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CHAPITRE II

Anatomie et physiologie générales.

Xous avons le droit de considérer le cerveau humain comme l'expression du maximum d'efforts faits par la nature pour obtenir la plus haute adaptation au milieu, jointe à la plus grande puissance d'action sur ce milieu, que l'être vivant puisse réaliser ; ce serait cependant une erreur de croire qu'il y ait dans sa structure quelque chose de définitif. Cet organe, malgré sa perfection, n'est encore qu'une étape.

Plus définitive est la cellule nerveuse ; ses variations morphologiques et physiologiques ne sont rien en comparaison de sa stabilité ; elle est à peu près la même et dans les ganglions isolés et quasi indépendants qui se rencontrent chez certains insectes, et dans les circonvolutions les plus parfaites du cerveau humain ; c'est parce qu'il s'agit précisément des conditions d'un équilibre, relatif à des détails cV architecture, que les variations individuelles peuvent être aussi considérables chez un être, homme ou animal, d'une même espèce, d'une même race, d'une même famille.

A vrai dire, les modalités arcliitectoniques du système nerveux présentent chez l'homme une série de variations qui

rappellent celles qui se rencontrent dans l'histoire des espèces. Nous possédons des amas de substance grise en assez grand nombre ; ceux-ci ont des localisations variées et des fonctions différentes; cette variété ne permet cependant pas aux différences individuelles de se manifester aussi facilement sur certains systèmes que sur les autres. Tout ce qui préside à la nutrition de l'individu, à la circulation, à la respiration, s'est si souvent répété dans la suite des séries animales que les fonctions des centres nerveux correspondants ont pris un caractère d'automatisme. Celuici est tel que nous ignorons le fonctionnement de ces centres quand il est normal, et qu'ils vivent en nous-mêmes d'une vie pour ainsi dire indépendante. Ce sont des serviteurs muets, dont la besogne se fait en silence, et nous ne devons qu'aux orages de la maladie d'entendre leurs plaintes confuses monter des profondeurs.

Nous ne prenons ainsi conscience de leur rôle qu'au moment où ils défaillent, et c'est la douleur, une douleur vague, imprécise, sourde ou intense, qui permet aux centres supérieurs d'être avertis de l'existence de ce système nerveux spécial. Cependant cette douleur est rarement telle qu'elle puisse donner au cerveau des notions analysables quant au lieu précis ou quant à la cause du mal.

Nous n'avons besoin de rien apprendre pour respirer, ni digérer ; il nous faut déjà apprendre à marcher; il nous faut aussi apprendre à parler.

Nous avons à vrai dire hérité d'organes qui sont tout prêts à acquérir ces notions ; mais il est indispensable qu'une certaine éducation intervienne en même temps qu'un certain développement ; les deux sont nécessaires puisque l'adulte, dans certaines circonstances, sera obligé de réapprendre la marche ou la parole. Mais ces notions acquises

dans le premier âge arrivent à nous être plus que familières; elles font partie d'une façon si complète de nos possessions, que nous parvenons à en oublier le mécanisme; nous marchons quand nous le voulons, mais nous ne savons plus comment nous marchons ni quels mouvements se coordonnent pour nous tenir en équilibre ; il faut qu'une gêne, une fatigue interviennent pour nous apprendre quels muscles, quels segments de membres sont intéressés dans cette fonction, qui, sans la douleur, resterait automatique.

Ici commence à intervenir l'architecture plus délicate des centres plus récemment différenciés ; tandis que la moelle suffit aux fonctions delà vie végétative, le contrôle cérébral intervient sans cesse sur les mouvements de la vie de relation et, s'il abandonne quelquefois son contrôle quand la route n'a pas d'obstacles, il le reprend aussitôt dès qu'il s'agit d'assurer la détermination volontaire du mouvement.

Nous aurons donc, au-dessus du centre médullaire qui détermine les mouvements, un centre cérébral qui en contrôle la précision, en prend l'initiative ou en commande l'arrêt; la moelle est faite pour contracter les muscles, le cerveau pour diminuer cette contracture dans la mesure où le jeu des antagonistes assure la précision et l'équilibre, et, chez tous les animaux qui marchent, existe ainsi dans la substance cérébrale un foyer commun de l'activité musculaire.

Chez les animaux supérieurs la fonction se différencie à l'extrême et par conséquent le centre s'étale ; le centre moteur du cerveau est un des plus anciens, un des plus stables ; son existence nous a permis de découvrir et de préciser celles des autres.

Au-dessus des fonctions de la vie de relation qui sont

propres aux quadrupèdes, aux bimanes et à l'homme, s'en trouve une qui semble, jusqu'à mieux informé, avoir acquis chez ce dernier un développement tel que, bien que cette fonction soit récente, il n'en représente pas moins un maximum : nous voulons parler du langage. Faire du langage le propre de l'homme, serait abusif. Pas plus que le rire, il ne lui appartient exclusivement. Le langage, c'est-à-dire la faculté de comprendre et de s'exprimer par signes, se rencontre chez un grand nombre d'animaux; son existence suppose un groupe cellulaire susceptible de percevoir des sensations distinctes, un groupe permettant d'associer ces sensations, par exemple celle du signe et de l'objet correspondant, un troisième groupe susceptible d'extérioriser la notion du signe, et enfin, pour le premier, la possibilité de retrouver l'objet, le signe étant perçu.

Tout compliqué que ce mécanisme puisse paraître, nous pouvons admettre que les fourmis s'en servent; nous les voyons s'avertir, s'appeler, s'aider les unes les autres, et les détails de leur activité nous obligent à penser qu'elles ont un langage.

Plus près de nous, le chien comprend les signes, et non seulement il comprend les signes faits par les animaux de même espèce, mais il arrive à rattacher à leur objet les signes fournis par un animal supérieur. Nous verrons tout à l'heure que Charcot a schématisé par une image célèbre tous les éléments de la fonction du langage, dans les différentes associations d'idées qui sont nécessaires à la notion complète de la cloche, et nous avons connu un chien qui, voyant la porte s'ouvrir quand on tirait le cordon de la sonnette, n'hésitait pas, pour provoquer le premier phénomène (ouverture de la porte), à employer le signe, à faire le geste nécessaire.

Il y a donc, dans le système nerveux des animaux, des régions qui président d'une façon plus ou moins parfaite à l'échange des signes entre les êtres. Chez l'homme, on leur donne le nom de centres du langage.

Le langage est une chose multiple. On peut transmettre la pensée par la parole, par le dessin, par l'écriture, par la musique. On peut la percevoir par l'ouïe ou par la vue; en outre, chez l'homme le cerveau est double, les mouvements de chaque main sont commandés respectivement par l'un des deux hémisphères ; à chaque moitié de la langue, à chaque œil, à chaque oreille correspondent des nerfs différents bien que symétriques, des centres indépendants bien qu'associés.

Mais tandis que la symétrie semble se traduire chez les êtres inférieurs par une synergie telle qu'il n'y a pas, au moins en apparence, de différence entre l'action des membres inférieurs et des membres supérieurs envisagés suivant le côté du corps auquel ils appartiennent; alors que chez les animaux comme le chat, comme le chien, qui se servent de leurs pattes déjà comme de mains, on observe tout au plus une très légère prédominance de l'usage d'une des pattes antérieures de préférence à l'autre; alors que le singe lui-même ne paraît pas faire de différence entre ses deux mains, le fait d'être ambidextre est considéré chez l'homme plutôt comme une anomalie, comme un signe de dégénérescence. Normalement l'ébauche, qui est à peine indiquée dans les mouvements apparemment préférés par l'animal, comme ceux de la patte droite par le chat, devient chez l'homme un phénomène précis, et malgré la symétrie apparente des hémisphères cérébraux, une prédominance notable se dessine en faveur de l'un ou de l'autre de ces deux lobes, selon

que l'on a affaire au droitier ou au gaucher. Gomme c'est le plus souvent la main droite qui présente le maximum d'éducabilité, nous ne nous occuperons, dans le schéma général que nous esquissons ici, que de ce qui se passe dans ce cas, le plus fréquent. — L'homme possède dans son hémisphère gauche le lieu anatomique de réception, de coordination et d? extériorisation des éléments du langage; peut-être cela tient-il à une irrigation plus directe, peut-être vaut-il mieux dire que les causes premières nous en échappent, mais cette localisation générale est un fait acquis, contre lequel il ne semble plus possible de s'inscrire en faux.

L'hémisphère gauche, qui se présente sous la forme d'une masse allongée, imparfaitement ovoïde, parce que aplatie par sa face inférieure et par sa face interne, ne possède en propre, sauf exception, rien de visible qui justifie cette différenciation physiologique ; la surface interne présente surtout la section d'une bande blanche opaque, le corps calleux, formé de fibres nerveuses, et cette travée qui réunit l'un et l'autre hémisphère est suffisamment puissante pour assurer le synergisme de tout ce qui ne possède pas le caractère psychique des fonctions intellectuelles les plus élevées. Bien plus, et c'est ce qui démontre combien anatomiquement les différences sont faibles, la fonction du langage supprimée par la destruction de certains territoires du cerveau gauche peut se retrouver en partie par la suppléance du cerveau droit. C'est ainsi que Daniel Vierge, atteint de paralysie du côté droit avec aphasie, réapprit à dessiner de la main gauche et retrouva une virtuosité suffisante pour pouvoir exécuter son fameux Don Quichotte.

La face inférieure du lobe gauche présente, comme celle du lobe droit, un organe en voie de régression. Si l'homme

parle, il sent mal, et le lobe olfactif, dont on retrouve les traces dans la région antéro-interne de cette face inférieure, ne rappelle plus que de très loin l'organe si développé des animaux olfactifs. Il y a même dans cette tendance à la disparition d'un organe qui a présenté, à un point donné de l'échelle des êtres, une si grande perfection, quelque chose qui devrait troubler davantage ceux qui mettent en doute la richesse de l'intellectualité animale. A ces développements du centre olfactif correspondent, sans aucun doute, des sensations, des connaissances, des associations d'idées que nous ignoronsprofondément;mais lorsque nous nous permettons de parler chez l'homme d'audition colorée, d'audition gustative, c'est-à-dire lorsque nous admettons des associations assez puissantes pour donner aux images fournies par un sens des tonalités empruntées à un autre, nous devrions admettre que l'olfaction visuelle ou auditive représente des phénomènes de conscience qui nous seront toujours inconnus. Cependant ces associations sont possibles et même probables chez les animaux dont le centre olfactif est particulièrement développé. C'est donc un moyen de connaissance dont le mécanisme nous échappe et l'origine d' « idées » que nous ne pouvons juger.

D'autre part, nous avons dit tout à l'heure que les centres dont nous voulons étudier le fonctionnement étaient en voie de différenciation et que nous ne pouvons accorder à Vétat anatomique actuel du cerveau qu'une valeur d'état transitoire. L'apparition, le développement et la disparition d'un centre sensitivo-sensoriel aussi important que celui de l'olfaction nous est une preuve que cette différenciation anatomique est possible, qu'il serait imprudent de nier qu'elle puisse se produire, et qu'elle ne sera cependant, si elle apparaît, qu'un caractère propre à une certaine

espèce, sans qu'elle appartienne pour cela à l'animalité tout entière.

La face externe de l'hémisphère est fortement convexe. Elle est parcourue par deux scissures très nettes : la scissure de Sylvius et la scissure de Rolando, et une troisième, souvent difficile à délimiter, la scissure perpendiculaire externe.

Ni l'influence mécanique, — puisque les animaux notencéphales dont le cerveau est en dehors de la boîte crânienne les possèdent, — ni l'influence des vaisseaux, — puisque leur trajet est très indépendant et que de grosses artères laissent à peine d'imperceptibles sillons d'empreinte, — ne sauraient être invoquées, pour expliquer l'apparition et la localisation de ces scissures. Cette explication est encore à trouver et l'accroissement inégal de l'écorce soutenu par Kôlliker et Max Flesch n'en saurait tenir lieu.

La scissure de Sylvius apparaît la première sous forme d'une fosse, qui devient peu à peu un canal étroit avec ses prolongements. Elle reçoit, — sans en être aucunement influencée, — l'artère cérébrale moyenne qui irrigue la région spécialisée en vue du langage.

C'est, en effet, le long des fleuves artériels formés parles branches de cette artère que sont venues se localiser les fonctions qui nous intéressent, et les conséquences pathologiques de cette disposition ont souvent permis à l'anatomie pathologique d'établir des précisions que la physiologie pure n'aurait pu découvrir.

Les scissures que nous venons de citer divisent grossièrement la surface externe du cerveau en quatre parties : le lobe frontal, le lobe pariétal, le lobe temporal, le lobe occipital. Ce dernier lobe présente un organe dont la différenciation anatomique est presque aussi complète que Rémond et Voivenel. 2

sa différenciation physiologique, c'est « Je coin », dernière étape des sensations visuelles, centre dont la lésion détermine une des variétés d'hémianopsie.

Dans le lobe temporal se localise le centre de l'audition. Le long de la scissure de Rolando et de bas en haut, on trouve les centres des mouvements de la face, du bras et de la jambe avec prédominance de la localisation sur le versant frontal; celui-ci, qui est divisé schématiquement en trois bandes horizontales superposées, présente à l'extrémité postérieure de la circonvolution, ou, si Ton veut, de la bande inférieure, le centre du langage parlé, et au-dessus, dans la bande moyenne, également à son extrémité postérieure, le centre des mouvements de la main ; la circonvolution inférieure porte le nom de circonvolution de Broca et le centre celui décentre de Broca. Il ne faudrait cependant pas croire qu'il y ait là des organes dont l'existence se révèle à l'œil nu, ni dont les limites soient rigoureusement établies; ce que nous disons n'est que l'expression d'une répartition habituelle, mais cette géographie spéciale n'a rien de formellement précis. Enfin, dans le lobe pariétal se trouve un centre dont la lésion entraîne la cécité verbale (centre de Déjerine).

La région antérieure du lobe frontal est particulièrement réservée aux fonctions psychiques. Autour du centre de Broca, en dessous et en avant vient se placer le centre génital supérieur; en dessus, le centre du mouvement du larynx (Garel).

M. P. Marie a contesté la légitimité de cette localisation pour la parole, sans que les arguments dont il s'est servi aient paru entraîner autour de lui des convictions bien nettes. Le nombre des faits dans lesquels la doctrine de Broca s'est vérifiée, d'une part, l'importance, au poirt de

vue de la philosophie de l'espèce, de la réunion des trois centres, celui de la parole, le centre génital et le centre du larynx, d'autre part, nous permettent de conserver dans ce schéma les opinions les plus généralement admises. Nous aurons plus tard à revenir sur ce groupement des trois centres ; il semble jouer, au point dé vue de la puissance de la fonction du langage et par conséquent au point de vue littéraire, un rôle des plus importants.

Cette précision est nécessaire à cause de l'importance exagérée que certains philosophes, et notamment les traducteurs de William James, ont donné à la théorie de P. Marie. Ils ont voulu y voir une école nouvelle, alors qu'il s'agit seulement de quelques faits évidemment bien observés, mais dont l'interprétation doit être toute différente de celle qu'ont pu choisir des gens peu avertis des choses de la médecine.

La fonction du langage, envisagée dans son ensemble, est une fonction intellectuelle, c'est-à-dire, pour parler d'une façon moins nébuleuse, une fonction qui ne peut être localisée à proprement parler nulle part, parce qu'elle représente le résultat de l'activité consensuelle d'un certain nombre de centres plus précis. Pour que le langage soit possible dans son intégrité, il faut que les systèmes d'association qui assurent les relations entre les groupements moteurs de la parole, de l'écriture, du dessin, de la musique, et les groupements sensitifs qui correspondent à la vue, à l'ouïe et même à la sensibilité générale, soient intacts.

La théorie de P. Marie repose sur l'idée d'une lésion de carrefour, d'une lésion d'un système d'association. Pour téléphoner d'un point à un autre il ne suffit pas que les postes de départ et d'arrivée soient intacts, il faut que le « central » puisse fonctionner normalement ; or la lésion

qu'a vue P. Marie permet de penser qu'il s'agissait précisément d'un poste central, ce qui n'empêche pas la communication d'être aussi impossible si le poste A ou le poste B sont détruits.

Le centre de Broca est, d'une façon précise, le centre des mouvements des organes de la diction en relation avec le système d'association générale où s'élabore Tidéation.

Si le centre de Broca est détruit à gauche, le centre correspondant à droite qui ne possédait antérieurement aucune caractéristique psychologique, mais qui est construit avec les mêmes éléments anatomiques, peut, par l'éducation, entrer à son tour sous la dépendance de ce système d'association. La spécialisation intellectuelle est donc indépendante de la structure anatomique, grâce à son acquisition récente au point de vue philogénétique. C'est un résultat d'éducation.

Le centre des mouvements de la main, situé au niveau du pied de la 2e frontale, est également un centre bilatéral; il emprunte à sa situation dans le cerveau gauche son caractère psychologique d'être le centre de l'écriture, mais on peut facilement apprendre à écrire de la main gauche; on peut même arriver assez facilement à écrire avec le pied ou avec la bouche, ce qui ne prouve pas autre chose que la date toute récente de la localisation des centres de l'écriture au niveau du centre des mouvements de la main droite ; c'est une acquisition presque individuelle et par conséquent instable quant à l'espèce; ce qui ne l'empêche pas d'avoir une assez grande fixité quant à l'individu, chez lequel elle peut en fin de compte acquérir une importance comparable à celle du centre de Broca. Nous en dirions autant du centre de la mimique. De même les centres sensoriels de la vue et de l'ouïe présentent des relations avec les centres

moteurs à gauche, pour concourir à cette fonction du langage, et cette fonction n'est possible dans son intégrité que si tous les centres ont conservé les résultats de l'éducation synergique, qui donne à la réception et à l'expression de la pensée son caractère de fonction intellectuelle. Il faut même ajouter que le système d'association, dont les faits nous démontrent l'existence sans que nous puissions en caractériser anatomiquement les voies d'une manière rigoureuse, doit s'étendre à autre chose qu'aux simples groupements psycho-moteurs ou sensoriels que nous venons d'énumérer. Il y a quelque part, probablement dans la région frontale, des foyers fonctionnels qui correspondent à l'idéation; il existe aussi des foyers de mémoire, il existe enfin des zones dans lesquelles s'élaborent les acquisitions qui nous restent inconscientes; le concours de cet ensemble, est nécessaire au mécanisme de l'association des idées, et la fonction du langage emprunte précisément sa caractéristique intellectuelle à ses relations étroites avec ces zones douées de l'activité psycho-physiologique la plus haute.

Intellectualité et langage sont donc fonction d'un équilibre anatomo-physiologique, qui intéresse en somme la totalité de la substance grise, et il importe peu, pour qu'une lésion détruise cette harmonie, qu'elle agisse en supprimant l'équilibre sur l'un ou l'autre point. Au point de vue général, surtout au nôtre, ce sont surtout les conditions de cet équilibre et les causes qui peuvent en favoriser le perfectionnement ou en détruire la stabilité, qui nous intéressent.

Nous conserverons donc la terminologie classique, et nous nous servirons des données antérieures aux hypothèses ingénieuses de P. Marie comme d'un instrument précis et commode pour la description.

Dire qu'il y a des centres et les situer ne suffit pas, il faut savoir comment ils sont construits. Ils appartiennent à la substance grise qui représente la couche superficielle de l'ensemble du cerveau. Cette substance grise possède une structure extrêmement délicate et complexe ; qu'il nous suffise de retenir que, composée de cellules auxquelles on a donné le nom de cellules pyramidales, cellules polymorphes, cellules triangulaires, cellules fusiformes, cellules psychiques, et de fibrilles reliant ces diverses cellules entre elles, elle présente à sa surface un réseau particulièrement délicat qu'on a appelé le réseau d'Exner ; ce réseau semble être un système d'association des cellules entre elles ; c'est l'un des premiers lésés dans les affections psychiques qui se traduisent par une désorganisation de la personnalité. Les cellules pyramidales sont au contraire plutôt groupées dans la région la plus profonde de la substance grise ; on les y rencontre en nombre variable suivant les régions; dans les centres que nous avons énumérés se trouvent les plus volumineuses et les plus nombreuses (nids de Betz des centres psychomoteurs).

De l'ensemble de cette substance grise partent des fibres qui plongent dans la profondeur, soit pour se diriger vers les étages inférieurs du système nerveux central, soit pour assurer par le corps calleux des relations avec le côté opposé, soit encore pour relier entre elles les différentes parties d'un même hémisphère. Elles forment ainsi une masse blanche, centre ovale de Vieussens, couronne rayonnante de Reil, etc., dont la morphologie générale uniformément blanche ne permet pas chez l'adulte de soupçonner qu'elle n'est que le résultat de la juxtaposition de faisceaux, dont la teinte blanche n'est apparue qu'au fur et à mesure du développement du moi. C'est ainsi que,

d'après Flechsig, on peut suivre le développement de la personnalité comme un phénomène parallèle au développement de la couleur blanche des différents faisceaux et solidaire avec ce développement.

En dessous du corps calleux, vers la région médiane, les faisceaux blancs passent entre trois amas de substance grise, en dedans le noyau caudé et la couche optique, en dehors le noyau lenticulaire. Ces trois masses représentent des relais nerveux. Malgré les difficultés de l'expérimentation dues au voisinage de la capsule interne, il est à peu près démontré que le corps strié, — qui est l'ensemble des deux noyaux, caudé et lenticulaire, — se rapporte à la motricité, tandis que la couche optique possède des fonctions sensitives que l'anatomie pathologique du syndrome thalamique de Déjerine et Roussy a prouvées. Pour Luys, la couche optique contient des centres pour tous les modes de sensibilité. Pour Ferrier, on peut considérer les couches optiques et les corps striés comme un appareil couplé sensori-moteur en rapport avec la production de réflexes compliqués et de mouvements automatiques, comme ceux delà marche, qui n'exigeraient pas la participation des centres conscients (Hédon).

Plus bas encore la substance blanche, groupée en faisceaux puissants, mais qui diminuent de volume parce qu'ils perdent en route les fibres assurant la communication entre l'écorce cérébrale et les noyaux centraux, continue son chemin vers la moelle où ses fibres assureront les relations des deux foyers gris, le supérieur et le moyen, avec les groupements cellulaires des cornes antérieures de la moelle. En dedans de ces faisceaux descendants se trouve une colonne grise formée d'une série de noyaux qui représentent chacun une étape cellulaire placée sur le trajet

d'une des dix paires de nerfs crâniens (autres que l'olfactif et l'optique). A chacun de ces centres correspond un système nerveux périphérique et des fibres de connexion avec les centres homologues et les centres supérieurs.

La voie sensitive est représentée en sens inverse par les fibres blanches émanées de cellules des ganglions spinaux, qui, après avoir cheminé le long de la moelle, en assurant successivement et simultanément : 1° les relations entre le système sensitif et le système moteur d'une même région de la surface du corps, et 2° les relations des différents étages de la moelle, viennent par la voie directe se terminer soit dans la couche optique, soit dans l'écorce cérébrale. Les relations avec l'écorce se complètent par une étape dont l'ensemble constitue la voie indirecte ou cérébelleuse. Le cervelet, en effet, qui sert de point d'arrivée à une certaine quantité de fibres spinales, est à son tour en relation avec le cerveau.

Nous avons déjà dit que le système olfactif était chez l'homme en voie d'atrophie; il nous intéresse peu en ce point de notre discussion, mais nous aurons plus tard à revenir sur son importance. Nous sommes en revanche obligés de dire quelques mots du système optique. Celuici, dont l'origine se trouve à la rétine, qui n'est autre chose qu'une portion de substance cérébrale épanouie à la périphérie, se continue par le nerf optique, le chiasma, les bandelettes optiques; les fibres nerveuses pénètrent alors dans le centre ovale, s'interrompant dans la couche optique où se trouve un neurone de relais ; une partie des fibres émanées de ce dernier vont se mettre, en traversant la partie centrale du lobe temporo-occipital, en relation avec les cellules de l'écorce du cunéus. Une autre partie assure les relations avec le côté opposé.

Les fonctions des deux yeux sont donc étroitement associées par les divers entrecroisements, si bien que chacun des deux organes est en relation intime avec les deux lobes du cerveau.

Ces connexions sont complétées de chaque côté par des faisceaux d'association reliant le « coin » au centre de la mémoire visuelle des mots, de la mémoire auditive des mots et de leur mémoire motrice. Ce fait que Vœil ou, pour mieux dire, la rétine représente un véritable noyau cérébral extériorisé et que les fibres qui en émanent parcourent, soit directement, soit par V intermédiaire de relais, toute la face interne, le bord postérieur, et une grande partie de la face externe de chacun des lobes cérébraux, donne à V organe de la vue chez l'homme une prépondérance considérable sur les autres centres. Il en résulte une série de phénomènes, soit normaux, soit quasi normaux, qui jouent dans la constitution du moi et dans V acquisition des connaissances un rôle de premier ordre.

Le nerf auditif est déjà constitué d'une façon beaucoup plus simple. Composé de deux parties bien distinctes, d'une part le nerf vestibulaire qui est le nerf de l'équilibre, et d'autre part le nerf cochléaire qui est le nerf de l'audition, il se rapproche de tous les autres nerfs crâniens, exception faite de l'optique et de l'olfactif; son trajet comporte un premier noyau de relai, dans la protubérance, rattaché à un second noyau situé dans les tubercules quadrijumeaux postérieurs, et sa terminaison corticale se fait dans la partie moyenne de la première circonvolution temporale.

D'autres troncs nerveux, appartenant au même système, participent encore à la fonction du langage : le facial, l'hypoglosse, le glosso-pharyngien; on peut encore considérer

comme faisant partie du même ensemble, les fibres motrices et sensitives des membres supérieurs et surtout celles du membre supérieur droit, qui se trouvent en relation avec la zone psycho-motrice gauche.

Les organes cérébraux qui concourent au langage se groupent, avons-nous dit, autour des troncs principaux de Tarière cérébrale la plus importante, l'artère sylvienne, et, malgré la multiplicité des obstacles opposés à une transmission trop brusque de l'onde artérielle à la masse encéphalique, on ne peut s'empêcher de noter que c'est au lobe qui reçoit le plus directement l'afflux sanguin, celui qui correspond à la carotide gauche, qu'appartiennent les fonctions les plus élevées. Mais, tandis que l'ensemble de la circulation cérébrale est assuré par des anastomoses qui rendent toute ischémie totale pour ainsi dire impossible, l'irrigation de chacun des centres envisagé séparément est une circulation terminale, c'est-à-dire qu'il est impossible, en cas d'obstacle ou de rupture de conduit, qu'elle soit suppléée par l'arrivée du sang des régions voisines. Il résulte de cette disposition que l'oblitération d'un fin rameau peut suffire à entraîner la mort anatomique et physiologique d'un centre, indépendamment de toute participation des régions voisines, tout au moins de toute participation prolongée; les troubles déterminés par une ischémie définitive d'un territoire retentissent toujours sur le tissu environnant, mais ce retentissement est en général de fort peu de durée. On voit ainsi une lésion prendre, quant à la valeur fonctionnelle d'un groupe cellulaire, la valeur d'une expérience de physiologie dans laquelle on aurait détruit isolément tel ou tel groupe.

Ce sont les faits de cette nature qui ont d'ailleurs permis, parallèlement à l'étude du développement et de l'ana-

tomie comparée, d'établir les notions actuelles sur les fonctions du cerveau.

Nous ne dirons rien de la circulation lymphatique et de la circulation veineuse, qui ne présentent dans l'espèce qu'un intérêt moins immédiat. Il nous suffira de retenir la notion de l'apport par les voies artérielles, non seulement des substances nutritives, mais de toutes les toxines endogènes et exogènes et de l'importance des voies circulatoires efférentes dans l'évacuation facile des matières usées et des substances irritantes pour que l'on puisse comprendre combien tout changement, d'ordre mécanique, physique ou chimique, dans la circulation prendra un caractère important au point de vue de V équilibre des fonctions qui nous occupent. Ajoutons enfin que la richesse plus grande des voies collatérales diminue, pour le mésocéphale et pour la moelle, la facilité et l'importance des accidents que nous avons cités, par rapport au lobe cérébral.

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