ESPRIT PRATIQUE ET ESPRIT MYSTIQUE
J’étais parti pour l’Amérique du Nord avec l’idée commune à tous les Européens que l’Amérique est le pays de l’esprit pratique par excellence et les Américains des gens qui veulent et savent conquérir les biens concrets, tangibles et sûrs de la yie : richesse, bien-être, puissance, et qui possèdent mieux que personne l’art de multiplier les commodités et de diminuer les difficultés de la vie grâce à l’exploitation intelligente des moyens que la nature, la fortune et l’œuvre des générations précédentes leur ont fournis. Je m’attendais, par conséquent, à trouver en Amérique un intelligent et vigoureux égoïsme, beaucoup de faits et peu d’idées ; à ne guère rencontrer d’idéalisme et moins encore de foi en ces principes transcendantaux qui si
souvent entraînent les rêveurs — hommes et peuples — à peiner et à lutter pour de belles chimères lointaines.
J’éprouvai donc une première surprise quand je vis de près la politique suivie par les États- Unis à Pétard des immigrants, que chaque année amène dans leurs ports de toutes les parties de l’ancien continent. J’avais constaté, dans l’Amérique du Sud, avec quelle prudence et quel sens vraiment pratique ces républiques avaient su écarter les immigrés de la politique et réserver le gouvernement à de petites oligarchies nées et élevées dans le pays. Cette politique est, je le sais bien, critiquée sévèrement en Europe, par bien des personnes qui jugent les choses du nouveau monde d’après les idées de l’ancien ; mais à un historien de Rome, à qui l’histoire avait appris quel gros problème et quelle source d’embarras continuels étaient, dans les États de l’antiquité, les métèques et les peregrini, cette politique paraissait beaucoup moins. étrange et condamnable, du moins si on admet que la tâche principale d’un État soit de résoudre de son mieux les problèmes de l’heure présente, laissant à l’avenir le soin de ceux qui le concernent. Faire chaque année citoyens d’un État nouveau un grand nombre d’hommes nés et élevés au loin, et dont les idées, les tendances et les sentiments ne correspondent en rien à la situation qu’ils trouvent dans le pays nouveau;
leur donner des droits politiques qu’ils ne songent pas à demander ; en faire presque de force les soutiens d’une constitution politique que le plus souvent ils ne comprennent pas; vouloir les transformer brusquement de sujets de vieilles monarchies européennes en citoyens d’une république américaine, n’est-ce pas multiplier les difficultés déjà grandes de tout régime représentatif; et cela sans aucun avantage, pas même celui d’enraciner les immigrants dans le nouveau pays ? Les masses qui émigrent en Amérique ne vont plus chercher là-bas la liberté : elles cherchent des salaires plus élevés, une vie plus facile et plus large, plus de chances de monter à un rang social supérieur. Ouvrir aux fils des immigrants, au même titre qu’aux fils des indigènes les écoles supérieures, les carrières libérales et les emplois publics, c’està-dire tous les chemins par lesquels le fils d’un paysan ou d’un ouvrier peut passer dans les rangs de la bourgeoisie, c’est un moyen beaucoup plus sûr que la concession des droits électoraux pour fixer dans le pays les masses que l’émigration pousse en Amérique. Et c’est là ce que les États de l’Amérique méridionale ont parfaitement compris.
Ce fut donc pour moi une grande surprise de constater que l’Amérique du Nord, celle qui symbolise l’esprit pratique aux yeux du monde, avait précisément appliqué une politique tout
opposée, avec toutes les conséquences qui devaient s’ensuivre, y compris la difficulté croissante de faire agir les institutions démocratiques avec un corps électoral aussi énorme et hétérogène. J’ai souvent eu l’occasion, aux États-Unis, de dire ou d’écrire que le corps électoral cosmopolite, qui est la base de la démocratie des États-Unis, rappelle celui de Rome, où les affranchis — les immigrés de l’époque — devenaient citoyens et étaient inscrits dans les listes électorales, quelle que fut leur origine nationale et bien qu’ils fussent tous étrangers — les uns barbares, les autres civilisés. Mais il y a toutefois une différence essentielle entre les États- Unis et la Rome antique : c’est que dans la république romaine les opérations électorales étaient concentrées dans la capitale, de sorte que le nombre des personnes qui formaient le corps électoral effectif était très réduit. Aux États-Unis, au contraire, les électeurs se chiffrent par millions et sont disséminés sur tout un continent. Combien des difficultés et des inconvénients dont j’ai entendu les Américains se plaindre au sujet de leur politique intérieure ne sont que la conséquence de l’énormité de ce corps électoral et de son hétérogénéité ! La tentative, en somme, est nouvelle et audacieuse, parce que les essais les plus importants de gouvernement démocratique, jusqu’au commencement du xixe siècle au moins, se retrouvent
tous dans des États peu étendus et souvent très petits; mais cette tentative a été faite sans que l’Amérique y fût contrainte par aucune nécessité. Les anciennes oligarchies nationales qui, après la conquête de l’indépendance, gouvernèrent pendant tant d’années l’Amérique du Nord n’ont pas ouvert les portes de la constitution aux foules d’immigrés, par crainte de les leur voir enfoncer. Il leur eût été facile, au moins pour la génération née en Europe, de les tenir en dehors de la politique. Ainsi que nous l’avons vu, la plupart viennent en Amérique uniquement pour gagner davantage, sans se soucier en aucune manière de ce que peuvent être, dans une démocratie, les droits politiques des citoyens. Gomment donc les États-Unis en sont-ils arrivés à adopter cette politique? Des causes différentes ont certainement contribué à pousser l’Union dans cette voie ; mais toutes ces causes n’auraient pas suffi sans la conception mystique de la démocratie, qu’on rencontre chez tant d’Américains. Le droit du peuple n’est pas, dans l’Amérique du Nord, une doctrine politique dont la nation et ses dirigeants doivent se servir en vue de certaines fins d’utilité générale, ne l’appliquant que dans les limites de la sagesse et du sens pratique, en cherchant à éviter dans la mesure du possible ses inconvénients : c’est, un principe transcendantal, une sorte d’article de foi, qu’on doit appliquer et
LE GÉNIE LATIN ET LE MONDE MODERNE l5g
développer sans trop grand souci des conséquences immédiates, supportant celles-ci avec patience si elles sont d’abord désagréables et dangereuses, dans la certitude que, le principe étant juste et vrai, il produira, en fin de compte, d’excellents résultats.
De sorte que je fus amené à me demander si, par hasard, en politique tout au moins, les Américains du Sud et les Européens ne seraient pas plus pratiques que les Américains du Nord, et si ceux-ci ne seraient pas au contraire de grands idéalistes, au moins si on part de l’idée que l’esprit pratique consiste à résoudre le plus simplement et le plus rapidement possible les problèmes du moment, en vue de résultats immédiats, au lieu de les multiplier dans l’espérance d’une solution meilleure, mais lointaine, ou par amour d’un principe et d’une idée. Mais la surprise et l’incertitude où me jetèrent ces premières considérations sur les bases de la constitution américaine devinrent encore plus grandes à mesure que j’observai les innombrables oeuvres de bienfaisance, les écoles, les fondations
diverses d’ordre intellectuel, politique ou social dues à l’inépuisable générosité des classes riches. On croit volontiers en Europe que les Américains ne pensent qu’à faire de l’argent. Or il ne me fut pas difficile, au bout de quelques semaines de voyages et d’observations, de me convaincre, au contraire, qu’en Amérique il n’y a pas moins et même il y a peut-être proportionnellement encore plus de riches qu’en Europe qui ne pensent qu’à dépenser leur fortune pour le bien de leurs semblables, pour le progrès de la nation, pour des œuvres en somme d’utilité publique. Mais si les œuvres américaines égalent et souvent surpassent en richesse et en nombre les œuvres européennes, il y a entre les unes et les autres une différence qui m’a frappé à plusieurs reprises : les œuvres américaines sont animées d’une foi plus intense, et je dirais plus ingénue, dans la puissance de l’homme sur le mal. Il n’est pas rare de voir un Américain se consacrer de toute la force de son intelligence et avec toute sa fortune à déraciner des maux que l’Européen considère comme rebelles à ses efforts, avec une conviction de réussir à redresser la nature, à l’élever, à l’épurer, qui semblait souvent, à moi aussi, friser l’utopie. Au fond, même dans ce qu’on appelle les œuvres sociales, l’Américain m’apparaissait toujours plus idéaliste que l’Européen, plus capable de s’engager dans la lutte contre le mal, sans être sûr d’avoir
les moyens adéquats à les vaincre, mais animé d’une grande foi dans le bien, c’est-à-dire plus mystique et moins pratique.
Plus ces observations se succédaient, plus il m’arrivait de me demander si, malgré leur grande activité pratique, les Américains du Nord ne seraient pas un peuple bien plus idéaliste que l’Europe ne l’imagine; mais je n’osais pas résoudre le problème. En acceptant la réponse négative, il eût fallu contredire trop de faits que je constatais tous les jours; mais répondre à la question par une affirmation, c’était encore me faire accuser de trop aimer les paradoxes et de vouloir toujours et à tout prix m’inscrire en faux contre l’opinion courante. Et je continuais à tâtonner, à la recherche d’une vérité que je pressentais plus que je ne la voyais. J’en étais là de mes réflexions, quand notre amie, la femme de lettres dont j’ai parlé dans le chapitre précédent, nous invita à déjeuner et qu’à l’aspect de la maison et de sa manière de vivre, je me formulai enfin nettement le problème : « D’où vient que la majorité des gens sont en Amérique plus riches qu’en Europe et cependant y vivent moins bien? Pourquoi, dans les grandes villes en particulier, les habitations sont-elles si étroites, les distances si grandes, les communications si compliquées, les vivres si chers, que malgré l’immense richesse du pays, la vie du peuple et des classes moyennes est