CHAPITRE XXI
Conclusion.
Nous avons, au début de ces lignes, emprunté à Larousse une définition générale du génie qui, dit-il, doit être considéré comme le plus haut degré auquel puissent arriver les facultés humaines. Et nous arrivons nousmêmes à faire entrer dans la conception du génie littéraire non seulement l'idée d'une progénérescence dans la faculté du langage, mais encore d'une relation spéciale entre celte progénérescence et les centres dans le domaine desquels se localisent les efforts de la nature en vue de la conservation de l'espèce.
Une définition comprenant ces deux termes est, en effet, le résultat logique de l'étude que nous avons faite d'une série de documents anatomiques, physiologiques et littéraires, parce que nous ne l'avons pas posée comme prémisses, mais que nous y sommes arrivés pour ainsi dire par une dissociation progressive des matériaux que nous avons rencontrés dans cette sorte d'exploration rapide à travers l'histoire des littérateurs et de leurs œuvres. Nous avons cherché d'abord à nous appuyer sur un terrain anatomique aussi simple, mais aussi précis que possible ; nous n'avons pas
voulu employer, pour faciliter noire description, le secours de l'image et nous avons éliminé en même temps tout ce qui, dans les précisions anatomiques, ne constitue pour la conception philosophique qu'une contingence. Il est, en effet, peu utile de savoir, psychologiquement parlant, quel est le siège précis d'un groupe anatomique de cellules, parce que le fait important n'est pas le siège, mais l'existence de ce groupe. La localisation anatomique peut être intéressante pour le chirurgien, elle l'est moins pour le critique. Nous demanderons au sculpteur de connaître l'anatomie morphologique du corps humain, c'est-à-dire les formes que peuvent affecter les muscles suivant les attitudes ; nous le chicanerons moins sur le trajet des nerfs et des vaisseaux. De même ce qui nous a intéressés c'est le fait de la localisation ; ses nuances avaient moins de valeur. En revanche, nous avons attaché la plus haute importance à tous les travaux qui ont contribué à nous faire connaître l'action réciproque de ces centres les uns sur les autres. Nous avons désiré savoir par quel mécanisme, dansquelles conditions, les données qu'ils enregistrent sont modifiées par celles qu'ont enregistrées, à des époques plus ou moins voisines, les autres foyers vers lesquels converge la sensibilité; nous avons recherché les voies que parcourent les phénomènes d'associations, et les admirables travaux de Flechsig nous ont à cet égard donné, sinon des^ précisions, au moins des clartés suffisantes ; enfin nous avons demandé aux centres d'extériorisation à quelles origines la force qui les met en jeu emprunte sa puissance. Nous ignorons encore et nous ignorerons toujours peut-être la nature de cette force, mais nous connaissons suffisamment les conditions générales de l'équilibre des organes dans lesquels elle se joue, pour pouvoir suivre
pas à pas le développement de la personnalité humaine parallèlement à celui de la structure anatomique.
Il n'y a rien dans l'intelligence qui n'y ait été apporté par la sensibilité ; mais, suivant un nombre considérable de facteurs, l'extériorisation varie dans sa forme et dans sa puissance. Nous avons donc, après avoir montré quelles étaient les conditions nécessaires et suffisantes au fonctionnement essentiel des centres psychiques, après avoir analysé celles qui président aux différentes manifestations du verbe, cherché dans l'histoire des littérateurs la raison de leur splendeur et celle de leurs faiblesses. Faut-il demander à la prédominance d'un centre sensitivo-sensoriel l'orientation particulière du génie ? Y a-t-il dans l'action prépondérante sur les associations de tel ou tel foyer de sensibilité l'explication de la valeur supérieure de certaines œuvres? Nous n'avons trouvé dans cette dysharmonie que des fantaisies agréables quand elles étaient courtes et rares, que des obscurités croissantes dans lesquelles l'auteur semble se perdre lui-même lorsque, par exemple, la fonction auditive ou la fonction colorée prenait sur l'ensemble du langage une pré valence trop continue. Tantôt il s'agit d'un auteur, qui, après avoir exagéré cette forme particulière du déséquilibre, comme on exagère la fonction d'un muscle, pour y trouver les satisfactions que donne un jeu, s'est laissé entraîner et, nouveau Narcisse, a noyé son génie dans cette source de joies irréelles; tantôt, au contraire, il s'agit d'êtres incomplets dès leur origine qui n'ont jamais su trouver l'équilibre parmi les sollicitations incessantes qui assaillaient de toute part leur imagination au moment de la production.
La supériorité littéraire ne peut donc reposer sur l'exagération fonctionnelle d'un des centres de la sensibilité.
Pouvons-nous voir dans cette supériorité le résultat de l'action sur un cerveau en équilibre de facteurs extrinsèques? Assurément, si nous cherchons à savoir dans quelles conditions les centres d'association entrent en jeu, nous trouverons souvent dans l'histoire des littérateurs que l'excitant nécessaire à la mise en train s'adresse à tel ou tel mode de la sensibilité, tout en restant étranger, quant à son essence, à la production dont il prépare Téclosion.
Le mécanisme cérébral est susceptible de contracter des habitudes, parce que l'idée du travail ou les conditions nécessaires à ce travail se seront réalisées, pendant un certain temps, avec le concours, ou malgré la présence, de phénomènes extérieurs d'un ordre quelconque. Ces phénomènes finiront par jouer le même rôle que celui de la manette qui lance un courant. Mais pour être personnellement nécessaires à chaque individu, ils n'auront cependant sur la fonction essentielle qu'un rôle tellement accessoire qu'à la rigueur ils pourront disparaître sans dommage. On pourra, pour remplacer la manette de mise en train, employer un fragment quelconque de métal; ni la première ni les autres n'ont de résistance propre, et le courant qui passe n'en est pas influencé.
Pourrons-nous trouver l'explication de la valeur fonctionnelle du cerveau chez les écrivains de génie dans l'action sur eux de certaines substances? Pouvons-nous croire que Balzac sans le café, Musset sans l'alcool, Baudelaire sans le haschich, Coleridge sans l'opium, auraient été incapables de fournir la totalité de leur carrière? Devions-nous trouver dans ces excitants artificiels l'explication d'une puissance plus grande, d'une activité cérébrale mieux soutenue? Nous n'avons rien rencontré, au
cours de ces analyses successives, qui pût justifier cette hypothèse d'une action favorisante des diverses intoxications habituelles de certains génies. Au contraire, nous avons vu toujours que, si l'usage en pouvait rester quelque temps indifférent, l'abus ou la prolongation de l'usage se terminait toujours par un ralentissement, une stérilisation du génie créateur. Les uns ont succombé, ils en sont morts; pour d'autres, comme pour Rimbaud, l'évasion a été possible. Ce dernier que l'alcool, et peut-être Verlaine, avaient poussé hors de la poésie vers la prose rythmée, a cessé dé boire et d'écrire pour redevenir un homme. Ce ne sont donc pas les stimulations de substances étrangères à l'organisme qui pourront augmenter la faculté créatrice d'un cerveau déjà organisé de façon suffisante à produire une œuvre littéraire de quelque valeur.
On peut se demander si, au rebours des poisons étrangers, les modifications pathologiques du milieu intérieur ne constitueraient pas des conditions favorables à l'éclosion d'une forme verbale plus parfaite. De ce que l'on a dit quelquefois des poètes morts jeunes que la lame avait usé le fourreau, pourrait-on conclure en sens inverse que cette lame enfermée dans un fourreau fragile en acquerrait plus de valeur? Nous avons montré que la tuberculose, qui est cependant la plus élégiaque des maladies, n'avait guère eu d'action sur l'histoire de la poésie que de réduire au silence quelques poètes. Quand la maladie leur donnait quelque répit, ils étaient assurément capables de retrouver les formes de l'extériorisation de l'idée qui leur était la plus chère; mais ce serait se créer des illusions cruelles que de penser que l'affaiblissement général de l'animal humain pourrait permettre à l'une quelconque de ses fonctions de se développer, pour atteindre un éclat supérieur Réuûnd et Voivenel. 19
celui qu'elle avait dans les heures de santé. Le poète mourant est encore un poète, qui saura mieux qu'un autre dire sa souffrance, mais sera cependant inférieur à ce qu'il aura pu être lui-même antérieurement.
Pas plus les maladies du cerveau que celles des autres organes ne peuvent être considérées comme jouant un rôle favorable, et nous devrons porter le même jugement sur les déformations de l'équilibre nerveux que l'on a groupées sous le nom de dégénérescence. Que l'infirmité cérébrale soit le résultat d'une lésion directe ou qu'elle exprime l'action d'une tare sur une race, l'aboutissant en sera toujours la stérilité, et cette loi est d'autant plus frappante que la dégénérescence se traduit presque toujours par des modifications de l'instinct sexuel soit dans le sens de l'insuffisance, soit dans celui de la perversion. Le génie littéraire ne peut donc non plus se développer aux dépens des qualités essentielles au maintien de la race. Quand celles-ci disparaissent, le génie s'étiole, soit qu'il tombe dans le silence, soit que, comme chez le marquis de Sade ou Sacher-Masoch, il évolue vers le monstrueux.
Quelle que soit donc la cause que nous évoquions parmi toutes celles qui déterminent un déséquilibre, nous n'en trouvons aucune en faveur de laquelle on puisse réclamer le résultat d'une production plus brillante, d'un effort plus soutenu. Il semble, au contraire, que chaque fois que l'une quelconque de ces fées est venue se pencher sur le berceau du poète, l'heure où son vœu s'est réalisé a été l'heure fatale où le génie commençait à s'obscurcir et la production à décroître. Aucun des facteurs de dégénérescence, soit acquise, soit héréditaire, ne peut donc être considéré comme un élément du génie. Cependant ce dernier est l'expression d'une fonction anomale qui, si elle n'est pas
un recul, ne peut être qu'un progrès. Nous en arrivons donc à la fois, pour des raisons anatomiques que nous avons exposées, et par éliminations successives, à voir dans le génie littéraire une progénérescence, un accroissement dans les qualités de l'individu. Mais la nature, qui condamne volontiers les monstres à la stérilité, tend au contraire à fixer autant que possible les caractères anatomophysiologiques qui représentent un progrès de façon à leur faire contribuer pour une part, si petite soit-elle, à l'amélioration de l'espèce. Si le génie littéraire est une progénérescence, il doit donc être en corrélation intime avec la fonction de propagation de l'espèce.
Le génie littéraire se sépare ici du génie en général. Il est, en effet, l'expression du perfectionnement fonctionnel d'un ensemble d'organes, les organes du langage, qui constituent le caractère essentiel de l'-espèce humaine par rapport aux autres êtres. Le génie scientifique, qui repose sur les facultés d'analyse ou de synthèse, qui s'exprime par des créations soit dans le domaine abstrait soit dans l'ordre des faits matériels, a des rapports moins directs avec cette fonction du langage. Chez le poète, au contraire, la forme du langage joue le rôle principal ; et le fonds primordial de cette œuvre, qui est la plus complètement humaine, c'est l'amour. S'il existe des relations essentielles entre les centres du langage et les centres sexuels dans le cerveau, cette proposition ne fera que traduire le résultat d'une synergie fonctionnelle, que l'action réciproque de deux groupements cellulaires mieux développés rendra plus intime. En fait, anatomiquement, le centre du langage réagit sur la zone sexuelle et la réciproque est également vraie. Bien plus, la spécificité génitale de chaque sexe a, comme corollaires, des différences très nettes dans l'exté-
riorisation poétique. La poésie, chez le mâle, prend les caractères généraux d'un instrument de conquête, d'une parure ; il semble au contraire, chez la femelle, ne traduire que l'aspiration générale à une eurythmie plus complète. C'est ainsi que nous arrivons légitimement à conclure cette vue d'ensemble sur le travail qui précède par la définition que nous faisions entrevoir au commencement de ce résumé : Le génie littéraire est lamanifestationintellectuelle la plus haute de la proge'nérescence verbale et sexuelle chez Vhomme.