‹ Le génie littéraireChapitre 39 sur 63 · La Tentation, éd. Charpentier. 1908, p · texte numérisé non relu

La Tentation, éd. Charpentier. 1908, p

impossible ! C'est comme si le lien général de son être se dissolvait; et, ne résistant plus, Antoine tombe sur la nappe.

Si Flaubert n'avait point perçu ce silence énorme, il ne l'eût pas décrit.

Un peu plus loin nous trouvons les lignes suivantes (p. 32) :

Antoine est seul, et parle : « J'ai besoin de me venger, de frapper, de tuer! c'est comme si j'avais dans l'âme un troupeau de bêtes féroces. Je voudrais, à coups de hache, au milieu d'une foule... Ah! un poignard !... »

Il se jette sur son couteau, qu'il aperçoit ; le couteau glisse de sa main, et Antoine reste accoté contre le mur de sa cabane, la bouche grande ouverte, immobile, — cataleptique.

Beaucoup plus loin (p. 263) :

Antoine se retrouve étendu sur le dos, au bord de la falaise. Le ciel commence à blanchir... Il tâche de se soulever, puis retombe; et en claquant des dents : « J'éprouve une fatigue... comme si tous mes os étaient brisés î

« Pourquoi ?

« Ah I c'est le diable ! Je me souviens, etc. .. »

Enfin Flaubert n'acheva jamais Bouvard et Pécuchet, bien qu'il eût consacré plus de six ans à en rédiger pas tout à fait la moitié.

Si nous ajoutons à ce court exposé qui, dans sa sécheresse, montre bien la lenteur et la difficulté de l'effort chez l'auteur (lenteur et difficulté qui rappellent la plainte de Dostoïewski sur le même sujet), les bizarreries de caractère qui lui valurent par exemple sa brouille non motivée avec Maxime du Camp, après la série de querelles qui marquèrent ses amours avec Mme Louise Collet, nous voyons que l'épilepsie n'est pas plus un facteur de la fécondité littéraire qu'elle ne l'est de la sociabilité de l'épileptique ;

celui-ci reste, même génial, frappé d'une sorte d'impuissance et, loin d'être un résultat, le génie ne peut être considéré par rapport à l'épilepsie que comme une condition qui permet à son possesseur de ne pas être entièrement annihilé par son mal.

Certains commentateurs ont voulu voir dans la maladie de Flaubert, non pas l'épilepsie elle-même, mais l'hystéroépilepsie. L'hystéro-épilepsie peut être soit la réunion chez un même sujet de phénomènes hystériques et de phénomènes épileptiques ; on dit alors qu'elle est à crises séparées, soit, au contraire, de l'hystérie toute pure qui n'a de remarquable que la solennité du spectacle convulsivodélirant que présentent les malades. Flaubert n'aurait connu ni le silence profond qui sépare du monde, ni l'extrême lassitude du réveil, s'il n'avait eu que del'hystérie, et d'ailleurs la description de Maxime du Camp ne permet pas de se tromper; mais ce qui appartient bien à l'hystérie, c'est le rêve peuplé de personnages avec l'enchevêtrement et la confusion des formes, leurs écroulements kaléidoscopiques, tels qu'on les retrouve, au cours de la Tentation d'abord dans la description du brakhmanisme, puis dans celle du bouddhisme :

La vallée devient une mer de lait immobile et sans bornes. Au milieu flotte un long berceau, composé par les enroulements d'un serpent dont toutes les têtes s'inclinent à la fois, ombragent un dieu endormi sur son corps... Une femme accroupie devant ses pieds attend qu'il se réveille.

Hilarion. — C'est la dualité primordiale de Brakhmanes, l'Absolu ne s'exprimant par aucune forme.

Sur le nombril du Dieu une tige de lotus a poussé; et dans son calice, paraît un autre dieu à trois visages.

Antoine. — Tiens, quelle invention!

Hilarion. — Père, Fils et Saint-Espritne font de même qu'une seule personne !

« Les trois tètes s'écartent, et trois grands dieux paraissent.

« Le premier, qui est rose, mord le bout de son orteil.

« Le second, qui est bleu, agite quatre bras.

« Le troisième, qui est vert, porte un collier de crânes humains.

« En face d'eux immédiatement surgissent trois déesses, l'une enveloppée d'un réseau, l'autre offrant une coape, la dernière brandissant un arc.

« Et ces dieux, ces déesses se décuplent, se multiplient, sur leurs épaules poussent des bras, au bout de leurs bras des mains tenant des étendards, des haches, des boucliers, des épées, des parasols et des tambours. Des fontaines jaillissent de leurs tètes, des herbes descendent de leurs narines.

« A cheval sur des oiseaux, bercés dans des palanquins, traînant sur des sièges d'or, debout dans des niches d"ivoire, ils songent, voyagent, commandent, boivent du vin, respirent des Heurs. Des danseuses tournoient, des géants poursuivent des monstres; à l'entrée des grottes, des solitaires méditent. On ne distingue pas les prunelles des étoiles, les nuages des banderoles ; des paons s'abreuvent à des ruisseaux de poudre d'or, la broderie des pavillons se mêle aux taches des léopards, des rayons colorés s'entrecroisent sur l'air bleu, avec des flèches qui volent et des encensoirs qu'on balance.

« Et tout cela se développe comme une haute frise, appuyant sa base sur les roches, et montant jusque dans le ciel. »

Alors le Bouddha apparaît, il raconte ses incarnations successives et comment toute chose doit mourir : « Alors un vertige prend les dieux. Ils chancellent, tombent en convulsions, et vomissent leur existence. Leurs couronnes éclatent, leurs étendards s'envolent. Ils arrachent leurs attributs, leurs sexes, lancent par-dessus l'épaule les coupes où ils buvaient l'immortalité, s'étranglentavec leurs serpents, s'évanouissent en fumée; — et quand tout a disparu... »

Antoine est par terre, la figure dans ses mains. Debout près de lui et tournant le dos à la croix, Hilarion le regarde.

Un assez longtemps s'écoule.

Il y a là dedans la description très nette d'un de ces rêves qui terminent la grande crise hystérique. Or, au moment où furent écrites ces pages, les documents sur l'hystérie

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qui sortirent de la Salpêtrièreet furent, depuis, tant de fois reproduits et démarqués, n'étaient pas connus. Flaubert ne pouvait se documenter nulle part qu'en lui-même, et c'est ainsi que l'on peut être autorisé à penser que le mal sacré ne fut pas seul à régir les efforts de son intellectualité. Le génie de Flaubert est d'avoir su tirer partie de documents qu'il puisait en lui-même et d'avoir écrit avec son mal les plus belles pages de l'une des plus fortes de ses œuvres. Du reste, la longue période pendant laquelle la Tentation resta sur le chantier augmente encore la vraisemblance delà critique, qui assignée la Tentationla. valeur d'une observation personnelle.

Ce que nous savons de l'hystérie nous permet de considérer l'épilepsie primordiale comme un agent provocateur de la première de ces deux névroses ; mais tous les agents pathogènes que nous venons de passer en revue sont également des agents provocateurs de l'hystérie, et nous sommes parfaitement en droit de dire qu'on en retrouve la mentalité et certains phénomènes cliniques dans ces périodes troubles de leur vie, où les chercheurs de paradis artificiels n'étaient déjà plus eux-mêmes sans avoir encore subi l'action destructive du poison. C'est ainsi que s'expliquerait un phénomène que l'on peut rattacher à la mythomanie ; la blasphémomanie de certains auteurs. La recherche de la violence à froid, de ce mensonge qu'est le blasphème, puisqu'il consiste à nier quelque chose auquel on est censé croire, puisque aussi bien le blasphème sans la foi ne serait plus le blasphème, a quelque chose de l'exagération maladivement torturée de la mentalité hystérique. Dans le même cadre rentre encore la mythomanie de Thomas de Quincey dont le mensonge au sujet de l'opium se présente avec toute la rouerie et la science d'organisation des dé-

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tails du mensonge hystérique. Ici aussi nous placerons

l'nutoscopie, soit qu'elle fût vraie, soit qu'elle représentât

une habileté mensongère de même nature; ici encore les

phénomènes de double vue présentés par* Musset, comme

l'histoire du mort de la rue Chabanais.

Enfin nous ne pouvons nous passer d'évoquer ici l'image

de Pascal. « Il souffrait, dit M. Boutroux', d'incommodités

telles que les médecins lui interdirent toute étude. Il avait

le bas du corps presque paralysé et ne pouvait marcher

qu'avec des potences. Ses jambes et ses pieds étaient froids

comme le marbre. »

Ces phénomènes sont des phénomènes hystériques, et

Charcot a nettement signalé ce refroidissement parétique des extrémités.

Chez Pascal les hallucinations sont consécutives à un traumatisme psychique, une frayeur vive (accident du pontde Neuilly). En 1654, à trente et un ans, il eut une crise nettement mystique (lundi 23 novembre 1654). « De dix heures et demie du soir jusque vers minuit et demi, nous dit M. Boutroux, il eut une sorte de ravissement dans lequel il vit et sentit la présence de Dieu. » — Le même auteur dit un peu plus loin : « Considéré au point de vue de l'histoire proprement dite, Pascal apparaît comme un génie très riche, avide d'unité et d'excellence, dont toutes les puissances, sans s'affaiblir, se sont rangées sous la foi, sous l'amour de Dieu. » Nous dirons à notre tour que le génie de Pascal fut assez puissant pour survivre à la fois aux causes de destruction contenues dans le lamentable état physique de ses premières années et à l'hystérie qui apparut sur ce terrain, essentiellement névropathique, à l'occasion d'une série de causes

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