‹ Le gentilhomme campagnard (volume 2)Chapitre 20 sur 20 · UN ÉPISODE DE LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

UN ÉPISODE DE LA RÉVOLUTION

— Mesdames, dit M. Bobilier en continuant son récit, par une belle journée comme celle-ci, au mois d'août, les patriotes de Châteaugiron (en octante-neuf il n'était pas encore question de jacobins) envahirent le château sous la conduite du père de l'aubergiste Toussaint Gilles, un forcené coquin, madame la marquise me pardonnera cette expression, dont le fils se montre le digne successeur. M. le marquis et M. le comte se trouvaient alors à la chasse; quant à M. le chevalier, il jouait à travers les jardins dans toute l'innocence de son âge, car à cette épijque il avait huit ans à peine.

— Le chevalier? demanda madame de Châteaugiron.

— Notre oncle de Vaudrey, dit Héraclius ; M. Bobilier lui donne le titre qu'il portait alors.

— Et qu'il était digne de porter en effet, reprit le juge de paix, car, en dépit de son jeune âge, il montra en cette occasion un courage et une fermeté dont eût pu s'enorgueillir le paladin le plus intrépide ; mais procédons par ordre. Après avoir enfoncé la grille et maltraité ceux des valets qui avaient essayé de leur opposer quelque résistance, les bandits se dirigèrent d'abord vers la salle des archives, car, à part l'amour du désordre et l'envie de faire le mal, la plupart d'entre eux avaient un but déterminé et très-positif, ils voulaient s'emparer du terrier.

— Je croyais, dit madame de Bonvalot, que ce n'était que dans la chasse du renard ou du lapin qu'il était question de terrier ?

— Madame, répliqua le vieillard ù qui l'ignorance de la douairière arracha un 'sourire, sous l'ancien régime, on

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nommait terrier ou papier terrier le recueil de foi et hommage, aveux et dénombrements, déclarations et reconnaissances passées à une seigneurie par les vassaux censitaires, emphytéotes et justiciables.

— Ah! mon Dieu ! quel grimoire ! s'écria la douairière; j'avoue humblement qu'il est au-dessus de mon intelligence.

— Ce grimoire, madame, était parfaitement intelligible pour les scélérats dont j'ai l'honneur de parler, et qui presque tous s'y trouvaient inscrits. Leur principal but, en se ruant sur le château, était donc de s'emparer du terrier et de le brûler ; car, en détruisant le titre du seigneur, leur créancier légitime, ils comptaient se trouver quittes envers lui.

— Voilà une manière de payer ses dettes, dit Châteaugiron, qui aujourd'hui encore serait du goût de plus d'un débiteur.

— Heureusement, reprit M. Bobilier, grâce à la présence d'esprit de mon père, le terrier et les autres titres les plus importants avaient été cachés en lieu sûr. Après avoir bouleversé de fond en comble la salle des archives, la horde, devenue furieuso en reconnaissant l'inutilité de ses recherches, jeta par la fenêtre tous les papiers qui lui tombèrent sous la main, et les brûla au milieu de la cour, précisément en face de cette fenêtre. Ce fut le père Toussaint Gilles qui y mit le feu. Il me semble encore le voir, le brigand (madame la marquise voudra bien excuser l'expression), avec sa veste de droguct, ses cheveux crépus, son air féroce et la lame de faux qu'il brandissait en guise de sabre! Combien de titres précieux, combien de pièces rares, combien de documents du plus haut intérêt pour l'histoire féodale de notre province, périrent dans cet incendie sacrilège ! Parmi ces pertes irréparables, il en est une surtout à laquelle je ne pense jamais sans un regret poignant. Pour pouvoir ressusciter pe manuscrit inappré-

ciable, poursuivit le vieux magistrat d'une voix émue je donnerais ma place déjuge de paix, je donnerais la moitié du peu de jours qui me restent à vivre, je donnerais mon bras droit !

— Votre bras doit, monsieur Bobilier, dit la marquise en souriant, mais vous n'y pensez pas, vous qui peignez si bien !

— Eh bien ! madame la marquise, puisque vous daignez vous intéresser à mon faible talent, mettons mon bras gauche ; mais celui-là, je le sacrifierais de grand cœur, je le jure, si à ce prix je pouvais rendre la vie à cet ouvrage dont je déplore chaque jour la perte.

— Quel était donc ce chef-d'œuvre? demanda Héraclius. Voilà la première fois que j'en entends parler.

— Ce chef-d'œuvre, monsieur le marquis, car il méritait en effet le titre que vous voulez bien lui donner, était l'histoire généalogique de votre maison écrite par mon bisaïeul Fructueux Bobilier, bailli de celte terre, ainsi que l'avaient été ses aïeux et que le furent après lui ses descendants, jusqu'à moi exclusivement.

— Si nous retombons dans les baillis. Dieu sait quand nous en sortirons, dit madame de Bonvalot à Langerac.

— Dans ce livre, fruit de trente ans d'études et de recherches, mon bisaïeul établissait victorieusement que !^ nom primitif et patronymique de vos ancêtres, monsieur le marquis, était Giron, et que votre maison elle-même était une branche, branche aînée, selon toute apparence, des Giron d'Espagne ; à l'aide de raisonnements et d'inductions qui n'étaient peut-être pas d'une rigueur mathématique, mais du moins fort ingénieux et fort plausibles, il faisait même remonter votre origine jusqu'à Giron le Courtois.

— Peste ! dit le marquis, il paraît, mon cher Bobilier, que votre bisaïeul n'y allait pas de main morte. Giron le Courtois n'était-il pas contemporain du roi Artus ?

— LesLévis se disaient bien cousins de la sainte Vierge,

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et les Montesquieu descendants de Charlemagno ; pourquoi un Cliàteaugiron ne se serait-il pas assis à la table ronde ?

— Au fait, reprit Héraclius en riant^ la chose n'est pas impossible, ou du moins ce n'est pas à moi de la trouver telle.

— Il serait trop long d'énumérer toutes les choses intéressantes, curieuses et originales renfermées dans l'œuvre de mon bisaïeul, poursuivit le vieillard avec un accent d'enthousiasme mêlé de regret ; érudition variée, connaissance approfondie du droit féodal, vues neuves sur le blason, cette science des sciences qui embrasse presque toutes les autres, et qu'on atîecte maintenant de dédaigner faute de savoir la comprendre, tout se trouvait réuni dans cet ouvrage ; c'était un livre comme personne ne serait capable d'en écrire un semblable aujourd'hui, un livre qui aurait suffi pour immortaliser son auteur... un livre enfin! Je m'en étais nourri dès l'Age de quinze ans, et à vingt cinq j'osais rêver la glaire d'en être le continuateur et l'éditeur, mais la révolution en a disposé autrement.

— Ces abominables révolutions n'en font jamais d'autres, dit Langerac avec une gravité affectée. Ainsi donc le chefd'œuvre de monsieur votre bisaïeul a péri dans la tourmente de 89 ?

— Je l'ai vu jeter par le père Toussaint Gilles dans le feu que venait d'allumer ce nouvel Omar, reprit M. Bobilier, dont la perruque aux cent boucles parut se hérisser d'horreur à ce souvenir.

— Et vous ne vous êtes pas jeté au feu vous-mônie pour l'en retirer ? s'écria le vicomte d'un air d'étonnement improbatcur.

— Je l'aurais fait bien certainement, monsieur, répondit le vieillard avec chaleur ; oui. Dieu m'est témoin que je voulais le faire, mais par malheur, deux de ces coquins (madame la marquise me pardoimera encore ce terme), deux de ces coquins me saisirent à la gorge au moment où je m'élançais dans les flammes.

— Dites par bonheur, mon cher Bobilier, interrompit le marquis ; car si ces braves gens, envers qui vous me semblcz un peu ingrat, n'avaient pas mis obstacle à votre dévouement par trop héroïque, vous vous seriez rôti, selon toute apparence, sans parvenir à sauver ce précieux ouvrage.

— En ce moment nous serions privés du plaisir de vous entendre, ajouta madame de Chàteaugiron avec un demisourire ; mais permettez-moi une question. Vous venez de nous dire que M. de Vaudrey avait montré en cette occasion un courage au-dessus de son âge; que fit-il donc?

— M. le ch-evalier fut le premier de la famille qui tomba au pouvoir des brigands, puisque, ainsi que j'ai eu l'honneur de le dire, M. le marquis et M. le comte se trouvaient à la chasse. Comme il était tout jeune, huit ans à peine, et fort joli, car la beauté a toujours été héréditaire chez les Chàteaugiron...

— Héraclius, saluez donc ! interrompit gaiement la jeune femme.

Le marquis, dont les avantages extérieurs confirmaient en effet l'assertion du juge de paix, s'inclina en riant.

— Ce que j'en dis, reprit M. Bobilier, n'est pas pour flatter M. le marquis, mais pour rendre hommage à une vérité proclamée dans le pays de temps immémorial. Tout le monde en Bourgogne connaît ce vieux dicton : Riche de Châlon, bel de Chàteaugiron, bon baron de Bauffremont. -— A une Cour d'amour tenue en 1285, sous le duc Robert II, ce dicton devint même l'objet d'une discussion fort ingénieuse. Il s'agissait de décider laquelle d'une de ces trois qualités, richesse, beauté ou ancienneté de baronnie, méritait la préférence.

— Et que décida-t-on? demanda madame de Bonvalot, qui, en qualité de coquette surannée, goûtait particulièrement les subtilités galantes, si chères aux beaux esprits des siècles de la chevalerie.

— Les Cours d'amour étaient exclusivement composées de dames, répondit M. Bobilier d'une voix flûtée, c'est dire assez quel fut l'arrêt.

— Châlon triompha? demanda Héraclius en souriant malignement.

— Ah! marquis, dit la douairière avec un accent de reproche, voilà une raillerie que j'aurai peine à vous pardonner. Supposer qu'un aréopage féminin puisse accorder la préférence à la richesse, n'est-ce pas méconnaître cette généroshé de sentiments, cf tte délicatesse d'instinct, ce désintéressement, en un mot, qui semble l'attribut naturel de notre sexe ?

— Madame, répondit Châteaugiron avec un sérieux facice, permettez-moi de vous faire observer que je n'ai pas exprimé une opinion, mais adressé à M. Bobilier une simple question ; d'ailleurs il s'agit des femmes d'autrefois, et fussent-elles convaincues d'avoir éprouvé une certaine sympathie pour la fortune, cela ne saurait s'appliquer aux femmes d'aujourd'hui, qui, comme chacun sait et comme je m'empresse d'en convenir, méprisent souverainement les richesses, et brillent toutes, sans exception, par le désintéressement le plus exemplaire.

— Mathilde, reprit madame de Bonvalot en s'adressant à sa fille, je ne comprends pas que vous écoutiez avec cette tranquillité de statue les traits piquants que le marquis se plaît à décocher contre notre sexe.

Au heu de s'associer au dépit de sa mère, madame de Châteaugiron regarda son mari et lui sourit.

— J'avoue, dit-elle, que sur ce chapitre je n'ai pas le moindre esprit de corps; pourvu qu'Iléracliuj pense du bien de moi, je lui permets de médire tant qu'il voudra des autres femmes.

— Mesdames, dans tout ceci c'est moi seul qui suis coupabb., reprit le juge de paix; M. le marquis ne m'eût pas adressé la question qui a éveillé la susceptibilité de madame

la douairière^ si j'avais dit tout de suite quel fut Tarrêt de la Cour d'amour.

— Comme s'il pouvait y avoir à ce sujet le moindre doute ! fit madame de Bonvalot avec un haussement d'épaules.

— Le lot de Ghâteaugiron fut proclamé le meilleur à la presque unanimité, ajouta M. Bobilier d'un ton solennel.

— J'en étais sûre ; car, quelle que soit à cet égard l'opinion du marquis, le cœur des femmes n'a jamais changé ; elles préféreront toujours la beauté et l'élégance aux grossiers avantages de la fortune.

— Il me semble, dit la marquise, qu'avec toutes ces digressions nous n'arriverons jamais à la fin de l'histoire.

— Madame, reprit le juge de paix, j'ai eu l'honneur de vous dire que M. de Vaudrey, qui jouait alors dans les jardins sous la surveillance de l'abbé, son précepteur, tomba le premier entre les mains des brigands dont le château était inondé. Ceux qui l'aperçurent parurent d'abord respecter son jeune âge, et sans lui faire de mal, ils l'amenèrent près du feu qu'on venait d'allumer dans la cour, et autour duquel une partie d'entre eux avait commencé une ronde forcenée, entremêlée de hurlements épouvantables. A la vue de M. le chevalier, le père Toussaint Gilles, à qui le reste de la bande semblait obéir, poussa un cri de triomphe farouche. — En attendant que nous tenions le vieux loup, s'écria-t-il. voici toujours un des louveteaux; nous allons rire.

— Avec quelle irrévérence,

Parlait des dieux ce inaraad! '

nterrompit le vicomte de Langerac.

— L'histoire que je raconte, monsieur, n'a rien de risiblc, dit M. Bobilier avec un accent de sévérité.

— Il paraît cependant, monsieur le juge de paix, et cela d'après votre propre aveu, que l'honorable citoyen dont vous venez de parler y trouvait le petit mot pour rire.

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— Toussaint Gilles était un abominable coquin, j'en demande pardon à madame la marquise, et il aurait ri sur la tombe de son père. En cette occasion il tenait sa faux d'une main et une bouteille de l'autre ; car le pillage des caves avait commencé presque aussitôt que celui des arcbives. Il présenta la bouteille à M. le chevalier, et lui dit... Je ne sais si j'ose me permettre de répéter littéralement devant ces dames les paroles de ce bandit...

— La vérité historique, mon cher Bobilier interrompit le marquis en souriant, la vérité historique avant tout.

— Cependant, dit madame de Bonvalot d'un air pincé, si les paroles en question offrent un sens équivoque et indécent, j'espère que M. le juge de paix voudra bien se rappeler qu'il parle devant des femmes, et nous faire grâce de cette partie de son récit.

— Madame, répondit M. Bobilier en rougissant légèrement, je ne suis pas arrivé à l'âge de scptante-deux ans sans apprendre de quelle manière il convient de s'exprimer lorsqu'on est appelé à raconter une histoire devant des dames. Madame la marquise Rengarde de Châteaugiron, Montboissieux en son nom, dont j'ai l'honneur insigne d'être le filleul, n'avait pas dédaigné de me donner à ce sujet, dans ma jeunesse, quelques leçons, qui, j'ose le dire, ne sont pas tombées dans une terre ingrate, et que je me rappelle assez bien pour qu'il soit inutile de m'en donner de nouvelles aujourd'hui.

— Madame, permettez-moi de vous dire que vous vous êtes alarmée à tort, ajouta Châteaugiron avec un accent où perçait quelque moquerie; M. Bobilier est tout à fait incapable d'effaroucher votre pudeur par aucune expression risquée ou malsonnante. Il possède ù un degré fort remarquable le talent de raconter, et dans l'occasion personne mieux que lui ne sait sauver une situation un peu hasardée ou atténuer un mot trop vif. Mais ici je doute qu'il aitbemû de ïticettriic uuji périphrases ingénieuses dpnt il tt le

secret en pareil cas; sans doute, les paroles du père Toussaint Gilles, que M. Bobilier hésite à répéter, ne sont que de grossières et brutales insolences, qui ne méritent pas qu'on prenne la peine de les gazer.

— M. le marquis a parfaitement compris la cause de mon hésitation, reprit le susceptible vieillard ; mais puisqu'elle a pu être mal interprétée, il est de mon devoir de vaincre ma répugnance et de répéter mot pour mot les propos révoltants que se permit en cette occasion le brigand dont je parle. Présentant à M. le chevalier la bouteille qu'il tenait d'une main, tandis que de l'autre il levait sur lui son arme effrayante : — Petit gredin d'aristocrate, lui dit-il, bois à la santé de la nation, ou je te coupe le cou avec ma faux.

— Quelle horreur ! s'écria madame de Bonvalot.

— Pauvre enfant! dit Mathilde. Que fit-il?

— L'enfant, madame la marquise, fit ce que bien des hommes n'auraient pas osé faire à sa place : il prit la bouteille sans hésiter, et regardant Toussaint Gilles en face : « Je bois à la santé du roi, » dit-il à haute voix ; et il but en effet d'un air aussi assuré que s'il eût été tranquillement assis à la table de son père.

— Notre brave oncle ! reprit viven>ent la jeune femme ; n'aurai-je donc jamais le bonheur de lui serrer la main?

— Pour un enfant de huit ans, ajouta la douairière le trait était tout à fait chevaleresque ; je le proclame hautement, et j'ose ajouter que je m'y connais.

— Madame, dit le marquis, vous pouvez aussi ajouter que l'homme a tenu ce que promettait l'enfant : la vie de mon oncle est remplie de traits semblables à celui que vient de rappeler M. Bobilier.

— Si j'ai bien suivi l'intéressante narration de j\l. le juge Ae paix, dit à son tour Langerac, au moment où l'héroïque enfant but à la santé du roi, cet odieux croqucmitaine de Toud^nint Gilles tenait sa faux lev^ô et là menaçait de lui

conpv?r le cou. Le lui ooupa-t=il-en etfet;, ou ne le lui coupat-il pas ?

— Quelle extravagance ! reprit madame de Bonvalot en minaudant, comme si vous ignoriez que M. de Vaudrey vit encore !

— Madame, on vit fort bien avec un cou plus ou moins entamé;car je n'ai pas prétendu supposer qu'il y ait pu avoir une décollation complète. Ma question tend seulement à savoir si le susdit Toussaint Gilles mit plus ou moins à exécution sa menace.

— Le brigand, reprit M. Bobilier, brandit en effet sa faux sur la tête de M. le chevalier, mais sans parvenir à lui arracher le moindre signe de frayeur ; en dépit de sa brutale férocité, il fut frappé de ce courage. — Puisque tu es si crâne, lui dit-il, nous ne le ferons pas de mal; mais dépéche-toi de boire à la santé de la nation, car aujourd'hui le gros ivrogne de Louis XVI ne règne plus que pour rire, et le véritable souverain c'est la nation. — Voilà, poursuivit le juge de paix avec un accent d'indignation douloureuse, en quels termes, grâce à d'infâmes calomnies, on parlait alors parmi le peuple du prince infortuné destiné à devenir, moins de quatre ans plus tard, le roi martyr !

— Le vieillard fit une pause, car l'émotion avait rendu son œil humide et sa voix mal assurée.

tE RÉCIT INTERROMPU.

Lorsque M. Bobilier fut parvenu à triompher de la triste émotion qu'avait réveillée en lui le souvenir des infoi tunes de Louis XVI, il reprit sa narration.

— Loin de se démentir en cette circonstance critique, le couraee de M. le chevalier brilla au contraire alors de l'é-

clat le plus vif. — Vous me dites de boire ù la santé de la nation, s'écria-t-il, qu'est-ce que c'est que la nation ? — C'est tout le monde, excepté les aristocrates, comme ton père et ta famille, répondit Toussaint Gilles. — Vous et vos camarades, vous êtes donc de la nation? — Sans doute. — Eh bien ! dussiez-vous me couper en morceaux, je ne boirai pas à sa santé, car ce serait boire à la vôtre. — Et pourquoi, petit insolent, ne boirais-tu pas à notre santé ? — Parce que vous êtes tous des pillards et des bandits sur qui je ferais feu comme sur une troupe de loups enragés, si j'avais seulement le fusil de mon frère. — En prononçant ces mots de l'air le plus hardi, M. le chevalier jeta la bouteille dans le feu.

— De plus en plus héroïque ! s'écria la douairière, qui, d'habitude, s'abandonnait d'autant plus volontiers aux sentiments admiratifs, que cela lui donnait le prétexte d'exécuter un jeu de physionomie spécialement étudié pour ces occasions.

— Le père Toussaint Gilles, furieux, saisit M. le chevalier à la gorge, le souleva brutalement en l'air à plusieurs reprises, comme s'il se fut apprêté à l'envoyer rejoindre la bouteille au milieu des flammes ; mais tout à coup il se ravisa. — Il ne faut pas prodiguer les biens que Dieu nous envoie, dit-il avec un ricanement féroce ; c'est ton père qui doit nous fournir le rôti. Ainsi pour aujourd'hui, je te fais grCico delà grillade; mais tu boiras à notre santé malgré toi : si ce n'est pas du vin, ce sera de l'eau. — A ces mots, le brigand se fit apporter une corde, lia M. le chevalier pardessous les bras, et le traîna vers le grand puits que madame la marquise a pu remarquer à l'extrémité de la cour, à l'angle de l'aile droite du château.

— Ah ! mon Dieu ! il voulait le noyer? dit madame de Ciulteaugiron.

— Pas précisément ; du moins le père Toussaint Gilles a toujours nié depuis que telle eût été alors son intention; il

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voulait sculoment, disiiit-il, triompher de la résistance de M. le chevalier, et le forcer de boire à la santé de la nation.

— Et pour cela il le jeta dans le puits ? demanda Langerac; il faut convenir que le moyen n'était pas trop mal imaginé.

— Pendant plusieurs heures^ M. le chevalier supporta, sans que son com'agc l'abandonnât un seul instant, l'abominable torture qui excite en ce moment la gaieté de M. le vicomte de Langerac; tantôt suspendu au-dessus du gouffre, tantôt plongé dans l'eau jusqu'au menton, il voyait à cinquante pieds au- dessus de sa tète ses bourreaux se relayer pour jouir, chacun à son tour, de ses souffrances; de temps en temps, Toussaint Gilles venait s'appuyer sur la margelle. — Eh ! là au fond, criait-il, es-tu assez gelé comme çà ? vas-tu dire enfiii : Vive la nation ? — Vive le roi? répondait chaque fois M. le chevalier. — Jamais on ne put lui arracher d'autres paroles ; mais enfin ses forces qui n'égalaient pas son courage,, s'épuisèrent, et il cessa de répondre. — En voilà assez, dirent alors plusieurs paysans moins barbcU^es que leurs compagnons, il n'y a pas de justice à tourmenter ainsi un enfant qui nojaous a jamais fait de mal. — Et profitant d'un instant où Toussaint Gilles n'était pas là, ils retirèrent du puits M. le chevalier ; il était temps, car il avait perdu connaissance, et pendant quelque temps on crut qu'il était tout à fait mort.

— Pauvre enfant! répéta la marquise d'un ton de compassion.

— Est- il possible que de pareilles horreurs aient été commises en effet, dit la douairière avec un accent d'incrédulité ? Plutôt que de le croire, j'aime mieux supposer qu'en cette circonstance la mémoire de M. le juge de paix le sert mal, ou que son imagination de poëte en exagérant les faits...

— Madame, interrompit sèchement le vieux magistrat^ j'ai scplante-deux ang, mais je ne radoie pas encore^ el ^î

mon imagination n'est pas des plus brillantes, ma mémoire, en revanche,, est fort bonne; je n'invente rien, je raconte ce que j'ai vu.

— Le récit de M. Bobilier est en effet de l'exactitude la plus scrupuleuse, dit Héraclius, et à part une petite lacune que j'ai lieu de croire volontaire il s'accorde de tous points avec celui que mon oncle m'a fait plusieurs fois des mêmes événements.

— Une lacune, monsieur le marquis?

— Que vous me permettrez de combler. Ce ne fut pas de leur propre mouvement, ainsi que vous l'avez donné à entendre, que les moins féroces de ces bandits mirent fin il la torture de mon oncle ; ce fut lorsque, à force de remontrances, de supplications et au risque de devenir victime de votre dévouement, vous fûtes parvenu à ranimer quelques sentiments humains dans ces âmes cruelles et abruties. A part vous, toutes les personnes qui ont assisté à la scène que vous venez de raconter, conviennent que ce jour-là vous avez exposé votre vie pour sauver celle de mon oncle.

— De grâce, monsieur le marquis... dit le vieillard avec une sorte de confusion.

— Non, mon cher Bobilier, je n'accorderai aucune grâce à votre modestie, car, vous la poussez réellement jusqu'à l'exagération. Mon oncle lui-même, qui se rappelle parfaitement tous les incidents de cette journée, m'a dit à plusieurs reprises que, sans votre courageuse intervention, il eiit fini infailliblement par être noyé.

— Monsieur le baron est mille fois trop bon de se souvenir...

— Qu'il vous doit la vie ? Mais il me semble que c'est bien le cas d'avoir de la mémoire, dit madame de Cliàteaugiron en adressant au vieillard un sourire plein de bienveillance.

<-» A supposer quô j'ai éU en eifet BssiiZ heurçux pour

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donner ù M. le baron une faible preuve de dévouement Je n'ai fuit que mon devoir, dit M. Bobilier du ton le plus naturel, mais avec l'accent d'une conviction profonde.

—Mon cher juge de paix, reprit Héraclius, ne cherchez pas, par excès de délicatesse, à amoindrir une action qui vous assure des droits éternels à notre reconnaissance. Quelque amitié qui unît depuis longtemps nos deux familles, votre devoir n'allait certes pas jusqu'à vous faire tuer pour sauver mon oncle, comme vous en couriez le risque. Où vous voulez ne voir qu'une obligation accomplie, je vois, moi, et tout le monde ici sera de mon avis, le trait de dévouement le plus gratuit, le plus spontané et le plus généreux.

— Monsieur le marquis, répondit le vieux magistrat en s'hiclinant d'un air de respectueuse gratitude , quelque flatteuse que soit pour moi la distinction que vous venez d'établir, je prendrai la liberté de maintenir le terme dont je me suis servi, car c'est le seul qui ait l'exactitude désirable. Dans la famille des Bobiliers, les pères ont toujours enseigné à leurs enfants, comme devoirs principaux et essentiels, trois choses : la crainte de Dieu, la fidélité au roi et le dévouement aux Châteaugirons.

— N'en déplaise aux jésuites et à l'Université, dit Langerac, voilà un programme d'éducation qui me semble parfait; seulement il est un quatrième précepte que je m'étonne de ne pas y trouver. De la part d'une race aussi galante qu'a dû l'être celle des Bobiliers, si nous en jugeons par M. le juge de paix, j'avoue qu'un pareil oublie m'étonne.

— Quel précepte. Monsieur? demanda le vieillard en regardant fixement le vicomte.

— L'amour des dames, répondit Langcrac avec une emphase ironique ; c'était la devise destroubadours, et j'aurais supposé que ce devait être aussi celle des baillis.

— M. Bobilier se redressa sur sa chaise, et répondant par un regard dédaigneux au sourire du persilleur :

— Il est possible, répondit-il, que les jeunes gens d'au-

jourd'hui, parmi tant d'autres leçpns qui leur seraient nécessaires, aient besoin qu'on leur enseigne h aimer les dames et aies servir; mais de mon temps, cette tendre vénération naissait d'elle-même dans les cœurs bien placés; c'était un sentiment qu'on suçait avec le lait, et qui réchauffait jusqu'aux dernières gouttes le sang des vieillards.

— En vérité, monsieur le juge de paix, dit gaiement madame de Châteaugiron, vous vous exprimez avec tant de feu au sujet de l'amour, que je suis tentée de croire...

— Q»ioi donc, madame la marquise? demanda le vieillard en voyant que la jeune femme hésitait à linir sa phrase.

— Qu'en ce moment même les blessures qu'a pu vous faire le dieu malin ne sont pas complètement fermées.

— Je vous jure, madame la marquise, qu'elles l'étaient encore hier matin.

— Est-ce à dire que depuis hier matin elles se sont rouvertes? demanda Héraclius en riant.

— Toutes à la fois, et pour ne plus se refermer, répondit le juge de paix, qui s'inclina galamment devant madame de Châteaugiron.

— Mon cher Bobilier, dit le marquis avec un redoublement de bonne humeur, vous oubliez que je suis jaloux, et qu'une pareille déclaration faite en ma présence...

— Ma foi, monsieur le marquis, interrompit le vieillard d'un ton leste et pimpant, vous en penserez ce qu'il vous plaira ; mais puisque mon secret m'est échappé, je ne rétracte rien.

— Tout ceci est charmant sans doute, fit la douairière en feignant d'étouffer un bâillement ; mais il me semble que la narration de M. le juge de paix n'est pas terminée.

— Je me joins à madame de Bonvalot pour réclamer la fin de l'histoire, dit Langerac; l'épisode des puits est sans doute fort intéressant, mais je suis sûr que celui du four ne lui cède en rien.

— Si madame la marquise désire que j'achève mon récit.

je suis prêt, répondit M. Bobilier d'un ton qui disait claiîement : Peu m'importent vos éloges et vos critiques, pourvu que j'obtienne le suffrage de madame de Chàtcaugiron.

— J'allais vous prier de continuer, dit Mathilde avec un redoublement de bienveillance, car elle reconnaissait de plus en plus dans le juge de paix des sentiments nobles, généreux et dévoués, propres à compenser et au delà quelques petits ridicules.

— Bien avant qu'on eût retiré du puits M. le chevalier, d'autres scènes non moins ruelles s'étaient passée^ dans le château. Saisis à leur retour de la chasse par les paysans insurgés, M. le marquis et M. le comte étaient devenus à leur tour l'objet des outrages les plus indignes. Les brigands voulaient que le premier leur livrât le terrier caché par mon père, et renonçât par un acte formel à tous ses droits féodaux; mais M. le marquis déploya dans cette circonstarxe plus de courage encore peut-être qu'il n'en avait montré à la guerre dans sa première jeunesse. — Vous pouvez me tuer, mais vous ne parviendrez pas à m'avilir, répondit-il avec le sang-froid le plus dédaigneux, chaque fois que ses vassaux ivres de vin et altérés de sang renouvelèrent leur demande et leurs menaces.

— La garde meurt et ne se rend pas, dit le vicomte d'un ton léger.

— Tous les braves sont frères, reprit gravement le vieux magistrat ; il n'est donc pas étonnant que M. le marquis, l'un des héros de Laufclt et de Fontenoi, ait tenu dans la circonstance la plus périlleuse de sa vie une conduite analogue à celle que l'histoire attribue au général Cambronne sur le champ de bataille de Waterloo.

— L'observation de M. Bobilier est parfaitement juste, dit le marquis en s'adressant à son ami avec un accent sérieux ; tu devrais en U\\ve ton profit et te corriger, s'il est possible, de cette frivole habitude de plaisanter de tout.

— Merci, répondit Langerac, puisque tu le prends sur

ce ton, je serai désormais grave et muet comme un poisson.

— En reconnaissant qu'il était impossible de vaincre l'héroïque résistance de leur seigneur, poursuivit le juge de paix, les paysans sentirent leur fureur s'exalter jusqu'à la rage. — Puisqu'il refuse de signer, dit Toussaint Gilles, employons les grands moyens; mettons-le dans le four; quelque entêté qu'il paraisse en ce moment, vous verrez qu'avant que le premier fagot soit consumé il en passera par tout ce que nous voudrons. Tous les autres brigands accueillirent cette proposition féroce par des hurlements sauvages qui firent alors une telle impression sur mon esprit, que pendant bien longtemps leur souvenir a troublé mon sommeil et qu'en ce moment même il me semble encore les entendre.

— M. le juge de paix a une manière de narrer si chaleureuse et si colorée, dit le vicomte en oubliant l'engagement qu'il venait de prendre, qu'il fait passer dans l'àme de ses auditeurs ses propres émotions. Je ne sais si c'est une illusion, mais il me semble entendre aussi les cris sauvages dont il vient de parler.

Depuis un instant, les clameurs confuses des émeutiers villageois se faisaient entendre au dehors.

— On crie en effet, dit le marquis ; c'est sur la place. Sans doute quelque dispute d'ivrognes ; car à la campagne la célébration du dimanche consiste, pour beaucoup de gens, en deux points capitaux : boire et se quereller.

Madame de Bonvalot hocha la tète d'un air de contradiction.

— Nouvelle injustice envers ces bons Châteaugironais, dit-elle; car, quelque répréhensible qu'ait pu être jadis la conduite de leurs pères, je persiste à croire ceux-ci d'excellentes gens; ce que vous prenez pour des cris de dispute, ce sont des chants fort inolfensifs.

— Ma mère a raison, dit la jeune femme, on chante en effet sur la place, sinon très-justC; du moins très-fort.

— De l'indulgence, marquise, de l'indulgence, reprit la douairière; rappelle-toi ce que tu me disais hier : «Nous ne sommes pas ici aux Italiens, a Sans doute quelque concert organisé en notre honneur, et alors il y aurait de l'ingratitude à se montrer trop sévère, car c'est le mérite de l'intention et non celui de l'exécution qu'il faut apprécier. Pour moi, je l'avoue, je suis très-sensible au procédé de ces braves villageois, et je suis d'avis que nous paraissions au. balcon pour mieux les entendre ; leurs chansons gaies et naïves nous reposeront agréablement du lugubre récit de M. le juge de paix.

Le refrain de l'hymne patriotique, vigoureusement attaqué à l'unisson par soixante voix à la fois^ retentit alors distinctement.

— Crient-ils en chantant ou chantent-ils en criant ? fit Langerac ; voilà la question, comme dit Hamlet.

— Je serais curieuse d'entendre les paroles, reprit la douairière en faisant mine de se lever, car elle mourait d'envie d'aller sur le balcon et de se montrer au bon peuple châteaugironais.

— D'après l'air, vous pouvez deviner les paroles, dit le juge de paix, qui depuis un instant prêtait l'oreille avec un étonnement mêlé d'inquiétude. Pendant la révolution, cent mille personnes peut-être ont été égorgées au bruit de cette chanson qui vous parait, madame, si gaie et si naïve.

— C'est en effet la Marseillaise, s'écria Châteaugiron, dont la physionomie annonça qu'il partageait la surprise, sinon l'anxiété du vieillard.

La Marseillaise ! répéta madame Bonvalot, subitement désenchantée.

— Pierre, qu'y a-t-il donc ? demanda le marquis à l'un des laquais, qui par curiosité regardait à travers la fenêtre ce qui se passait au dehors.

— Monsieur le marquis , répondit le domestique en tournant vers son maître un visage assez effaré, c'est un

rassemblement qui marche sm* le château; ils sont plus de deux cents, ils ont un grand drapeau tricolore, et l'on dirait qu'il veulent enfoncer la grille.

Chûteaugiron se leva précipitamment et s'approcha de la fenêtre.

Les autres convives s'empressèrent de l'imiter.

Ils restèrent tous, hommes et femmes, immobiles de surprise à la vue de la scène inattendue qui «'offrit alors à leurs yeux.

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