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278 œuVRES DE Cîî. DE BERNARD.
Complimenté à vingt reprises sur le beau résultat de ses diverses dispositions, M. Bubilier d'ailleurs avait remporté au dessert un succès plus flatteur encore, puisqu'il lui était tout personnel. En dépit de la mine renfrognée du curé Dommartin, et malgré les railleries échangées à demi-voix entre la douairière de Bonvalot et le vicomte de Langerac, assis à côté l'un de l'autre, les couplets chantés parle juge de paix avec l'enthousiasme le plus chevrotant, avaient obtenu les honneurs du bis, et la jeune marquise, comparée tour à tour à lîébé, à Vénus et à Minerve, avait, en retour de celte galanterie mythologique, porté la santé du poëte septuagénaire en exprimant l'espoir qu'il vivrait encore assez longtemps pour être le parrain du premier enfant de la petite Pauline, âgée pour lors de six mois à peine.
— Après le jour d'aujourd'hui, auquel je ne comparerai jamais nul autre, répondit M. Bobilior ému jusqu'aux larmes, ce serait le plus beau jour de ma vie, et si je vis assez pour le voir éclore, je pourrai m'écrier alors comme le vieillard Siméon : Nunc dimitte scrvum tuian, Domine!
il n'est pas de bonheur sans mélange : à la tombée de la nuit, une averse imprévue et persistante éteignit l'illumination destinée à succéder au feu d'artifice ; mais tout avait trop bien réussi jusque-là pour que cet accident pût être regardé comme un contre-temps sérieux.
A neuf heures du soir, la place du château , si bruyante tout le jour, était redevenuc calme et silencieuse; la pluie achevait de noyer les lampions placés autour de l'arc de triomphe, le long de la façade de la mairie, devant le porche de l'église et sur les fenêtres de quelques édifices particuliers qui avaient essayé de participer à l'illumination. En face du château, la ligne de maisons au milieu de laquelle se trouvait l'auberge du C/tcual-Palriote, était plongée dans une obscurité profonde, dissipée à demi devant l'aubergo même par une grosse lanterne accrochée à cùlé de l'enseigne et criant au vent sur sa potence rouillcc.
A de longs intervalles, quelques bourgeois de Châteaugiron, so dirigeant prudemment à travers ces ténèbres visibles, venaient frapper à la porte du logis de Toussaint Gilles; mais quoiqu'on raison de sa destination habituelle, l'entrée de ce lieu parût devoir être publique, on n'y était admis ce soir-îà qu'après avoir subi, à travers la porte entre-bâillée^ une espèce de reconnaissance militaire.
Un corridor, aboutissant à l'escalier du premier étage, coupait le rez-de-chaussée de l'auberge en deux parties à peu près égales. D"un côté se trouvaient la cuisine et un réduit où couchait l'espèce de maritorne qui présidait au gouvernement des fourneaux; de l'autre côté, on entrait dans une assez grande salle à manger, derrière laquelle s'ouvrait une autre pièce beaucoup plus petite dont l'unique fenêtre donnait sur une arrière-cour.
Dans cette seconde chambre assez reculée pour que de la rue on ne pût entendre ce qu'on y disait ni voir ce qui s'y passait, une demi-douzaine de bourgeois de Châteaugiron, parmi lesquels deux ou trois ne nous sont pas inconnus, étaient assis autour d'une table ronde couverte d'un vieux tapis , et sur laquelle deux chandelles , placées dans des flambeaux de cuivre, brillaient d'un assez triste éclat, car personne depuis longtemps n'avait songé à les moucher. Du reste, on n'apercevait sur la table ni verres, ni cartes, ni jetons, ni bouteilles; celte absence significaiive et la chaleur mystérieuse avec laquelle s'entretenaient les interloculeurs, annonçaient que leur réunion avait un tout autre but que celui qui dirige d'ordinaire les habitués d'un cabaret.
. — Je vous dis que j'en suis sûr , disait à demi-voix un personnage joufflu, en qui le lecteur reconnaîtra le greffier Vcrmot, l'aide de camp, mais non l'ami, bien s'en fallait, du digne juge de paix.
— Et moi je suis sûr du contraire, répondit du même ton un autre interlocuteur qui n'était autre que le boucher Gau-
theroi, à qui le matin même le docte aubergiste avait donné une si belle leçon de blason.
— Je tiens cela de la bonne de la vieille Bergeret, reprit le greffier en insistant, et elle le tenait elle-même de sa maîtresse qui a tout vu de ses propres yeux.
— Et moi, reprit le boucher avec non moins d'obstination, j'ai rencontré ce soir Lavernier le pécheur, qui se trouvait justement sur la rivière quand la chose est arrivée.
— La parole est à Vermot , dit un gros homme , coiffé d'une casquette de loutre, qui, en l'absence du capitaine Toussaint Gilles, semblait exercer les fonctions de président.
— Oui, laissez parler le greffier, ajoutèrent à la fois deux ou trois des assistants.
Le greffier Vermot, espèce de courtier marron judiciaire qui prenait le titre complexe de magistrat-homme de loi, et se mêlait de donner des consultations.jouissait dans le club du Cheval' Patriote à'nwa tout autre importance que le boucher Gautherot, dont le principal mérite consistait à saigner assez correctement un mouton, non que ce dernier talent ne suffise quelquefois pour porter un individu au pouvoir, ainsi qu'on en a eu plus d'un exemple en 1793; mais en 1836, la situation un peu agitée à la surface était fort calme au fond, et les hommes de plume primaient les hommes de coutelas, comme ils le font encore aujourd'hui, fort heureusement.
— D'abord, Vermot, en appuyant ses coudes sur la table et en gesticulant des deux avant-bras pour donner plus d'accent à son débit, il est un fait certain, c'est que ce matin Vaudrey et Froidevaux sont sortis ensemble de l'audience, fort irrités l'un contre l'autre.
Le greffier était un démocrate pur sang, et il avait banni de son langage tous les titres, même le terme, si inoflénsit pourtant, de monsieur.
— Je les ai vus sortir, dit le vice-président en casquette de loutre, et il m'a paru qu'ils causaient assez tr;;nquillement.
— C'était pour mieux cacher leur jeu, Vaudrey du moins.
car il n'est pas prouvé que Froidevaux ait eu l'intention de pousser les choses plus loin. Alors ils ont fait semblant de se séparer, mais très-probablement ils étaient cou\enus auparavant du lieu où ils se retrouveraient ; et en effet une demi-heure plus tard ils s'étaient retrouvés.
— Vous appelez ça se retrouver ? interrompit le boucher, qui était piqué qu'on lui eût enlevé la parole pour l'accorder à son contradicteur ; à ce que m'a dit le pécheur, l'un était à droite de la rive et l'autre à gauche; voilà ce que vous appelez se retrouver ?
— Je vous répète, Gautherot, que c'était pour mieux cacher leur jeu, reprit le greffier ; s'ils avaient pris le môme chemin , on aurait pu les suivre, tandis qu'en allant l'un à droite, l'autre à gauche , ils déroutaient les curieux. D'ailleurs ils n'étaient pas si bien séparés que vous voudriez le faire croire , puisqii'en ce moment on peut passer sur l'écluse aussi aisément que sur le pont; et, en effet, voilà Froidevaux qui se met à la traverser , comme cela sans doute avait été convenu entre eux. Il est probable qu'ils avaient l'un ou l'autre des pistolets dans leurs poches, et qu'ils avaient décidé d'aller se battre dans un coin du parc de Grandperrin.
— C'est très-probable, dirent plusieurs des auditeurs.
— Alors, que fait ce vieux carliste de Vaudrey? poursuivit le greffier : quand il voit Froidevaux engagé sur l'écluse, il saute dans une barque, arrive comme la foudre, et d'un coup de gaffé le jette dans la rivière.
— Ça n'était pas de franc jeu, dit le vice-président en hochant la tète d'un air improbateur.
— C'est-à-dire, reprit avec un accent indigné le magistrat-homme de loi, que c'est tout bonnement un guet-apens, crime prévu et qualifié par l'article 2*J8 du Code pénal.
— Je ne me serais jamais attendu à cela de la part de M. de Vaudrey, dit un des assistants; on le disait si brave et si loyal.
282 ŒUVRES DE Cil. DE BEUNAÏID.
— De la part d'un aristocrate il faut s'attendre à tout , observa sentencieusement le gros homme coiffé de loutre, honnête épicier d'ailleurs.
— Voilà donc Froidevaux daus la riviùre, reprit Vermot en continuant son récit, mais il nage bien, et en effet il s'en tire et remonte sur l'écluse. Croiriez-vous bien, ajouta le narrateur, les coudes toujours posés sur la table et les avantbras agités d'un tremblement pathétique, croiriez-vous bien qu'alors ce gueux de Vaudrey, furieux de le voir en réchapper, l'a poursuivi dans sa barque jusqu'au bord , pour essayer de le rejeter à l'eau. La vieille Bergcret et cette autre bigotte de Chaveiet se trouvaient par hasard dans le jardin du percepteur, qui touche presque à l'écluse, et, connue elles poussaient des cris d'indignation, savez-vous ce qu'a fait mon Vaudrey ? Il s'est avancé vers elles en brandissant sa gaflfe comme un énergumène, et leur a crié de sa voix de taureau, que si elles ne se taisaient pas, il allait les jeter à l'eau toutes les deux , ainsi qu'il venait de faire à l'avocat, en sorte qu'elles n'ont eu que le temps de se sauver bien vite et qu'elles courent encore. Voilà mot pour mot ce que m'a dit la servante de la vieille Chaveiet, à qui sa maîtresse n'a rien eu de plus pressé, en rentrant, que de raconter toute l'histoire.
Cette version, légèrement infidèle, ne trouva d'autre contradicteur que Gauiherot, qui persistait à vouloir lui opposer lerécitplusvéridique du pécheur Lavernier; mais le boucher chàteaugironais était un de ces orateurs malheureux qui trouvent moyen de perdre les meilleures causes lorsque par hasard ils parviennent à se faire écouter.
Il demeura donc à peu près constant aux yeux des citoyens réunis à l'auberge du Cheval-Patriote que la chute de l'avocat Froidevaux dans la rivière n'était pas la suite d'un accident, mais bien le résultat d'un indigne guet-apens.
— Pour lors, demanda au greffier l'épicier vice-président, il paraîtrait qu'après s'être retiré de ce mauvais pas,
M. Froidevaiix serait venu ici au lieu de retourner chez lui?
— On compte une demi-lieue d'ici chez lui, répondit Vcrmotj et une demi7!ieue, ça parait long quand ou vient d'être jeté à l'eau tout habillé. Il est donc revenu ici; on lui a allumé un grand feu dans sa chambre,, à ce que m'a dit Toussaint Gilles, et depuis ce temps-là, plus de nouvelles ; je ne sais pas même s'il s'est fait monter à dîner, et cependant il devait avoir besoin de se refaire.
— Pourvu que Toussaint Gilles le décide à descendre! dit Gautherot.
— S'il ne descend pas, nous nous passerons de lui, répondit le greffier d'un ton sec.
— Vous vous en passerez si ça vous convient, reprit le boucher; mais comme la chose qu'on nous propose pourrait peut-être nous mener plus loin qu'on ne croit, je ne serais pas fâché, moi, de savoir ce qu'en pense M. Froidevaux.
— Je trouve que cette fois Gautherot n'a pas tout à fait tort, dit le vice-président en soulevant sa casquette de loutre pour se gratter le front ; l'affaire au sujet de laquelle nous a convoqués Toussaint Gilles est grave, et il ne s'agit pas de nous faire donner sur les doigts. L'avocat connaît les lois parfaitement, et il n'y a que lui qui puisse nous dire jusqu'où nous pouvons aller sans nous attirer sur les bras une méchante affaire.
— Ume semble que je suis homnle de loi tout aussi bien que maître Froidevaux, et de plus magistrat, ce qu'il n'est pas, répliqua le greffier avec un accent de mauvaise humeur où perçait l'envie ; ainsi, quand je vous assure que nous sommes dans notre droit et que nous ne courons aucun risque de nous compromettre...
Avant que Vermot eût ache\'é sa phrase, la porte de la cliambre s'ouvrit, et le maître de l'auberge entra, le front couvert d'un nuage, et tenant une chandelle à la main.
— Eh bien! M. Froidevaux va-t-il venir? demandèrent vivement à l'anbergisle' plusieurs des assistants.
— Non, répondit Toussaint Gilles d'un ton bourru, et il souffla sa chandelle qui pourtant n'eiît pas été de trop.
— 11 refuse de descendre ? dit le boucher.
— Oui, répliqua Taubergiste avec le même laconisme.
— Cependant, ajouta le vice-président, vous lui avez bien dit...
— Je lui ai dit tout ce qu'il y avait à lui dire.
— Et il vous a répondu?
— Allez au diable ! et laissez-moi tranquille! voilà ce qu'il m'a répondu.
— Je ne reconnais pas là la politesse de M. Froidevaux, dit le gros épicier avec une espèce d'incrédulité.
— Elle est aimable aujourd'hui sa politesse, répondit Toussaint Gilles après s'être assis; depuis son accident, il n'est plus abordable; comme si c'était ma faute! D'ailleurs, si vous ne me croyez pas, vous pouvez l'aller trouver; vous verrez comme il vous recevra.
— Gautherot, allons-y ensemble, dit l'épicier en se levant; peut-êire serons-nous plus heureux que notre président. Nous nous annoncerons comme députés du club.
Le boucher se leva sans faire d'objections. Après avoir rallumé la chandelle que venait d'éteindre l'aubergiste, les deux hommes sortirent de la petite salle qui servait de sanctuaire au club de Châtcaugiron, et se dirigèrent vers l'escalier du premier étage. Un instant après, ils étaient arrêtés devant une porte sur laquelle le numéro quatre se trouvait écrit en gros caractères.
L'épicier frappa d'un doigt discret, mais il n'obtint pour réponse qu'iui brusque aboiement, et tout aussitôt des reniflements répétés se firent entendre par dessous la porte.
— Anjis! dit Gautherot en répondant à l'espèce de quivive que leur adressait le fidèle Pyrame.
— Monsieur Froidevaux, dit le vice-président en adou-
cissant le timbre naturellement fort peu mélodieux de sa voix, c'est Pierre Gautherotet moi Laverdun qui voudrions vous dire bonsoir.
L'avocat ne répondit pas^ mais le chien fit entendre un grondement sourd.
— Nous ne vous ennuierons pas longtemps, dit le boucher en prenant la parole à son tour, nous n'avons qu'un tout petit mot à vous dire.
Froidevaux ne donna aucun signe de vie, mais Pyrame gronda plus fort.
— Ouvrez-nous donc, monsieur Froidevaux, reprirent à la fois les deux ambassadeurs en unissant leurs voix comme font dans un duo le ténor et la basse, lorsque chacun de son côté a chanté son solo ; nous sommes envoyés par les citoyens réunis aurez-de-chaussée.
— Si Ton ne me laisse pas enfin tranquille, s'écria tout à coup dans l'intérieur de la chambre une voix tonnante, si l'on ne descend pas l'escalier sur-le-champ, je prends mon fusil, et tant pis pour ceux qui recevront quelques grains de plomb dans la figure.
Au même instant, Pyrame appuya par un aboiement plus énergique encore que le premier la menaçante déclaration de son maître.
— Il n'y a rien à faire, dit au boucher l'épicier Laverdun, qui aussitôt battit précipitamment en retraite.
— C'est sa chute dans la rivière qui l'aura mis de mauvaise humeur, répondit le boucher en dégringolant l'escalier à la suite de son compagnon.
Les deux députés rentrèrent dans la salle du club, aussi désappointés que le furent, devant Troie, le grand Ajax, le divin Ulysse et Phénix, l'ami des dieux, lorsqu'ils revinrent au camp des Grecs après avoir échoué dans leur mission près de l'inexorable Achille.
— Le relus persévérant de l'avocat Fi'oidevaux est regrettable sans doute, dit alors le capitaine Toussaint Gilles,
après avoir, à défaut de sonnette, frappé du poing sur la table pour commander le silence et l'attention, mais enfm il n'est pas membre de no(re club , nous ne l'y aurions admis qu'"à titre de conseiller éclairé et discret; ainsi son absence ne doit pas nous empêcher de délibérer.
— L'observation du président est parfaitement juste, fit remarquer le greffier joufflu, qui nourrissait une secrète envie contre le jeune avocat, et par conséquent n'était nullement fiiclié de son absence; on disait autrefois : « Faute d'un moine l'abbaye ne chôme pas. » Or, nous valons un peu mieux que des moines ; à l'œuvre donc^ et prenons un parti.
— Je suis arrivé le dernier, dit le taillandier Picardet, l'adversaire du boucher Gaulherot dans la discussion héraldique qui avait eu lieu le matin, je ne sais donc pas de quoi il retourne.
— Je vais vous le dire à tous, reprit Toussaint Gilles en se redressant avec majesté sur sa ohaise. Il s'agit, citoyens, de savoir si les bourgeois de Châteaugiron, j'entends les purs comme vous et moi. supporteront patiemment l'affront qu'on leur a fait ce matin dans ma personne; s'ils laisseront triompher l'aristocratie, le carlisme et la prètraille sans opposer aux scènes honteuses dont nous avons été aujourd'hui témoins autre chose qu'un lâche silence; s'ils courberont la tête comme de vils bœufs sous le joug déshonorant qu'on voudrait leur impeser; en un mot, il s'agit de savoir si les bourgeois de Châteaugiron. ces braves citoyens, ces chauds patriotes, ces fiers et généreux Français, sont encore, oui ou non, les bourgeois de Châteaugiron.
— Oui, ils le sont encore et ils le seront toujours! s'écrièrent d'une seule voix les membres du club, exaltés par cet éloquent exorde.
— 9i, comme vous m'en donnez l'assurance, reprit l'ora. teur avec chaleur, les bourgeois de Châteaugiron sont encore dignes de ce beau titre, dès demain la honte de U
LE GE>rriLROÎîME CAMPAGNARD. 2St
journée d'aujourd'hui sera clTacée ; dès demain le monument d'cidulalion servile élevé sur la place aura roulé dans la poussière ; dès demain les aristocrates, les prêtres, les ciiouans et toute leur clique seront rentrés honteusement dans leurs tanières pour n'en plus sortir, dès demain enfm nous serons vengés !
— Oui, vengeons-nous î s'écria d'un ton non moins véhément le greffier Vermot; il y a trop longtemps que ces genslà, le vieux Bobilier en tète, ne cherchent qu'à nous vexer.
— Yengeons-nous, je le veux bien, dit avec un accent plus calme l'épicier Laverdun, quoiqu'à vrai dire je ne voie pas trop quel si grand mal nous fait à tous cet arc de triomphe qu'ils ont élevé au bout de la place.
— Je conviens qu'il ne nous a cassé ni bras ni jambes, reprit Toussaint Gilles avec un rire dédaigneux; mais l'honneur, citoyen Laverdun, pour quoi le comptez- vous?
— L'honneur? répéta l'épicier en écarquillant ses gros yeux.
— Oui, Thonneurî Supposé qu'on vous ait donné un souffiet, vous n'en mourriez pas probablement; mais si vous ne vous vengiez pas, vous seriez déshonoré, et personne ne voudrait plus boire un seul verre de vin avec vous.
— A propos de ça, dit le taillandier, qui, pour siéger dans celte réunion patriotique, 'avait ôté sa veste, il fait diablement chaud, et un verre de vin ne serait pas de trop.
— Eh bien! on nous a donné un soufflet, poursuivit le président, sans s'arrêter à cette interruption, et maintenant toute la question se réduit à savoir si nous le garderons comme de lâches esclaves, ou si nous nous vengerons cojnme devrais citoyens.
— Voilà mon opinion, dit le boucher, qui, en dépit de ses revers de tribune, était toujours un des premiers à prendre la parole; quand on me frappe, je riposte ; si donc on nous a donné un soufiîet, connne assure le capitaine, il faut en rendre deux ; voilà mon opinion.
— Oui, tapons, dit Picardpt en retroussant la manche de sa chemise comme s'il eût déjà été à l'œuvre ; tout à l'heure 3e capitaine a dit une chose très-juste : nous sommes ou nous ne sommes pas les bourgeois de Châteaugiron.Si nous le sommes, comme ça me paraît hors de doute, il faut mettre en capilota Je tous les farauds qui nous manquent de respect.
En avant, marchons.
Contre leurs canons, A travers.. ..
— Citoyen Picardetje te rappelle à l'ordre, interrompit le président d'un ton sévère ; le règlement défend de chanter pendant la durée des séances. D'ailleurs la Parisienne est une chanson dont le civisme est devenu plus que suspect.
— Eh bien! la Marseillaise alors, répondit le taillandier, et du vin! car on étouifeici, et l'on peut bien boire un petit coup sans que ça empêche de causer.
— Il est certain que la pluie a refroidi le temps, dit le boucîier sans remarquer qu'il se mettait en contradiction directe avec le préopinant dont il venait appuyer la motion; un verre de vin ou deux ne nous feraient donc aucun mal.
— Citoyens, reprit le président Toussaint Gilles en redoublant de majesté, mon devoir est de faire respecter le règlement. Lors de la fondation de notre société, nous avons tous pris l'engagement d'y laisser régner l'ordre, la concorde, la dignité...
— Je ne trouble pas l'ordre, et je crois avoir tout autant de dignité qu'un autre, interrompit le taillandier, qui continuait de retrousser les manches de sa chemise ; mais ça n'empêche pas d'avoir soif. •
— Citoyen Picardct, si tu persistes à interrompre la discussion, je serai oblige de te rappeler une seconde fois à
LE GENTILHOMME CAMPAGNAKD. 533
l'ordre;, et tu sais que cela emporte une amende de vingt sous.
— Lesvoild ! répliqua le taillandier en tirant de sa poche une pièce d'un franc qu'il jeta noblement sur la table ; je consens à payer l'amende, mais à condition que tu vas nous monter en échange deux bouteilles de vieux.
— GitoyenS;, je le répète, dit Toussaint Gilles avec une fermeté inébranlable, mon devoir comme président est de faire respecter le règlement, et le règlement sera respecté. Tant que nous serons en séance, je ne soulfrirai dans cette salle ni chansons ni bouteilles; après la délibération, je ne dis pas. En attendant, ceux qui ont soif n'ont qu'à passer dans la pièce à côté, on leur servira ce qu'ils désirent; car je suis aubergiste, et je n'ai pas l'habitude de refuser à boire à mes pratiques.
— Tant qu'elles ont de l'argent, grommela Picardet d'un air de mauvaise humeur.
— Toussaint Gilles a raison, s'écrièrent plusieurs voix à la fois, après la séance boira qui voudra, mais en ce moment délibérons.
— Le président a parfaitement exposé la chose, dit le gi-effier Vermot en s'emparant de la parole ; mais dans «on indignation il ne s'est occupé que de l'honneur, et a oublié d'cxplicjuer à fjuel point nous nous trouvons lésés dans nos intérêts. Et, en eflet, ajouta l'orateur qui affectionnait particulièrement celte locution, l'arrivée de ce Chàteaugirou n'aurait-elle pas dû être pour notre bourg en général, et pour quelques-uns d'en*re nous en particulier, une occasion de bénéfices légitimes ? Le vieux Bobilier a fait ruisseler une pluie d'or en celle circonstance ; en est-il tombé sur nouf) une seule goutte? Voilà le président, par exemple, qui a d'exccUenis vins dans sa cave, lui en a-t-on acheté une bt)uteille ? Vous, citoyen Laverdnn, dont la boutique est aussi bien assortie qu'un magasin de Paris, a-t-on pris t):ez vous le moindre pain de sucre? Gauthcrat, ^ousa-t on
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demandé le plus petit gigot? Picardet, c'était une belle occasion de vous faire allumer votre forge, puisqu'il y avait des travaux de serrurerie à exécuter, et cependant vous attendez encore la commande. Je ne parle pas de moi, poursuivit Vermot avec l'accent du désiniércssementle plus stoïque, mais entin n'est-il pas prouvé que dans tout ceci on nous a traités conmie des gens qu'on pouvait humilier et vexer impunément ? Je dis, moi, qu'une pareille conduite crie vengeance !
— Sous ce point de vue, je conviens que vous avez raison, répondit le vice-président Laverdun, qui déjà n'avait pu s'empêclier de trouver que dans cette occasion de gala on avait manqué aux égards dus à son épicerie ; il est sûr que n'avoir rien pris dans mon magasin, pas même une pauvre livre de chandelles, c'est me dire assez clairement qu'on me regarde comme un homme sans aucune espèce d'importance. Oui, cela exige une réparation. Vengeonsnous donc, j'en suis d'accord, mais comment ?
— Rien de plus simple ni de plus facile, dit le capitaine Toussaint Gilles avec l'air assuré d'un homme qui a mûri son plan; c'est demain dimanche; pendant la messe nous nous réunirons ici, car j'espère que parmi nous il n'y a pas un seul mange-bond ieu.
Un ricanenicnl vuianime et qui sentait sa réunion d'esprits forts accueillit cotte plaisanterie philosophifjue.
— Nous nous réunirons donc ici avec tous les bons patriotes que chacun de rîous pourra amener, et quand It-s badauds sortiront de l'église, nous sortirou'^ nous-mêmes de mon auberge en grande (cérémonie, sous le prétexte d'aller attacher un drapeau à l'aibre de la liberté, car celui que nous y avons placé en 1830 demande depuis longtemps un remplaçant.
— Voilà une fameuse idée, s'écria le taillandier Picai'det en déchargeant sur la table un vigoureux coup de poing; et, sauf un meilleur avis, c'est moi qui l'exécuterai. Je
grimpe comme mi chat; ainsi je demande à être chargé d'attacher le nouveau drapeau.
Le président promena les yeux tout autour de la table, comme pour recueillir les suflrages.
« — Citoyen Picarde!., dit-il ensuite d'un ton solennel, la société; convaincue de ton patriotisme et charmée de trouver une occasion de le récompenser, t'accorde par ma voix l'honneur que tu réclames; c'est toi demain qui feras fiotter nos glorieuses couleurs au sommet de l'arbre de la liberté.
— J'ai justement dans mon magasin l'étoffe nécessaire, dit le vice-président Laverdun, qui, selon l'usage des boutiquiers de petite ville, cumulait deux on trois commerces et vendait du driip ep.tre une pyramide de pains de sucre et une guirlande de j;uiibons.
— Il faudra que le drapeau soit prêt demain à dix heures au plus tard, reprit le président.
— 11 sera prêt dès le matin, répondit l'épicier, mon épouse et ma fille dussent-elles passer la nuit à le coudre.
— C'est bien dit, s'écria Gauihcrot; nous irons demain attacher un drapeau à l'arbre de la liberté; mais cela nous vengera-t-il su fiisamment ?
— Voici ce qui vous vengera, dit Toussaint Gilles avec un sourire triomphant et terrible : pour fêter l'immortel symbole de notre révolution, nous allumerons un feu de joie, et ce feu de joie, ajouta le capitaine des pompiers en grossissant dramatiquement son organe, ce sera ce monument servile qu'on a eu l'audace d'élever ce matin sous nos yeux pour nous braver.
— L'arc de triomphe ? demandèrent plusieurs voix en même temps.
— Oui, ce qu'ils appellent l'arc de triomphe, reprit l'aubergisic d'un air de colère mêlé de dédain ; il tombera demain ou j'y perdrai mon nom; oui, je mettrai moi-même le feu, moi-même, et malheur à qui essaierait de l'éteindre !
— Bien parlé, président. — A bas l'arc detriomplie ! —
292 ŒUVRES DE C[l. DE BERNARD.
Au feu ! — Au diable les aristocrates ! — A bas la calotte ! — Vive la liberté!
Ces chaleureuses exclamations, qui se croisèrent pendant quelques secondes, annoncèrent que le patriotique et vigoureux projet du capitaine Toussaint Gilles réunissait tous les suflTrages, et la délibération se trouva close ainsi par un vote d'enthousiasme.
Après avoir réglé les détails de l'exécution^ dont l'instant fut irrévocablement fixé au sortir de la messe, le club vida quelques bouteilles, car c'était l'épilogue obligé de toutes ses discussions ; puis les différents membres se séparèrent après avoir échangé pour adieux ces deux mots prononcés d'une voix sombre et tragique :
'- A demain ! ! I
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