LE DÉJEUNER
Dans une petite salle à manger située au premier étage du château, cinq personnes étaient assises autour d'une
table où l'on venait de servir le déjeuner; c'étaient le marquis et sa femme, la douairière de Bonvalot, le vicomte de Langerac, et M. Bobilier.
Des fenêtres qui donnaient sur la cour, presque en face de la grille, on apercevait le plateau où s'éparpillaient les maisons de Châteaugiron-le-Vieil, dominées par les ruines du vieux château.
Jean-Fracasse et Réveille-Matin continuaient leur salve joyeuse; et de la table même les convives pouvaient distinguer la fumée qui à chaque détonation nouvelle sortait de la bouche des deux fauconneaux.
— Marquis, voilà qui me réconcilie avec M. de Vaudrey, dit madame de Bonvalot, qui, nonobstant ses prétentions sentimentales et vaporeuses, déjeunait de fort bon appétit.
— Je doute que mon oncle fasse tirer le canon en notre honneur, répondit madame de Châteaugiron; cela s'accorderait trop peu avec l'indifférence qu'il nous a témoignée jusqu'à présent.
— Il aura senti l'impolitesse de sa conduite, reprit la douairière, et il la répare en ce moment par ime canonnade qui, je l'avoue, me paraît de fort bon goût; je remarque même qu'il y a mis une intelligence et des égards tout à fait aimables. Un autre auraitfait tirer le canon dès le matin; mais M. de Vaudrey a compris qu'après la journée d'hier des femmes délicates devaient avoir besoin de repos, et il a eu grand soin de ne nous faire rendre ces honneurs qu'après la messe. Vous avez pu remarquer comme moi que le premier coup est parti au moment même où nous sortions de l'église; je le répète, et je m'y connais, le procédé est parfait de convenance et de bon goût, et il sent tout à fait son gentilhomme.
— Monsieur le juge de paix, dit la marquise en se tournant vers le vieillard assis à sa droite, qu'en pensez-vous?
— Je désirerais pouvoir partager l'opinion de madame la douairière, répondit M. Bobilier en s'inclinant devant
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madame de Eonvalot^ car personne ne désire plus que moi qu'une réconciliation complète réunisse les deux branches de la maison de Châteaugiron; mais d'après ce que m'a fait l'honneur de me dire hier M. le baron^ je n'ose encore me livrer à cette espérance; j'ai donc l'honneur de me ranger à l'avis de madame la marquise.
En achevant ces mots, le vieux magistrat s'inclina devant madame de Chftteaiigiron plus respectueusement encore qu'il ne l'avait fait pour la douairière.
— Et vous, vicomte, vous rangez-vous aussi à l'avis de madame la marquise? demanda madame de Bonvalot avec un accent de persiflage ; car son antipathie pour le juge de paix n'avait pas diminué depuis la veille.
Langerac, qui n'était rentré au château qu'au moment où l'on se mettait à table, semblait distrait et préoccupé; il ne répondit rien, et probablement il n'entendit pas.
— Langerac, madame de Bonvalot te parle, lui dit Héraclius.
— Je vous demande mille pardons, madame, dit le vicomte en relevant sa tête qu'il avait tenue sur son assiette depuis le commencement du déjeuner; je n'ai pas entendu ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire.
— En effet, je vous trouve bien rêveu.r, reprit la douairière avec une espèce de dépit mal dissimulé.
Près des femmes, la rêverie nuit ou sert selon la manière dont elle est interprétée. Rappelé à son devoir de soupirant, Langerac, par un regard expressif, sut donner à sa distraction la couleur la plus tendre, et par conséquent la plus favorable.
— Quand je devrais être seule de mon avis, j'y persiste, dit madame de Bonvalot dont la mauvaise humcTU" naissante se trouva aussitôt apaisée par cette œillade éloquente; oui, je maintiens que ces coups de canon sont bien pour nous, quoi qu'en disent la marquise et son fidèle chevalier M. le juge de paix.
— Ah ! Madame, fit M. Bobilier en poussant un soupir, du beau titre dont vous m'honorez, je ne puis accepter que la moitié, la fidéhté ; car un prince seul serait digne de porter les couleurs de madame la marquise de Châteaugiron et de se déclarer son chevalier.
— Permettez, mon cher Bobilier, interrompit gaiement Châteaugiron ; vous tenez beaucoup à vos privilèges, et par conséquent vous comprendrez que de mon côté je tienne aux miens. Je vous déclare donc que j'entends être le seul chevalier de ma femme, et que si un prince ou même un roi avait Taudace de porter ses couleurs, je le trouverais fort mauvais et m'y opposerais formellement.
D'un regard souriant la marquise remercia son mari de cette boutade où l'amour perçait sous Fenjouement.
— Enfin, dit la douairière, à qui tout ce qui pouvait flatter l'amour-propre de sa fille plaisait toujours fort médiocrement, et qui, en pareil cas, avait l'habitude de changer la conversation, vous reconnaîtrez bientôt que j'ai raison, car je parierais qu'aujourd'hui même nous recevrons la visite de M. de Vaudrey.
— Dieu le veuille! répondit madame de Châteaugiron; tout le monde s'accorde à faire un si bel éloge de mon oncle que je serais désolée qu'à propos de politique il persistât à nous tenir rigueur.
— S'il ne vient pas, j'irai le voir, dit le marquis.
— J'allais vous en prier, reprit la jeune femme.
— Ah ! par exemple, je ne suis pas de cet avis, fit madame deBonvalot; que le baron, malgré sa longue bouderie, soit bien accueilli au château lorsqu'il s'y présentera, rien de mieux; mais que l'on fasse la moindre démarche pour le prévenir, cela aurait l'air d'une concession ou plutôt d'une soumission dont je ne vois ni la nécessité ni la convenance, et j'ose dire que je m'y connais; car enfin, marquis, vous êtes le chef de votre maison.
— L'observation de madame la douairière, dit le juge de
paix^ est fondée sur les vrais principes du droit féodal ; mais M. le baron, si j'en juge par ce qu'il m'a fait l'honneur de me dire hier, est peu disposé à s'y conformer.
— Il est une chose qui tranche la question, observa le marquis ; mon oncle a cinquante-cinq ans, et je n'en ai que trente, c'est donc à moi de faire les premières démarches de conciHation, et je les ferai aujourd'hui même. — Et maître Froidevaux, ajouta Héraclius en s'adressant au vicomte, atm de mettre la conversation sur un autre sujet, nous fera-t-il l'honneur de venir dîner?
Langerac fit un nouvel effort pour secouer sa préoccupation.
— Maître Froidevaux^ répondit-il, est un républicain farouche qui préfère le brouet Spartiate à tes perdreaux truffés. Au premier mot d'invitation, il a crié que je voulais le corrompre, et j'ai vu le moment où j'allais être obligé de lui donner une petite leçon de savoir-vivre. Mais à quoi bon chercher à civiliser un ours , ce serait perdre son temps.
— Et ce serait exposer plus ou moins sa peau, ajouta M. Bobiiier d'un air sardonique.
— La peau de l'ours, demanda dédaigneusement Langerac.
— Non pas, monsieur le vicomte ; c'est de la peau du professeur que je parle ; l'ours en question a dents et ongles, je vous en préviens, et vous avez agi fort prudemment en lui épargnant votre leçon de savoir-vivre.
— Laissons ce mal-appris savourer son brouet Spartiate, dit la douairière ; je trouve que le marquis, en l'invitant à dîner, lui avait fait infiniment trop d'honneur. Parlons de choses plus agréables ; de la manière dont on a fêté notre arrivée, par exemple : plus j'y songe, plus j'en suis charmée.
— Il est vrai que nous ne saurions être trop reconnaissants, aiouta madame de Chûteaugiron, qui adressa ces
paroles au vieux magistrat comme si elle eût voulu le remercier une fois encore de toutes les peines qu'il s'était données.
— Ah! madame la marquise, dit M. Bobilier en s'inclinant avec la galanterie respectueuse ({ui caractérisait ses moindres gestes lorsqu'il parlait à la jeune femme, c'est nous qui n'oublierons jamais la grâce indulgente avec laquelle vous avez daigné accueillir nos faibles efforts; c'est nous qui...
— Savez-vous, reprit madame de Bonvalot sans se faire scrupule d'interrompre le juge de paix, qu'en 1836, aune époque où, sous le prétexte de l'égalité devant la loi, la grossière impertinence des classes subalternes déborde de toutes parts, savez-vous qu'il est assez rare de trouver une population disposée à accueillir les gens d'un certain rang avec les égards qui leur sont dus, et voilà ce que nous avons trouvé ici. A la manière dont nous avons été reçus dans la terre du marquis, on se croirait vraiment encore sous l'ancien régime; aussi, je ne me lasse pas de le dire, les habitants de Chàtcaugiron sont de bonnes gens, d'excellentes gens, et je parierais que pendant la Révolution ce coin de terre privilégié est resté constamment étranger aux excès qui ont souillé tant d'autres localités.
— Vous auriez tort de parier, madame, dit le marquis à sa belle-mère.
— Pourquoi cela ?
— Parce que vous perdriez.
— En vérité, marquis, c'est pousser Fesprit de contradiction un peu loin. N'allez-vous pas dire du mal de ces braves paysans, parce que vous voyez que j'en pense infiniment de bien?
— D'abord, madame, dit Châteaugiron en souriant, ces braves paysans sont des bourgeois, et s'ils savaient que vous oulViicz de leur donner ce titre, ils vous garderaient une rancune éternelle ouant à être d'excellentes gens...
— D'excellentes gens^ je le répète et je le soutiens^ car je m'y connais.
— Va pour d'excellentes gens, puisque vous y tenez; mais en ce cas ils ont beaucoup de mérite à l'être, car leurs pères ne leur ont pas précisément donné l'exemple des vertus débonnaires.
— Leurs pères, dit M. Bohilior, étaient d'enragés jacobins, et, pour peu que les circonstances s'y prêtassent, les fils ne vaudraient pas mieux.
— Des jacobins ! s'écria la douairière ; ces gens si honnêtes, si polis, si respectueux, des jacobins! Oh! Monsieur ! ceci c'est plus que de la médisance !
— Madame, reprit froidement ie juge de paix, un vieux proverbe dit : Tel père, tel fils ; et je crois pouvoir, sans être un calomniateur, l'appliquer aux gens dont nous parlons.
— Ah çà ! qu'ont fait les pères de ces dignes indigènes? demanda Langerac.
— Monsieur le marquis le sait, dit le vieux magistrat.
— Pas si bien que vous, mon cher Bobilier, répondit Héraclius; car vous y étiez.
— Oui, j'y étais, monsieur le marquis, et je puis dire avec le poète :
....... Quœque ipse miserrima vidi.
Et quorum pars magna fui.
— Monsieur le juge de paix oublie que probablement ces dames ne savent pas le latin, dit Langerac d'un air moqueur.
— Je traduis donc pour ces dames, et peut-être aussi pour monsieur le vicomte, riposta le vieillard, qui, dans la petite guerre engagée depuis la veille entre le jeune homme blond et lui, n'avait jamais manqué de repartie ; j'ai été témoin de bien des scènes terribles dont ce pays, si tranquille en ce moment, a été le théâtre pendant la première révolulion; et quand je pense au passé, je ne puis m'empécher
de craindre l'avenir; car^, ainsi que j'avais l'honneur de le dire tout à l'heure à madame la douairière, tels pères, tels fils.
— Tout cela, dit madame de Bonvalot, ne nous apprend pas de quels crimes se sont rendus coupables les pères de ces bonnes geus.
— Madame, ce serait une triste conversation de table; mais si vous l'exigez et si madame la marquise le permet...
— Racontez, monsieur le juge de paix, dit madame de Châteaugiron ; ma mère aime beaucoup les récits effrayants, et mo'i j'ai déjà une prédilection pour vos histoires.
M. Bobilier s'inclina d'un air pénétré.
C'était en octante-neuf, dit-il ensuite; j'avais vingtcinq ans, et je revenais de Dijon où j'avais fait mon droit; car j'étais destiné à succéder à mon père dans la charge de bailli de la terre de Châteaugiron, charge héréditaire dans ma famille depuis dix générations peut-être.
— J'espère que voilà une noblesse respectable , observa Langerac en essayant assez péniblement de se remonter au ton de persillage qui lui était habituel.
— Monsieur le vicomte, je n'ai nulle prétention à la noblesse, répondit le juge de paix d'un ton sec; mais la famille des Bobilier s'honore de près de trois cents ans de roture prouvés par titres authentiques; beaucoup deprétendus gentilshommes seraient peut-être assez embarrassés s'il leur fallait faire remonter leur filiation aussi haut.
— Ce que vous dites là, mon cher Bobilier, ne saurait s'appliquer à Langerac, dit le marquis pour prévenir une nouvelle escarmouche entre les deux antagonistes ; vous qui savez par cœur la généalogie des principales familles nobles de France, vous ne pouvez ignorer que les Langerac datent des croisades.
~ Vous pourriez dire de la seconde race, ajouta emphatiquement madame de Bo)ivalot, qui semblait prendre un
intérêt particulier à tout ce qui touchait l'aimable vicomte-
— Les \Tais Laugerac, les Langerac de Gascogne, étaient en effet fort bons et fort vieux, reprit le juge de paix en se pinçant les lèvres.
— Étaient?... répéta le vicomte d'un air de hauteur.
— J'ai raison de dire étaient, puisqu'ils sont éteints depuis Louis XIV.
— La branche aînée a fini en effet à cette époque, mais la branche cadette, à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir...
— Éteinte aussi, cent ans plus tôt, dit inexorablement M. Bubilier.
— Il y a eu plusieurs branches cadettes, reprit l'ancien clerc d'avoué sans pouvoir s'empêcher de rougir.
— Voilà une discussion qui nous éloigne de votre histoire, mon cher Bobilier, dit le marquis, permettez-moi de vous y rappeler. On était, disiez-vous, en 89.
— La Bastille venait d'être prise, et le contre-coup de . l'insurrection parisienne s'était fait sentir dans toute la France. Grâce à la tactique infernale de ce scélérat de Mirabeau, les moindres villages avaient pris les armes, sous prétexte de brigands qu'on annonçait partout et qu'on ne voyait nulle part. Qu'arriva-t-il dans beaucoup de provinces? Les paysans, armés contre un danger imaginaire, devinrent eux-mêmes plus féroces que les brigands dont on les menaçait. Chaque château fut une bastille où l'on porta le fer et le feu; ici, par exemple...
— Mon cher juge de paix, dit îléraclius, permettez-moi de vous interrompre : je croyais que les honnêtes frères et amis de Châteaugiron n'avaient essayé de brûler le château qu'en 1793.
— Brûler le château ! s'écria la douairière en remettant sur son assiette le morceau qu'elle portait à sa bouche.
— C'est la vérité, monsieur le marquis, reprit M. Bobilier; sous le rapport de l'incendie, on se contenta de pré^ luderen ocfantc-ncuf; une partie du mobilier et environ
la moilio des titres renfermés dans le cliartrier (car nous étions parvenus^ mon pure et moi, à mettre le reste en sûreté) ; voilà tout ce qui fut brûlé à cette époque ; mais quelles scènes éclaira le feu de joie allumé par ces brigands au milieu de la cour ! il y a quarante-sept ans de cela ; et cependant toutes les fois que j'y songe, je sens mes cheveux se dresser sur ma tête.
Le vicomte se pencha vers maaame de Bonvalot, près de laquelle il était assis.
— Que pensez-vous, lui dit-il à l'oreille, des illusions de cet honnête bailli, qui croit avoir des cheveux ?
— Ne me parlez pas de cet odieux bonhomme, répondit la douairière non moins confidentiellement, il est aussi insupportable que ridicule, et son impertinence au sujet de votre famille n'a fait qu'accroître mon antipathie pour lui.
— Il s'est donc passé ici des choses bien terribles? demanda madame de Châteaugiron .
— Des choses abominables, répondit le juge de paix ; si madame la marquise avait eu le temps de visiter son château, et s'il était permis de supposer qu'elle pût mettre le pied dans les cuisines
— Mais vaiment la supposition est tout à fait permise, interrompit en souriant l'élégante jeune femme; une de mes grandes prétentions, c'est d'être une ménagère accomplie.
— Par exemple, je ne sais de qui vous tenez un mérite de cette espèce, dit la douairière de Bonvalot avec une moue dédaigneuse, mais à coup sûr ce n'est pas de moi.
— Les marquises de Châteaugiron n'ont jamais trouvé au-dessous de leur dignité l'exercice des vertus domestiques, reprit gravement M. Bobilier; la grand'mère de M. le Marquis, par exemple, madame la marquise Rengardc, une moritbûissieux, ne dédaignait pas de surveiller le service de sa table; quelquefois mêmc^ par divertissement, elle se plaisait à coiifoetionncr (pielques petites friandises qu'elle
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servait au dessert, et qui , comme on peut le croire, devenaient le but de l'ambition générale. Moi, Bobilier, entre autres, j'ai euplusieurs fois l'honneur de manger des gâteaux à la royale et des clarequets auxquels madame la inarquise Rengarde seule avait mis la main; et cependant, comme je viens de le dire, c'était une Montboissieux mariée à un Châteaugiron !
L'ritée de l'espèce de leçon que se permettait de lui donner le vieux magistrat, madame de Bonvalot cherchait quelque réplique mordante; mais avant qu'elle l'eût trouvée, la marquise, qui avait remarqué le dépit de sa mère, s'empressa de reprendre la parole.
— Je ne sais confectionner ni les gâteaux à la royale ni les clarequets, dit-elle d'un ton d'enjouement, et sous ce double rapport, je dois m'humilier devant la marquise Rengarde; mais, en revanche, je prétends être de première force pour les compotes de pèches, et je vous promets, monsieur le juge de paix, de me mettre à l'œuvre tout exprès pour vous, mais à condition que vous allez nous dire bien vite ce qu'il y a de si curieux à voir dans les cuisines.
— La chose dont je parle, madame la marquise, n'a rien de curieux en elle-même ; ce n'est qu'un four, immense à la vérité, comme il convient à un château de cette importance, mais fort ordinaire du reste.
— Je devine la fin de l'histoire, interrompit Langerac; pendant la révolution, nos aimables indigènes auront fait cuire dans ce four quelque pâté d'aristocrates.
— Ah ! mon Dieu, vicomte, s'écria madame de Bonvalot, en posant de nouveau sa fourchette sur son assiette, pouvez-vous bien arrêter votre imagination sur des monstruosités pareilles ! vous m'avez ôté l'appétit, pour quinze jours. Tout ce que je verrai maintenant servir sur la table nie semblera mets de cannibale.
— En croyant plaisanter, Langerac s'efct approché de la
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vérité, dit le marquis : en 1789, les aimables Châteaugironais ont en effet jeté dans le four en question...
— Le bailli ? interrompit le vicomte en riant avec affectation ; j'ai ouï dire qu'à cette époque c'était un morceau fort estimé.
— Cette fois tu te trompes, repartit Héraclius, ce ne fut pas le bailli, mais bien le seigneur lui-même que les paysans insurgés placèrent dans le four.
— Votre grand-père, marquis? demanda la douairière, qui depuis un instant avait cessé de manger, soit que le récit des prouesses révolutionnaires du bon peuple Cliâteaugironais lui eût en effet ôté l'appétit, comme elle venait de le dire ; soit, chose plus naturelle et plus probable, que la vigoureuse manière dont elle avait attaqué le déjeuner ne lui permît pas d'y participer activement plus longtemps.
— Mon grand-père en personne, madame, répondit Chàteaugiron d'un ton plus sérieux, et pendant ce temps mon père et mon oncle étaient soumis à d'autres tortures. Mais je m'aperçois que j'empiète sur la narration de M. Bobilicr, témoin oculaire de ces scènes de violence.
— Nous vous écoutons, monsieur le juge de paix, dit la marquise.
Au moment où M. Bobilier s'empressait de reprendre la parole, l'émeute fomentée par le patriote Toussaint Gilles commençait h gronder au dehors ; mais de l'auberge au château il y avait trop loin pour que les clameurs des clubistes et de leurs partisans arrivassent distinctement aux oreilles des convives; personne parmi ces derniers ne fit donc attention en cet instant à celte rumeur vague et lointaine. ^^
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