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M. du Camp, Souvenirs littéraires. Paris, Hachelte

quelque sorte immobilisé et lui donnait les étrangetés qui parfois ont surpris ceux dont il n'était que superficiellement connu... Le mal sacré, la grande névrose, celle que Paracelse a appelée le tremblement de lerre de l'homme, avait frappé Gustave et lavait terrassé... Bien souvent, impuissant et consterné, j'ai assisté à ces crises qui étaient formidables. Elles se produisaient de la même façon et précédées des mêmes phénomènes. Tout à coup, sans motifs appréciables, Gustave levait la tête et devenait très pâle; il avait senti l'aura... son regard était plein d'angoisse... il disait : « j'ai une flamme dans l'œil gauche»; puis quelques secondes après, «j'ai une flamme dans l'œil droit; tout me semble couleur d'or ». Cet état singulier se prolongeait quelquefois pendant plusieurs minutes... puis son visage pâlissait encore plus et prenait une expression désespérée ; rapidement il marchait, il courait vers son lit, s'y étendait, morne, sinistre, comme il se serait couché tout vivant dans un cercueil; puis il s'écriait : « Je tiens les guides; voici le roulier; j'entends les grelots! Ah! je vois la lanterne de l'auberge! » Alors il poussait une plainte dont l'accent déchirant vibre encore dans mon oreille et la convulsion le soulevait. A ce paroxysme, où tout l'être entrait en trépidation, succédaient invariablement un sommeil profond et une courbature qui durait pendant plusieurs jours. » L'œuvre de Flaubert s'est d'ailleurs ressentie constamment de l'état anomal dans lequel le plaçait sa maladie. Elle lui fit quitter Paris pour se réfugier à Croisset près de Rouen, qu'il ne quitta guère pendant les trente-quatre ans qui lui restaient à vivre. C'est à partir du moment où il se confina dans cette retraite ^1846, à vingt-cinq ans) qu'il se tourna décidément du côté des lettres. On suppose qu'il fît dès cette année une première rédaction de la Tentation de

saint Antoine. En 1849, Maxime du Camp l'entraîna vers l'Orient. Depuis 1850, il ne s'en alla plus de Croisset que pour quelques voyages à Rouen ou à Paris. Madame Bovary lui a demandé six ans. Ce n'est point ici la place d'insister sur le procès qu'à cette occasion l'Ordre Moral perdit contre le génie. Sa7ambô resta également cinq ans sur le chantier; il travailla cependant pendant la même période à la Tentation de saint Antoine, qu'il ne termina pas et qu'il abandonna pendant sept ans pour préparer et écrire V Éducation sentimentale (1862-1869). Ce n'est qu'en 1874 que la Tentation de saint Antoine est enfin rédigée d'une façon définitive. On peut se demander, étant donnée l'aura si bien décrite par Maxime du Camp qui prouve que la localisation comitiale chez Flaubert intéressait sérieusement les centres visuels, si une partie des hallucinations de saint Antoine n'ont pas été en réalité des équivalents comitiaux ressentis par Flaubert sous forme de rêves ou d'hallucination. Saint Antoine voit souvent venir vers lui du fond du désert une forme vague qui s'amplifie et se caractérise en approchant ; il y a là quelque chose de trop analogue à la « charrette du roulier » pour ne pas en être frappé.

D'ailleurs Flaubert, en décrivant les états par lesquels passe son héros, fait quelquefois le récit d'impressions qu'il a dû éprouver lui-même1.

Ces images arrivent brusquement, par secousses, se détachant sur la nuit comme des peintures d'écarlate sur l'ébène... Elles défilent d'une façon vertigineuse... Antoine ferme ses paupières. Elles se multiplient, l'entourent, l'assiègent. Une épouvante indicible l'envahit; et il ne sent plus rien qu'une contraction brûlante à l'épigastre. Malgré le vacarme de sa tête, il perçoit un silence énorme qui le sépare du monde. Il tâche de parler;

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