‹ Le génie latin et le monde moderne [microform]Chapitre 7 sur 14 · QUALITÉ ET QUANTITE · texte numérisé non relu

QUALITÉ ET QUANTITE

Que TEurope s'américanise, que Tidée du progrès — entendu comme accroissement de Ja richesse et perfectionnement des instruments de production — pénètre et enyahisse la société européenne, c'est là un fait indiscutable. Il n'est pas nécessaire de connaître à fond la société européenne pour s'en apercevoir. La seule idée qui, pendant ces cinquante dernières années, a pénétré profondément les masses en Europe est cette idée du prog-rès. Mais tous les Européens n'en sont pas ég-alement satisfaits. Très nombreux surtout dans les classes cultivées sont les Européens qui déplorent cette « américanisation » de l'Europe, et la considèrent comme une sorte de déviation des esprits et de décadence du vieux monde. C'est une idée qui pourra surprendre beaucoup d'Américains, mais elle ne

semblera pas, en revanche, trop paradoxale à ceux qui réfléchiront un peu sur l'histoire de la civilisation européenne jusqu'à la Révolution française.

Il n'est pas douteux, en effet, que si on la considère du point de vue de notre histoire ancienne, cette idée du progrès est une sorte de force révolutionnaire. Le bouleversement qu'elle a produit et produit encore en Europe est presque comparable à celui que produisit le christianisme dans la civilisation antique (piand il vint détruire, dans le monde gréco-latin, l'esprit politique et militaire (jui en avait été la force. Il ne faut pas oublier cpie jusqu'à la Révolution française, les générations avaient vécu en Europe l'une après l'autre, contentes de peu, fidèles aux traditions, regardant toute nouveauté comme un péril, toute hardiesse comme une rébellion contre Dieu et contre la mémoire des ancêtres. Même alors les hommes préféraient, bien entendu, l'aisance à la pauvreté et n'étaient pas insensibles au magnétisme de l'or. Même alors, de génération en génération, la richesse augmentait dans le monde et la population se répandait plus nombreuse sur la surface du globe; mais avec quelle lenteur et quels arrêts! Dans chaque nation, les augmentations de la riciiesse et de la population ne se voyaient qu'à distance de plusieurs siècles : le changement apporté par chaque génération était si peu de

chose que c'est à peine si chacune d'elles pouvait s'en rendre compte. En revanche, les hommes s'efforçaient de faire le monde plus beau et meilleur. L'art et la religion étaient leurs préoccupations dominantes. Depuis la Grèce qui enseig^ne au monde à se servir du ciseau, du pinceau et de la plume, jusqu'au moyen âge, obscur abîme d'ignorance extravagante d'où émergent comme dans la splendeur d'une éternelle aurore les palais et les cathédrales de l'architecture la plus fantaisiste et la plus multiforme que le monde ait jamais vue ; depuis l'Egypte des Ptolémées, qui jette les derniers rayonnements de la beauté grecque sur les opulentes demeures du monde méditerranéen, jusqu'à la Rome papale et à la Venise du xvi^ siècle, qui étalent aux yeux du monde les pompes superbes des pierres, des velours, des soies, jusqu'à la France du xviii^ siècle, qui immortalise les trois souverains par trois styles d'un art décoratif promptement imposé au monde; depuis Auguste, qui protège Virgile et qui reconstruit en marbre la ville de briques, jusqu'à Louis XIV, qui protège Racine et Molière, jusqu'à la marquise de Pompadour, qui veut faire de Paris la capitale des élégances ; la suprême ambition et le suprême effort de tous les potentats du passé dignes de leur propre fortune ne furent-ils pas de rendre éternelle une forme de la beauté ? Et que de peine ne s'est-on

pas donnée pour établir dans le monde le règne de la sainteté ou de la justice, ou de l'une et l'autre à la fois, depuis l'empire romain qui crée le droit jusqu'au christianisme qui veut purifier la nature humaine de la souillure du péché, et jusqu'à la Révolution française qui annonce au monde l'avènement de la liberté, de l'égalité, de la fraternité (i) !

C'était là la vieille Europe, l'Europe qui a créé les chefs-d'œuvre d'architecture, de sculpture et de peinture, si admirés aujourd'hui même des Américains ; la vieille Europe qui a découvert l'Amérique, créé la science et fait la Révolution Française. Mais que reste-t-il de cette vieille Europe ? Le progrès tel que notre époque le conçoit est en train de la détruire rapidement : l'esprit artistique surtout disparaît de jour en jour de ce continent qui fut pendant des siècles entiers le maître de beauté du monde. — « Croyez-vous sérieusement, demande celui des personnages du dialogue qui défend l'Amérique et les nouveaux idéaux de la vie, croyezvous qu'il vaille la peine aujourd'hui de se lamenter si quelque génie ne parvient plus à accoucher de son chef-d'œuvre immortel dans la solitude de son orgueil? Quand l'homme invente des machines toujours plus puissantes et conquiert Ja terre, la mer, l'air, les immenses tré

(x) Entre les deux mondes, p. ii8.

sors cachés dans tous les coins de Tunivers, quand, ayant en mains ces instruments miraculeux, il se voit devenu le magicien rêvé par les légendes des siècles durant? Les masses réclament aujourd'hui du pain, elles veulent instruction, bien-être, sécurih^, plaisirs, air, lumière, liberté, tous les biens de Dieu en quantité prodigieuse, et de plus en plus d'année en année. Suffit-il pour les satisfaire de leur offrir des poèmes et des tableaux ? Ne faut-il pas capitaux, terres, mines, machines ? Des machines surtout, toujours plus rapides, plus puissantes, plus miracuteuses... »

Ces paroles ne sont pas la simple boutade d'un personnage de fantaisie. Ce sont celles qui sont répétées cent fois par jour en Europe, sous une forme plus ou moins choisie ; ce sont celles qui expriment le fond même de la pensée de l'Europe convertie à la relitrion du pro^rrès moderne. Oue d'exemples on pourrait citer à l'appui ! Il arrive souvent aux étrangers qui visitent les petites villes d'Italie de voir des monuments anciens, églises ou palais, qui tombent peu à peu en ruines. L'incurie des autorités ou l'ignorance et l'avarice des propriétaires laissent le temps accomplir son œuvre, quand elles ne contribuent pas à la hâter, en abîmant ces dernières reliques d'une beauté passée. L'étranger secoue la tête, se lamente, murmure des jugements peu flatteurs, se demande à demi-voix quels sont les

barbares qui habitent cette petite ville. Mais sa stupeur serait bien plus grande s'il pouvait parler avec quekiu'un du lieu et qu'il lui ouvrît librement son âme : « Barbares, nous î » lui crieraient le marchand, Tavocat, le médecin, l'ouvrier de l'endroit. Et pour lui démontrer son erreur, on lui dirait avec orgueil que cette petite ville possède jusqu'à l'éclairage électrique! La municipalité ciui ne saurait trouver les quelques milliers de francs nécessaires à rentretien de tel ou tel monument dépense gros pour illuminer des rues où dès 9 heures du soir on ne rencontre plus un passant. Mais installer la lumière électrique, c'est le progrès, le progrès tel que le comprennent maintenant jusqu'aux boutiquiers et aux artisans. A personne, sauf à bien peu de gens, particulièrement cultivés, et d'ailleurs sans aucune espèce d'inlluence, il ne vient à l'esprit (jue c'est chose barbare que de laisser un monument ancien, œuvre de nos pères, s'en aller en ruines, quand on éclaire les rues avec la lumière électrique.

Ce petit exemple est l'indice de l'esprit nouveau qui désormais pénètre et triomphe partout en Europe. La preuve la plus évidente du triomphe de cet esprit nouveau est la décadence ou la disparition de toutes les écoles d'art. L'Europe fut, aux siècles passés, dans des temps plus durs et plus difficiles que les nôtres, le berceau et la patrie glorieuse de la civilisation,

parce qu'elle sut créer et entretenir des écoles de littérature, de sculpture, de peinture, d'architecture, de musique. Aujourd'hui ces écoles ont presque toutes disparu; et le peu qui en restent sont, à de rares exceptions près, en pleine décadence. Au contraire, les écoles d'électricité, de teinturerie, de tissag-e, de mécanique, de commerce, de chimie prospèrent et se multiplient : ce sont les seules ([u'exig-ent les masses. Aux siècles passés, les États, les aristocraties de l'Europe avaient, de plusieurs façons, protégé et encouragé les arts dont la vitalité avait été due en partie à leur appui. Il n'en est plus ainsi maintenant. Les classes riches d'Europe trouvent beaucoup plus méritoire et plus élég-ant de fabriquer des automobiles ou des aéroplanes que de protéger les arts et les artistes. Quant aux Etats, si quelqu'un d'eux essaye de prendre un peu un art sous sa protection, on crie qu'il g-aspille l'arg-ent du peuple de la plus sotte manière. L'Italie, pendant des siècles, a été à la tête de tous les arts du monde, et pourtant avec quelle âpreté on y reproche à l'État et aux municipalités les quelques millions dépensés par eux depuis trente ans pour élever des monuments aux héros du Risorgimento ! Gomment espérer de g-randes œuvres d'art dans de telles conditions ? et pour quelle raison l'État, qui conserve les monuments anciens, ne pourrait-il aussi employer quelques millions à main-

tenir la tradition d'un art qui a valu tant de g-loire à la nation ? N'est-ce pas aussi un patrimoine national ? Mais la fille aînée de la Beauté ne comprend plus ces simples vérités : envahie par l'esprit du progrès moderne, elle considère l'arg-ent consacré à Tart comme de Targent perdu, tandis qu'elle trouve juste et naturel que des centaines de millions aillent encourager les industries mécaniques et les industries sidérurgiques.

Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que beaucoup de gens en Europe déplorent l'américanisation du vieux continent comme une sorte de douloureuse folie. En Europe, les hautes classes vivent encore beaucoup, et il ne pourrait en être autrement, dans et sur leur liistoire. Moi-même, quand j'entrepris mes voyages en Amérique, j'étais à peu près de ce sentiment. Mais en Amérique le spectacle de cette formidable activité, qui a fondu en un peuple unique des millions d'hommes de toute provenance, qui a créé tant de villes, produit tant de richesse, me fît réfléchir. Je ne pouvais me dissimuler plus

long-temps qu'un phénomène aussi vaste et de cette profondeur devait dépendre de causes plus graves et plus complexes qu'une simple erreur ou une simple déviation des esprits. Pour quelle raison l'Europe était-elle disposée même à détruire sa tradition d'art pour égaler l'activité fiévreuse et l'élan créateur du nouveau monde? C'est le problème que je me posai après avoir compris ce qu'était le progrès américain. Pour le résoudre, il fallut remonter jusqu'à l'homme qui découvrit l'Amérique, à Christophe Colomb, qui (( donna à l'homme une seconde fois le globe que lui avait donné Dieu, puis(|u'il le lui fait enfin • connaître ». Si l'Europe, jusqu'au xv^ siècle et tant qu'elle ignora combien la terre était grande, se contenta de vivre dans un monde étroit, du jour où l'Amérique fut découverte, entre le xvi® et le xvm^' siècle, elle vit peu à peu la terre s'agrandir de toutes parts autour d'elle; elle sentit à mesure grandir aussi son désir de s'en emparer, de la dominer, de Texploiter. Mais coniment l'aire? Ses moyens étaient très limités. Elle était encore sous l'empire des auciciuies idées selon lesquelles l'homme ne devait rien oser, ne devait que le moins possible modifier l'ordre des choses trouvé à sa naissance et devait fuir la tentation des désirs trop ardents, des ambitions trop hautes.

C'est alors, entre le xvn*^ et le xvui'' siècle, que commença cet efTort de la pensée et de la volonté

qui^ d'abord lent, devait peu à peu mettre entre les mains de notre civilisation tous les instruments nécessaires pour conquérir et exploiter la terre. Les sciences commencèrent à progresser ; les premières machines furent inventées et appliquées ; les idées de la liberté, du progrès, des droits de l'homme, de la volonté populaire entamèrent les anciennes croyances et les vieilles traditions. Il est à croire pourtant que celles-ci auraient longtemps résisté, et que les liens anciens qui limitent l'énergie humaine auraient pu, tout en se relâchant, rester solides encore longtemps, sans l'événement prodigieux qui vint bouleverser l'histoire de l'Europe et de l'Amérique : la Révolution française. La Révolution française, les grandes guerres qu'elle provoqua^ firent de telles brèches à l'antique enceinte de traditions et de principes qui enfermait notre civilisation que les hommes s'en évadèrent aisément et, libérés, se répandirent dans le monde immense.

Après la Révolution française, en effet, une nouvelle histoire du monde commence. Les idées de liberté et de progrès gagnent TEurope et l'Amérique ; dans toutes les classes, dans tous les peuples, c'est un éveil de désirs, d'ambitions et de besoins nouveaux ; la grande industrie se développe, les chemins de fer s'étendent, les inventions se multiplient; les villes se peuplent et croissent rapidement. C'est alors que com-

mence le grand phénomène nouveau de Phistoire du monde, Texploitation intensive de TAmérique. Les nouvelles richesses, surtout celles que l'Amérique produit, activent partout, de g'énération en génération, ce grand mouvement historique ; partout la population, la richesse, Tesprit d^initiative et de critique augmentent ; partout les vieilles traditions et institutions tombent ; l'Europe et l'Amérique, unies dans le même idéal, marchent à la conquête du globe-

C'est ainsi que non seulement en Amérique, mais aussi en Europe a commencé depuis cinquante ans ce qu'on peut appeler vraiment Vàgc d'or de l'histoire des hommes, l'époque de l'abondance... Quel avait été le rêve des hommes depuis les origines du monde, sinon le Paradis terrestre, la Terre promise, le Jardin des Hespérides, l'Age d'or, l'Arabie heureuse, c'est-à-dire une seule et même chose sous des noms variés : la maîtrise de la nature et l'abondance? Il a pu sembler un instant que le grand mythe désespérément poursuivi à travers les âges par l'humanité allait enfin se réaliser sous nos yeux. Mais toute médaille a son revers, et cette fabuleuse abondance que les hommes avaient en vain rêvée pendant des siècles, nous avons dû la payer cher. Le monde moderne a fait triompher la quantité aux dépens de la qualité selon une loi d'ailleurs éternelle. Je puis, en effet, vouloir fabriquer en un temps donné

des choses d'une qualité donnée, c'est-à-dire ressemblant à un modèle de perfection que j'ai devant les yeux ou dans l'esprit : mais en ce cas je ne puis en fabriquer la quantité qu'il me plaît, je dois me contenter de la quantité dont je puis venir à bout en travaillant assidûment. Je puis, au contraire, vouloir un nombre déterminé de choses d'une qualité donnée : en ce cas, je ne puis fixer à mon gré le temps nécessaire à leur exécution. Ou bien encore je puis vouloir en tant de temps telle quantité, mais je devrai alors me contenter d'une qualité approximative. Car on ne peut augmenter la quantité en abrégeant le temps de la production, sans sacrifier la qualité. Et c'est ce que nous faisons aujourd'hui dans notre civilisation où l'idée dominante est celle de quantité.

Or, examinée sous ce jour -là, la décadence qualitative du monde, que tant d'Européens imputent à l'Amérique, ne me semblait p^us l'effet d'une aberration des masses : elle m'apparaissait comme une sorte de rançon. Nous payons, nous devons payer ces rapides fortunes que tant de gens font aujourd'hui; nous payons, nous devons payer la vélocité du train, de l'automobile, de l'aéroplane, du télégraphe, et leur prix, c'est la médiocrité envahissante. On ne peut avoir tout, vouloir tout : chemins de fer et beaux tableaux, aéroplanes et mobiliers splendides, la vie intense et les belles manières. Un

des reproches que l'Europe fait à rAmérique, c'est d'avoir, par l'exemple de sa démocratie, chassé de chez nous les belles manières d'autrefois, leur substituant une espèce de cordialité un peu trop facile et sans façons. Mais comment pourrait-on observer dans les rapports sociaux les formes exquises qui firent la renommée du xvni'' siècle dans une civilisai ion qui court comme la nôtre, au milieu d'hommes qui vivent entre le train, Tautomobile et l'appareil téléphonique? Chaque époque dirige ses efforts vers un but suprême qui est pour elle le plus important de tous. Il y eut des époques d'un esprit relig-ieux ardeni, qui aspirèrent par-dessus tout à répandre et à défendre la foi. Il y eut des époques qui ressentirent profondément l'ambition de la cloire et firent de grandes guerres. D'autres s'adonnèrent au culte des arts et des sciences. Notre civilisation vise surtout à l'exploitation intensive de toutes les richesses de la terre et à l'augmentation de sa puissance : nous jouissons de ses avantages, nous ne sommes pas disposés à renoncer aux chemins de fer et au télégraphe, nous ne voulons plus nous exposer à la famine qui a tant tourmenté les civilisations passées, nous jouissons de l'invraisemblable abondance actuelle, de notre liberté, et la discipline et hi parcimonie de jadis ne nous tentent pas... U faul donc nous résigner aussi, nous autres Européens, à payer le prix de tous

IQÎ

ces avantages et à vivre dans une époque où l'art ne pourra plus prospérer beaucoup, où la religion n'aura plus la force d'embraser trop de coeurs d'ardeurs mystiques, où la science ne sera plus cultivée sinon dans la mesure de son utilité pratique, dans la mesure où elle contribuera à rendre plus active et plus fructueuse l'exploitation des richesses naturelles. Car c'est là un phénomène visible partout en Europe : les études désintéressées baissent. Riche comme il l'est, le monde est aujourd'hui moins capable de rechercher la vérité pour le seul plaisir de faire progresser la connaissance qu'il ne l'était il y a deux siècles quand il était plus pauvre. Les savants même rêvent de transformer en richesses leurs découvertes scientifiques î

L'américanisation de l'Europe était donc, d'après ces considérations, un phénomène fataL A partir du moment où elle avait aspiré à la richesse et à la puissance illimitées, l'Europe avait dû renoncer à beaucoup des trésors de son ancienne civilisation. Je m'arrêtai un instant à cette conclusion. Puis une crainte

m'assaillit. S'il en était ainsi, l'Europe n'est-elle pas fatalement destinée à s'américaniser de plus en plus dans l'avenir? Désormais les appétits et les ambitions de toutes les classes, même des plus nombreuses, sont déchaînés en Europe : depuis l'aristocratie jusqu'au plus obscur des paysans, tous veulent g-ag-ner, dépenser, amasser le plus qu'ils peuvent... Aucune puissance humaine ou divine ne peut se flatter de pouvoir faire remonter vers ses sources historiques cet immense torrent de cupidités et d'ambitions... L'Europe devra donc négliger toujours davantag-e les traditions de sa culture antique et désintéressée; elle devra s'efforcer d'imiter l'Amérique et de rivaliser avec elle dans la production rapide et abondante des richesses; et comme l'Amérique a, dans cette lutte, les avantages que lui donnent l'immensité de son territoire et l'absence de traditions trop nombreuses, l'Europe est appelée dans l'avenir à tomber de plus en plus bas. Le continent destiné dans la civilisation future ii avoir la suprématie qu'a eu l'Europe, jusque vers la moitié du dix-neuvième siècle, sera l'Amérique...

Il ne manque pas de gens en Europe qui se plaisent à répéter de temps en temps cette prophétie qui résonne un peu lugubrement aux oreilles d'un Européen. Et pour un moment, moi aussi, en Amérique, en voyant à quel point l'esprit du progrès est envahissant, je me sentis

un peu découragé et porté à donner raison à ces prophéties qu'en Europe j'avais jusque-là toujours combattues. Oui, la culture en Europe était destinée à une décadence inévitable, devant l'invasion du progrès comme notre époque l'entend ; l'avenir appartenait à la quantité, aux nations maîtresses de vastes territoires et capables de produire rapidement des richesses considérables ; les forces idéales devaient perdre une g-rande partie de leur ancien empire sur le monde. Quand voilà que l'Amérique, l'Amérique elle-même, vient me donner la preuve que toute cette vieille culture représentée par l'Europe n'est pas toute destinée à périr, et que si l'Europe s'américanise, en revanche l'Amérique est entraînée par une force intérieure à s'européaniser. J'étais allé en Amérique, persuadé, moi aussi, comme tant d'autres Européens, que les Américains ne pensent qu'à faire de l'argent. Mais il fallut bien, une fois en Amérique, me convaincre qu'il n'est pas un pays en Europe qui dépense tant d'arg-ent, tant d'efïbrts, tant de passion à fonder des musées, des écoles, des universités, et de nouvelles religions; à faire prog-resser au milieu de la civilisation des machines, en plein règne de la quantité, les arts, l'esprit religieux, les sciences désintéressées; à empêcher que ne se perde cet héritage intellectuel du passé dont l'Europe se désintéresse toujours plus, absorbée comme elle l'est

par le développement de ses industries et de son commerce. Si on admet — en hommag*e à riiistoire plutôt qu'au temps présent — que ce que l'Europe représente dans l'histoire du monde, c'est surtout la haute culture — arts, sciences, relig-ions, philosophies, — il est incontestable que TAmérique est en train de devenir européenne, qu'elle cherche, c'est-à-dire, à employer les immenses richesses accumulées par l'exploitation intensive de son territoire, au développement des arts, de la science et de l'esprit religieux. Ses efforts ne réussissent pas toujours, mais ils sont nombreux, intenses, tenaces. Je dirais même que si l'Amérique me paraît sur ce point mériter quelque reproche, c'est celui de ressentir pour la haute culture — pour l'art et la science surtout — une admiration si ardente qu'elle éteint parfois le sens critique et nuit au discernement de ce qui, dans le monde des choses idéales, est authentique ou falsification, de ce qui est or ou simili or...

On ne trouve, en effet, en aucun pays d'Europe une confiance aussi vive et aussi profonde dans la science que celle qu'on a en Amérique. L'Europe sait que la science fait de grandes choses et (pi'elle est une i^rande force; mais l'Europe sait aussi que souvent elle [)romet ou laisse espérer plus qu'elle ne peut tenir... L'Amérique, non. Dans toutes les classes, en

haut et en bas, la foi de l'Américain en la science est illimitée; il n'est pas de merveille et de progrès qu'il ne s'attende à voir sortir du cabinet d'un savant. Les mouvements mystiques même, qui tendent à combattre la science, se décorent volontiers, en Amérique, de ce nom « science » qui a un sens et un éclat presque magiques. L'Amérique a le même enthousiasme universel pour Part. On dirait qu'elle veut admirer tout ce qui peut être beau, dans tous les pays, dans toutes les époques, dans toutes les écoles. De même que toutes les architectures se retrouvent dans les rues de New- York, de même tous les arts qui, en tant de siècles, ont fleuri en Asie et en Europe, ont été transplantés dans le nouveau monde. Il semble que l'Amérique veuille goûter et comprendre toutes les beautés qu'a créées le passé : les littératures classiques comme les littératures contemporaines de l'Europe, la musique italienne comme la musique allemande, la sculpture grecque comme la peinture hollandaise, l'ait décoratif japonais comme les styles Louis XIV, Louis XV, Louis XVI. New- York, à ce point de vue, est la vraie Gosmopolis des arts.

Donc, tandis que l'Europe délaisse peu à peu son antique cuMure et ses grandes traditions pour construire des chemins de fer et des usines, pour fonder des banques et des entreprises commerciales, l'Amérique consacre les richesses

produites par Texploitation intensive de son vaste continent à créer un art et une science. Comment s'explique ce contraste? « Snobisme de parvenus », disent les Européens en haussant les épaules. Qui connaît un peu TAmérique et beaucoup la nature humaine ne saurait se contenter de cette explication trop facile. Sans doute, g-râce aux machines, à l'Amérique, aux idées de liberté et de progrès, la quantité triomphe aujourd'hui dans le monde. Les hommes veulent avoir l'abondance... Mais peuvent-ils vouloir l'abondance seulement et aug-menter indéfiniment la quantité des choses qu'ils possèdent? Observez un paysan qui vient s'établir à la ville, qui y devient ouvrier, pour g-agner davantage... Que fait-il? Acliète-t-il, avec le surcroît de ses gains, deux paires de souliers au Ueu d'une ou deux habits au lieu d'un, de ces mêmes souliers et habits qu'il portait quand il était plus pauvre? Non, il adopte la tenue de la ville, il s'achète des souliers et des habits qu'il juge plus élégants, c'est-à-dire semblables, en apparence du moins, à ceux que portent les classes bourgeoises. Dans tous les pays d'Europe et d'Amérique, les différences de costumes entre les hautes et les basses classes, jadis si grandes, disparaissent; et pourquoi? Parce que le peuple veut s'habiller comme les bourgeois, et l'industrie moderne n'épargne pas sa peine pour lui offrir le moyen de satisfaire ce désir à

peu de frais. En d'autres termes, les ouvriers veulent employer leurs gains à se procurer des habits qui soient ou qui leur semblent plus beaux que ceux qu'ils portaient aupararant, parce qu'avoir un vêtement plus beau est une joie plus grande que d'en avoir deux pareils à ceux qu'ils portaient quand ils étaient plus pauvres. En d'autres termes, la quantité fatigue vite et à un certain point T boni me a l)esoin de la convertir en qualité, de se servir de la richesse pour se procurer non plus un nombre supérieur de choses, mais des choses plus belles et meilleures. Sinon, la richesse est inutile.

Si ce besoin est vil" et profond dans l'îtme du peuple, coml)ien plus fort il doit être dans les classes riches, disposant de si grands moyens ! Un homme qui possède dix millions et un autre qui en possède cent ne peuvent manger dix ou cent fois plus que le modeste possesseur d'un unique million, ni habiter une maison dix ou cent fois plus grande, ni s'acheter dix ou cent chapeaux quand celui-ci en achète un. S'ils employaient ainsi leur fortune., on les traiterait de fous, et avec raison. Il ne leur reste donc qu'à essayer de se procurer, grâce à leur fortune plus considérable, des choses plus belles et meilleures, à convertir en somme leur richesse en beauté et en supériorité, à convertir la quantité en qualité. Il y a, il est vrai, des gens qui ne désirent la fortune que pour le plaisir de la

créer, qui sont indifférents aux jouissances qu'elle procure. Jamais peut-ôtrede tels hommes n'ont été plus nombreux de nos jours, parmi les grands banquiers, industriels et commerçants qui dirigent le mouvement économique du monde moderne. Mais même aujourd'hui ces gens, qui aiment l'argent comme l'arlisle aime son art, en soi et non pour les joies qu'il peut donner, sont une minorité. El ils resteront minorité, car alors mOnie que — hypothèse impossible — tous les houjmes, se passionnant toujours plus, dans les hautes classes, pour les affaires de l)anque, pour le commerce et l'industrie, en viendraient à considérer la richesse comme une fin en soi et un moyen de prouver leur propre habileté, il y aurait toujours les femmes... A moins qu'on ne veuille aussi dans les classes riches que les femmes se jettent dans les affaires et se mettent à travailler, elles devront toujours considérer la richesse comme le moyen d'embellir la vie, de se procurer des joies plus choisies et des choses de qualité supérieure. Car c'est là et non ailleurs, en effet, qu'il faut chercher rorigine du snobisme. Le snobisme est aujourd'hui une cible facile pour l'ironie. On a vile fait de se moquer de l'homme enrichi, qui, fût-ce au prix de saci40ces et d'humiliations, veut absolument fréquenter des maisons et des cercles qui lui étaient auparavant fermés, qui veut faire des voyages en automobile même

s'il y est malade, ou assister à l'Opéra même s'il s'y endort, parce qu'en faisant tout cela il est convaincu qu'il vit selon le code de la plus parfaite élégance. Mais s'il n'avait pas cette illusion, à quoi lui servirait sa fortune? Quel prix recevraient les fatigues et les dangers affrontés pour l'acquérir? Le snobisme n'est qu'un effort maladroit pour convertir la quantité en qualité auquel l'homme est poussé par l'augmentation même des richesses. Il n'y a jamais eu tant de snobisme qu'aujourdUiui, parce qu'il n'y a jamais eu tant de richesse.

Sans doute, le snobisme moderne est plein de grossières mystifications. Jamais il n'y a eu dans le monde autant de nouveaux riches, mal préparés à jouir des vrais raffinements de la vie, et destinés à être victimes de toutes les falsifications. Dans combien de maisons, et combien de fois, se répètent aujourd'hui les scènes du Bourgeois gentUfionimel Mais il y a aussi,— en Amérique comme en FAuope, — des familles dont la fortune remonte à plusieurs générations, où la rage d'amasser des millions s'est un peu calmée et qui ont le loisir, le goût et la culture suffisante pour employer leurs richesses en faveur des activités les plus élevées de l'esprit. Ce sont ces familles américaines qui partout recherchent les œuvres d'art de l'Europe, qui fondent des écoles, des musées, qui font travailler les architectes, les peintres, les sculp-

teurs; ce sont elles qui, directement ou indirectement, poussent un nombre toujours croissant de jeunes gens à ne plus s'occuper de faire de Fargent et à se consacrer à ces travaux intellectuels desquels l'Europe semblait jusqu'à ces derniers temps avoir le monopole. Et c'est dans cette partie de la société américaine et en raison de ses tendances qu'on peut dire que l'Amérique se fait européenne.

L'Europe, donc, désirant vivre plus largement après des siècles de pénurie et d'effort, est en train de s'américaniser; elle sacrifie une partie de ses mag-nifiques traditions de haute culture pour apprendre de l'Amérique l'art de produire rapidement de nouvelles richesses. L'Amérique, au contraire, ayant accumulé, grâce à l'exploitation intensive de son territoire, des richesses immenses, s'européanise; c'est-à-dire qu'elle se tourne vers les arts, vers les sciences, vers les formes les plus élevées de la haute culture, au perfectionnement desquelles l'Europe a travaillé des siècles entiers. Mais ici il me semble entendre mon lecteur s'écrier : « N'est-il donc pas bien qu'il en soit ainsi? N'est-ce pas ainsi que se rétablira entre les deux mondes un équilibre merveilleux? Et n'est-ce pas la preuve que notre civilisation est la plus riche, la plus puissante, la plus équilibrée et la plus parfaite qu'il y ait jamais eu? L'Europe aurait-elle dû vivre dans la misère, ne s'occupant que de perfectionner la

culture, et l'Amérique aurait-elle dû ne jamais penser à autre chose qu'à multiplier les richesses? »

Et certainement, si cet échang-e de richesses et de culture pouvait se faire d'un continent à l'autre aussi aisément qu'on en parle, notre époque serait vraiment une époque d'une félicité légendaire. Nous pourrions nous dire une surhumanité en comparaison des générations précédentes. Malheureusement, les difficultés sont plus grandes qu'il ne semble à première vue, ainsi que nous le verrons dans les prochaines études. Nous verrons qu'il est beaucoup plus facile à notre époque de produire de nouvelles richesses que de les employer à créer une civilisation élevée; et que c'est là le secret tourment dont l'Europe et l'Amérique sont travaillées, comme pour l'une et l'autre la grande énigme de l'avenir.

Page 1