crois, qu’on devrait aussi considérer le sport comme une limite. La limite nécessaire aux excès d’une civilisation intellectuelle et sédentaire qui soumet le système nerveux à des épreuves formidables. M. de Coubertin a si bien anatysé cet aspect de la vie moderne dans ses Essais de psychologie sportive que je lui demande la permission de citer une des belles pages — elles

sorti nombreuses — de ce livré : « La vie moderne n’est plus ni locale ni spéciale, tout y influe sur tout. D’une part, la rapidité et la multiplicité des transports ont fait de l’homme un être essentiel*lenient mobile, pour lequel les distances sont de plus en plus insignifiantes à franchir et sollicitent, par conséquent, de fréquents changements de lieux ; d’autre part, Légalisation des points de départ et la possibilité d’élévations rapides vers le pouvoir et la fortune ont excité les appétits et les ambitions des masses à un point inconnu jusqu’ici.^ Ce double élément a transformé de façon fondamentale l’effort humain. L’effort d’autrefois était régulier et constant; une certaine sécurité, résultant de la stabilité sociale, le protégeait. Surtout, il n’était pas cérébral à un degré excessif. Celui d’aujourd’hui est tout autre. L’inquiétude et l’espérance l’environnent avec une intensité particulière. C’est que l’écliec et la réussite ont de nos jours des conséquences énormes. L’homme peut à la fois tout craindre et tout espérer. De cet état de choses est née une agitation que les transformations de la vie extérieure encouragent et accroissent. Au dedans et au dehors, le cerveau est entretenu dans une sorte d’ébullition incessante. Les points de vue, les aspects des choses, les combinaisons, les possibilités, tant pour les individus que pour les collectivités, se succèdent si rapidement qu’il faut, pour en tenir compte et les utiliser au

besoin, se tenir toujours en éveil et comme en une mobilisation permanente. »

Ce tableau de la vie moderne est parfait. Jamais l’homme ne vécut dans un pareil état d’excitation permanente et grandissante. Si jamais des hommes du monde antique pouvaient ressusciter, leur première impression — soyez-en sûrs — ce serait que les hommes sont devenus fous. C’est cette excitation qui a produit la formidable explosion d’énergie dont nous sommes les témoins sur notre petite planète, qui pendant des siècles avait vécu dans une relative tranquillité. Mais n’a-t-elle pas besoin, elle aussi, de limites, cette formidable tension de l’âme du monde? Est-il concevable qu’elle augmente indéfiniment, jusqu’au moment où la banqueroute du système nerveux deviendra inévitable? qu’il n’existe à notre perpétuelle agitation d’autre limite que l’épuisement, la folie ou la mort? Poser la question, c’est la résoudre. Les limites de la surexcitation nerveuse sont un des problèmes les plus graves de notre époque, un problème qui a mille aspects différents, qui intéresse la morale comme l’hygiène, la politique comme la vie intellectuelle. Or le sport peut être une de ces limites s’il est pratiqué — je fais un autre emprunt à M. de Coubertin — dans le calme; « s’il devient cet empire du Matin Calme d’où les deux vampires de notre civilisation — la hâte et la foule — sont chas-

sés » ; si on en fait, non pas une cause d’excitation et d’épuisement ajoutée aux autres, mais une diversion salutaire, une force bienfaisante capable de répandre sur les nerfs ces ambroisies divines aujourd’hui si rares et si précieuses : le sommeil salutaire et la tranquillité de l’âme. Aucun doute n’est possible pour ceux qui sont convaincus de la suprême nécessité des limites, que cette conception du sport est la plus vraie, la plus dig-ne, la plus bienfaisante, la seule même qui soit susceptible à son tour d’une limite et qui ne risque de s’ég-arer dans des excès. Les excès du sport, transformé en spectacle pour les foules dont les effets abrutissants et corrupteurs sont notoires...

Une force d’équilibre, un contrepoids aux excès intellectuels d’une civilisation sédentaire, nerveuse, agitée par une excitation perpétuelle : voilà donc ce que le sport devrait être. Cette définition, d’ailleurs, n’a pas été inventée par moi ; et elle n’est pas, en elle-même, une découverte bien difficile. Un adversaire pourrait même dire que c’est presque un lieu commun;

une application spéciale de ce principe vieiix comme le monde, que les Grecs formulaient en disant p]8iv «yav, rien de trop. Soit : mais il est bon parfois de répéter les lieux communs; car la sagesse humaine n’est pas une mine inépuisable de principes et d’idées toujours nquvelles. Son trésor est rempli de lieux communs, qui ne sont devenus communs que parce que l’homme a toujours le besoin de se les répéter. D’ailleurs, quand il s’agit de questions qui ont trait à la vie morale et sociale, le point de vue intellectuel n’est pas le plus important, tant s’en faut ! Les principes de la sagesse, qui semblent plus faciles et plus simples à énoncer, ne sont pas ceux qui sont toujours les plus simples dans la pratique et les plus faciles à exécuter. MrjSèv ayav — rien de trop — répète la Sagesse aux hommes depuis le commencement des siècles; y a-t-il un principe plus clair et plus simple? Est-il nécessaire d’être un philosophe profond pour comprendre qu’il ne faut abuser de rien — pas même des choses bonnes? Cette vérité est bien une de celles que le plus simple des esprits est capable de comprendre. Et pourtant la vie n’est qu’une lutte éternelle contre les excès de toute espèce auxquels les hommes se livrent continuellement. Pourquoi ? Parce que si le précepte est clair et évident, pour l’appliquer l’homme doit lutter avec ses passions, avec ses intérêts et ceux des autres, avec les illusions et les erreurs

qui l’assaillent de toute part. Ainsi il ne faut pas se faire d’illusion. Vous êtes d’accord sur la conception du sport qui est la plus noble et la plus sage, car c’est elle qui veut faire du sport une force d’équilibre entre les divers éléments de la vie sociale. Vous vous réunissez pour concerter vos efforts et populariser cette conception. Vous faites une œuvre utile de sagesse; mais pour cela vous aurez à soutenir des luttes pénibles et il faut être préparé à maintes amères déceptions. Dans toute époque, ceux qui ont voulu introduire dans la vie l’équilibre ont eu à lutter contre cette force mystérieuse qui pousse l’homme à tous les excès. Mais dans aucune époque et dans aucune civilisation, cette lutte ne fut peut-être aussi difficile et pénible que dans la civilisation eontempo- * raine. C’est un phénomène dont peut-être peu de personnes se rendent compte aujourd’hui avec clarté et précision, mais qui est pourtant la clef de voûte des plus grandes difficultés au milieu desquelles notre civilisation se débat. Oui, il n’est point douteux ; nous vivons dans

un moment extraordinaire de l’histoire .

L’homme n’a jamais été si puissant, si savant,

si riche, si sûr de lui-même et de son avenir .

Il a osé lever la tête et regarder en face le sombre mystère des choses, devant lequel il avait durant tant de siècles courbé la tête en tremblant : il a conquis la terre et lui a arraché

les trésors les plus cachés; il a rejeté loin de lui tous les appuis cjui soutenaient nos ancêtres dans la marche pénible à travers la vie, les traditions, les croyances religieuses, tous les principes de l’obéissance sans discussion; il a réussi, dans une certaine mesure, à vaincre l’espace et le temps. Si on les compare à notre civilisation, toutes les civilisations qui l’ont précédée jusqu’à la Révolution apparaissent bien petites, limitées, timides, pauvres et insuffisantes.

Et pourtant l’homme moderne ne semble pas avoir, bien nette et bien sûre, la conscience de sa grandeur actuelle, Si parfois il est pris par des accès d’orgueil ardent, souvent il est mécontent; il se plaint; il déplore sincèrement les vices et les imperfections de son époque. Un courant de pessimisme assez large et profond court à travers les richesses et les merveilles fabuleuses de notre époque. Pourquoi? Parce que notre civilisation, par sa constitution même, ne peut vivre que d’excès et elle ne peut vivre que d’excès parce qu’elle est devenue si puissante qu’en renversant presque toutes les limites où les civilisations antérieures s’étaient renfermées. Quelle épopée merveilleuse, mais troublante dans sa nouveauté et dans sa grandeur est ce lent réveil de l’audace et de l’orgueil humains qui remplit les derniers quatre siècles de notre histoire 1 Car les débuts lointains en remontent aux grandes découvertes géogra-

phiques du xvc siècle et à celle qui, parmi toutes ces découvertes, fut la plus grande : l’Amérique. La découverte de l’Amérique a été plus que la conquête d’un immense continent : elle a été le premier renversement d’une limite presque sacrée. Pendant des siècles l’homme avait considéré les colonnes d’Hercule comme la limite infranchissable du monde!... Là s’étaient arrêtés l’effort et la curiosité des hommes. Et un jour un homme, voulant voir ce qu’il y avait au delà de cette limite, la franchit ; et un monde nouveau, immense et riche, surgit devant les yeux émerveillés de l’homme. Peu de temps après s’accomplissait la révolution astronomique... La pensée antique, après de longues hésitations, s’était décidée à fermer l’univers en un système clos, avec des limites établies ; Copernic ne respecta point ces limites, se lança avec la pensée dans l’infini. L’impression que produisirent sur les hommes du xvie siècle ces deux grands événements fut profonde : les audacieux qui avaient osé franchir Les deux limites considérées comme inséparables sur la terre et dans le ciel en étaient revenus avec un riche butin de terres et d’étoiles : le monde était-il donc plus grand, l’homme plus puissant que les anciens ne l’avaient pensé ; et ceux-ci avaient-ils eu tort en voulant limiter si étroitement l’effort du génie humain? Et peu à peu, pendant le xvne et le xviii® siècle, l’effort de l’esprit humain pour s’affranchir des

LE GÉNIE LATIN ET LE MONDE MODERNE 2Ét5

anciennes limites continue, s’élargit, devient plus hardi et plus méthodique. Des philosophies subtiles et ingénieuses s’attaquent adroitement, sans trop se découvrir, aux limites qui traçaient les confins du Bien et du Mal, de la Vérité et de l’Erreur : à la tradition, aux institutions séculaires, à l’autorité sous toutes ses formes ; elles font mine de vouloir vérifier si ces limites sont solidement établies à l’endroit convenable; mais en réalité elles en sapent la base... Une idée peu à peu entre dans les esprits ; une idée qui était la négation de toutes les limites dans lesquelles avait vécu le monde jusqu’alors; une idée qui devait bouleverser la conception de la vie sociale et morale : l’idée de la liberté, appliquée à la religion, à la culture, à la politique... En même temps, très timidement, l’homme cherche sinon à s’affranchir, au moins à élargir les limites que la nature semblait avoir tracées à ses forces, par la science et par le feu. C’est pendant le xvme siècle qu’on a commencé à s’apercevoir que Prométhée avait été un voleur maladroit; car le feu qu’il avait volé aux dieux n’était qu’une petite étincelle de la formidable énergie potentielle accumulée dans les entrailles de la terre . Les gisemcuts de houille com¬

mencent à être découverts et exploités ; les hommes se mettent à inventer des machines plus compliquées et plus rapides que celles dont nos pères s’étaient servis ; la machine à vapeur,

la source première de toute la formidable agitation qui a envahi le monde, apparaît; la grande ère du fer et du feu commence. Et voilà qu’un jour un catacl) sme formidable, tel que l’homme n’avait encore vu l’égal, bouleverse en quelques années les traditions, abat les États, les institutions, les lois séculaires . Au son de la Mar-

seillauey sur les ruines de la Bastille, sur les champs de Marengo et d’Austerlitz, l’œuvre ébauchée par Colomb et Copernic, continuée par Galilée, par Descartes, par Voltaire, par Rous-> seau, par Kant fut achevée; l’homme se leva, arracha et renversa toutes les limites anciennes, et les nouvelles, il les établit de ses propres mains, selon son bon plaisir, non seulement pour lui-même, mais aussi pour les autorités du Ciel et de la Terre, qui jusqu’alors les lui avaient imposées. Et alors commence l’extraordinaire aventure dont nous sommes témoins. R.iche, savante et libre; armée de feu et de science; maîtresse d’une grande partie de la terre et notamment d’un continent aussi vaste et riche que l’Amérique, n’étant plus gênée par aucune limite, ni par l’étendue, ni par la pesanteur, ni v par la matière et ses lois qu’elle a vaincues grâce aux découvertes et aux machines, ni par Dieu qu’elle a déporté dans l’infini pour s’asseoir elle-même sur son trône terrestre, notre civilisation s’est donné carrière de toutes parts, comme emportée par l’ivresse de l’illimité : l’homme

s’est dressé en face de la nature, du passé, comme un géant; et comme un géant à qui rien ne

résiste, il à envahi et conquis la terre .

Grand comme un géant, oui; mais comme un géant qui vacille à chaque pas,,. Cette civilisation est devenue si puissante, parce qu’elle a renversé toutes les limites; mais justement parce qu’elle a renversé presque toutes les limites, il lui devient de plus en plus difficile de se limiter, dans- le bien comme dans le mal; ce qui signifie que le mal tend à empirer et le bien à devenir le mal. Si les forces de création et d’initiative sont dans notre époque puissantes comme elles ne furent jamais dans aucune époque, autant sont faibles les forces d’équilibre qui devraient faire échec aux exagérations et aux excès les plus dangereux. Quelle intéressante comparaison entre le présent et le passé on pourrait faire à ce point de vue! Et combien d’exemples on pourrait citer pour prouver cette affirmation ! Je vous en citerai un seul, simple et grossier, mais clair. Une fois délivré de tous les liens qui limitaient autrefois son effort, l’homme a réussi, dans le dernier siècle, à créer une abondance de biens matériels telle que le monde ne l’avait jamais cru possible, môme quand il rêvait le Paradis terrestre, l’Age d’or, le Jardin des Hespérides; tous les mythes où il s’est plu, pendant les siècles de la vie dure, à objectiver ses désirs les plus ardents. Laisses les

contemporains se plaindre que la vie est dure et difficile : ceux qui connaissent les difficultés au milieu desquelles se sont débattus les siècles précédents auront grande envie de sourire de ces récriminations. Mais le monde moderne a fait l’abondance de tout : des choses qui sont nécessaires à la vie comme le pain, et des choses qui deviennent très dangereuses quand elles sont trop abondantes, comme les boissons alcooliques, le tabac et toutes les substances excitantes. On reproche beaucoup à notre époque les progrès de l’alcoolisme ; on cherche beaucoup de remèdes à ce mal, mais le remède unique et le plus simple ne serait-il pas celui qu’avaient adopté nos ancêtres : limiter la production des boissons? Les masses ne pourraient s’empoisonner comme elles le font, quand la quantité de ces boissons serait à peine suffisante — comme elle l’était autrefois — aux besoins d’une consommation modérée. Le monde, au contraire, continuera à s’enivrer tant qu’on multipliera la production du vin, de la bière, des alcools... Or pour quelle raison ce remède, le seul efficace, est-il justement celui que notre époque ne réussit pas à appliquer ? Pourquoi voit-on partout des gouvernements prendre en même temps des mesures plus ou moins efficaces contre l’alcoolisme et contribuer, directement ou indirectement, à l’augmentation de la production des

boissons alcooliques? C’est que rien n’est plus difficile à notre civilisation que de limiter quoi que ce soit. Son élan la transporte en toute chose trop loin : c’est presque une loi de sa constitution ; nous avons en grande partie perdu le sens de la juste mesure, car nous avons affaibli ou détruit presque toutes les autorités et les forces morales qui autrefois faisaient respecter les limites. Notre grandeur et notre puissance sont faites en partie de déséquilibre, et bien souvent il nous arrive de devoir en payer la tragique rançon au moment où nous nous y attendons le moins.

Mais la digression est longue ; et vous avez raison de vouloir que je revienne à l’argument qui nous intéresse: Je ne l’ai pas perdu de vue, car cette digression a un lien très étroit avec notre sujet.

Cette époque qui abuse de tout abuse et abusera aussi du sport : elle en fera — elle a déjà commencé d’ailleurs — un élément d’excitation, de concurrence, d’épuisement à ajouter aux autres, hélas trop nombreux ! Les illusions ne

sont pas possibles sur ce point. On pourrait meme dire que le sport est une des choses dont probablement notre époque abusera le plus. L’histoire nous autorise à nourrir cette crainte, car elle nous prouve que même les civilisations qui savaient se limiter dans tout le reste, comme la civilisation grecque et romaine, ont abusé des jeux. Imaginez-vous si notre civilisation, qui abuse des activités pénibles comme le travail, gardera facilement la juste mesure dans les amusements ! Il n’y a d’ailleurs qu’à regarder autour de soi pour voir les intérêts se grouper, se coaliser, s’organiser pour exploiter, même dans ce champ, le besoin morbide d’excitations qui s’est emparé des masses ; leur désir d’amusements et de distraction, et même leur faiblesse incorrigible pour les jeux de hasard. Ceux qui veulent donc chasser la hâte et la foule du sport, le transformer — j’emprunte encore la jolie phrase de M. de Coubertin — dans l’empire du Matin Calme, auront devant eux une tâche singulièrement difficile. Mais si la tâche est difficile, elle est d’autant plus noble. Le monde moderne a besoin, grand et urgent besoin, d’équilibre, de mesure, d’harmonie, s’il ne veut pas risquer d’être étouffé par l’excès de son énerg ie. Ne vous laissez pas méprendre par son assurance, par son orgueil, par la confiance aveugle en ses forces qu’il affecte, par le défi hautain qu’il lance si souvent à l’humble sagesse

LE GÉNIE LATIN ET LE MÔNbE MODERNE 27 1

des générations passées... Nous sommes plus riches, plus savants, plus puissants que nos g rands-pères ; mais nous ne sommes pas devenus des demi-dieux parce que nous avons découvert l’Amérique et inventé les chemins de fer ; nous ne sommes que des hommes encore... Toutes les faiblesses de la nature humaine que les moralistes d’autrefois avaient découvertes et analysées avec tant de finesse subsistent encore en nous et nous tourmentent. Nous devons payer à la nature égalitaire la rançon des avantages que nous assure le travail accumulé des générations précédentes... et sous combien de formes? Les maladies nerveuses, la folie, les suicides augmentent; la stérilité se répand surtout dans les peuples qui ont été les plus favorisés par le développement de la Civilisation moderne ; un mécontentement aussi profond qu’irraisonné semble envahir le monde, à mesure que la situa* lion de toutes les classes s’améliore. On dirait que l’homme est devenu insatiable : plus il est comblé, plus il se plaint ; plus il possède, plus il se sent pauvre et besogneux ; moins nombreux sont autour de lui les causes de douleur et les dangers, et plus il se sent malheureux. Ces paradoxes apparents, ces contradictions inexplicables ne sont que les avertissements de la vie qui rappellent aux hommes lé (xvjôtv ayav de la sagesse antique. Le monde moderne souffre des excès auxquels il se livre, même s’il ne veut pas

l’avouer ; ceux qui tâchent de le rappeler à un idéal plus harmonieux de la vie lui rendent un service, dont l’utilité est prouvée surtout par la rage avec laquelle il semble vouloir le refuser.

Je suis un peu honteux de ne pouvoir apporter à votre œuvre que des considérations aussi générales. Disserter sur les buts est une chose facile, mais ce n’est, d’habitude, qu’un exercice théorique assez inutile. Ce qui importe, dans tous les grands problèmes sociaux, ce sont les moyens pour atteindre les buts; c’est sur ce point qu’il faut converger les efforts, les intelligences et les volontés. Je ne peux vous être nullement utile en cela, à cause de mon incompétence; je ne pourrai donc être à ce congrès qu’un témoin désireux d’apprendre, venu non pas pour apporter, mais pour emporter des connaissances. Il faut donc que je me limite en terminant ce discours à souhaiter à votre œuvre et à vos travaux tout le succès que votre énergie, votre enthousiasme et votre foi méritent. Mais si le souhait, dénué d’une participation active, est en lui-même stérile, il n’est pas pour cela

moins ardent. Par naissance, par tendance, par éducation, j’appartiens à une culture qui a toujours tendu à l’harmonie, à la mesure, à l’équilibre. J’ai passé une partie de ma vie à étudier les civilisations antiques, qui créèrent tant de choses belles et profondes, parce qu’elles surent se limiter. J’ai visité et étudié aussi ces immenses civilisations nouvelles, qui, au delà de l’Atlantique, semblent vouloir réaliser le type accompli de la civilisation illimitée... Il n’est pas possible d’être né en Italie, d’avoir étudié les civilisations antiques, d’avoir examiné de près les tendances de la civilisation moderne, en Europe et dans l’Amérique, sans être convaincu que notre époque se laisse séduire par une conception trop matérielle et grossière du progrès. Non, le progrès ne peut être ni la seule accumulation des richesses, accélérée par les inventions et les grandes découvertes de la science, ni la transformation hâtive de toutes les choses, le changement perpétuel, qui est la manie de notre époque. Il y a, il doit y avoir, au-dessus de celte conception du progrès, une autre conception plus élevée, qui le fait consister dans l’effort accumulé des générations. N’est-il pas vrai que chaque génération crée des formes de beauté, découvre des vérités et des vertus nouvelles? Ne pouvons-nous dire que les générations progressent réellement, si elles savent conserver les choses créées par les époques pré-

cédentes et les mêler dans des créations plus complexes et élevées à leurs propres créations? Très souvent, en réfléchissant sur les différences du monde ancien et de notre époque, je me suis dit que ce serait un grand progrès dans l’histoire du monde si on réussissait à unir dans le sport moderne le sens esthétique des Grecs, la pudeur et la décence créées par le christianisme, l’esprit démocratique, pratique et actif de notre époque.. Est-ce un rêve d’incompétent qui ne connaît pas la possibilité des choses? Vous pouvez le dire. Mais si votre congrès peut approcher notre civilisation de cet idéal, il travaillera pour le véritable progrès, et son œuvre méritera l’approbation de tous ceux qui chi^rchent dans tous les efforts de l’homme l’amélioration de la vie spirituelle. Je vous souhaite donc que vous réussissiez à travailler dans ce sens et j’espère que le souhait ne vous sera pas désagréable, même s’il vient d’un écrivain trop incompétent pour apprécier à leur juste valeur tout le mérite de vos nobles efforts.

LE

L’histoire (i) est pleine de surprises tragiques. Mais il n’est point douteux qu’aucune génération — même celle qui a assisté au prodigieux bouleversement de la Révolution française — n’a vu, comme la nôtre, toutes ses illusions et ses espoirs détruits en quelques semaines par une catastrophe plus inattendue. Ce n’est pas la guerre qui a été la surprise. Tout en espérant que la paix précaire et inquiète dont l’Europe jouissait depuis plus de 4o ans pourrait se prolonger indéfiniment, tout le monde savait que la guerre était au nombre des choses possibles, dans le vieux continent. Mais personne ne s’attendait à voir renversés en quelques semaines les fondements mêmes de la civilisation qui nous abritait, avec tous nos biens, sous son toit

(i)Ce discours fut prononcé à Lyon, le 27 avril 191G, à la Foire du Livre, sur invitation de M. Herriot, sénateur du Rhône et maire de Lyon. Il fut répété à Marseille le 3o avril 191C, sur invitation d’un Comité composé d’éminents personnages de la ville. Le texte du discours fut publié par la Revue des nations latines, le juin 1916,

protecteur. Et pourtant nous avons vu les peuples qu’on considérait comme l’élite de l’humanité, qui s’étaient efforcés d’adoucir les mœurs jusqu’au point de protéger les chevaux dans la rue contre la brutalité des charretiers ivres, se ruer les uns contre les autres pour une guerre d’extermination. Nous avons vu une époque qui avait divinisé le travail productif anéantir en quelques années les richesses accumulées pendant des générations. Nous avons vu l’Europe, qui nous semblait une unité vivante et animée par des rivalités, sinon courtoises, du moins non mortelles, se diviser tout à coup en deux camps séparés par un abîme infranchissable, et qui 11e peuvent plus échanger entre eux, au-dessus de cet abîme, que des coups de canon et des malédictions. Il n’y a plus moyen de s’entendre; car ce qui est le bien de ce côté de la barricade est le mal de l’autre côté.

Si nos cœurs se serrent à voir toute cette jeunesse fauchée chaque jour sur tant de champs de bataille, le sanglant sacrifice d’une génération n’est encore, malheureusement, qu’une partie de ce prodigieux cataclysme, destiné à changer le cours de l’histoire. Il est donc naturel que les hommes cherchent à en comprendre la signification profonde et qu ils se demandent quelle dangereuse folie a poussé un des peuples les plus puissants de notre époque à risquer toute sa situation, et malheureusement aussi le

bien-être et le bonheur de l’Europe entière, pour s’emparer, en quelques semaines, de l’empire du monde. Car il n’est plus douteux maintenant que la guerre européenne a été, à ses débuts et dans les plans ténébreux de l’État qui l’a machinée, l’audacieuse tentative de s’emparer par un coup de main, et à un moment qui semblait favorable, d’une hégémonie qui aurait livré à l’Allemagne au moins la moitié du monde. On n’a qu’à suivre sur la carte les opérations de l’armée allemande, depuis la violation de la neutralité belge jusqu’à la bataille de la Marne, pour comprendre que l’Allemagne a tenté * d’anéantir, en quelques semaines, par une surprise foudroyante, la France; de détruire pour des siècles, sinon pour toujours, sa richesse, sa puissance, son prestige. Il n’est pas non plus douteux, maintenant, que, si ce plan avait réussi, ni l’Angleterre ni la Russie seules n’auraient pu sauver l’Europe de l’hégémonie allemande ; l’Europe serait tombée sous la domination directe ou indirecte de l’Empire des Hohenzollerns, et combien de temps aurait-il fallu à une Allemagne encore agrandie, dominatrice de tout le continent européen, grisée par ce nouveau succès, pour se préparer à une lutte décisive avec l’Angleterre, c’est-à-dire pour conquérir une hégémonie mondiale? Mais il est aussi évident qu’un coup d’une telle audace, s’il ne réussissait pas en quelques semaines, devait

déchaîner une lutte pour la vie ou pour la mort entre les plus grandes puissances de l’Europe. De sorte que le véritable problème de la guerre européenne semble se poser ainsi : comment un peuple, considéré par tout le monde comme un frère de la grande famille européenne, a-t-il pu concevoir, au début du xxe siècle, l’idée de conquérir par surprise une suprématie décisive sur tous les autres pays du monde, en détruisant par le fer et par le feu, en quelques mois, un des centres les plus anciens, les plus glorieux et les plus actifs de la civilisation; et comment s’est-il décidé à jouer tout ce qu’il possédait, c’est-à-dire une situation très brillante, dans cette aventure?

Depuis dix-huit mois, le monde reste perplexe devant ce problème. Le problème semble d’autant plus difficile que, depuis trente ans, on s’était habitué à attribuer à l’Allemagne le génie de l’ordre. L’Allemagne, c’était l’ordre. C’est pour cette raison que, dans presque tous les pays, les classes élevées sentaient pour elle une admiration croissante. Et voilà que tout à coup, d’un jour à l’autre, sans raison apparente, ce

prétendu pays de l’ordre jette toute l’Europe dans le chaos sanglant de cette crise formidable, montre être la plus épouvantable force de désordre que l’histoire ait encore vue. Comment s’explique cette contradiction? Le monde a de la peine à comprendre un phénomène si paradoxal. Il paraîtra néanmoins plus simple si on réfléchit un peu sur l’ordre, sur ce qu’il est et sur l’idée que nous nous en faisons. Il est évident que l’ordre est un mot très vague et qu’il peut signifier beaucoup de choses différentes, selon qu’il est employé par un gendarme ou par un philosophe, par le ministre de l’intérieur ou par le chef d’une église chrétienne. Mais, dans les derniers temps, on avait un peu trop oublié cette vérité élémentaire; et, grâce à cette légèreté intellectuelle qui a dominé un peu partout en Europe avant la guerre, on avait fini par croire que, là où le gouvernement était discuté et instable, le désordre devait régner, et qu’on se trouvait dans le règne de l’ordre là où l’autorité de l’État était mieux obéie. Mais cette conception cfe l’ordre et du désordre était trop simple. L’ordre est un phénomène trop compliqué pour que nous puissions confier la tâche de le définir exclusivement à la police, comme cette conception le supposerait. L’ordre est aussi — et pour mon compte je n’hésitera'i pas à dire est surtout — le sens des limites qu’une société ne doit pas dépasser, si elle ne veut pas

voir la raison se transformer en folie, la vérité se transformer en erreur, la beauté se transformer en laideur, le .bien se transformer en mal. C’est une loi de l’esprit humain, dans tous les domaines de la vie pratique et de la vie spirituelle, que tout effort, s’il dépasse une certaine limite, s’anéantit, et, au lieu d’atteindre son but, engendre les troubles et les crises les plus différents, devenant un élément de perturbation. Il n’y a rien de plus noble au monde que l’amour de la vérité, de la justice et de la beauté. Et pourtant toute science qui, ayant perdu la conscience des limites de ses forces, veut résoudre des problèmes insolubles sort de la sphère lumineuse de la raison et s’égare dans la brume des chimères, en produisant du désordre intellectuel. Les états ou les religions qui ont demandé à leur époque une perfection morale trop grande, à l’aide de moyens de coercition trop violents, ont parfois fini par semer le désordre moral, en provoquant les réactions les plus inattendues du vice et du crime. La force divine de l’art, c’est l’originalité, ce privilège du génie qui crée des beautés encore non connues : mais l’originalité a aussi ses limites, car elle risque, en les dépassant, de tomber dans l’extravagance, dans l’obscurité, dans l’absurde. Cette loi est encore plus évidente dans le domaine pratique. C’est un fait bien connu que rien n’est aussi dangereux pour n’importe quelle organi-

sation politique ou économique — pour un état, pour un parti, pour une armée, pour une banque, pour une industrie — que de s’engager dans des entreprises qui dépassent ses forces. La limite extrême de ses forces est aussi la limite au delà de laquelle commence, pour toutes les institutions humaines, la désorganisation, c’està-dire le désordre incurable qui précède la mort, lente ou rapide.

Cette conception de l’ordre acceptée, nous pouvons affirmer sans hésitation que l’esprit d’ordre est représenté, dans l’histoire, non par le génie germanique, mais par le génie latin. À un certain point de vue, on peut dire que le génie latin est essentiellement l’ordre dans sa conception la plus élevée et que le peu d’ordre qui a régné dans le monde a été son œuvre. Les troubles politiques qui ont agité les pays latins à différentes époques, et surtout depuis iSoans, n’ont point altéré ce caractère profond de notre esprit.. Il est toujours difficile de bien définir le génie d’un peuple, d’une race ou d’une civilisation. Ce génie est toujours une force très complexe, qui échappe aux définitions précises. Il n’est jamais, d’ailleurs, constant et égal à luimême. Tous les peuples et toutes les civilisations se contredisent souvent dans leur histoire, en réagissant, dans certaines périodes, aux tendances qui ont dominé aux époques précédentes. Mais si on entend par génie d’un

peuple ou d’une civilisation ses tendances les plus persistantes, auxquelles le peuple ou la civilisation reviennent après les fluctuations inévitables, on peut dire que le génie latin, comme le génie grec auquel il doit tant et qui a été son maître, est un génie par excellence limité et par conséquent ordonné ; et qu’il est un génie limité et ordonné, parce que, dans ses époques les plus brillantes, il s’est proposé comme but à atteindre, de même que le génie grec, des modèles de perfection esthétique, morale ou intellectuelle aussi définis que possible. Prenons la Grèce : pourquoi a-t-elle atteint, dans beaucoup d’arts et dans certaines formes de littérature, une si grande perfection, qui a consacré tant de ses œuvres comme des modèles toujours étudiés avec profit? Parce qu’elle a réussi à limiter l’énergie créatrice du génie par des traditions et des règles, et la force des traditions et des règles par l’énergie créatrice du génie. Dans tous les arts, elle a produit, dans les moments les plus brillants de son activité, de grands génies, qui ont pu travailler dans les limites de tradition et de règles assez fortes pour les soutenir, mais pas trop fortes pour les étouffer. Dans la philosophie, la Grèce a produit toutes sortes de théories. Toutes les conceptions et même toutes les aberrations auxquelles l’esprit humain revient périodiquement y sont représentées. Mais ce n’est pas par

hasar d que l’un des deux grands philosophes grecs dont l’œuvre nous est arrivée presque entière, qui a exercé une si grande influence sur le monde ancien et sur tout le développement de la civilisation latine, soit directement, soi par Saint Thomas d’Aquin, est Aristote. Aristote pourrait être défini le philosophe de la limitation et de l’ordre par excellence. Il a commencé par limiter l’univers, en réduisant le monde à un système clos, en combattant lés théories astronomiques qui, en faisant tourner la terre autour du soleil, auraient exigé comme corollaire l’infinité de l’espace. Il a limité le développement de l’univers, en donnant à toutes les choses un point d’arrivée qui ne s’éloigne pas à mesure que les choses s’approchent de lui, qui est fixe et déterminé; son entéléchie, la réalisation complète de ses facultés ou de ses dispositions. Il a fondé la morale sur l’idée que la vertu est une [j.ectotyjç, une moyenne entre deux excès; et il a, par, conséquent, admis qu’aucun élément de la nature humaine n’est radicalement mauvais, quand il se tient à sa place ; il ne le devient que s’il dépasse les limites assignées à lui par la nature. Il a créé une esthétique qui n’est, au fond, qu’une justification philosophique très subtile et ingénieuse d’un certain nombre de règles que le goût de son époque imposait aux poètes, aux écrivains et aux orateurs ; c’est-àdire la justification philosophique des limites

posées par le goût grec à l’originalité du génie. Il a enfin créé une politique qui se base, en dernière instance, sur la limitation de la population. Aristote se trouverait bien désorienté, avec ses théories politiques, dans le monde moderne, et surtout dans des pays où, comme en Allemagne, la population pullule ; car l’État tel qu’il le conçoit a besoin, pour être bien gouverné, d’une population limitée et peu variable. Mais quel est le but que cet État, dont la population est limitée, doit se proposer? Ce n’est pas l’augmentation indéfinie de la puissance et de la richesse ; c’est la vertu, c’est-à-dire un idéal de perfection morale. La vertu est le premier soin d’un État qui mérite vraiment ce titre et qui n’est pas un État seulement de nom.

Si la Grèce ancienne a possédé, à un degré si haut, le sens des limites dans le domaine spirituel, Rome l’a possédé dans le domaine politique. Le phénomène en apparence le plus étrange de l’hïstoire de Rome, c’est l’esprit persistant d’opposition aux agrandissements territoriaux, qui a dominé sa politique après la conquête de l’Italie. Tant qu’il s’est agi de conquérir l’Italie centrale et méridionale, Rome a procédé, quand elle a pu, avec un esprit d’agression assez décidé; mais dès qu’il s’est agi de franchir les Apennins, les Alpes et la mer, de fonder le grand empire méditerranéen qui a eu tant d’influence sur l’histoire de l’Europe, elle s’est

sentie comme paralysée par la grandeur même de l’occasion qui s’offrait à elle. Même pendant les siècles des grandes conquêtes en Europe, en Asie et en Afrique, l’aristocratie qui gouvernait l’empire a été presque toujours contraire à la politique des annexions et des conquêtes. Il n’est pas exagéré de dire que Rome a créé son immense empire malgré elle, forcée par un enchaînement de circonstances qui a été plus fort que la volonté de son gouvernement, ou par quelques personnalités exceptionnelles comme C. Flaminius et Jules César, qui n’ont pas été d’ailleurs très admirées. L’admiration pour Jules César est moderne; l’élite intellectuelle de sa génération et des générations suivantes a senti pour lui plutôt de la crainte et de la méfiance. Ce phénomène semble bizarre et presque incompréhensible à une époque comme la nôtre, où l’impérialisme agressif a joui d’une si grande faveur dans tous les pays ; mais pour celui qui se place au point de vue romain, la raison n’en est point douteuse. La noblesse romaine savait qu’il était plus facile de conquérir des territoires que de les garder ; elle voyait partout les ruines des empires qui étaient tombés parce qu’ils avaient voulu grandir trop et trop vite; elle ne voulait pas trop risquer pour conquérir un empire qu’elle n’aurait pas la force de garder. La noblesse romaine d’ailleurs — et c’est encore un caractère qui la différencie

des classes dirigeantes de noire époque — n’a jamais ambitionné de faire de Rome un Etat plus riche ou plus puissant que d’autres Etats ; elle a voulu seulement, après avoir conquis l’Italie, que Rome pût jouir d’une certaine sécurité et qu’elle fût gouvernée d’après certains principes et certaines règles qui lui semblaient, à tort ou à raison, représenter un idéal parfait de vertu et de sagesse. Elle a, en somme, mis en pratique de son mieux le principe d’Aristote, que la vertu est le principal soin d’un État qui mérite ce titre. Pendant des siècles, Rome se trouva en contact avec des États qui étaient plus riches ou plus puissants ou plus cultivés; jamais elle n’en fut envieuse, jamais elle ne se sentit humiliée par la comparaison, ni obligée de chercher à les imiter. Elle se borna toujours à prendre chez les autres peuples ce qui lui semblait utile pour sa conservation; mais elle chercha surtout à ne pas compromettre cet idéal de sagesse et de vertu, dans lequel elle voyait le but de tout son effort. Pour rester fidèle à cet idéal, elle préféra, pendant plusieurs siècles, renoncer à des conquêtes et à des enrichissements qui lui auraient été faciles; ce qui explique, par exemple, pourquoi Paul Émile, après avoir vaincu la Macédoine, ferma toutes les mines d’or et en défendit l’exploitation ; ce qui explique aussi pourquoi, à un certain moment, le Sénat refusa d’accepter l’Égypte, que le roi lui avait

léguée dans son testament. L’Égypte pourtant passait pour être le pays le plus riche et le plus fertile du monde ancien. Mais Rome le refusa justement parce qu’il était trop riche. L’aristocratie traditionnaliste et puritaine craignait que ces richesses et les exemples égyptiens ne finissent par « corrompre » Rome, c’est-à-dire par détacher les nouvelles générations de cet idéal de perfection morale dans lequel elle croyait, et qui lui semblait nécessaire pour maintenir le peuple dans un état de vigueur morale. L’idéal de la perfection morale l’emportait sur l’ambition de la puissance et sur le désir des richesses. Cette prudence nous explique aussi pourquoi, quand elle conquérait un pays, Rome ne demandait pas mieux que de le laisser vivre comme il voulait, avec ses lois et ses croyances, en se mêlant de ses affaires le moins possible. Rome n’a jamais songé à imposer sa langue, ses mœurs ou ses lois à ses sujets; tous les peuples qui, sous sa domination, se sont romanisés, se sont romanisés librement et lentement, parce qu’ils ont cru utile d’adopter la langue et les idées du peuple dominateur. Rome savait qu’elle ne pourrait pas imposer sa volonté à tous les peuples sujets, et elle préférait les laisser se gouverner eux-mêmes. Cette prudence et ces hésitations expliquent la lenteur avec laquelle l’empire romain fut créé, mais elles expliquent aussi sa durée.

2QO

Ces exemples nous montrent le génie latin et le génie grec, qui a été le maître du génie latin, dans leurs manifestations caractéristiques, cherchant, dans l’art comme dans la politique, dans la littérature comme dans la philosophie, l’ordre, la mesure, l’harmonie. L’un et l’autre ont fourni les modèles étudiés et imités jusqu’à il y a deux siècles, plus ou moins bien, par toutes les civilisations qui se sont suivies en Europe, On peut dire que l’esprit latin a dominé l’Europe, hien qu’avec des défaillances plus ou moins graves, jusqu’à la fin du xvii® siècle. Jusqu’à cette époque toutes les organisations sociales de l’Europe, si différentes qu’elles fussent dans les détails, avaient enoore un caractère qu’on pourrait définir grécoffatin. Elles reposaient toutes sur la grande doctrine pessimiste, qui a été formulée sous des formes si différentes par les religions et les philosophies du passé et d’après laquelle la nature humaine serait portée au mal plus qu’au hien. Elles déduisaient de ce principe qu’il fallait se méfier des hommes, les surveiller, multiplier les freins et les limites autour

de leurs instincts pervers, en dompter l’orgueil et la cupidité. Elles cherchaient à y réussir en partie par toutes sortes de moyens de coercition morale et politique, en partie en imposant aux générations des idéals élevés de perfection. Toutes ces civilisations étaient pauvres, peu énergiques, ignorantes, en comparaison de la civilisation contemporaine; elles limitaient leurs désirs, leurs ambitions, leur esprit d’initiative, leur audace, leur originalité; elles produisaient peu et lentement, et, tout en souffrant beaucoup de l’insuffisance de leurs ressources matérielles, elles ne considéraient l’augmentation de la richesse que comme une pénible nécessité. Mais elles cherchaient à atteindre des modèles difficiles de perfection — ou artistique ou littéraire ou morale ou religieuse. Pour me servir encore une fois d’une formule dont j’ai peut-être un peu abusé dans ces derniers temps, la qualité l’emportait alors sur la quantité ; toutes les limitations auxquelles ces civilisations se soumettaient avec tant de patience n’étaient que la rançon nécessaire de ces perfections convoitées; dans le bien comme dans le mal, l’effort se faisait plutôt dans le sens de la profondeur que dans celui de l’étendue. Plutôt que de généraliser, en les atténuant, les vices et les vertus, ces civilisations tendaient à créer un petit nombre de grands scélérats, de grands caractères, de grands savants et de grands artistes.

Une conclusion donc s’impose : c’est que si l’esprit latin avait dominé le monde moderne, comme il a dominé le monde ancien, une catastrophe comme celle-ci n’aurail pas été possible. L’Europe aurait vu encore des guerres; mais elle n’aurait vu ni des armées si formidables, ni des engins de guerre si meurtriers, ni des procédés si barbares, ni une si sauvage fureur de passions, ni un peuple rêvant de conquérir l’empire du monde en quelques semaines, ni l’épouvantable désordre que cette ambition insensée devait déchaîner. Rome avait montré, par une expérience historique décisive, que l’empire du monde ne peut être, là où il est possible, que le travail lent et patient des siècles. Mais alors une autre question se pose : pour quelle raison l’esprit latin n’a-t-il plus aujourd’hui l’influence sur le monde qu’il avait autrefois? Quelles forces nouvelles l’ont remplacé ? Pourquoi à ces civilisations limitées et ordonnées a-t-il succédé un état social qui peut enfanter de tels cataclysmes? Que s’est-il passé dans le monde ? Une immense révolution — la plus grande peut-être que les hommes aient encore vue — et qui a renversé en deux siècles le monde où nos ancêtres vivaient. Je crois qu’il n’est pas possible de comprendre le sens de la vie moderne si on n’a pas compris la grandeur de cette révolution ; et on ne peut pas la comprendre si on n’a pas une idée exacte des civilisations qui ont précédé la

nôtre. La culture classique, si elle réussissait à se délivrer de l’influence allemande qui, au moins en Italie, l’a dominée à cause de l’influence funeste des Universités, devrait servir, surtout aujourd’hui, à faire comprendre, par une connaissance exacte des civilisations anciennes, la civilisation moderne dans sa différence essentielle. En quoi consiste cette différence? Un optimiste exalté a réussi, pendant le xvme et le xixe siècle, et avec l’aide de circonstances favorables, à convaincre une partie de l’humanité que la nature humaine est bonne en elle-même; que délivrée de toutes les entraves dont l’avaient entourée les lois et les religions, abandonnée à ses instincts, elle s’améliorerait continuellement et créerait autour d’elle le bonheur, par une espèce de loi intérieure. Tous les moyens de coercition, dont les époques antérieures s’étaient servies si largement, pour dompter les mauvaises tendances de la nature humaine, ont été ou adoucis ou détruits ; l’homme a conquis la liberté; il a permis à sa volonté et à son intelligence de se développer jusqu’à la limite extrême de son énergie et de sa puissance d’action; il a créé la science, conquis la terre et l’air, dompté la nature... Mais il a dû abandonner ou réduire presque tous les idéals de perfection artistique, morale ou religieuse vénérés par nos ancêtres, sacrifier partout la qualité à la quantité... L’histoire a ainsi changé son

cours; un monde nouveau a commencé, dans lequel certains principes de la vie semblaient avoir été renversés. Était-il, ce monde nouveau, meilleur ou pire que l’ancien? Depuis un siècle, nous ne faisons que discuter ce problème, sous mille formes différentes, et le plus souvent sans nous en apercevoir, dans nos querelles politiques, religieuses, philosophiques. Il est, ce problème, sous-entendu dans toutes ces querelles. Mais la question, ainsi posée, est insoluble. Car les deux conceptions de la vie, étant partielles, ont leur côté vrai et leur côté faux, leurs faiblesses et leurs forces. L’ancienne a donné au monde des chefs-d’œuvre incomparables, de grandes philosophies, de grandes religions. Elle lui a donné aussi des chaînes bien lourdes à porter et d’horribles tyrannies. Elle a divisé les hommes en un grand nombre de petits groupements isolés et ennemis; mais elle a enfanté, au milieu de toutes ces haines, la plus sublime parmi les doctrines d’amour et de charité que l’homme ait encore connue. La conception moderne a donné à l’homme beaucoup de liberté, le domaine de toute la terre, un immense savoir, une richesse et une puissance fabuleuses. Mais elle a trop mêlé et confondu dans une espèce de brouillard les distinctions entre la vérité et l’erreur, entre la beauté et la laideur, entre le bien et le mal. Et c’est dans cette confusion que trois générations ont semé

LÈ GÉNIE LATÎN Et LË MONDE MODÈRNS 2g5

avec confiance les idées les plus nobles de fraternité et d’amour, pour récolter la sanglante moisson de cette guerre gigantesque !

La catastrophe actuelle n’est en effet que le dernier aboutissement d’un effort gigantesque, mais confus, accompli par quatre ou cinq générations qui n’ont pensé qu’à accroître la puissance de l’homme sans distinguer entre la puissance qui crée et celle qui détruit; qui ont considéré comme un progrès de fabriquer des bateaux à vapeur comme de fabriquer des drêadnoughts, de fabriquer des chemins de fer comme de fabriquer des canons monstrueux ou d’inventer des explosifs terrifiants; qui, tout en ne répudiant pas les traditions morales du passé, ont laissé pleine liberté à toutes les passions qui pouvaient exciter l’activité humaine, même à celles qui semblaient le plus dangereuses à la morale dominante dans les époques passées, comme l’orgueil et la cupidité. Notre époque a demandé aux hommes trois choses : l’activité, le patriotisme, la docilité à la discipline économique et politique qu’exige la civilisation de la grande industrie. En dehors de ces trois vertus,

elle n’a imposé avec vigueur aucune règle morale ni à la vie privée ni à la vie collective. Sous son unité apparente, le monde avait fini par cacher un chaos inquiet d’intérêts, de passions et d’idées contradictoires, dans lequel le génie latin, qui est un génie d’ordre, de raison et de clarté, s’est senti toujours un peu déplacé, tandis que le génie germanique, resté turbulent et inégal, s’y est plu comme dans son élément et s’y est exalté jusqu’au point de préparer au monde insouciant, dans le silence, la formidable surprise de cette guerre. Toute la tragédie de notre époque est dans cette contradiction ; et nul pays ne l’a sentie, n’en a souffert comme celui qui était resté le plus fidèle, au milieu des formidables secousses des deux derniers siècles, à la tradition latine : la France. Les convulsions politiques qui l’ont agitée pendant ces cent trente dernières années ont fait penser à beaucoup de personnes que la France était eh Europe le grand centre du désordre. Il est à croire que la guerre européenne aura prouvé aux plus obstinés que le centre du désordre était ailleurs. Même au plus fort de ses crises politiques les plus graves, la France n’a cessé d’être en Europe, dans la mesure où cela était encore possible, un élément d’ordre, parce qu’elle a été parmi les grandes nations de l’Europe celle qui a gardé davantage les deux qualités qui sont la condition de l’ordre véritable : le sens

des limites et l’aspiration à une civilisation qualitative. On pourrait meme aller plus loin, et dire que les agitations et les révolutions dont la France a souffert pendant plus d’un siècle et qui l’ont fait considérer comme le plus grand foyer du désordre, dérivaient aussi, au moins en partie, de la contradiction existant entre les tendances de l’époque et son esprit d’ordre. « La France — je vous demande ici la permission de vous citer une page écrite par moi, non qu’elle ait aucune valeur spéciale, mais parce qu’elle a été écrite avant la guerre — la France, en faisant la Révolution, a donné le coup de grâce à la civilisation limitée de nos pères. Le coup, ce n’est pas intentionnellement qu’elle l’a donné, c’est en pensant et en visant à autre chose ; et cela est si vrai que, depuis, elle a continué d’aspirer et que, seule peut-être au monde, elle aspire encore à produire l’excellent, à valoir et à se faire valoir par la qualité plus que par la quantité. Mais l’excellent ne peut se multiplier aussi vite, aussi facilement et dans une aussi large mesure que le médiocre et le mauvais. Et alors voilà que le peuple qui n’a pas tremblé devant l’Europe en armes, qui a osé défier Dieu et installer sur son trône la Raison, le voilà, ce peuple, qui hésite, qui s’inquiète, qui s’effare devant les chiffres toujours grossissants lus dans les statistiques de ses voisins ; et il ne sait plus s’il est en décadence ou s’il marche à la tête

Sg8 LE GÉNIE LATIN ET LE MONDE MODERNE

des nations ; et tantôt il est fier de lui-même, tantôt il se décourage, a le sentiment d’être isolé, se demande : « Que faire? Résister à outrance contre l’universel triomphe de la quantité? Ou abandonner entièrement l’ancienne tradition et s’américaniser comme les autres? » Lorsque je viens à Paris, souvent, au coucher du soleil, je remonte par l’avenue des Champs- Elysées vers l’Arc de Triomphe... Sais-tu ce que, depuis quelque temps, je ne puis m’empêcher de penser quand je me promène dans cette avenue? Je pense aux statistiques de la production du fer en Allemagne. Un million et demi de tonnes en 1870; deux millions en 1875; trois en 1880; près de cinq en 1890; huit et demi en 1900; onze en 1906; près de quinze en 1910! Mes amis, croyez-moi : c’est depuis le jour où Apollon prononça son discours dans l’Olympe qu’a commencé entre lui et Vulcain la guerre qui est déchaînée aujourd’hui dans le monde entier. Oui l’emportera? Le fer est incontestablement un métal précieux : on en fait des voies ferrées et des machines; on en fait des canons, des fusils, des cuirassés. Mais encombrer le monde de fer jusqu’à expulser d’ici-bas la beauté et toutes les qualités qui montrent la noblesse et la grandeur de l’esprit humain, n’est-ce pas ramener le monde à la barbarie? Qui l’emportera? Vulcain ou Apollon? la quantité ou la qualité ? »

La lutte entre les deux Dieux de l’Olympe, que j’avais redoutée pendant mes voyages d’Amérique, a pris tout à coup une forme bien violente et terrible. Un jour, tout à coup, dans ce chaos d’intérêts, de passions et d’opinions contradictoires où nous vivions, l’orgueil, l’ambition, l’esprit de violence l’ont emporté. Le peuple qui avait fait croire à une époque superficielle qu’il représentait l’esprit d’ordre dans le monde, pris par un accès de folie, qui était l’aboutissement, logique de son orgueil et de sa cupidité, a jeté l’Europe et une partie du monde dans le désordre d’une crise historique sans précédents. Depuis ce jour nous vivons sur une terre qui tremble, et comme si, d’un moment à l’autre, le ciel devait tomber sur nos têtes. Le ciel ne tombera pas sur nos têtes ; mais il serait difficile de prévoir l’avenir qui attend notre civilisation si elle ne réussit pas à retrouver, dans la recherche de nouvelles perfections esthétiques et morales, un sens plus sûr des limites. Le problème que la guerre pose devant l’Europe est-il en effet autre chose qu’un immense problème de limites ? Elle le pose avant tout sous une forme matérielle et géographique. Il y a des peuples qui sont sortis de leurs frontières et qui ont envahi les territoires des voisins; il y en a d’autres qui luttent pour refouler les envahisseurs et pour conquérir des frontières qui les mettent, dans l’avenir, à l’abri de nouveaux

3oo

attentats. Mais s’il est nécessaire avant tout de refouler le plus tôt possible la borde dans le territoire d’où elle n’aurait jamais dû sortir, il ne suffit pas de la refouler : il faut créer en Europe une situation politique et un état moral qui empêchent le génie turbulent des peuples germaniques de remplir de nouveau les pages de l’histoire avec une seconde aventure de cette espèce. A côté de la question des limites géographiques et politiques, il y a une question de limites morales, la plus grande peut-être qui se soit jamais présentée aux hommes : la question Ves limites que les États, les peuples, les intérêts économiques, les cultures intellectuelles sauront poser à leur ambition, à leur activité, à leur esprit de concurrence et de conquête. Car toute la question est là. La guerre européenne montre que la civilisation moderne est encore plus puissante que ne le pensaient même ses admirateurs les plus ardents. Personne, je crois, n’aurait, il y a deux ans, osé prévoir que les plus grands Etats de l’Europe pourraient résister pour des années à une guerre de cette proportion. Il est indiscutable que les hommes n’avaient jamais accompli un effort plus gigantesque. Mais justement parce qu’une partie de l’humanité est arrivée à un degré de puissance qui n’avait jamais été atteint, il s’agit aujourd’hui de savoir quel usage elle veut faire de cette force. Veutelle la livrer, comme un aveugle instrument de

destruction, à l’orgueil, à la cupidité, à l’ambition, pour qu’elles puissent déchaîner périodiquement des crises comme celle qui bouleverse aujourd’hui le monde? Ou voudra-t-elle s’en servir seulement dans des directions déterminées et pour des buts qui soient d’accord avec un idéal haut et noble de la vie? Réussira-t-elle en somme à imposer à sa force formidable des limites morales — et lesquelles?

Il n’est point douteux que l’avenir de l’Europe dépend de cette alternative. Il est difficile de croire que les masses s’adapteraient indéfiniment à considérer comme la dernière expression du progrès un état de choses par lequel, périodiquement, deux générations devraient travailler avec acharnement pour fournir à la troisième les moyens de s’exterminer. Il faut au monde énorme et puissant, mais déséquilibré et plein de confusion où nous vivons, un peu plus d’ordre, d’harmonie, de justice, de beauté et de mesure. La crise dans laquelle se débat l’Europe prouve* clairement que, §1 nous ne réussissons pas à relever le ton moral de la vie européenne, la civilisation du fer et de la science finira par une espèce de gigantesque suicide. La tâche qui attend l’Europe, au lendemain de la guerre, est donc bien difficile ; car il ne s’agit rien moins que d’essayer une conciliation profonde, sérieuse, organique, entre ce qu’il y a de plus noble et de plus beau au point de vue moral,

religieux et intellectuel dans les civilisations qualitatives du passé et les forces nouvelles créées par notre époque, comme l’industrialisme et la démocratie. Nous avons, jusqu’à présent, juxtaposé et mêlé tous ces éléments contradictoires ; il faut les fondre. Or ces conciliations, quand elles ne sont pas des mystifications superficielles, mais des tentatives sérieuses pour amener les hommes à mieux accomplir leurs devoirs, sont toujours très difficiles, exigent un grand esprit de sacrifice, une grande énergie morale, la foi ardente en un idéal. Notre époque d’ailleurs a fait de trop grandes choses et a remporté trop de succès, en dépassant toutes les limites respectées par nos ancêtres, pour qu’elle ne doive pas sentir une attraction puissante pour la grandeur illimitée de la quantité, pour tout ce qui est colossal, déséquilibré, énorme, violent. La tâche sera donc dure... Mais si la nature humaine n’a pas changé ; si la beauté, la raison, la vertu n’ont pas perdu leur force éternelle d’attraction sur les âmes, la tâche devrait être possible et glorieuse. Il n’est pas concevable que l’Europe sorte de cette crise sans comprendre qu’il y a dans la civilisation contemporaine des excès qu’il faut corriger, sous peine de voir tous nos efforts périodiquement anéantis par des catastrophes. C’est la lutte entre les deux Dieux de l’Olympe ; entre le Dieu qui forge le fer et le Dieu qui connaît les lois des propor-

tions nécessaires entre les éléments de la vie, c’est-à-dire le secret de la santé, de la beauté, de la vérité, de la vertu; c’est cette lutte qui a provoqué l’immense crise morale d’où la guerre est sortie. Nous, les peuples latins, nous avons souffert plus que les autres peuples de cette crise morale — car nous étions particulièrement dévots du Dieu qui est l’auguste gardien des mesures. La solution de cette grande crise morale serait pour nous une compensation aux sacrifices que cette crise de l’histoire nous impose; et aucun pays ne l’aurait autant mérité que la France, qui a fait les plus grands sacrifices. Comme tous les étrangers, dont le coeur se serre à la pensée de tout ce que vous avez souffert et souffrez dans cette guerre, j’espère ardemment qu’elle amènera en Europe une époque où le génie latin pourra briller de tout son éclat, dans un monde qui comprendra ce qu’est l’ordre, l’harmonie, la raison, l’humanité, mieux que ne l’avaient compris les dernières générations. La France a droit à cette récompense pour les terribles sacrifices qu’elle endure avec tant de fermeté; et l’histoire la lui donnera, pour sa gloire et pour le bonheur du monde.

Page 1