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plus coûteuse et plus difficile que dans bien des villes d’Europe, pourtant beaucoup moins riches? » La première réponse était facile : parce que les villes sont devenues trop grandes et trop peuplées, parce que leur développement a été trop rapide relativement à celui de l’agriculture, parce qu’une partie des personnes qui y vivent ont des habitudes de dépenses excessives. Mais cette réponse engendrait une question nouvelle : « Pourquoi les villes se sont-elles si rapidement développées et avec elles le luxe de toutes les classes? » Ce n’était pas là non plus un point difficile à résoudre : la cause en est dans les progrès rapides de l’industrie. L’Amérique est un continent immense, extrêmement riche, où les capitaux s’accumulent vite : grâce à ces capitaux, grâce à la main-d’œuvre considérable que toutes les parties surpeuplées d’Europe lui fournissent depuis près d’un siècle, elle a été à même non seulement de donner une rapide extension à son agriculture et à l’exploitation de ses mines, mais encore et surtout de multiplier ses industries au point de concentrer dans les grandes villes une ielie quantité d’habitants que la vie y est devenue extrêmement difficile pour le plus grand nombre d’entre eux...
Mais alors une conclusion semblait découler des réflexions précédentes. Supposons que l’Amérique du Nord, au lieu d’employer tous ses capitaux et ceux encore qu’elle a empruntés
à l’Europe, c’est-à-dire à des pays plus pauvres qu’elle, à développer son industrie, ait fait ce qu’a fait la France en Europe, c’est-à-dire ait employé une partie de ses capitaux à l’étranger, soit sous forme de prêts aux États, aux villes, aux chemins de fer, soit dans des industries, des commerces et des entreprises agricoles, que serait-il advenu? La requête de main-d’œuvre aurait sans doute été moindre, et par suite l’immigration moins formidable, le développement des industries et des cités se serait fait moins rapidement. Les États-Unis se trouveraient aujourd’hui avoir à nourrir une population moins nombreuse et mieux distribuée entre les centres et la campagne; ils auraient une quantité plus restreinte de villes et celles-ci seraient plus petites. Leur richesse totale serait moindre, mais elle serait mieux distribuée. On ne rencontrerait pas dans la grande république autant de ces immenses fortunes réalisées à la faveur du prodigieux développement économique du pays, mais les classes moyennes et les classes populaires jouiraient de plus de bien-être et auraient la vie plus facile. Leur condition ressemblerait davantage à celle des classes moyennes et des classes populaires d’Europe, c’est-à-dire que bien que gagnant moins, ce gain inférieur leur procurerait plus de commodités et d’agrément.
C’est à ce moment, après avoir tant discuté
avec les autres et tant médité intérieurement sur ce problème, que je crus avoir trouvé le moyen de réfuter la doctrine du progrès américain, qui me tourmentait depuis mon premier voyage d’Amérique. Qu’était-ce, en effet, que ce progrès dont les Américains sont si fiers, sinon précisément cet élan de spéculations et d’initiatives qui a multiplié en si peu de temps toutes les industries, agrandi les villes, accru la population et la richesse des États-Unis ? Mais en ce cas il devenait évident que le progrès américain se contredisait lui-même. Incitant le pays à recruter de toutes parts capital et main-d’œuvre, à ouvrir les portes de l’Amérique à des millions et millions d’immigrants européens, à placer toujours dans des entreprises nouvelles ou dans des agrandissements d’entreprises anciennes les bénéfices réalisés, à amplifier et à redoubler tous les efforts, tous les essais, toutes les créations, faisant de tout cela une sorte d’échelle de Jacob pour atteindre le ciel, l’esprit de progrès avait créé en Amérique une opulence si pleine de difficultés, de contradictions et d’entraves, qu’elle mettait une grande partie de la population dans une position analogue à celle du roi Midas, entouré de trésors dont il ne pouvait jouir. Car produire la richesse pour ne pas en profiter, est-il chose plus absurde? Plus sage mille fois était donc notre vieille Europe, et surtout les vieux pays de notre vieille Europe, où
les peuples, instruits par l’expérience des siècles, ne se laissaient pas éblouir si facilement par cette idée si confuse du progrès, et qui, s’ils ne savaient pas accumuler autant de trésors que le nouveau monde, s’arrangeaient du moins pour que leurs richesses soient pour eux une source de jouissance et de bien-être et non une cause de plus grandes difficultés.
C’est à ce moment que j’inclinai à penser que toutes les idées de l’Amérique et l’esprit optimiste qui les anime, à commencer par l’idée de progrès, n’étaient, comme toutes les autres formes d’esprit mystique qui m’avaient frappé dans le nouveau monde, qu’une forme d’exaltation passagère, une sorte de joyeuse folie juvénile. « Ce peuple, actuellement si favorisé par une singulière facilité de production, s’est, — me disais-je, — grisé de son propre succès au point de faire de la richesse un but, alors qu’elle n’est et ne peut être qu’un moyen ; et de croire qu’il pourra réaliser dans tous les champs toutes les idées qui lui viennent. Une expérience historique plus prolongée le convaincra de son erreur. » Mais un jour que me revenaient à l’esprit, avec une intensité particulière, tous les faits que j’avais observés et qui tendaient à prouver combien les Américains étaient souvent chimériques, idéalistes, quasi mystiques, là où les Européens savent être si pratiques, une idée me vint à l’esprit : ce progrès américain, que je
traitais de folie juvénile, ne serait-il pas, en dernière analyse, une conception idéaliste, semimystique, de la richesse? Le peuple, accusé de ne penser qu’à la possession immédiate des biens terrestres, ne s’épuiserait-il pas, par une activité effrénée, diabolique, pour tout autre chose que son propre bonheur, en vue d’une fin lointaine allant bien au delà de l’ég-oïsme et même de la volonté consciente des individus? Si sans le savoir, et comme poussé par une force supérieure, pour ne pas dire mystique, ce peuple peinait et même souffrait pour réaliser un but lointain, un but dont l’histoire n’offre pas d’autre exemple, la conquête d’un continent immense allant d’une mer à l’autre; une conquête dont les moyens étaient nouveaux comme le but, car ses instruments étaient la machine à vapeur et l’électricité?
Du progrès, de l’idéal démocratique et philanthropique des Américains, des difficultés économiques que devait surmonter notre amie, à la machine à vapeur et à la conquête du grand territoire des États-Unis par les machines, le
bond peut paraître risqué, soudain et inattendu. Et, de fait, je n’aurais pas pu le faire de mes propres forces. Je fus aidé par ma femme, d’une façon indirecte, mais d’autant plus décisive. Je crois bien que sans ce concours je n’aurais-pas réussi à m’orienter parmi le chaos de mes expériences américaines et à comprendre dans quelle mesure le vieux monde et le nouveau monde s’opposent vraiment l’un à l’autre. Voici comment cette aide me fut donnée.
Déjà plusieurs années avant nos voyages en Amérique, ma femme avait entrepris une étude longue et difficile sur le machinisme moderne et les industries qui se servent de la vapeur ou de l’électricité comme force motrice. Bien que fille du grand novateur que fut Cesare Lombroso, elle est portée instinctivement à préférer ce qui est ancien à ce qui est nouveau, eLpar suite n’est guère disposée à admirer le gigantesque désordre de la société moderne qui enthousiasme tant d’esprits. Son antipathie innée pour la civilisation de la vapeur et de l’électricité s’était développée en constatant combien la grande industrie moderne a profondément bouleversé un pays d’ancienne civilisation comme l’Italie, à population dense et vivant des ressources d’un territoire qui n’abonde pas en grandes richesses naturelles. Mais quand elle se mit à faire du machinisme l’objet d’études méthodiques et patientes, les documents accumulés
par ses longues recherches transformèrent son antipathie en une théorie hardie et complexe, dont je crois pouvoir ainsi résumer l’idée centrale : « La machine ne produit qu’une richesse et une prospérité apparentes, parce qu’au lieu de diminuer l’effort nécessaire à la production des choses dont nous avons besoin, et par suite leur prix, la vérité est qu’elle l’augmente. La grande industrie moderne exige des capitaux énormes pour la construction et l’actionnement des machines ; une immense quantité de matières premières pour alimenter leur travail ; la concentration de l’industrie dans des endroits suffisamment pourvus de combustible ou possédant une force motrice puissante. De là un accroissement forcé et intensif des moyens de communication pour l’échange des produits et des matières premières ; et la nécessité d’une population très dense qui s’habitue à produire et à consommer le plus qu’elle peut. Par conséquent, la civilisation créée par la machine à vapeur et l’électricité entraîne, pour ainsi dire, par son développement même, l’épuisement de la nature, mines, bois et fertilité du sol. Elle se développe surtout dans des pays naturellement vastes et riches, mais elle les épuise rapidement ; elle est par conséquent sans cesse occupée à chercher des territoires nouveaux encore inexplorés, comme les terres africaines qu’elle convoite après avoir conquis l’Amérique; mais elle apporte plus d’inconvénients que d’avan-
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tages, et souvent détermine de graves crises économiques, dans les pays petits ou pauvres de ressources naturelles. Il est clair enfin qu’elle doit rendre la vie de plus en plus dispendieuse, et qu’elle oblig-e les hommes à être toujours actifs sans être jamais satisfaits. »
Ces idées furent l’objet de longues et vives discussions entre nous. Ainsi qu’il arrive toujours quand on discute une théorie encore en formation dans l’esprit de son auteur, nos discussions étaient un peu oscillantes ; elles se portaient tantôt sur un point, tantôt sur un autre. Cependant le point central où elles aboutissaient presque toujours était celui-ci : la richesse que les hommes attribuent aux machines est-elle réelle ou apparente? Je soutenais pour ma part que, puisque les machines produisaient beaucoup et vite, il était indiscutable que les machines augmentent le total des biens mis à la disposition des hommes et que, par conséquent, elles enrichissent le monde. L’adversaire objectait que si elles produisent beaucoup, elles consomment énormément et de plus en plus, de telle sorte que notre civilisation est condamnée à avoir toujours besoin de plus qu’elle ne possède, d’où sensation perpétuelle de pénurie. Et pendant long-temps nous discutâmes de la sorte, sans que chacun de nous parvînt à modifier le point de vue de l’autre; si bien que je finis par me dire que c’était là une dispute sophistique
où nous nous égarions par entêtement, et qui ne reposait sur aucun problème réel.
Mais en Amérique je dus changer d’avis. Car ce furent justement ces idées et ces discussions qui me permirent de rattacher les difficultés économiques de notre amie à l’esprit mystique dont est pénétrée une si grande partie de la vie américaine, et de comprendre la vérité sur le progrès américain. Ces difficultés économiques, communes aux classes les plus nombreuses du plus riche pays du monde, n’étaient-elles pas, effectivement, la preuve décisive que la prospérité due à la machine moderne n’est souvent qu’apparente ? Que, malgré l’exploitation la plus énergique de la nature par les méthodes les plus scientifiques, les besoins augmentent plus rapidement que la richesse ; et que, par conséquent, notre civilisation se débat dans le cercle vicieux d’une contradiction insoluble ? Mais si tout cela était vrai, il était vrai aussi que si l’Amérique s’était livrée avec moins d’ardeur à l’exploitation de ses immenses ressources naturelles, si elle n’avait pas accueilli tant de millions d’hommes de toutes les parties du monde, si elle n’avait pas investi de si immenses capitaux dans son gigantesque industrialisme, un nombre moindre d’hommes pourraient y vivre plus commodément, mais la conquête du continent n’en serait pas où elle en est ; et il n’aurait pas été donné au monde d’assister à un événement aussi nouveau
dans son histoire que l’a été le développement vertigineux des États-Unis.
Car il ne faut pas oublier, si on veut se rendre compte du miracle accompli par la civilisation des machines dans le nouveau monde, combien lente et pénible avait été l’expansion de l’homme sur la terre jusqu’à la fin du xvme siècle, c’est-à-dire tant que les hommes avaient dû travailler la terre de leurs mains et parcourir leur planète avec le seul secours de leurs forces physiques ou de celles d’animaux seulement un peu plus rapides qu’eux-mêmes. Les grandes plaines avaient été pour eux comme autant de barrières dressées contre leur ambition, car ils s’y égaraient. Aussi cherchaient-ils plutôt à se concentrer dans des territoires restreints afin d’être proches les uns des autres et de pouvoir facilement échanger leurs produits. Tout le monde sait combien il a fallu de temps à la civilisation de l’Europe méridionale pour gagner le Nord, pour franchir d’abord les Alpes et se répandre en Gaule; pour passer ensuite le Rhin et rejoindre l’Elbe, et l’Elbe dépassé, pour s’avancer vers la Yistule et les grandes plaines de l’Europe orientale. Même dans les deux Amériques, jusqu’à la fin du xvme siècle, les progrès de la population et de la civilisation avaient été lents et difficiles.
A partir du xixe siècle, au contraire, un prodige s’accomplit, grâce à la machine à vapeur
et à toutes les autres machines de grande vitesse, qui sont dérivées de celle-ci. Dès ce moment, l’homme peut exploiter rapidement et avec intensité toutes les richesses de la terre; il peut exporter les produits des régions les plus éloignées, et, par conséquent, peupler l’intérieur des grands continents. Un miracle s’accomplit alors dans le monde nouveau. Suivant les lignes des voies ferrées, en un peu plus de cinquante ans, la civilisation partie de l’Atlantique arrive avec ses puissants instruments au Pacifique, traversant et occupant les territoires immenses de V hinterland, établissant un réseau de communications et d’intérêts entre un nombre prodigieux de villes et de territoires, de l’est à l’ouest et du nord au sud. Mais la machine est un être inanimé auquel seules la pensée et la volonté de l’homme peuvent infuser la force créatrice : ce miracle de l’histoire n’aurait donc pu se produire si un peuple audacieux et énergique n’avait multiplié les machines sur toute l’étendue de l’immense territoire avec i - une rapidité prodigieuse, si à ce but suprême il n’avait pas subordonné tous les autres biens : la beauté esthétique, le maintien des traditions, la pureté de l’esprit national, et jusqu’aux commodités de la vie que peut procurer la richesse. Le progrès américain est bien une idée transcendantale et mystique qui, en le passionnant ardemment, pousse l’Américain à faire la conquête
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de son territoire national, et la logique perd son temps si elle prétend découvrir là des contradictions. Sans doute, mettre une ardeur frénétique à créer des richesses pour n’en pas profiter est chose absurde, mais quel est l’idéal qui ne l’est pas si on l’évalue au point de vue de l’intérêt individuel? Le soldat qui meurt sur le champ de bataille a-t-il intérêt à ce que sa patrie soit victorieuse, lui qui ne pourra pas jouir des fruits de la victoire? Non. Les privations auxquelles, dans l’intimité de sa modeste demeure, j’avais vu notre amie se soumettre ne me faisaient décidément plus l’effet d’une contradiction absurde; elles étaient simplement un petit sacrifice personnel nécessaire à la réalisation d’une grande œuvre nationale, qui dépassait l’intérêt, et la volonté de chaque Américain.
Ainsi j’avais compris finalement le progrès américain et ses non-sens apparents. C’était un idéal qui était né et avait rapidement mûri dans un continent neuf, durant le xixe siècle, à mesure que, moyennant les machines, la conquête du vaste territoire s’étendait et s’intensi-
fiait. C’était l’idéal qui primait tous les autres et avait fait jaillir des profondeurs de la société américaine l’énergie qui a étonné le monde. Je tenais désormais la clé de l’énigme et bien des phénomènes de la vie américaine s’éclairaient. Je m’expliquai facilement pourquoi l’esprit public n’attache pas là-bas aux choses politiques l’importance qu’on y donne en Europe; pourquoi il considère les défauts et les lacunes de ses institutions avec une indifférence qui nous surprend; pourquoi surtout il préfère évidemment une situation défectueuse et compliquée à toute réforme susceptible d’accroître la puissance de l’État aux dépens de l’initiative individuelle. Je m’expliquai aussi la vitalité persistante de cet esprit de liberté qui se manifeste non seulement dans la politique, mais dans la religion, dans l’administration, dans les mœurs, dans la culture, et qui semble à l’Européen souvent excessif et bizarre. La grande œuvre nationale, la conquête du continent se fait bien plus par initiatives privées qu’avec l’aide ou sous la direction de l’État; donc ce qui importe par-dessus tout, c’est que l’énergie personnelle soit soumise au plus petit nombre possible de restrictions et de limites.
Et je m’expliquai enfin pourquoi, dans la société américaine, pour employer une expression du langage philosophique, la catégorie de la quantité l’emporte sur celle de la qualité.
Pendant les premiers temps de mon séjour en Amérique, je me prenais à sourire quand je voyais un Américain tomber dans le ravissement à la pensée qu’en Amérique tout était big, depuis le pays jusqu’aux villes, aux usines, au chiffre des habitants, et se complaire à comparer à son pays les petits pays d’Europe où tout est tellement moins grand. Mais quand je compris ce qu’était vraiment le progrès américain, je cessai de sourire... Une civilisation qui, pour accomplir son oeuvre dans le monde, se sert de la machine à vapeur comme instrument principal, doit nécessairement considérer la quantité comme le critère suprême de la perfection. En quoi consiste en effet la supériorité de la machine sur la main comme instrument de production? Tout le monde le sait : non pas dans la qualité, mais dans la quantité. La machine produit beaucoup et vite, la main peu et lentement, mais la main peut atteindre un degré de perfection auquel la machine ne peut prétendre. L’homme ne réussira jamais à construire une machine capable de sculpter la Vénus de Milo, ou de tisser les tapisseries merveilleuses que nous admirons dans les musées d’Europe.
Toutes les choses vraiment parfaites sont exclusivement faites à la main. Vice versa, ni efforts, ni travail, ni exercice ne permettront jamais à la main de travailler avec la vertigineuse rapidité d’une machine de fer, actionnée par la
vapeur ou l’électricité, ni de produire en si peu de temps une pareille abondance de produits. Par conséquent, dans une civilisation dominée par le machinisme, les hommes tâcheront toujours de se presser davantage, produisant vite, consommant vite, et, en revanche, ne regarderont pas trop à la qualité; pourvu que les choses aient bonne tournure, ils n’exigeront pas une grande perfection de détails : ils préféreront renouveler souvent des produits de moindre durée que d’en avoir un durable et bien fini. Il s’ensuit que les changements continuels du goût, l’oubli facile des traditions, l’abondance, la médiocrité seront les caractéristiques d’une civilisation dominée par la machine à vapeur; les grandes œuvres d’art qui faisaient la gloire des anciens régimes disparaîtront; et ce sera le triomphe des innombrables objets de qualité quelconque offerts au plus grand nombre.
Tous ces caractères, je les retrouvais effectivement dans l’Amérique du Nord; et ils ne m’offusquaient plus, car je sentais que là ils étaient nécessaires à une société qui compte sur la machine à vapeur pour réaliser la conquête de son immense territoire. Mais à ce point-là, à peine résolu le problème américain, je me trouvai inopinément en face du problème européen qui se présentait à moi sous un aspect nouveau. Si le progrès américain, si les machines, si le critère quantitatif de la perfection sont
nécessaires à l’accomplissement de la grande œuvre historique à laquelle se consacrent les Etats-Unis, comment expliquer que les machines se multiplient, que l’idée américaine du progrès se répande, que le critère quantitatif menace de prévaloir aussi dans les États européens? Ces États — à l’exception de la Russie qui à certains égards ressemble à l’Amérique — sont des pays de vieille civilisation, établis sur des territoires peu étendus, et ils n’ont pas, eux, comme tâche unique et absorbante, des continents immenses à mettre en valeur, même quand ils ont de vastes empires coloniaux.
Et je vis alors surgir, au-dessus de l’Europe et de l’Amérique, un nouveau problème plus vaste et plus général qui domine les deux mondes et les unit comme un grand pont jeté sur l’Atlantique : la lutte entre la quantité et la qualité.