‹ Le gentilhomme campagnard (volume 2)Chapitre 12 sur 20 · UNE GRA!<DE NOUVELLE · texte numérisé non relu

UNE GRA!<DE NOUVELLE

Lorsque le jeune avocat était tombé de l'écluse dans la rivière, plusieurs cris fort différents d'expression étaient partis en môme temps de l'un et de l'autre bord.

— C'est le doigt de Dieu ! s'écria la vieille dévote avec une pieuse férocité.

— Oui, Dieu le punit, et c'est bien fait, dit de son côté mademoiselle Ursule, qui trouvait sans doute qu'il n'était mort si cruelle dont ne fut digne un homme assez pervers pour ne pas l'épouser.

Sur l'autre rive un seul cri s'éleva, cri d'angoisse sincère et de profonde épouvante ; après l'avoir poussé, Victorine pâlit et chancela au bras de M. deVaudrey, qui, en la sentant fléchir, la porta plutôt qu'il ne la conduisit à un banc, où il la fit asseoir.

— Ne bougez pas de là jusqu'à mon retour, lui dit-il alors ; surtout rassurez-vo-as, il n'y a pas le moindre danger, et je réponds de lui.

A ces mots, le gentilhomme campagnard courut à toutes jambes, ce qui, vu son embonpoint, ne lui était pas arrivé depuis vingt ans peut-être, vers une barque qu'il aperçut à quelque distance. La chaîne qui servait d'amarre se trouvaiit fermée par un cadenas , il arracha de son poignet d'athlète le pieu où elle était attachée. Le baron descendit ensuite dans la barque qui enfonça soudain de plusieurs

pouces, saisit à défaut de rames une gaffe qu'on y avait laissée par hasard, et, au risque de se voir entraîner par le couvant sous les roues du chenal, il se dirigea, en manœuvrant avec autant d'adresse que de vigueur sa frêle embarcation, vers la place où Froidevaux venait de disparaître.

A l'instant où la barque, docile à la main de son conducteur, atteignait le bord supérieur de l'écluse qu'elle n'était pas exposée à franchir, puisqu'en ce moment ce courant ne la couvrait pas, la tête du jeune avocat reparut au-dessus de l'eau.

— Courage, Froidevaux, je suis à vous ! lui cria M. de Vaudrey d'une voix énergique.

En même temps le baron engrava son batelet sur la crête de l'écluse, de manière à le rendre immobile, puis il examina le terrain d'un œil rapide; à la vue du talus glissant qui le séparait de l'homme qu'il venait secourir, il hésita un instant en dépit de son courage.

— Si je mets le pied sur ce miroir, se dit-il, je tomberai au premier pas, et je roulerai dans la rivière comme une boule, ainsi qu'il a fait hii-mème tout à l'heure. Alors nous serons deux à nous noyer au lieu d'un ; et qui nous repêchera? Bah! poursuivit l'ancien militaire en prenant son parti, si à Leipsick son père avait fait toutes ces sottes rétlexions, je ne serais plus en vie.

Sans balancer davantage, et au risque d'être précipité lui-même dans la rivière au lieu d'en retirer le fils de son ancien compagnon d'armes, M. de Vaudrey passa de la barque sur l'écluse.

Par hasard, Froidevaux était tombé dans un endroit assez profond; le seul peut-être, à cent pas à la ronde, où il y eût assez d'eau pour qu'un homme pût se noyer. Il alla au fond d'abord; i ais le premier saisissement passé, il se débattit vigoureusement, et comme madame Perron n'avait pas exagéré son talent de nageur, il ne tarda pas, malgré le poids de ses habits alourdis par l'eau , à revenir à la

surface. Un instant après il s'était accroché à l'un des pilotis qui renforçaient la base de l'écluse.

— A merveille, lui cria le baron en lui tendant la gaffe dont il s'était armé: maintenant empoignez-moi cette lignelà et je vous pêche comme un poisson.

L'avocat reprenait haleine en se cramponnant d'une main au pieu qu'il avait saisi, tandis que de l'autre il essuyait ses yeux à demi aveuglés par l'eau qui ruisselait de ses cheveux.

— Ne m'en veuillez pas si je reste ainsi à distance respectueuse, reprit le baron, cette maudite écluse me paraît glissante en diable, et si je tombais à l'eau, je ne m'en tirerais peut-être pas aussi bien que vous ; d'ailleurs la gaffe est assez longue pour que vous puissiez la saisir.

Au lieu de faire ce que lui disait M. de Vaudrey, Froidevaux lâcha le pilotis et se remit à la nage pour recueillir son chapeau qui ilôt tait à quelques pieds de là, circonstance puérile, mais caractéristique, car à moins d'avoir passé par les plus rudes épreuves de la gêne et du besoin, quel homme en pareil accident eiit songé à son cliapeau ?

Après avoir reconquis sur Tonde perfide l'indispensable complément de sa toilette , si pleine de lustre , liélas ! l'instant d'auparavant, et maintenant si déplorablement trempée, le pauvre avocat saisit des deux mains le bord inférieur du barrage et se tira hors de l'eau par un ellort vigoureux; un munient plus tard il était debout sur le talus ruisselant qui lui avait été si fatal. .

— Venez, lui dit le gentilhomn.e, j'espère que la barque pourra nous porter tous les deux, quoiqu'elle paraisse déjà trouver son lest un peu lourd.

Froidevaux ne répondit rien, il est même probable qu'il n'entendit pas. Lorsque aprèssa chute il s'était senti entraîné au fond de leau, l'instinct de la conservation, si exclusif en pareil cas, Tavait porté à lutter contre la mort; il s'était donc débattu machinalement sans qu'une volonté réfléchie

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fût pour rien dans ses efforts. Mais dès qu'il se vit sain et sauf sur les dalles de l'écluse, le ridicule de son accident le saisit à la gorge et faillit d'accomplir, en le suffoquant, la catastrophe commencée par la rivière.

Pendant quelques instants, l'amoureux désolé éprouva la plus violente tentation de se rejeter à l'eau la tête la première, et s'il n'y succomba pas, ce fut parce qu'il s-e dit avec justesse qu'il était trop bon nageur pour réussir à se noyer, et qu'au dernier moment, le lâche instinct de la nature, plus fort que sa volonté même , l'arracherait de nouveau à la mort.

— Si j'avais seulement sous la main une pierre d'une cinquantaine de livres pour me l'attacher au cou, pensa-t-il, j'aurais l'espoir de rester au fond, mais malgré moi je m'en tirerais encore ; sans compter qu'avec son croc cet abominable homme serait capable de me repêcher, et ce suicide avorté n'aboutirait qu'à un ridicle de plus.

— Venez donc, lui cria le baron qui ne comprenait rien à l'attitude de l'avocat ; il ne fait pas chaud, et avec vos habits trempés vous pouvez attraper un refroidissement. A la forge, on vous donnera de (pioi changer.

L'impression que lui causa la seule idée de paraître devant Victorine et sa famille dans le piteux état où l'avait mis son accident, tira soudain Froidevaux de sa morne immobilité. Sans répondre un mot à M. de Vaudrey, sans jeter un regard du côté où il eut pu apercevoir la jeune fille, ilse frappa le front par un geste de désespoir, et prit sa course le long de l'écluse pour regagner le bord d'où il était parti,

— Perdez-vous la tête? s'écria M. de Vaudrey, qui, dans l'intention la plus charitable, remit sa barque à flot afin de poursuivre par eau le fugitif; mais cette manœuvre ne fit qu'accroître la vélocité de ce dernier ; poussé déjà par le besoin de cacher son humiliation à tous les yeux, et avant que le batelet eût pu le rejoindre, il atteignit l'extrémité de réclusC; d'où il gravit précipitamment sur la berge.

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Là une dernière épreuve l'attendait.

Dans le jardin du percepteur^ mademoiselle Bergeret et mademoiselle Chavelet^ dont on apercevait les figures grimaçantes par-dessus la haie d'aubépine, glougloutaient à l'envi comme deux dindons en colère. Lorsque le malheureux avocat passa devant elles, car il n'y avait pas d'autre chemin, leur harmonieux duo redoubla de vivacité et d'énergie, comme éclate à la slrette un morceau d'opéra.

— Monsieur Froidevaux! cria mademoiselle Ursule avec une ironie triomphante, c'est bien peu galant à vous de passer ainsi sans nous saluer ; mais, mon Dieu ! qu'avez-vous donc? vousvoiià trempé de la tète aux pieds 1 Sortez-vousde la rivière, par hasard '^ Quelle idée de prendre un bain par une bise pareille, et avec vos habits, encore ! deshabitstout neufs ! C'est une drôle d'étrenne que vous leur avez donnée là !

De son côté, mademoiselle Bergeret, qui possédait les saintes Écritures plus qu'il n'appartient d'ordinaire aux dévotes catholiques, fut saisie à la vue du pécheur châtié par le doigt de Dieu, c'était son expression, d'un transport semblable à celui qui s'empara de Marie, sœur d'Aaron, après le passage de la mer Rouge.

— « Chantons des hymnes au Seigneur, s'écria-t-elle de sa voix la plus aiguë, en répétant les paroles de la sainte prophétessc, chantons des hymnes au Seigneur, parce qu'il a signalé sa grandeur et sa gloire, et qu'il a précipité dans la mer le cheval et le cavalier, »

Poursuivi par ces cris sauvages, Froidevaux, qui en ce moment enviait le sort de Pharaon, s'élança dans le sentier du bord de l'eau, sans trop savoir oii il allait, et ne tarda pas à disparaître.

M. de Vaudrey, pour le rejoindre, avait remonté la ligne (le l'écluse jusqu'au rivage. Voyant l'inutilité de sa poursuite, il arrêta son batelet et se tourna vers les deux vieilles filles, qui continuaient leur chant de victoire à quelques pas de lui.

— Mademoiselle Bergeret et mademoiselle Chavelet, leur cria-t-il d'une voix tonnante, si vous ne cessez pas sur-lechamp vos glapissements, je vous accroche l'une et l'autre avec ma gaffe, ei je vous mène prendre un bain en pleine eau.

A cette foudroyante apostrophe, et surtout à la vue du croc à deux branches dont était armée la perche que le baron brandissait vers elles d'un air menaçant, les deux dévotes, frappées d'une terreur panique, baissèrent d'abord la tète derrière la haie comme pour se dérober au premier coup; puis, sans répliquer un seul mot, tant leur parut terrible le colossal gentilhomme debout sur sa barque et prêt à les harponner, elles battirent en retraite précipitamment, et disparurent bientôt au fond du jardin comme s'évanouissent dans le brouillard les sorcières de Macbeth.

M. de Vaudrey n'accorda qu'un léger sourire à la déroute de ce couple malfaisant, et, virant de bord aussitôt, il traversa rapidement la rivière. En un tour demain, il eut renfoncé le pieu qui servait à amarrer la barque, et sautant à terre, il se dirigea vers le banc où il avait laissé Victorine, mais il ne l'y trouva plus. Vainenient le baron, qui ne put se défendre d'une sorte d'inquiétude, jeta les yeux de tous côtés; il ne découvrit rien. La jeune lille était devenue invisible.

— Allons, se dit-il après s'être convaincu qu'il était impossible que cette disparition eût pour cause un nouvel accident, il me paraît maintenant prouvé qu'elle l'aime réellement. Elle a craint sans doute qu'à mon retour je ne m'égayasse aux dépens de ce pauvre Froidevaux, et, pour éviter mes plaisanteries, elle s'est sauvée. La fuite est significative. Au fait, pourquoi ne l'aimerait-elle pas? poursuivit le bai-on on s'clfoivant de secouer le dépit involontiire que lui causait cette idée ; puisqu'il moins de vouloir jouer le rôle d'un Cassandre, il m'est interdit de prétendre encore au don de plaire, mieux vaut Froidevaux que bien d'autres:

du moins c'est un garçon d'esprit et un honnête homme. M. de Vaudrey, qui malgré hii était devenu rêveur, quitta l'allée des marronniers et prit un des sentiers qui coni luisaient i à la maison du maître de forges; au moment d'y arriver,! il aperçut à l'entrée d'une petite pelouse et sous l'ombrage d'un vaste platane le garde-chasse Rabusson conversant avec la jolie femme de chambre de madame Grandperrin.

— Mes enfants, ne vous dérangez pas, dit avec bonhomie le baron, qui ne put s'empêcher de sourire en remarquant le mouvement de retraite qu'avait fait involontairement la jeune fille à sa vue.

— Mon colonel, se hâta de dire Rabusson, moins décontenancé que la femme de chambre, le facteur est arrivé, et je vous cherchais, ainsi que vous m'en avez donné l'ordre, car j'ai une lettre datée de Mâcon à vous remettre.

— Tu as le front de dire que tu me cherchais? reprit le gentilhomme campagnard, en prenant la lettre que lui présentait le garde-chasse,

— Mon colonel, je vous assure que je vous cherchais.

— Sans bouger de place, n'est-ce pas? Mademoiselle Virginie, poursuivit le baron en s'adressant d'un air railleiu" à la femme de chambre, vous voyez avec quel magnifique aplomb le vaurien ment; que cela vous serve de leçon et vous apprenne à ne pas trop vous fier à ses cajoleries

— Mais croyez bien, monsieur le baron, que je ne m'y fie pas du tout, répondit vivement la jolie soubrette.

— Ce sont vos affaires, ma belle enfant, et vous êtes avertie. A propos, pourriez-vous me dire où est mademoiselle Victorine?

— Je viens d'apercevoir mademoiselle qui rentrait à la maison, répondit Virginie, dont les joues s'étaient couvertes des plus belles couleurs.

— M. de Vaudrey inclina la tête en signe de remercîment, et il ouvrit la lettre que venait de lui remettre le garde-chasse. Dès les premiers mots qu'il y lut, une vive

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satisfaction éclata sur son visage, et il poursuivît avec Tintérèt le plus prononcé.

Mademoiselle Virginie profita de cette lecture pour, s'éloigijcr à petit bruit, mais non sans avoir échangé auparavant, en dépit des conseils du baron, nn tendre regard avec l'ancien sous-offîcier de cuirassiers.

— Kabusson, dit M. de Vaudrey après avoir achevé de lire la lettre qu'il mit dans sa poche, tu vas retourner chez moi, et lu couperas tes moustaches.

— Couper mes moustaches! s'écria le garde ébahi.

— Il me semble que je m'exprime en français, reprit l'exlieutenant-colonel avec l'accent d'un homme habitué par un long commandement militaire à se voir obéi à la lettre; tu couperas tes moustaches.

— Je les couperai bien certainement, mon colonel, si ça peut vous être agréable, répondit Uabusson d'un ton soumis, mais c'est drôle.

— Drôle ! en quoi ?

— C'est drôle que la même idée vous soit venue au même instant, à vous, mon colonel, et à mademoiselle Virginie.

— Mademoiselle Virginie veut donc aussi que tu coupes tes moustaches?

— Elle en parlait tout à Theure.

— Mauvais sujet, dit le baron en riant, que lui ont donc fait tes moustaches? Est-ce que tu aurais eu l'audace de l'embrasser?

— Ma loi, mon colonel, il n'a tenu qu'à elle, et je n'aurais pas mieux demandé si elle avait voulu, répliqua Rabusson, qui mit dans cette réponse évasive toute la discrétion qu'on peut attendre d'un amant délicat.

— Je le crois bien, morbleu ! Virginie est un gentil biin de fille. Mais revenons à ton alfairc: tu vas donc aller couper tes moustaches et quitter ta bandoulière.

— Quitter ma l)aîîdoulièi'c^ mon colonel, et pourquoi ça sans vous commander?

— Parce que n'étant plus mon garde, à compter de cet instant, il n'est pas convenable que tu portes plus longtemps une bandoulière où se trouve la plaque de mes armes.

— Vous me renvoyez! s'écria l'hormête Rabusson, dont l'étonncment fit place soudain à une émotion douloureuse qu'exprima fortement son visage martial.

— Te renvoyer! dit M. de Yaudrey en lui frappant amicalement sur rôp'^'-nle ; est-ce qu'on renvoie jamais un brave garçon comme toi? J'aurais donc perdu la tête? Bien loin de me priver de tes services, je te fais monter en grade: tout à l'heure tu étais mon garde-chasse, à dater d'à présent tu es mon commis de bois.

— C'est-à-dire, répondit Rabusson d'un air éj)anoui, que de simple maréchal des logis vous me faites maréchal des logis chef ? Accepté, mon colonel.

— Je te fais officier, morbleu! ne confondons pas. Entre un commis de bois et un garde-chasse, il y a autant de did'érence qu'entre une épaulette et un galon.

• — Alors, ça me va de mieux en mieux, mon colonel.

— El ce n'est là que le commencement des grandeurs qui t'ajtendent, ajouta en riant M. de Yaudrey.

— Je suis content comme ça, dit Rabusson qui se frottait les mains d'un air radieux, et si je pouvais seulement savoir pour quelle raison il faut que je coupe mes moustaches...

— Pour la même raison qui exige que tu quilles ta bandoulière.

— Je ne suis pas plus avancé, mon colonel.

— Ni les moustaches ni la bandoulière ne sont d'uniforme dans le régiment où lu vas entrer.

— Le régiment! nous reprenons donc du service? ça me va encore.

— Non^ Rabusson, nous ne reprenons pas du service, et nos campagnes sont bien finies.

— Alors, mon colonel, je n'y suis plus du tout.

— Avant deux mois, Grégoire Rabusson, dit le baron avec emphase, tu auras l'honneur de faire partie de l'administration municipale du royaume : tu seras maire.

— Maire i répéta le nouveau commis de bois en ouvrant de grands yeux .

— Maire de l'illustre commune de Châteaugiron-le-Vieil, ajouta M. de Vaudrey en redoublant de solennité.

— Nous avons donc notre connnune? s'écria Rabusson, qui parut prêt à danser de joie.

— Nous l'avons, mon brave Grégoire, dit le baron dont le contentement semblait tout aussi vif que celui de l'cxgarde-chasse; celte fois nous la tenons, notre pauvre et vieille commune. Après tant de démarches et d'efforts inutiles, je l'ai emporté enfin, en dépit de toutes les chicanes que m'ont suscitées les honorables bourgeois nos voisins. J'ai triomphé malgré le conseil municipal, ma'gré le sous-préfet, malgré le préfet, malgré le ministre, je crois. Eh! eh! poursuivit le gentilhomme campagnard en se frottant les mains, il paraît que petit bonhomme vit encore. Quoique je sois un des vaincus de 1830, il y a à Paris quelques personnes qui n'ont pas oublié les services qu'Henri de Vaudrey a pu leur rendre sous un antre régime. Allons! allons! l'espèce humaine n'est ni si ingrate ni si noire qu'on veut bien le dire.

— C'est donc la lettre que vous venez de lire, mon colonel, qui a apporté celte grande nouvelle?

— Voilà dix jours que je l'attends; mais enfin la voilà, et lachoseest ceitaine. F/ordonnance du roi est arrivée à Màcon, et le maire Amoudru a peut -être déjà reçu les avertissements de la préfecture pour dresser les listes électorales de la nouvelle commune.

LL GEMiLUO.U.ML; i:A.Ul'AO:,AiiI). 263

— Ça ne lui donnera pas beaucoup de peine^ mon colonelj puisque vous les avez déjà dressées vous-même, et qu'à notre dernier voyage à Mâcon vous les avez fait imprimer. Il ne roste plus qu'à poser les affiches.

— Cela sera fait demain matin.

— Comme vous menez tout ça, mon colonel ! Ça me rappelle le régiment; nous faisiez-vous assez voltiger, raalgi'é nos casques et nos cuirasses !

— Tu trouves ? dit le baron en souriant.

— C'est que quand vous vous êtes mis quelque cnose en tète, il n'y a pas à dire ; il faut que ça marche.

— Cette fois-ci cela n'a pas marché fort vite ; mais enfin, comme dit le proverbe : Mieux vaut tard que jamais.

— D'ailleurs maintenant ça va aller tout seul, puisque tout est prêt, tant vos mesures étaient bien prises. Avoir fait imprimer ces listes d'avance, de manière qu'on n'ait plus qu'à les afficher, voilà une idée ! Vous pensez à tout, mon colonel.

— Oui, on me prend rarement sans vert, répondit M. de Vaudrey, qui ne paraissait pas complètement insensible aux éloges que lui adressait son confident.

— Ce sont nos bourgeois qui ne s'attendent guère à ce qui leur pend à l'oreille ; vont-ils enrag.'^r !

— Je le crois, et, entre nous, j'y compte.

— Et moi donc, mon colonel ! La fête ne serait pas complète s'ils ne se trouvaient pas prodigieusement vexés.

— Sois sûr qu'ils le seront.

* — Ce sera bien fait: ont-ils assez vexé eux-mêmes notre pauvre village, ces vilains maringouins 1 Voulez-vous me permettre une chose, mon colonel ?

— Quoi?

— De parcourir la ville on aimonçant partout la grande nouvelle. Et que pas un de n^.essieurs les bourgeois nef;îsse la grimace ou n'ait l'air d'y trouver à dire, à muins qu'il ne veuille que je lui sangfc ma bandoulière à travers la figure;

264 œUVRES DE Cil. DE nERNARD.

aussi bien, puisque vous dites que je ne dois plus la porter, je n'aurai pas peur de la détériorer.

— Je te défends, répondit le baron, de parler à âme qui vive de ce que je viens de te dire. Aujourd'hui l'arrivée de mon neveu occupe tout le monde, et cela empocherait notre nouvelle de produire l'eiTet que nous en attendons ; mais demain nous offrirons à nos aimables voisins un petit déjeuner d'artillerie qui les tiendra en joie tout le reste du jour. Conbien y a-t-il de poudre à la maison?

— Deux livres à peine.

— Ce n'est pas assez; achètes-en encore quelques livres. J'entends que Fracasse et lUveillc-mutin répondent victorieusement au\ boîtes qu'on tirait tout à Theure. Après tout, une commune alîranchie d'un long esclavage vaut bien un marquis visitant son château, et l'on ne saurait trouver une meilleure occasion pour biùler de la poudre.

— J'en achèterai en m'en retournant ; mais, mon colonel, est-ce sérieux ce que vous disiez tout à l'heure au sujet de cette place de miaire ?

— Commerjt ! si c'est sérieux ? Je ne puis pas être maire moi-môme, puisqu'il ne me convient pas d'exercer un emploi sous le gouvernement actuel : mais j'entends que la place soit remplie par un homme sur qui je puisse compter en toute occasion, par un second moi-même, en un mot, et ce second moi-même est trouvé ; c'est toi, Rabusson.

— Yous me flattez diablement, mon colonel, dit le futur administrateur en rougissant de plaisir et d'orgueil; mais si toute ma personne n'est pas digne d'entrer en comparaison avec votre petit doigt, en revanche, je vous suis dévoué corps et (une, et si vous pensez que ça suffise pour faire un maire passable...

— Ça suffit et au delà, le reste n'est qu'une routine, une bagatelle, et avant six mois je t'aurai mis au courant dota besogne; tu sais que je n'entends pas trop maU'adminislration ?

LE GENTILHOM-'îIE CAMPAGNARD. 2S5

— Si vous entendez l'administration! s'écria Rabusson d'un air exalté; ah! sacrebleu ! le conseil municipal de nos

^bourgeois et le sous-préfct de Gliarolles, et le préfet de Mâcon, pourraient en dire des nouvelles. Les avez-vous suffisamment fait enrager toutes les fois que l'occasion s'en est présentée ! Tous tant qu'ib sont,, mon colonel, pour peu que la fantaisie vous en prit, vous les feriez passer par le trou d'une aiguille.

— Pas tout à fait, dit en riant U. de "Vaudrey ; mais enfin je connais passablement mon Code municipal et mon Bulletin des lois, et je me charge de faire de toi un maire fort présentable; d'ailleurs tu as déjà uncommencement.

— Sans doute, répHqua l'ex-garde-cbasse déjà tout apprivoisé avec sa dignité future ; quand j'étais maréchal des logis fourrier, n'était-ce pas moi qui tenais les écritures de l'escadron?

— Sancho Pança, reprit le baron, qui rit de nouveau, n'avait point par devers lui un pareil apprentissage à son entrée dans la carrière administrative, et malgré cela l'ile de Barataria conserve encore aujourd'hui le souvenir de son gouvernement. Ainsi, à plus forte raison, est-il certain que tu feras un excellent maire. — Mais il est une heure passée, continua le gentilhomme campagnard en tirant sa montre, et je me fais peut-être attendre. Fais donc ce que je t'ai dit, et surtout bouche close.

— Soyez tranquille, mon colonel; moîus nour le quart d'heure, mais demain canonnade à mort.

— Demain," pour te dédommager de ton silence d'aujourd'hui, ta feras causer Finançasse et Réveille-matin tant qu'il te plaira.

; Cliarmc de l'agréable assurance de faire enrager les bourgeois de Chàteaugiron presque autantque de la carrière brillante qui allaits'ouvrir devant lui, le m.iirc en perspective s'inclina respectueusement devant son futur athninistré, et se dirigea vers la sortie des jardins, tandis que M. de Vaudrey,

un peu en retard sur l'heure fixée pour le dîner, reprenait à grands pas le chemin de la maison du maître de forges.

CN DINER d'Électeurs.

Lorsque M. de Vaudrey entra dans le salon de la forge, tous les convives s'y trouvaient déjà réunis, à l'exception de Georges Froidevaux.

Après avoir salué la maîtresse du logis comme s il ne l'eût pas encore vue de la journée, le baron s'approcha de Victorine qa'il aperçut assise à l'écart, plus pâle que de coutume et visiblement préoccupée.

— Le petit accident de notre jeune ami n'aura pas de suite fâcheuse, lui dit-il tout bas, et il en sera quitte pour changer d'habits; ainsi ne nous punissez pas tous en restant triste et boudeuse, au lieu de vous montrer aimable comme de coutume.

— Où voyez-vous que je boude ? répondit la jeune fille avec une sorte d'impatience nerveuse; j'ai mal à lu tète, voilà tout.

— Nous savons ce que signifie le mal de tète en pareil cas. Vous boudez, vous dis-je; et par malheur c'est moi qui en suis la cause.

— Vous ! Cela veut-il dire que vous croyci m'en avoir donné sujet?

— Peut-être ; mais faisons un accord.

— Quel accord ?

— Ne boutiez plus, et je ne plaisanterai plus.

— Bien vrai ? demanda Victorine en levant sur le baroi ses jolis yeux dont l'éclat semblait amorti par quelque souci secret.

— Foi de gentilhomme? répondit M. de Vaudrey, qui prononça ce serment d'aussi bonne grâce qu'eût pu le faire François F"- lui-même.

— En ce cas, je vous crois, reprit la jeune tnie dont le front s'éclaira soudain.

— Nous sommes amis ?

— Oui, car si tout à l'heure vous avez été bien méchant d'abord, . votre conduite ensuite a réparé vos torts. Vous exposiez votre vie.

— Bien, bien, ne parlons pas de ça, dit le gentilhomme campagnard à qui parut médiocrement plaire l'espèce de remerciment que lui adressait Victorine au sujet du secours qu'il avait porté à son amant.

— M. l'avocat Froidevaux nous fait un peu attendre, dit à haute voix M. Grandperrin, d'un fon qui semblait annoncer que l'honorable maître de forges avait une aussi haute idée des égards qu'il croyait lui être dus qu'autrefois le roi Louis XIV de susceptible et orgueilleuse mémoire.

— Je crois qu'il est inutile de retarder le dîner à cause de lui, dit M. de Vaudrey en répondant à l'observation ai-gredouce du maître de la maison; tout à l'heure il lui est arrivé, en partie par ma faute, un petit accident qui l'empêche peut-être êe venir.

— Un accident? demanda madame Grandperrm, tandis que Victorine, persuadée que le vieux gentilhomme allait déjà violer le traité qu'ils venaient de conclure, lui lançait à la dérobée un regard courroucé.

— Oui, madame, reprit le baron du ton le plus naturel; tout à l'heure, avant d'entrer ici, je suis allé faire un tour de promenade dans votre parc, au bord de Teau. De l'autre côté de la rivière, j'ai aperçu M. Froidevaux se promenant comme moi, et je lui ai fait signe de venir me rejoindre, car j'avais ii lui parler. Au lieu de faire le grand tour par le pont, mon étourdi, ce n'est pas un crime à son âge, a voulu prendre le plus court et passer sur l'écluse qui.

comme vous savez, est presque à sec; par malheur h michemin le pied lui a glissé et il est tombé dans la rivière.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria madame Grandperrin, qui tout aussitôt jeta sur sa belle-fille un regard scrutateiu', que celle-ci n'aperçut pas, car elle tenait les yeux baissés et semblait fort embarrassée de son maintien.

— Rassurez-vous^ m.adame, poursuivit M. de Vaudrey, notre spirituel avocat, qui nage fort bien, est sorti de i'eau presque aussi vite qu'il y était entré, et son accident se réduit à des habits mouillés. Mais comme il demeure à une demi-lieue d'ici, aller chez lui, changer de vêtement, et revenir, si toutefois il revient, tout cela lui prendra bien certainement plus d'une heure; c'est ce qui me fait penser qu'il est inutile de l'attendre, car nous pourrions l'attendre longtemps; et, comme a dit je ne sais quel poëte :

Un dîner réchauffé ne vaiUt jamais ncR.

Madame Grandperrin s'approcha de la cheminée et tira le cordon de la sonnette.

Un domestique parut.

— Faites servir, dit la maîtresse du logis.

— Voilà un faux pas assez contrariant, lui dit à demi-voix W. de Boisjoly, qui se trouvait assis près d'elle ; si M. Froidevaux ne vient pas, c'est une bonne occasion manquée.

— Chargez-vous seulement de M.de Vaudrey; c'est l'essentiel, répondit Clarisse du même ton. Quant à M. Froidevaux, peut-être n'aurai-je besoin de personne pour l'amener à composition. Ainsi occupez-vous uniquement de livrer au baron une attaque décisive.

— Fiez-vous à moi, madame, reprit le courtier politique avec un rusé sourire; je guigne mon sanglier, et fùt-il encore dix fois plus féroce, j'ose espérer qu'il restera dans mes toiles.

Quelques mstants plus tard, les convives, composés.

Lf GÇJilflLnQ.'^IjïE CA3IPAGNARD. 2 59

cuire les personnages qu'on connaît déjà, d'une quinzaine d'électeurs départementaux, étaient assis autour d'une table servie avec la fastueuse abondance qui distingue en général les festins des maîtres de forges.

Madame Grandperrin avait à sa droite le baron de Vaudrey, et à sa gauche M. de Boisjoly. Victorine était assise près de son père, qui avait fait mettre de l'autre côté de lui, à la place primitivement destinée à l'avocat Froidevaux, le percepteur des contributions, Cliavelet. Les autres convives, fermiers ou industriels, petits propriétaires ou employés subalternes, mais pour la plupart bourgeois de Châteaugiron, s'étaient assis au hasard.

Dans cette réunion gastronomique et politique, ou se trouvaient tous les électeurs du canton qui tenaient par un lien quelconque au gouvernement, le juge de paix Bobilier et le maire Amoudru brillaient par leur absence comme autrefois dans les cérémonies publiques, sous le triumvirat romain, les images de Cassius et de Brutus. Mais aux yeux des invités, la dissidence de deux fonctionnaires devait se trouver plus que compensée par la présence inattendue, et en apparence fort significative, du baron de Vaudrey, ce personnage considéré par-dessus tout autre dans le pays; sans compter qu'on n'ignorait pas que l'avocat Froidevaux, cet autre impartant personnage si influent parmi les gens de son opinion, aurait aussi assisté au repas, s'il n'eût été, au moment d'y paraître, la victime d'un accident imprévu.

Cependant.quoique les électeurs du parti ministériel parussent devoir se livrer sans arrière-pensée à l'espoir de voir triompher leur candidat, le commencement du dîner fut froid et pour ainsi dire contraint. On mangeait fort bien à la vérité et l'on buvait de mèm.e, mais on parlait à peine. A part les maîtres du logis et les personnes placées près d'eux, la conversation se réduisait à quelques paroles échangées entre voisins de table, à voix basse et parfois d'un air

mystérieux; plusieurs des convives semblaient distraits, d'autres même paraissaient soucieux.

En homme d'esprit et d'expérience, M. de Boisjoly dc' vina promptement que la froideur ou, pour mieux dire, le malaise ^^énéral, n'avait d'autre cause que l'arrivée du marquis de Châteaugiron. Par une coïncidence imprévue et funeste, cette arrivée triomphante écrasait de tout le poids de sa publique solennité le festin à huis clos du candidat conservateur. Il était évident que, t;râce à quelques largesses habilement exploitées, le marquis avait obtenu le plus grand succès près de la majorité delà population châteaugironaise; et comme il arrive d'ordinaire en pareil cas, ce succès se traduisait pour les partisans de son concurrent politique par une espèce de découragement qui chez quelques-uns même semblait prêt à tourner à la défection.

M. de Boisjoiy, tout en soutenant une conversation assez banale, avait l'oreille aux écoutes; il put donc entendre un employé du cadastre, assis à sa gauche, dire à son autre voisin d'un ton confidentiel :

— Des gens bien informés m'ont assuré que si le ministère tombait, le marquis serait nommé pair de France d'emblée ou tout au moins préfet.

— En ce cas, répondit le voisin, autre agent du gouvernement, ceux qui voteront contre lui pourront peut-être s'en repentir.

— C'est justement ce que je voulais vous dire.

— Cela demande réflexion.

Il est inutile de le dire, car tout le monde se le rappelle, en 1830, le ministère menaçait en eflét de tomber, ainsi que cela lui arrive périodiquement au moins une fois l'an, et même cette fois-là, par hasard il tomba réellement. Or, pour peu qu'on ait fréquciité la race des employés, il est facile de se figurer l'impression que ne manque jamais de produire snr unn partie de ses membres cette simple suppo-

sition, qu'elle soit comminatoire ou seulement prévoyante: Si le ministère tombait.

Que le marquis de Châteaugiron pût être nommé d'emblée pair de France ou même préfet, cela était sans doute absurde à dire, et pourtant cela se disait presque ouvertement, ety qui plus est, cela se disait à la table de son concurrent politique, à qui le gouvernement prêtait hautement son appui. M. de Boisjoly comprit aussitôt le danger qu'il y aurait à laisser prendre la moindre consistance à un pareil propos, et il reconnut qu'il était urgent de porter remède sur-le-champ à l'attiédissement dont semblaient atteints la plupart des électeurs de la réunion.

Le conseiller dirigea donc franchement et hardiment la conversation vers le grand événement du jour, l'arrivée du marquis de Châteaugiron et la réception solennelle que lui avait faite une partie des habitants du bourg. Sachant que, pour détruire le prestige dont a su s'entourer un adversaire, l'arme la plus infaillible est le ridicule, il cribla de> plaisanteries impitoyables les différents acteurs qui avaient pris part à la cérémonie du matin. Ni la toge du juge de paix, ni l'écharpe du maire, ni même la soutane du curé, ne mirent ces trois éminents fonctionnaires à l'abri de ses brocards ; et sans la présence du baron de Vaudrey, il est hors de doute qu'il en eût décoché la meilleure partie au marquis de Châteaugiron lui-même.

Pendant cette flagellation satirique, M. de Boisjoly trouva un auxiliaire, sinon très-spirituel, du moins fort zélé, dans le percepteur des contributions, qui en toute occasion affichait un dévouement sans bornes au ministre auquel il devait sa place. Mais connue il arrive presque toujours aux suballcrnes lorsqu'ils essaient de copier leurs supérieurs, là où M. de Buisjoly avait glissé habilement sans appuyer, c'est-à-dire à l'endroit du marquis, Prosper Chavelet posa une lourde patte dont il croyait les griffes très-acérées, et il

cassa la glace, au risque de tomber dans l'eau et de s'y noyer; ce qui arriva.

M. de Vaudrcy avait écouté en silence, et de l'air d'un homme parfaitement désintéressé dans la question, ica plaisanteries assez piquantes du conseiller ce préf(;cture ; mais au premier mot du percepteur qui lui parut s'appliquer, moquerie assez grossière, au marquis de Châteaugiron, son neveu, il se pencha vers madame Grandperrin et lui dit à l'oreille :

— Je vous demande la permission, madame, de rappeler à l'ordre M. Chavelet, qui parait se croire ici à une table d'hôte et non dans votre salle à manger.

Quoique vivement contrariée, Clarisse n'osa refuser au gentilhomme campagnard la permission qu'il lui demandait, et dont elle le connaissait capable de se passer au besoin.

— Mon cher baron, lui dit-elle à demi-voix, vous savez bien que chez moi vous avez votre franc parler; mais, je vous en prie, ne traitez pas trop durement ce pauvre percepteur, ses bons mots sont certes trop peu spirituels pour mériter l'honneur que vous voulez leur faire en les relevant.

M. de Vaudrey s'inclina du côté de sa voisine, comme pour la remercier de l'espèce de lettre de marque qu'elle venait de lui accorder malgré elle, et sans le moindre délai il donna chasse à l'employé trop zélé.

— Monsieur Prosper Chavelet, dit-il à haute voix en interpellant à travers la table le percepteur qui se trouvait assis précisément en face de lui, vos plaisanteries me semblent d'autant plus déplacées, qu'à part mon neveu, qui n'y attache pas, je crois, une excessive importance, elles tombent d'aplomb sur mademoiselle votre sœur; car ce matin même elle a pris part à la cérémonie dont vous vous moquez si agréablement, en offrant une corbeille de Heurs h la marquise de Chfiteaugiron, ma nièce.

— Monsieur le baron, balbutia le percepteur passablement abasourdi, je ne sais si ma sœur a pris part réellement...

— Ne faites donc pas l'ignorant, monsieur Prosper Chavelet, interrompit le gentiliiomme campagnard avec un rire moqueur, personne ici ne vous croirait.

ç — Pourtant, monsieur le baron...

— Laissez donc, vous dis-je. Vous êtes un trop profond politique pour abandonner ainsi mademoiselle votre sœur à ses propres inspirations, et vous ne me persuaderez jamais que sa conduite de ce matin n'a pas été convenue d'avance entre vous deux.

— Je proteste, messieurs...

— Qu'on ose encore nier après cela que nous soyons dans un siècle de pro^^rès ! reprit le baron, qui de nouveau coupa la parole au percepteur décontenancé et promena tout autour de la tabie un regard élincelant de sarcasme : autrefois les plus grands seigneurs seuls osaient pratiquer cette politique rafiinée qui consiste à s'arranger entre frères de manière que l'un combatte dans un camp et l'autre dans un autre, afin de s'assurer des amis partout; mais voilà qu'aujourd'hui M. Prosper et mademoiselle Ursule Ciiavelet, qui ne sont, que je sache, ni duc ni duchesse, se trouvent du premier coup passés maîtres en cette belle science, puisque, tandis que le frère sert le roi à cette table, la sœur, de son côté, sert la Ligue à celle de M. Châteaugiron, le tout du meilleur accord. Pour moi, je l'avoue, je trouve cela fort beau, et je me propose, si toutefois madame Grandperrin me le permet, de porter au dessert un toast en l'honneur du couple intelligent qui nous ramène ainsi aux mœurs édifiantes de certains grands seigneurs d'autrefois.

Parmi les convives, Prosper Chavelet comptait des ennemis; tout percepteur en a. L'apostrophe ironique du baron fut donc accueillie par des rires unanimes, à peine

< omprimés par le respect dû aux maîtresses de la maison. Quant au patient^ qui, par son imprudence, venait de ^s'attirer ujie correction si vertement appliquée, rouge, conlïis, et forcé de dévorer en silence son humiliation, car un coup de coude de M. Grandperrin l'avait averti de se taire, il semblait rapetissé de plusieurs pouces et près de s'aplatir complètement sur sa chaise, comme s'affaisse un sac dont on vient d'ôter le grain.

— Eh l)ien ! que dites-vous de notre sarsglier? demanda tout bas madame Grandpenin à son voisin de gauche.

— Il a le coup de boutoir fort beau, répondit M. de Boisjoly en affectant la sarcastique impassibilité qui n'était pas le moindre mérite des mots à etïet du prince de Talleyrand.

— Cela ne vous décourage pas ?

— Rien ne me décourage, madame , et vous en aurez bientôt la preuve.

— Vous persistez donc dans votre projet?

— Dès que le dîner sera fini, au risque de me voir décousu comme vient de l'être ce pauvre percepteur, j'attaquerai la bête.

Le repas dura plus d'une heure encore, car en province on festine longuement; mais enfin le moment arriva où la maîtresse du logis put, sans violer les lois de l'hospitalité châteaugironaise, donner le signal de la clôture, en se levant de table. A sa suite, tout le monde passa de la salle à manger sur une terrasse située entre la maison et le jardin, où le café fut aussitôt servi.

M. de Boisjoly ne différa pas d'un seul instant son attaque. Profitant d'un moment où les convives se trouvaient divisés en différents groupes, il se dirigea, une tasse de moka d'une main et une petite cuiller de vermeil de l'autre, vers M. de Vaudrey, qui, ne prenant jamais de café, se disposait à rejoiadre mademoiscUo Grandperrin, assise sur un banc, à l'un des bouts de la terrasse.

LK GENTILQ0M31E CAMPAGNARD. 265

LA CnASSE AUX VOTES.

En voyant venir à lui M. de Boisjoly, auquel jusque-là il n'avait pas accordé, du moins en apparence, la moindre attention, le gentilhomme campagnard prit un air réservé, mais il ne f.t aucune lentative pour échapper à l'attaque dont il se trouvait visiblement menacé.

— Monsieur le baron, lui dit le conseiller de préfecture, avec la politesse mielleuse qui lui était habituelle, et que semblaient accroître encore les circonstances difficiles, j'aurais désiré que M. Grandperrin eût songé à me présenter à vous; mais puisque notre cher hôte a négligé cette petite formalité, permettez-moi de réparer son oubli en me présentant moi-même.

Sans répondre un seul mot, M. de Vaudrey s'inclina légèrement de l'air le plus froid.

— Quoique j'aie déjà eu l'honnenr de me rencontrer avec vous, poursuivit M. de Boisjoly sans paraître remarquer la sécheresse de cet accueil, je doute que vous vous rappelliez mon nom.

— Je le connais, monsieur, répondit le baron d'un ton bref .

— Armand de Boisjoly...

— Conseiller de prélecture à Mâcon. Vous voyez, monsieur, que je vous connais parfaitement et qu'il était inutile que vous prissiez la peine de me décliner votre nom.

— Puisque vous avez si bonne mémoire, reprit le faiseur d'élections toujours souriant, peut-être n'aurez-vous pas non plus oublié à quelle occasionnons nous sommes rencontrés l'an dernier?

— A vrni dire, monsieur, répondit le gentilhomme cam-

pagnard, peu disposé à s'humaniser, je n'ai pas attaché assez d'importance à cette rencontre pour chercher à la graver dans mon souvenir.

— C'était à Charolles, monsieur le baron, lors du dernier comice agricole.

— C'est possible, monsieur.

— J'y remplaçais mon préfet, qui en ce moment se trouvait en congé à Paris.

— Je ne dis pas le contraire, monsieur, mais je n'y ai pas fait attention.

— Je comprends à merveille que vous n'ayez conservé aucun souvenir de notre rencontre ; mais, quant à moi, s'il était possible que je l'eusse oubliée, un seul fait suffirait pour m'en rafraîchir la mémoire.

— Un fait, monsieur?

— Ti'ès-flatteur pour vous, monsieur le baron; car j'entends par là les trois prix que vous avez remportés à ce comice.

— Deux seulement, monsieur.

— N'était-ce que deux ? En tous cas, ces deux prix en valent bien trois, puisque l'un vous a été oiîert, si je ne me trompe, à l'occasion d'une charrue d'un nouveau modèle dont vous êtes l'invenleur, et l'autre en récompense de vos efforts aussi heureux qu'intelligents pour l'amélioration de la race bovine, dont vous aviez présenté au concours quelques échantillons magnifiques.

— Vous commettez une nouvelle erreur, monsieur, et cette fois elle est double, répondit M. de Yaudrey, qui, pour rester sourd aux flatteries intéressées du courtier électoral, semblait n'avoir aucun besoin qu'on lui mit de la cire dans les oreilles, comme fit Ulysse à ses matelots en passant devant rile des Sirènes; d'abord je n'ai nyilement la prétention d'imiter Triptolème en inventant des charrues; tout mon mérite se réduit à me servir dans l'exploitation de mon domaine de celles qui jusqu'ici m'ont paru les meilleures.

la charrue Grange pour les labours profonds, et le swingplough d'Artur Young pour les terres légères ; c'est donc à mon bon sens, qui, grâce aux deux instruments dont jo viens de parler, a obtenu dans mon petit terrain d'assez beaux" résultats agricoles, et non à mon imagination, laquelle, je dois en convenir, ne s'est jamais montrée fort créatrice, qu'on a bien voulu décerner un premier prix. Quant aux échantillons que j'ai présentés au concours, je suppose qu'au lieu de race bovine, c'est race ovine que vous avez voulu dire, puisque les magnifiques bœufs qui, dites-vous, m'ont fait décerner une seconde médaille, ne sont en réalité que de très-modestes moutons.

— Bovine, ovine, dit M. de Boisjoly en affectant de rire, c'est comme Borgia ei orgia ; il n'y a qu'un B de différence, et en retranchant ce B, ainsi que cela se pratique dans le droaiie de Victor Hugo, nous nous trouverons d'accord. Je me rappelle parfaitement maintenant, ajouta-t-il d'un ton plus sérieux, que ce sont en effet vos superbes mérinos qui vous ont valu un second prix.

— Troisième erreur, monsieur. Mon domaine n'est pas assez vaste pour que je puisse y offrir à des moutons de race espagnole le changement de pâturage sans lequel prospèrent rarement ces animaux tiwis/iumcmts de leur nature ; mes superbes mérinos sont donc tout simplement des moutons de Dishley et de Cheviot que j'ai réussi à acclimater, et dont l'espèce semble même s'être améliorée depuis que j'ai eu l'idée de les croiser avec des moutons de Saxe.

— Cela va-t-il durer longtemps comme ça? se demanda le conseiller de préfecture ; jusqu'à présent j'ai eu la main aussi malheureuse que ce cachalot a la peau dure, et voilà mon premier grappin hors de service. Allons! essayons d'un autre.

M. de Vaudrey venait de s'incliner légèrement conmie pour mettre fin à la conversation.

— Monsieur le baron, se hâta de dire M. de Boisjoly, puisque nous parlons du comice agricole^, vous souvenezvous de la piètre figure qu'y fit votre sous-préfet?

— Je vous croyais l'ami de M. Dérivaux? dit le gentilhomme campagnard d'un ton glacial.

— Son collègue, oui, ou du moins à peu près; mais son ami ! fit le conseiller de préfecture avec une moue dédaigneuse ; si j'étais l'ami de M. Dérivaux, je n'aurais pas ri de si bon cœur de la petite leçon que vous lui avez donnée en plein comice, et qu'il s'était si justement attirée. Elle était verte et piquante, la leçon: ah! ah! j'en ris encore quand j'y pense.

— Je ne sais, monsieur, à quoi vous voulez faire allusion, dit le baron, dont le visage froid et sérieux refusa impitoyablement de s'associer à l'hilarité que M. de Boisjoly s'efforçait d'épanouir sur sa propre physionomie.

— Comment! vous ne vous rappelez pas? C'était dans une réunion des membres du comice; on parlait, comme de raison, économie agricole, et l'entretien était tombé sur les meilleurs moyens de nourrir et d'engraisser le bétail. Vous prites la parole, monsieur le baron, et dans une allocution pleine de substance, comme vous savez en faire, vous énuinérâtes différents systèmes d'alimentation parmi lesquels vous sembliez pencher pour le système légumineux. Vous devez vous en souvenir?

— Fort vaguement.

— Le mot de carottes revint à plusieurs reprises sur vos lèvres: en pareille matière cela était fort naturel, mais cette répétion fit sourire M. Dérivaux, qui a des prétentions à la causticité, et il se permit d'adresser à l'un de ses voisins une observation qui vous parut devoir s'appliquer ironiquement au terme dont vous veniez de vous servir. Ce fut alors que, vous redressant de toute votre hauteur et prenant votre plus grand air (c'est qu'il n'y a pas à plaisanter quand vous pre-

nez cet air-là, ce pauvre percepteur Chavelet vient d'en faire l'épreuve tout à l'heure); prenant donc une attitude imposante, landis que votre physionomie exprimait u-ne dédaigneuse ironie , vous vous tournâtes du côté de M. Dérivaux, et, le regardant bien en face, vous lui dites : « Monsieur le sous-préfet , un pauvre campagnard de mon espèce n'est pas obligé de mettre de la littérature ni de l'éloquence dans ses paroles ; pourvu qu'il ne cherche à blesser personne et qu'il se fasse clairement comprendre, on doit lui permettre l'emploi du mot propre et le dispenser des périphrases poétiques, un peu passées de mode d'ailleurs depuis l'abbé Delille. De plus, je vous ferai observer, monsieur le sous-préfet, que si je parle de carottes, que si j'en plante même, du moins je n'en tire jamais. » Ah! ah! jugez de l'éclat de rire général.

— La plaisanterie, à supposer que j'aie adressé en effet quelque chose de semblable à M. Dérivaux, me parait fort médiocre, dit le baron toujours impassible, et à coup sûr elle ne mérite pas l'honneur que vous lui faites en vous en souvenant.

— Une plaisanterie médiocre ! s'écria M, de Boisjoly, qui feignit de se révolter contre la modestie exagérée du gentilhomme campagnard; mais c'est à dire que dans la circonstance c'était bien plus qu'un trait piquant décoché avec autant d'à-propos que d'esprit, c'était un vrai coup d'assommoir pour ce pauvre sous-préfet, qui, au su de tout le monde, est criblé de dettes, sans cesse aux expédients , journellement occupé à tirer, aux dépens de ceux qui s'y laissent encore prendre, quelque légume du genre de ceux dont vous parliez. Ah ! ah ! ce bon M. Dérivaux ! Et ce qui rendait encore la chose plus amusante, c'est qu'il y avait là, au comice, trois ou quatre de ses créani'iers qui riaient jaune, tandis que tout le reste éclatait. Une plaisanterie médiocre ! moi je vous soutiens, monsieur le baron, que laplai-

santerie était excellente, et vos carottes tout à fait assaisonnées au sel attique. Ah ! ah!

Le conseiller de préfecture recommença ses éclats de rire, dans l'espoir sans doute que son interlocuteur finirait par y prendre part; mais il fut déçu dans son calcul, et , faute d'écho, cette gaieté factice ne tarda pas à s'éteindre.

M. de Vaudrey avait attendu sans sourciller la fm de l'accès; il regarda alors M. de Boisjoly, et en même temps un sourire fin et moqueur vint animer sa physionomie, jusque-là grave et impassible.

— Monsieur, dit-il tranquillement, comptez-vous me faire poser longtemps?

— Vous faire poser , monsieur le baron ! s'écria le conseiller de préfecture, dont la.fîgure n'offrait plus la moindre trace d'hilarité.

— Écoutez ; débarrassez-vous de votre tasse, aussi bien votre café doit être froid, et allons faire un tour dans le parc; pour causer nous y serons mieux que sur cette terrasse, où tous les yeux sont fixés sur nous.

Sans parler de madame Grandperrin et de son mari, la plupart des convives en effet observaient curieusement les deux principaux d'entre eux, et semblaient attendre avec une sorte d'impatience le résultat de leur entretien.

SI.- de Bûisjoly se hâta de remettre à un domestique sa tasse d£ moka presque pleine, et il accompagna le baron qui dirigea sa marche vers l'allée des marronniers. Bien avant d'y amver, les deux interlocuteurs se trouvèrent assez loin du reste des invités pour pouvoir reprendre leur conversation sans craindre les oreilles indiscrètes.

— Maintenant causons, dit le baron en rompant le silence qui avait duré depuis qu'ils avaient quitté la terrasse; mais d'abord, permettez-moi de vous adresser une petite question.

— Parlez, monsieur le baron.

— Vous la trouverez peut-être assez dépîacée, car un

LE GENTILnO:\I?.IE CAMPAGNARD. 271

écolier de huitième poiiiTiiit y répondre, et vous êtes^ je le sais^ un homme fort instruit; mais veuillez considérer que je suis moi-même vm pauvre campagnard devenu depuis plusieurs années fort étranger aux belles manières...

— Monsieur le baron, interrompit le conseiller en feignant de sourire, du moment que vous vous traitez de pauvre campagnard , c'est que vous allez me décocher quelque bonne malice, car c'est ainsi, je me le rappelle fo'i bien, que vous avez commencé l'exécution de ce bon M. Dérivaux.

— Laissons là M. Dérivaux, et revenons à ma question. Vous avez lu immanquablement la fable du Renard et du Corbeau ?

— Je l'ai lue, en efl'et, répondit M. de Boisjoly en s'efforçant de stéréotyper sur sa physionomie un enjouement inaltérable,

— Je vois à votre sourire que vous devinez déjà l'application que j'en veux faire. D'ailleurs, si vous ne la devinez pas, la voici. Vous avez, certes, au moins autant d'esprit, d'adresse et d'éloquence que maître renard; mais, do grâce, qui a pu vous faire supposer que j'eusse de mon côté la sotte et crédule vanité de maître corbeau?

— Mon Dieu! monsieur le baron, dit le conseiller avec un rire contraint, veuillez bien être persuadé que je n'ai pas la moindre envie de manger votre fromage.

— Si fait, monsieur, si fait; ou du moins, s'il ne vous convient pas de le manger vous-même, ne seriez-vous pas fâché de pouvoir en faire cadeau à notre digne hôte , M. Grandpcrrin, puisque mon fromage, pour en Unir avec l'allégorie, n'est autre chose que les voix des électeurs de ce canton sur lesquels vous vous figurez, à tort ou à raison, que je puis exercer quelque influence.

— Eh bien ! j'aime beaucoup mieux ça , s'écria M. de Boisjoly en prenant tout à coup un accent de brusque franchise; je tournais fort gauchement autour de la question.

27 2 OEUVRES DE Cil. DE BERNAUD.

et je vous sais gi'é, monsieur le baron^ d'avoir mis un terme à mes évolutions maladroites , en abordant de vous-même le sujet dont je voulais vous entretenir. Oui, je n'hésite pas à en convenir, un de mes désirs les plus vifs, je n"ose pas eiîcore dire une de mes espérances, est d'assurer à la candidature de notre ami commun Grandperrin l'appui de votre haute et si légitime influence.

— Avez-vous réfléchi, monsieur, qu'un des adversaires de M. Grandperrin est le marquis de Châteaugiron, mou neveu ?

— Il était impossible que je ne fisse pas une pareille réflexion.

— Et quoique vous l'ayez faite, vous cherchez cependant à me gagner à votre parti ?

— C'est en ce moment mon désir le plus vif, connue je viens d'avoir l'honneur de vous le dire.

— Cependant il doit vous paraître probable que si je me décide à me mêler de cette affaire, je soutiendrai mon neveu plutôt qu'un étranger.

— De la part de tout autre que monsieur le baron de Vaudrey, cela, je l'avoue, me paraîtrait en effet excessivement probable.

— Pourquoi cette exception en ma faveur?

— Parce que monsieur le baron de Vaudrey est lui-même un homme d'exception , un homme de dévouement autant que d'honneur, constant dans ses sentiments, invariable dans ses principes, fidèle à son parti en dépit des revers, un homme enfin...

— Nous \oi\h retombés dans notre fable de tout à l'heure, interrompit sèchement le gentilhomme campagnard.

En dépit de son assurance, M. de Boisjoly parut un instant démonté.

— Monsieur le baron, reprit-il après un silence de quelques secondes il est vraiment fort difficile de discuter avec

LE GEMILIIOAIME CAMPAGNARD. 27 3

voi?s. Al) moindre mot qui ressemble à un éloge, vous vous emportez comme un cheval ombrageux. Est-ce ma faute à moi si pour ce qui vous concerne la vérité ressemble quelquefois à la flatterie?

— Encore ! dit M. de Vaudrey avec un sourire sardonique ; de grâce, maître renard , laissez là mon plumage , et veuillez me dire la raison qui vous fait supposer que je pourrais abandoniîer la candidature de non neveu pour soutenir celle de M. Grandperrin ?

— Je vais m'expliquer clairement et catégoriquement , répondit M. de Boisjoly avec la résolution désespérée d'un joueur malheureux jusqu'alors qui place le reste de son enjeu sur une seule carte. Vous êtes légitimiste, monsieur le baron : vous avez quitté le service en 1830 pour ne pas prêler serment au gouvernement actuel, et pour la même raison vous vous êtes constamment abstenu d'aller aux élections. Il est donc impossible que vous ne voyiez pas avec un souverain déplaisir la conduite duniarquis de Châteaugiron, prêt à quitter la ligne où il a marché jusqu'ici sur vos pas, pour se rallier au nouvel ordre de chose. Voilà ce qui me fait penser que, loin de l'encourager à un acte qu'il ne m'appartient certes pas de blâmer, mais qui à vos yeux doit équivaloir à une véritable défection, vous n'épargnerez rien au contraire pour l'en détourner; et voilà , par une conséquence fort logique, pourquoi j'espère obtenir de vous que vous appuyiez notre candidat. En ce moment, vous le savez fort bien, et j'en conviens franchement, l'élection dépend de vous. SI vous soutenez votre neveu, ou mô\ne si vous restez neutre, nous serons battus ; si vov.s nous donnez vos voix, au contraire, il échouera et restera ainsi forcément dans la ligne où vous l'avez maintenu depuis six ans. Conserver au nom de Châteaugiron l'éclat d,; fidélité sans tache dont il a brillé jusqu'à ce jour, ou le \oh 'tonner un démenti à son passé en se laissant inscrire sur les li*^¥s des Tuileries, voilà, pour ce qui vous regarde , où

?74 (ElVIlES DE Cil. DE BERNARD.

ise réduit la question. Maintenant c'est à vous de la résoudre. — Eh bien ! monsieur le baron, ajouta !e conseiller en arrêtant sur le vieux gentillionime un rogard fin et pénétrant, êtes-vous content, cette fois? M'accuscrez-vous encore d'être un flatteur ou de manquer de francliise^ et suisje toujours maître renard?

— Plus que jamais, morbleu ! s'écria M. de Yaudrey d'un ton bourru ; car cette fois vous avez trouvé le vrai moyen de me soutirer mon fromage.

— Vrai ? dit M. de Boisjoly, qui no put réprimer un mouvement de joie.

— Ne triomphez pas encore, reprit le baron en remarquant ce geste involontaire; je ne promets rien, je ne prends pas d'engagement. Tout ce que je puis dire, c'est que j'ai déjà envisagé la question sous le point de vue que vous venez de me présenter avec toute l'habileté qui vous caractérise, et que j'y réfléchirai encore sérieusement. En un mot, comme disent les rois, j'aviserai.

— C'est que je suis forcé de partir demain, observa M. de Boisjoly d'un air insidieux; et si j'emportais la moindre assurance...

— Si vous partez, M. Grandperrin reste ; il me semblé que c'est l'essentiel, interrompit d'un ton bref le gentilhomme campagnard.

— Assurément ! mais cependant si avant mon départ j'avais pu obtenir un résultat certain, je serais...

— J'aviserai, vous dis-je.

II. de Boisjoly vit à la physionomie du baron, redevenuo soudain froide et sérieuse, qu'il y aurait de l'imprudence à insister davantage, et qu'à poursuivre un triomphe complet il courrait risque de compromettre le demi-succès qu'il venait d'obtenir.

— L'affaire est en boime voie, se dit-il prudemment, et je puis abandonner maintenant à madame Grandperrin ,

qui me paraît une femme fort adroite , le soin de la conduire au port.

Les deux interlocuteurs reprirent le chemin de la maison et firent quelques pas en silence.

— Monsieur le baron, dit au bout d'un instant le conseiller de préfecture d'un air souriant , maintenant que nous sommes d'accord , ou à peu près , et que je ne puis plus être accusé de chercher à vous séduire, ce qui serait, je crois, un peu difficile, j'ai bien envie de vous otTrir un petit cadeau.

— Un cadeau ! répéta M. de Vaudrey en arrêtant sur son compagnon un regard sérieux.

— Oh ! rassurez-vous; le présent que je veux vous faire n'a rien qui puisse blesser la susceptibilité la plus délicate, et j'ose m.ème espérer que vous ne l'accepterez pas sans plaisir.

Le conseiller de préfecture tira d'une des poches de son habit une lettre assez volumineuse et l'offrit à M. de Vaudrey, en mettant dans ce geste toute la gracieuseté dont il était capable.

— Mais ce paquet est adressé au maire Amoudru, dit lo baron en lisant siu? l'enveloppe le nom de l'honnête administrateur.

— C'est égal, vous pouvez l'ouvrir.

— Briser un cachet ?

— Pourquoi pas, puisque c'est le cachet de la préfecture et que je représente ici cette même préfecture ?

— C'est juste, répondit M. de Vaudrey, qui, sans résister plus longtemps, décacheta l'enveloppe et en tira deux papiers plies en quatre : l'un était une copie de l'ordonnance du roi qui venait d'accorder ou plutôt de restituer au village de Chàtcaugiron-le-Vieil le titre de commune; l'autre renfermait un arrêté du préfet de Màcon , enjoignant au maire Amoudru d'exécuter ladite ordonnance en procé-

27C ŒLVRES DE Cil. DE BEUNAUD.

dant sans délai à la confection de la liste des nouveaux électeurs communaux.

Après avoir parcouru ces deux pièces, M. de Vaudrey tira de s?, poche à son tour la lettre que lui avait apportée Rabusson, et la montra au conseiller avec un sourire railleur.

— Votre nouvelle est un peu déflorée, lui dit-il, car je la sais depuis ce matin.

— Eli bien ! si je n'ai pu parvenir à vous surprendre, reprit M. de Boisjoly assez contrarié , vous me permettrez du moins de vous offrir mes com[)liments sincères?

— Sincères, c'est possible, mais à coup sûr fort inattendus, dit le baron d'un air de persiflage.

— Mais pourquoi donc ?

— Parce que depuis deux ans votre préfecture a fait tout ce qui était en son pouvoir pour niempêcher de réussir.

— Je vous assure, monsieur le baron, que vous êtes complètement dans l'erreur : c'est le sous-préfet Dérivaux qui a cherché à entraver votre affaire; mais à Mâcon...

— A Màcon aussi bien qu'à CharoUes, l'administration a toujours été contre moi, ce qui, après tout, ne m'a pas empêché de réussir, comme vous venez d'en avoir la preuve. Maintenant que j'ai remporté malgré vous, ou plutôt contre vous, une victoire à laquelle, j'en conviens, je tenais infiniment, il est sans doute fort habile de chercher à vous en attribuer le mérite; mais, par malheur, je suis trop bien informé pour ne pas me croire parfaitement dispensé de toute espèce de reconnaissance. Entendons-nous donc bien, monsieur,avantde nousséparer: nous restons vis-à-vis l'un de l'autre dans les mêmes termes où nous nous trouvions avant cette conversation; je ne vous dois rien et je ne veux vous devoir rien, de môme que vous auriez tortde vouscroire mon obligés!, par des considéralions tout à fait personnelles, je me décidais à soutenir la candidature de M. Grandperrin.

— Grogne, sanglier, grogne, se dit M. de Boisjoly au lieu

de répondre, pour avoir tes votes je te permettrais même déjouer du boutoir.

Uu iustant plus tard, le baron et le conseiller étaient revenus sur la terrasse, où leur retour excita un sentiment de curiosité qui ne fut pas satisfait, car ils se séparèrent aussitôt. Tandis que M. de Vaudrey allait s'asseoir sur un banc à côté de Victorine, M. de Boisjoly s'approcha de madame Grandperrin.

— Eh bien? lui demanda-t-elletout bas d'un aird'anxiété.

— Madame, répondit en souriant le courtier d'élections, j'ai blessé la bête, mais elle court encore, et maintenant c'est à vous de l'achever.

— Je m'en charge, dit Clarisse, lorsque M. de Boisjoly lui eut brièvement expliqué où en était raliaire.

LE CLUB DU CnEVAL-PATRIOTE.

Au château, la fête destinée à célébrer l'arrivée de la marquise de Chàteaugiron ne s'était vu troubler par aucun accident, et ses moindres détails avaient obtenu autant de succès qu'en pouvait désirer le juge de paix , son principal auteur.

Le diner offert à la table même des maîtres de la maison, aux dignitaires et à une partie des notables du bourg; le festin, moins raffiné peut-être, mais fort somptueux cependant, servi à la compagnie de pompiers sous une tente dressée à cet effet et décorée de banderoles aux couleurs de Châtrr.ngiron; le bal champêtre sur la terrasse, les jeux de toute espèce dansles jardins, un assez joli feu d'artitice tiré à la chute du jour, à rexlrémilé d'une pelouse au bout de laquelle commençait le parc, tout, en un mot, avait réussi au <l<ià des espérances de l'ordonnateur de la fête.

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