CHAPITRE I
Définition. — Limites,
Il en a été longtemps du génie littéraire et, pour mieux dire, du génie en général, comme de tous les phénomènes dont l'anomalie sans cause apparente frappait l'esprit de la moyenne des hommes. De même que l'on avait vu dans l'idiotie un don de Dieu, dans l'épilepsie un mal sacré, dans la colère une manifestation divine, on voulait qu'une puissance immatérielle (génie) présidât aux manifestations intellectuelles dont la valeur semblait inaccessible au vulgaire. Plus tard, après avoir été divin, le génie fut considéré comme une monstruosité d'espèce particulière, comme une forme tératologique, par conséquent morbide.
Pour d'autres, la persistance de l'effort que nécessitent certaines manifestations géniales dans le domaine scientifique, fît dire que le génie n'était qu'une longue patience, comme si la patience et la durée pouvaient, à elles seules, réaliser autre chose que l'effort du bœuf dans son sillon.
Lorsqu'on analyse les conditions ordinaires de la pensée
humaine, lorsque cette notion est bien établie : que rien
n'existe dans l'intelligence qui n'ait été, à un moment donné,
l'objet dune sensation, il devient peut-être plus facile de
Rémûnd et Voivenel. 1
se rendre compte des conditions à la fois nécessaires et suffisantes d'une manifestation géniale. Quand nous aurons dit, avec Larousse, que le génie doit être considéré comme le plus haut degré auquel puissent arriver les facultés humaines, nous marcherons peut-être, dans la recherche d'une conception précise du génie, sur un terrain plus solide que les pathologistes ou les philosophes.
Il ne peut y avoir, en effet, de différence essentielle entre l'idée géniale et celle qui ne l'est pas; toutes deux résultent des acquisitions antérieures, par conséquent du fonctionnement de la sensibilité, de la réaction vis-à-vis de ces acquisitions récentes ou anciennes des cellules de l'écorce, et de l'extériorisation plus ou moins facile de ce travail cellulaire, qui représente l'élaboration personnelle des percepta.
Le génie n'exprimera donc que la perfection relative avec laquelle seront perçues, élaborées et transmises les différentes composantes de la pensée humaine, et c'est à démontrer que le génie est fonction, à la fois des centres de réception, d'association et de projection, que nous allons consacrer les lignes qui vont suivre, en montrant plus spécialement pour le génie littéraire, ce qui, dans chacune de ces étapes, constitue le facteur auquel se rattachent à la fois la splendeur et la rareté de la production.
On pourrait se demander si, dans la conception du génie, on peut être autorisé à analyser plus particulièrement ce qui se rattache à l'une de ses branches et s'il est légitime d'envisager le génie littéraire comme un tout indépendant ; à lire certaines définitions, il semblerait que le génie lut un ensemble que l'on ne peut partager, qu'il existât ou fit défaut, mais que son essence fût, comme celle de Dieu, d'être indivisible. Pour être le plus haut degré de
perfection auquel puissent atteindre les facultés humaines, il n'en a cependant pas moins des aspects divers, et si, comme qualité, nous n'admettrons pas qu'il puisse présenter des degrés, nous sommes obligés de dire qu'il est variable dans ses manifestations comme contenu et comme importance. La manifestation géniale isolée d'un esprit ordinaire, pour nêtre qu'un éclair dans un esprit médiocre, nen constituera pas moins une œuvre de génie ; il suffit que le maximum ait été atteint, sans qu'il soit nécessaire que la courbe, par laquelle on pourrait représenter V action cérébrale de Vindividu, présente à ce point de vue un plateau ininterrompu.
Nous verrons d'ailleurs que si, chez les hommes de génie, les conditions anatomo-physiologiques de la cérébralité acquièrent des caractères particuliers, les manifestations géniales des hommes moyens supposent entre leur cerveau et celui des premiers une équivalence fonctionnelle temporaire.
D'autre part, les fonctions du cerveau sont telles que selon les uns ce seront les manifestations extérieures, selon les autres les associations d'idées, chez d'autres encore les phénomènes de mémoire qui présenteront le développement suffisant pour permettre à l'œuvre produite d'être appelée géniale.
Il est aussi facile de comprendre que les différents modes de l'activité intellectuelle n'arrivent pas tous nécessairement au même degré de perfection chez un même homme, qu'il nous a été facile de comprendre comment une œuvre géniale pouvait briller isolément dans l'ensemble des œuvres moyennes d'un individu ordinaire. Nous aurons donc des génies littéraires, des génies scientifiques, des génies qui se caractérisent par leur puissance dans le
domaine de la synthèse, d'autres au contraire qui iront jusqu'au fond des arcanes de l'analyse. Dans le génie du langage lui-même, ce terme étant envisagé dans son sens le plus vaste, il est de notion courante que nous différencions le génie poétique du génie musical, celui du littérateur de celui du peintre, et en somme que nous arrivions à concevoir l'idée de puissance supérieure comme se rattachant non seulement à une fonction spéciale comme celle du langage, mais à une des manifestations isolées de cette fonction. Ceci revient à dire que le génie représente le plus haut degré auquel puisse arriver chacune des facultés humaines.
Nous verrons tout à l'heure que l'on peut découvrir un organe pour chacune de ces facultés; pour cela il faut cependant qu'il nous soit permis de donner le nom d'organe à des groupements cellulaires dont la différenciation morphologique n'est pas faite, dont la localisation est relative et, par conséquent, instable, et qui cependant peuvent se reconnaître par leurs adaptations physiologiques caractéristiques.
Nous sommes, comme l'on voit, déjà bien loin du démon de Socrate, et nous ne cherchons plus d'où descend la langue de feu sur le front des apôtres ; il nous suffit de savoir que c'étaient des hommes et qu'ils étaient enthousiastes, pour comprendre l'allure géniale de leur apostolat.
Un certain nombre d'auteurs, dont Lombroso, ont voulu faire du génie une manifestation de la folie ; sans partager en rien cette façon devoir, nous pouvons trouver dans l'histoire de la conception de la folie un exemple qui permettra de comprendre l'évolution des idées que Ton s'est faites au sujet du génie. La folie était un mal divin et la possession démoniaque l'origine des manifestations bruyantes du délire,
les seules qui fussentalors nettement reconnues. Puis, quand Beccaria eut montré tout ce qu'il y avait d'inhumain et de cruel dans les conséquences légales de cette hypothèse, après les progrès de l'émancipation duxvine siècle au commencement du xixe, on considéra que la folie était un péché; lame humaine était atteinte et, ne pouvant être malade, étant donnée sa nature spirituelle, l'atteinte dont les conséquences se manifestaient par le délire, ne pouvait être que le résultat de la désharmonisation du principe spirituel d'avec son créateur. L'âme n'étant ainsi troublée que par le péché, le trouble qui présidait à la folie ne pouvait être que le résultat d'un état irréligieux, et c'est ainsi que, pour certains aliénistes jusqu'en 1830 ^ la folie était un effet du matérialisme, considéré alors comme une abomination morale particulière.
La théorie des monomanies succéda à cette conception un peu simpliste ; elle avait l'inconvénient de ne donner de valeur qu'à un symptôme isolé, et il fallut à la fois les recherches anatomo-pathologiques, anatomiques et cliniques pour nous permettre d'arriver à une conception des maladies mentales plus conforme à la réalité.
La notion psychologique pure a perdu peu à peu du terrain et, de même que la séméiologie en pathologie générale, elle tend à s'effacer devant les résultats des recherches d'autopsie et de laboratoire.
Assurément l'accord n'est pas fait, et certaines écoles, telle que celle de Kraepelin, laissent encore jouer à la psychologie pure un rôle trop important dans nombre de chapitres; mais alors que les plus réfractaires sont cepen-
1. Marc, 1833, Annales d'hygiène et Méd. légale, l9 série 10. p. 357 (Voir Krafft Ebing, Méd. lég. des aliénés, p. 19, 20 et suivantes).
dant obligés de réduire de plus en plus le domaine de cette psychologie, la plupart des auteurs cherchent au contraire à dissiper au moyen des investigations histologiques. chimiques et physiologiques, le brouillard d'où, pendant un certain temps, émergeait la seule paralysie générale entant que maladie mentale nettement secondaire à des lésions connues.
Pour citer un exemple, puisque nous en sommes à la faculté du langage, nous pouvons prendre l'aphasie. L'aphasique, qui ne pouvait parler et qui sans cesse répétait le même mot était, en 1830, un logomane; c'est ainsi que Ton désignait, du temps de Leuret, le malade qui, comme une femme que nous avons eu l'occasion d'observer, ne possédait plus pour toute fortune qu'un seul vocable. Le mot « Peteti » était le seul dont disposait notre infirme. Baudelaire, frappé de la même affection, ne pouvait plus que répéter : « non, crénon, non... »
Actuellement nous avons la notion de l'existence dans l'écorce cérébrale d'un centre qui préside au langage parlé, et dont la destruction est la cause de cette défectuosité qui au premier abord paraissait purement intellectuelle. A côté de ce centre, en dehors de lui, sur toute l'étendue de l'écorce, il s'est différencié d'autres zones ou, si l'on préfère, d'autres amas cellulaires, à l'intégrité desquels correspond telle ou telle fonction.
En dehors d'eux restent encore des régions dont l'attribution est moins précise; les philosophes, les psychologues feront appel à l'existence de ces taches qui ressemblent à celles que présentait la carte d'Afrique du temps des « monts de la lune » pour défendre la légitimité de leurs conceptions.
En opposition avec les idées des partisans de l'école psychologique pure s'est fondée une doctrine qui, raison-
nant par analogie, veut au contraire qu'aucune région du cerveau ne soit muette; elle cherche à montrer que si aux lésions des centres correspondent des phénomènes précis dans les perturbations fonctionnelles, les insuffisances cellulaires aiguës ou chroniques, héréditaires ou acquises, permettent de concevoir et de comprendre les perturbations dans les détails du mécanisme de l'esprit dont le lieu anatomique n'a pas été encore précisé. Les délires ne seraient ainsi que l'expression d'une insuffisance cellulaire ou d'une insuffisance des fibres qui rattachent les cellules entre elles; substance grise, substance blanche, substance de soutènement, toutes les parties du cerveau sont susceptibles d'être altérées, ne serait-ce que parce que mal nourries, et rien de ce que l'on observe dans le cadre des psychoses ne peut exister sans une origine anatomo-chimique de ce genre.
Rien non plus de ce qui est la pensée normale ne peut se manifester sans que la cellule soit, elle aussi, dans des conditions normales. La cellule, pour vivre à l'état hygide, demande un certain nombre de conditions moyennes, auxquelles correspondra la santé cérébrale moyenne, celle de M. « Tout le monde ».
A certains actes, à certaines fonctions, correspondront des groupes tellement habitués à fonctionner toujours dans le même sens que leur action sera pour ainsi dire automatique ; leur ensemble constitue ce qu'on appelle le subconscient.
Au-dessous se trouvent des centres dont la fonction est à la fois tellement régulière et tellement habituelle non plus à l'individu, mais à l'espèce, que les services qu'ils nous rendent échapperont constamment à la conscience ; au-dessus se placent, au contraire, les groupements les
moins nets, ceuxqui, appartenant le moins à l'espèce, représentent au contraire les caractéristiques individuelles les plus apparentes ; leur instabilité imposera sans cesse leurs efforts à la conscience. Plus ces centres supérieurs seront développés, plus ils seront en relation avec un subconscient capable de leur apporter le concours d'acquisitions plus abondantes et plus précises, plus le fonctionnement intellectuel s'approchera de la perfection. Nous voyons ainsi s'établir une chaîne ininterrompue entre l'insuffisance psychique et le génie, entre l'aphasique et l'orateur, qui ne se différencieraient que par des rapports de moins à plus, sans que les conditions de tout ordre qui président à la déchéance de l'un et au rayonnement de l'autre soient, à aucun moment, de nature essentiellement différente. Nous arriverons donc à la connaissance des conditions dans lesquelles les manifestations du génie humain trouvent leur point de départ, par l'étude des conditions anatomiques et physiologiques qui président aux fonctions de la pensée.
Nous avons parlé de la folie et des déchéances intellectuelles, parce qu'il a été souvent nécessaire, pour comprendre le mécanisme des organes cérébraux, de faire appel aux renseignements fournis par les lésions dont étaient porteurs les individus atteints de défaillances spéciales. C'est de la double connaissance à la fois de l'état normal et de l'état morbide, que nous pouvons retirer quelque clarté sur les richesses que possèdent ces hommes, chez lesquels on ne savait voir autrefois que des favoris des dieux.
L'existence de centres cérébraux spécialisés pour le langage nous expliquera les hypertrophies particulières et les manifestations géniales dans un domaine limité : artistique, musical, littéraire.
Leur perfectionnement, proportionnel à leur indépendance età leur automatisme, nous permettra de comprendre le rôle du subconscient chez les artistes, ce groupe anatomique suffisant souvent à l'élaboration de l'œuvre géniale sans appeler à laide l'intelligence consciente.
Quand le développement des facultés intellectuelles sera à l'unisson de celui des facultés du langage, on verra un homme de génie complet, un Pascal, un Gœthe.
Quand seuls les centres du langage seront anomalement puissants, leur possesseur pourra être un poète de génie et un penseur médiocre et le génie s'allier à une intelligence au-dessous de la moyenne, ce qui paraît au premier abord paradoxal. Un Sainte-Beuve sera plus intelligent qu'un Chateaubriand et qu'un Victor Hugo, et ce dernier, comme on l'a dit, exprimera en mots sonores, non pas même les plus grandes, mais seulement les plus « grosses » idées de son siècle.
De là résulte notre définition du génie, que nous choisissons volontairement dans un dictionnaire simple, cette définition étant d'ailleurs la seule entièrement compréhensible. La conséquence de cette définition est par suite que, la manifestation géniale étant l'exagération de phénomènes physiologiques, elle suppose un substratum anatomique.
C'est à délimiter et à décrire ce substratum que nous consacrerons le chapitre suivant.