‹ Le gentilhomme campagnard (volume 2)Chapitre 7 sur 20 · LE CONSEIL · texte numérisé non relu

LE CONSEIL

Ainsi que nousl'avons dit, peu de temps après son arrivée au châlPini, le marquis de Châteaugiron, accompiigné de M. iJobilier et du vicomte de Langerac, s'était dirigé vers la

Mbliolhèqup. Lorsqu'ils y furent entrés tous trois/Ie maître du logis avança un fauteuil au juge de paix, et s'as-sit luimême, tandis que le vicomte s'étendait négligennnent sur un petit divan de cuir placé dans un entre-deux de fenêtres.

— \' oyons, mon cher Bobilier, dit le marquis, pendant que ces dames s'hal)illent, que les pompiers se mettent à table et que vos nymphes de Châteaugiron batifolent dans les jardins en attendant le bal. causons sérieusement. Où en sommes-nous?

D'un clin d'œil expressif, le vieillard montra le jeune homme blond qui en ce moment s'occupait d'allumer un cigare.

— Vous pouvez parler devant Langerac, reprit Héraclius, il est mon ami et je n'ai pas de secrets pour lui ; d'ailleurs il est déjà depuis longtemps au courant de notre affaire.

Le juge de paix hocha la tête comme si en secret il eût désapprouvé le choix d'un pareil confident.

— Nous vous écoutons, monsieur le bailli, dit le vicomte en plaçant un oreiller sous sa tête et en s'allongeant sans façon sur le divan.

— Je vous ai déjà fait observer, monsieur, répondit le magistrat d'un ton fort sec, que je ne suis pas bailli, mais juge de paix.

— Ne laites pas attention à ce que dit Langerac. interrompit le marquis, c'est un fou.

— Et vous mettez un fou au courant ae vos affaires? reprit M. Bobilier en haussant légèrement les épaules, malgré sa vénération profonde pour tout ce qui tenait à la famille de Chfiteaugiron.

— Sa folie ne l'empêche pas d'être de bon conseil ; vous en jugerez tout à l'heure.

— Puisque M. le juge de paix se trouve offensé de la qualification de bailli que j'avais cru devoir lui donner, tant il a le physique de l'emploi, je m'empresse do retirer cette

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expression incongrue, dit Langerac qui accompagna ces paroles d'un nuag^^ de fumée.

— Sachez, monsieur , que le titre de bailli n'a rien d'incongru, répondit M. Bobilier, dont la mauvaise humeur ne parut pas apaisée par cette rétractation ; certes, je m'estimerais heureux d'occuper cet emploi honorable qu'ont rempli pendant dix générations mes ancêtres ; mais enfin les baillis n'existent pas plus aujourd'hui que les petits seigneurs débraillés dont se moquait Molière ; et s'il plaît à M. de Langerac de copier les uns, il me permettra de ne pas imiter cette prétention, en acceptant, sans y avoir droit, le nom des autres.

— Tais-toi, Langerac, dit le marquis au vicomte, qui ôtait son cigare de sa bouche pour répliquer ; M. Bobilier a raison, et tu n'es pas de force à lutter avec lui. D'ailleurs nous avons autre chose à faire qu'à échanger des plaisanteries plus ou moins piquantes.

— C'est juste, dit le vicomte en remettant son cigare entre ses lèvres; l'ordre du jour !

— Monsieur le marquis, reprit le vieux magistrat avec l'accent solennel qui lui était ordinaire dans les grandes circonstances, lorsqu'il y a un mois vous m'avez fait l'honneur de m'écrire et de m'annoncer l'intention où vous étiez de vous mettre sur les rangs pour la place vacante au conseil général deSaône-et-Loire, ma première impression, je ne vous le cacherai pas, a été celle d'une triste surprise.

— Pourquoi cela? demanda Héraclius étonné.

— Ah ! Monsieur le marquis, ne comprenez-vous pas combien il doit p-araître pénible à un ancien serviteur, ou, comme vous avez la bonté de le dire, à un ancien ami de votre famille, de vous voir, vous, un Châteaugiron, le chef du »^om et des armes de cette race antique, réduit à solliciter les suffrages de gens qui autrefois eussent été les hunil)les vassaux et les très-obéissants serviteurs de vos ancêtres î

— Uue voulez-vous, mon cher Bobilier ! ainsi va le monde. L'ancien château s'est écroulé il y a trois siècles; celui d'aujourd'hui se fait vieux à son tour, et dans cent ans peut-être mes descendants, si j'ai des descendants de mon nom, seront obligés d'en bâtir un autre. Tout ici-bas n'est que décadence, transformation et renouvellement; c'est pour obéir à cette loi universelle que j'ai résolu, et en cela j'ai suivi le conseil de mes amis, de prévenir l'éclipsé totale dont est menacé depuis quelques années l'astre des Châteaugirons. Au lieu donc de m'asseoir lamentablement, comme je le vois faire à quelques-uns, au milieu des ruines d'un passé qui ne peut plus renaître, je suis décidé à tenter avec énergie les chances que m'offre le présent. La révolution de juillet a enlevé à mon père sa pairie ; mon affaire, à moi, c'est de la reconquérir. Voilà mon but, et je ne vous en fais pas un mystère.

— Qu'est-ce qu'une pairie viagère pour un Châteaugiron? demanda le vieux magistrat en hochant la tétc.

— L'hérédité de la pairie sera rétablie tôt ou' tard, reprit le marquis, et alors il n'y aura plus d'aristocratie que dans la Chambre haute. Croyez, mon cher Bobilier, que je n'ai pas pris mon parti à la légère. L'ambition ressemble à cette grotte d'Antiparos dont l'entrée est si basse qu'il faut se courber pour y pénétrer, mais qui offre à l'intérieur un palais éclatant. Me voici donc tout prêt à me courber devant les électeurs de votre canton; mais soyez tranquille^ je saurai me redresser plus tard.

— A part la grotte d'Antiparos, qui n'est pas du style parlementaire, tu parles bien, s'écria Langerac; et avec un peu d'exercice, tu attraperas tout à fait le chic du speech constitutionnel.

— Je ne prétends pas discuter avec vous, monsieur le mai-quis, dit le vieux juge de paix d'un air résigné; vous savez mieux que moi ce qu'il vous convient de faire, et puisque votre parti est pris, il ne me reste qu'à vous rendre

compte de la manière dont j'ai exécuté vos instructions^

— Fort bien. Mais d'abord ai-je des adversaires?

— Deux, monsieur le marquis.

— Et qui sont-ils?

— Le médecin Boisselat^ candidat de la gauche, et M. Grandperrin, le maître de forges, que soutient le gouvernement.

— Quant à ce dernier point, vous vous trompez, dit vivement le marquis. M. Grandperrin ne saurait être le candidat du gouvernement, puisqu'au ministère de l'intérieur on m'a promis formellement de me soutenir.

— Monsieur le marquis, je suis sur de ce que j'avance.

— Mais c'est impossible... après une promesse formelle ?

— Tu crois aux promesses, toi ! dit Langerac ; tu es en-core un peu naïf pour un ambitieux.

— Je vous assure, mon cher Bobilier, reprit le marquis, que vous êtes complètement dans l'erreur.

— La preuve que je ne me trompe pas, répondit le juge de paix, c'est que depuis quinze jours il n'est sorte de démarches qui n'aient été tentées, dans l'intérêt de la candidature de M. Gr^^ndperrin, près de toutes les personnes qui ont quelque chose à craindre ou à espérer du gouvernement.

— Comment! on a fait des démarches près devons?

— Près de moi, non; mes principes et mon dévouement à votre famille sont trop connus pour qu'on s'y soit risqué; mais près du maire, près de l'adjoint, près du percepteur, en un mot près de toutes les personnes que le gouvernement tient plus ou moins sous sa main; et je dois vous prévenir, monsieur le marquis, qu'à part Amoudru, que je suis parvenu à maintenir par la raison que vous savez, tous les antres ont fait demi-tour et voteront pour M. Grandperrin.

— En êtes-vous sûr ? demanda Ciiâteaugiron avec un accent d'inquiétude.

— Parfaitement sur ; et la preuve que l'affaire est sérieu-

iCO CCUMIES DE CO. DE BERNARD.

sèment engagée, c'est que M. de Boisjoly, conseiller de préfecture à Màcon, le grand faiseur d "élections du département, est arrivé hier soir à Ciiâteaugiron et dîne aujourd'hui à la forge de M. Grandperrin, où il y a une réunion d'électeurs et où, à ma grande surprise, doit se trouver aussi l'avocat Froidevaux. Il y a un mystère là-dessous.

— Quel homme est-ce, ce Grandperrin ? dit Langerac en se mettant brusquement sur son séant.

— Un honnête homme, répondit le juge de parx.

— Ce n'est pas cela que je vous"demande. A-t-il de l'ambition ?

— Pas d'autre, à ce que je crois, que celle d'arrondir sa fortune, fort belle déjà.

— De la vanité ?

— Infiniment.

— A-t-il la croix ?

— Non, mais je crois qu'en revanche il la désire beaucoup.

— Il l'aura, "gardez-vous d'en douter. Votre Grandperrin, à ce que je vois, est un de ces êtres commodes dont un gouvernement est toujours sûr, pour peu qu'il accorde la plus miace pâture à leur amour-propre. Châteaugiron, M. Bobilier a raison ; tu es joué.

— Ils n'oseraient ! s'écria le marquis en rougissant de dépit.

— C'est tout osé. Te rappelles-tu le dîner de garçons que tu nous as donné le mois dernier, lorsque madame de Châteaugiron est allée voir sa tante à Rouen ?

— Après.

— Tu as d'excellent vin, et, en amphitryon qui connaîtses devoirs, tu as prêché d'exemple en laissant rarement ton verre vide; il est résulté de là que tu as beaucoup pai-lé, trop parlé.

— Qu'ai-je donc dit?

— Voici tes paroles : Dans un mois je serai membre du

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conseil général de Saône-et-Loire ; dans trois mois je serai député de l'arrondissement de CharoUes, puisque le député actuel est atteint d'une maladie qui l'emportera avant ce terme ; enfin, dès que je remplirai les conditions exigées par la loi de 1831 , j'aurai la pairie qu'on a volée à mon père , car il faudra bien que le gourvernement compte avec moi.

— Ai-je dit cela ?

— En propres termes. Tu vois maintenant que le gouvernement t'a pris au mot, et qu'il te fait ton compte un peu plus tut que tu ne t'y attendais.

— Mais comment ces paroles, à supposer que je les aie prononcées, auraient-elles pu être répétées ?

— Tu m'amuses traiment; et le petit Blassigny qui ne bouge pas du ministère de l'intérieur, pour qui le prends-tu ?

— C'est vrai ; il était du dîner.

— Et c'est lui qui a tout dit. Il est tout simple alors qu'en voyant la hauteur de ta visée, nos seigneurs du ministère aient changé d'avis, et t'aient abandonné pour adopter le Grandperrin. D'un côté , une pairie pour règlement de compte, tandis que de l'autre dix centimètres de ruban rouge feront l'affaire : des sots eussent balancé , et ces messieurs sont fort loin d'être des sots.

Le marquis se mordit les lèvres, et pendant un instant il garda le silence.

— Fort bien, dit-il enfin avec une insouciance affectée ; vous pouvez avoir raison tous deux, et j'accepte la positioi) nouvelle que le pouvernement m'a faite, sauf à lui en témoigner plus tard ma reconnaissance. Ainsi donc, continua Châteaugiron, nous sommes trois candidats : M. Boisselat, M. Grandperrin et moi. Je ne connais pas le premier.

— C'est un médecin, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, reprit M. Bobilier: homme aussi complètement nul qu'il soit possible de l'être ; en un mot, un vrai pantin libéral dont l'avocat Froidevaux fait jouer les fils.

— Celui-ci, je le connais, répondit le marqnis,

— Et moi aussi, ditLangerac.

— Nous avons fait notre droit à Dijon ensemble; mais comme naturellement nous ne voyions pas la même compagnie, nous n'avions aucune intimité. Je crois l'avoir parlé de lui, car M. Bobilier me le désignait dans ses lettres comme un homme fort influent dans le canton et dont le suffrage n'était pas à dédaigner.

— Tu m'en as parlé en elïet, et j'avais pris note de son nom; du reste, j'ai fait connaissance avec lui aujourd'hui même.

— Où ça ?

— Dans une méchante auberge qui donne sur la place, vis-à-vis de ton château.

— Chez Toussaint Gilles, dit le juge de paix ; c'est là en effet que loge Froidevaux quand il vient à Châfeaugiron.

— Toussaint Gilles ! répéta le marquis, c'est chez lui, m'avez-vous dit, que fonctionne le comité-directeur de l'extrême gauche ?-

— Précisément, monsieur le marquis.

— Coulons à fond l'alfaire du Boisselat, dit le vicomte qui, malgré ses allures évaporées, semblait diriger la discussion.

— M. Boisselat, repartit le juge de paix, n'est en réalité qu'un chapeau que Froidevaux envoie au coiiseil-général pour y retenir sa place en attendant qu'il paie les 200 fr. de

.contributions exigés.

— En ce cas, laissons là le chapeau, et parlons de l'homme.

— C'est un garçon de talent, reprit M. Bobilier.

— Oui, il m'a paru qu'il avait la réplique assez facile.

— Non-seulement il a un vrai mérite comme avocat, mais comme homme il est plein d'honneur et de caractère ; en un mot, c'est un adversaire dangereux.

— Vous croyez donc qu'il a des chances de faire triom-

pher son chapeau ? demanda Chàteaugiron en riant.

— Il en a sans doute, mais vous en avez vous-mêm^ monsieur le marquis^ et M. Grandperrin en a aussi de son côté.

— Diable ! fit Langerac^ il paraît alors que l'affaire sera chaude.

— Il faut s'y attendre, répondit le juge de pais.; on remue ciel et terre depuis quinze jours; ainsi donc il est impossible que l'élection ne soit pas vivement disputée.

— Eh bien ! j'aime mieux ça, reprit le vicomte ; la lutte, voilà mon élément ; d'ailleurs,

A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire!

— Je suis de ton avis, dit le marquis avec un sourire un peu forcé, quelque formidables que doivent paraître des adversaires tels que M. le maître de forges Grandperrin, M. le médecin Boisselat et même M. l'avocat Froidevaux, je suis prêt à entrer en lice avec eux.

— Monsieur Bobilier, reprit Langerac qui depuis qu'il s'était vu vertement relevé par le vieux magistrat avait renoncé à le choisir pour but de ses plaisanteries en l'affublant du titre de bailli, ayez la bonté de nous désigner maintenant les personnes qui ont de l'influence sur les é\ëiS^ teurs du canton ; a^'ant d'ouvrir la campagne, il est bon de s ivoir à qui l'on a affaire.

— Les personnes influentes dans le canton, répondit le juge de paix en s'adressant au marquis, sont, avant tout et hors ligne, M. le baron de Vaudrey, votre oncle..

— J'espérais que nous aurions aujourd'hui le plaisir de le voir, interrompit le marquis d'un air contraint.

— Le curé Donmiartin, poursuivit le juge de paix sans paraître avoir entendu cette observation.

— Il doit être à nous, le curé ? dit Langerac d'un ton léger.

— M. le curé, reprit le vieillard avec un accent mo-

i6i ŒUVRES DE Cil. DE BERNAUD.

queur, est trop habile pour contrecarrer en quoi que ce soit le neveu de monseigneur l'évêque d"Autun.

— C'est ce que je pensais.

. — Autrefois il était fort assidu chez W. Grandperrin; mais depuis qu'il a appris que M. le marquis se mettait sur les rangs, il a cessé presque entièrement ses visites.

— Fort bien, c'est notre homme.... et les autres ?

— Il y a Froidevaux, M. Grandperrin, ce jacobin de Toussaint-Gilles, et enfin moi-même.

— Nous commençons à voir clair sur notre échiquier, dit Langerac avec aplomb; naturellement M. Grandperrin se donnera ses voix, sans parler des votes que lui assure l'appui du gouvernement ; l'avocat Froidevaux donne les siennes à son médecin, et il faut y ajouter sans doute celles dont dispose le susdit Toussaint-Gilles. Mais à propos de l'avocat Froidevaux, comment diantre se fait-il qu'il dîne aujourd'hui chez M. Grandperrin, l'un des adversaires de son protégé ?

— Je n'y comprends rien, et, je le répète, il y a là-dessous un mystère...

— Que je me charge d'éclaircir; car je dois revoir maître Froidevaux ce soir ou demain matin , et je saurai bien le faire parler. Voilà donc l'actif de nos deux concurrents ; quant au nôtre, nous disons : les voix du curé, celles de M. de Vaudrey et les vôtres, monsieur Bobilier, car il est inutile de dire que nous comptons sur vous.

— Monsieur le marquis, dit le juge de paix en s'inclinant devant Châteaugiron, sait que mon dévouement lui est acquis du jour de sa naissance, comme il l'avait été aupai'avant à son père et à son aïeul.

— Voilà donc sur quoi nous pouvons compter, reprit le vicomte en continuant de parler au phiriel, comme si la candidature du marquis eût été une affaire commune entre eux ; vos voix, celles du curé et celles de M. de Vaudrey.

— Mes voix, c'est certain, répondit le vieux magistrat;

LE GENIILHOSlMli: CAMPAGNARD. 1C5

celles du curé, c'e^t plus que probable ; quant à celles dont dispose M. le baron, ajout a-t-il en secouant la tête, c'est une autre affaire.

— Comment ! pensez-vous qu'il abandonnerait son neveu dans une semblable circonstance ?

— Mon oncle, ajouta Châteaugiron avec un accent d'inquiétude, vous a-t-il dit quelque chose qui puisse faire croire qu'il refusera de me soutenir ?

M. Bobilier tourna et retourna entre ses doigts sa tabatière dont les émotions de la matinée avaient complètement épuisé le contenu, et après quelques instants d'hésitation, il reprit la parole.

— Monsieur le marquis, au risque de vous faire de la peine, je dois vous dire la vérité ; M. le baron désapprouve formellement vos projets, il me l'a encore répété aujourd'hui même. Ainsi donc, vous ne devez pas compter sur son appui.

— Mais cela n'a pas le sens commun ! s'écria Langerac en haussant les épaules ; un oncle oublier ainsi ses devoirs envers son coquin de neveu ! Dans quelle comédie cela s'est-il jamais vu ?

— M. le baron de Vaudrey n'est pas un oncle de comédie, répondit le vieux magistrat d'un air choqué,

— M. Bobilier a raison, dit le marquis avec un accent sérieux où perçait une anxiété secrète ; l'affaire est grave et la plaisanterie hors de propos. Vous avez donc vu mon oncle ce matin, monsieur Bobilier?

— Il m'a fait l'honneur de plaider pendant près d'une heure et demie devant mon tribunal.

— Voilà un gaillard qui parle bien, dit le vicomte dont la légèreté d'expressions semblait incorrigible ; j'ai assisté à la fin de sa plaidoirie. Quels poumons ! quel flux de paroles ! et comme il vous a battu à plate couture cet aimable M. Froidevaux, qui pourtant se trouvait sur son terrain, puisqu'il est avocat !

leC OEUVRES DE CH. DE BERNARD.

— Ainsi mon oncle a passé une partie de la matinée à Châteaugiron, dit le marquis en souriant d'un air d'amertume, et il n'a pas attendu notre arrivée, lui qui ne connaît pas encore ma femme ! «

— C'est l'observation que j'ai pris la liberté de lui adresser.

— Et que vous a-t-il répondu?

— M. le baron m'a répondu qu'il verrait avec plaisir madame la marquise, mais qu'il attendrait sa visite.

— Que diantre m'avais-tu dit des habitudes chevaleresques de ton oncle? Mais c'est un vrai paysan du Danube !

— De grâce, Langerac, quitte ce ton de plaisanterie en parlant de mon oncle; c'est un homme pour qui j'ai la plus profonde estime, quoique nous vivions depuis quelque temps en désaccord, et je n'aime pas à entendre parler de lui avec cette légèreté.

— M. le baron de Vaudrey n'est pas exempt de défauts, dit le vieux magistrat; par exemple, il est un peu long dans ses plaidoyers, et quand il a mis quelque chose dans sa tète, Satan lui-même ne parviendrait pas à Fen arracher; mais, à cela près, c'est le cœur le plus excellent, l'esprit le plus juste, le caractère le. plus ferme et le plus droit^ un chevalier d'autrefois enfin, un vrai Châteaugiron.

— Vous n'exagérez pas, monsieur Bobilier; mon oncle est le plus noble cœur que j'aie jamais connu, et j'éprouverais un véritable chagrin s'il me fallait renoncer à l'espoir de redevenir pour lui ce que j'étais autrefois.

— Votre réconciliation sera facile sans doute, répondit le juge de paix avec une sorte d'embarras; il ne saurait exister de sérieuses raisons de mésintelligence entre M. le baron et vous.

Iléraclius de Châteaugiron baissa les y»cux d'un air rêveur.

— Savez-vous où est allé mon oncle en vous quittant ?demanda-t-il après un instant de silence. «

M. Bobilier se remit à tourmenter sa tabatière, dans la-

quelle^ quoique vide, il puisait de temps en temps par une habitude machinale.

— Pourquoi ne pas boire le calice d'un trait? dit-il tout à coup en homme qui prend un parti violent, mais nécessaire ; M. le baron dine à la forge.

— Chez M. Grandperrin? s'écria le marquis.

— Dans le camp ennemi! ajouta Langerac.

— Oui, monsieur le marquis, et puisque j'ai commencé, autant vaut tout dire.

— Sans doute, sans doute; achevez, mon cher Bobilier.

— Nous vous écoutons avec un intérêt palpitant.

— Non seulement, reprit le juge de paix, M. le baron dîne aujourd'hui à la forge avec M. de Boisjoly et les principaux électeurs dont dispose le ministère; mais j'ai tout lieu de croire qu'à l'élection prochaine, s'il ne vote pas luimôme, du moins il fera voter tous les gens sur lesquels il a de l'influence

— Pour M. Grandperrin , interrompit vivement le marquis.

— Oui, pour M. Grandperrin.

— Que mon oncle ne me soutienne pas si cela blesse ses opinions, je comprendrais cela à la rigueur; mais quel motif pourrait-il avoir pour prendre contre moi le parti d'un de mes adversaires?

Cette fois le vieux magistrat, dont l'embarras semblait redoubler à chaque interrogation du marquis, fit sauter sa tabatière d'une main à l'autre à la façon des jongleurs de l'Inde.

— Châteaugiron a raison, dit le vicomte en remarquant l'hésitation du vieillard; à quel titre M. Grandperrin obtiendrait-il de M. de Vaudrey l'appui que celui-ci refuse, ditesvous, à son neveu?

— A quel titre?

— Oui, à quel titre?

— A titre de beau-père futur... Voilà le grand mot lâché.

168 ŒUVRES UE CU. DE liER>Ai:D.

— A titre de beau-père futur ! répétèrent les deux jcnncs gens interdits.

M. Bobilier, à qui ce dernier aveu semblait avoir coupé la respiration, hocha silencieusement la tête à plusieurs reprises de l'air le plus affirmatif.

— Quoi! demanda Héraclius avec une émotion visible, vous pensez que mon oncle serait homme à épouser mademoiselle Grandpcrrin ?

— Il y a donc une aemoiselle Grandperrin? s'écria Langer ac.

— Fort jeune, fort aimable et fort jolie, répondit M. Bobilier.

— En ce cas, nous sommes flambés ; il n'est sorte de sottise dont ne soit capable, lorsqu'il tombe amom'eux, un homme de l'âge de M. de Vaudrey. Ah ! il y a une demoiselle Grandperrin jeune, aimable et jolie ? Qui diantreaurait deviné que nous viendrions échouer contre ce jupon V

Après un instant de silence, Héraclius, qui pendant ce temps avait paru plongé dans de profondes réflexions, releva la tête et fixa sur le vieiUard un regard interrogateur.

— C'est madame Grandperrin qui a arrangé ce mariage, n'est-il pas vrai? demanda-t-il avec une affectation d'indiilerence qui cachait mal une émotion profonde.

— Tout le monde le dit, répondit le magistrat.

— C'est bien : j'en sais assez maintenant, et le reste me regarde.

Le marquis se leva.

— Mais enfin, dit Langerac, il faudrait prenare un parti.

— Le mien est pris.

— Peut-on le connaître?

— Oui ; demain j'irai voir mon oncle.

— J"irai avec toi, s'empressa de dire le vicomte ; pour attaquer dans son fort un pareil sanglier deux chasseurs no seront pas de trop.

— Comme tu voudras. Jusqu'à ce que j'aie eu avec mon

oncle une explication décisive, toute discussion sur notre affaire n'avancerait à rien ; il me semble donc que nous pouvons lever la séance.

Le juge de paix et le vicomte quittèrent leurs sièges.

— Si monsieur le marquis, dit le vieillard, voulait honorer un instant de sa présence le banquet des pompiers, je suis sûr qu'ils en seraient charmés et que cela produirait un excellent effet.

— Vous savez bien, mon cher Bobiher, dit Chàteaugiron en s'efforçant de sourire malgré son anxiété secrète, que jusqu'à ce soir je m'abandonne à votre direction la plus absolue.

Le vieillard et les deux jeunes gens sortirent de la bibliothèque et se dirigèrent vers une tente dressée dans le jardin, où avait commencé depuis quelques instants le banquet oflert à la compagnie de pompiers par le maître du château.

Pendant ce temps, d'autres scènes, qui se lient intimement au cœur même de cet ouvrage, se passaient à ia forge de M.Grandperrin, où le baron de Vaudrey s'était rendu au sortir de l'audience, et où nous allons à notre tour introduire le lecteur.

Xïl

DJVE CONFIDENCE.

En quittant l'avocat Froidevaux le baron de Vaudrey s'était dirigé vers le pont du bourg. Après l'avoir traversé, il suivit à gauche une étroite levée, espèce de quai garni pour tout parapet d'une rangée d'ormes, et arriva bientôt près d'une gi'ande porte voisine du chenal de l'écluse; cette porte donnait accès à une cour qu'entouraient de I. 10

170 ŒUVRES DE CH. DE BER?iARD.

tous côtés les bâtiments de la forge de M. Grandpcrrin.

Le baron se fraya un chemin à travers les amas de houille^ les dépôts de minerai, les entassements de fer en gueuse qui encombraient une partie de ce vaste terrain, passa sous une voûte basse et sombre, et se trouva alors dans un grand jardin planté à l'anglaise, au bout duquel on apercevait un pavillon de construction moderne qui servait d'habitation au propriétaire de l'établissement.

Au lieu de traverser une pelouse, par laquelle il eût pu arriver directement à la maison, M. de Vaudrey prit un sentier qui après quelques détours, le conduisit à l'entrée d'une longue allée de marronniers, bordée d'un côté par des massifs et de l'autre par la rive gauche de la rivière. D'un coup d'œil le baron explora ce promenoir dont l'aspect seul invitait à la rêverie, et il aperçut aussitôt h l'autre extrémité la femme qui le lui avait assigné pour lieu de rendez-vous.

Madame Grandpcrrin avait cet âge intéressant que regardaient comme la maturité accomplie les anciens romanciers épris uniquement des héroïnes de pensionnat, mais qu'ont à l'envi réhabilité depuis quelque temps des écrivains moins exclusifs ou plus impartiaux : trente ans environ, peut-être quelque chose de plus. Elle était grande et bien faite; la démarche souple, l'air aisé, le maintien noble; gracieuse et fière à la lois dans ses moindres gestes. Ses cheveux couleur de jais à reflets bleuâtres, son teint pale qu'un rayon de soleil semblait avoir caressé d'un peu trop près, ses grands yeux à larges prunelles, étincelant comme deux diamants noirs, tout en elle annonçait une de «)s oiganisations passionnées jusqu'à la violence, ceinture incendiaire dont le ciel parfois se plaît à étreindre la vertu des feaiimes, sans doute pour en rehausser le mérite.

En ce moment, madame Grandpcrrin était vêtue d'une robe noire en damas de soie, qui, à part la beauté de l'étolfe, offrait une sévérité presque monastique et se trouvait

LE GKNTILHOiniE CAMPAGÎÎARD. 171

en îiarmonie avec l'expression orageuse et sombre de son visage. D'une main elle tenait un mouchoir où avait coulé plus d'une larme^ et de l'autre un flacon de sels qu'elle respirait à chaque instant, comme si ses forces eussent été sur le point de l'abandonner.

— Enfin vous voici ! dit-elle en serrant convulsivement la main de M. de Vaudrey.

— Du courage, mon enfant ! répondit le baron avec un accent de tendre compassion : du courage ! hier vous m'avez prorais d'en avoir.

— Où voyez-vous que je manque à ma promesse ? reprit la jeune femme en souriant amèrement.

— Vous avez encore pleuré ; je le vois.

— Qu'importe ?

— Qu'importe que vous pleuriez ?

— Oui ; c'est attacher trop d'importance aux larmes d'une femme que d'en chercher la trace. Une larme, c'est si peu de chose, et si peu de chose, une femme ! aussi ne vous ai-je pas prié de venir pour vous rendre témoin d'un de ces accès de folle douleur dont je rougis quand je suis seule, et dont je rougirais mille fois plus encore devant vous. Ce que j'ai à vous demander...

La jeune femme hésita.

— Ce que vous avez h me demander est fait d'avance, dit M. de Vaudrey d'un ton de bienveillance paternelle; quelque changement qui soit survenu dans votre vie, je n'ai point oublié le passé. Madame Grandperrin est toujours pour moi Clarisse de la Gennetière, la iille de mon meilleur ami... mort trop tôt, hélas !... pour vous surtout, mon enfant.

— Oh oui! pour moi surtout, répéta énergiquement madame Grandperrin; si mon père avait vécu, je ne me serais pas trouvée à vingt ans abandonnée à la direction d'une parente... Je ne l'accuse pas, mais sa taiblcsse, sa dé-

plorable indulgence^ son aveuglement^ en un mot, m'ont fiiitbiendu mal... que Dieu le lui pardonne !

— Pourquoi réveiller ces tristes souvenirs ? Vous avez^ disiez-vous quelque chose à me demander ?

La jeune femme baissa la tête et regarda un instant la terre avant de répondre.

— C'est aujourd'hui qu'il arrive^ dit-elle enfin en relevant sur le baron un morne regard.

— C'est aujourd'hui ; mais plus tôt ou plus tard, ce retour était inévitable.

— Sans doute; et de quel droit me plaindrais-je ? Depuis deux ans qu'il est parti, n'ai-je pas eu le temps de me préparer à l'épreuve de le revoir ?

— Qui vous force à la subir ?

— Oh ! enseignez-moi un moyen de m'y soustraire, et, fallùt-il me condamner à une réclusion perpétuelle, fallût- il m'enterrer vivante, je suis prête.

— Ces exagérations ne sont pas nécessaires ; laissez les choses suivre leur cours naturel , et l'épreuve que vous redoutez se trouvera suffisamment écartée. Jamais votre mari et mon neveu n'ont été liés; des discussions d'intérêts se sont même élevées entre eux depuis quelque temps. Comment supposer alors que l'un ou l'autre puisse désirer et provoquer un rapprochement ?

— Lui, non ; du moins je veux le croire ; car, à moins d'être aussi cruel qu'il s'est montré ingrat, à moins de se promettre un barbare plaisir des angoisses où me plongerait sa présence, comment penserait-il à me revoir ? Mais M. Grandperrin, suvez-vous à quelle démarche folle, ridicule , odieuse peut le pousser son incurable vanité ? Pour l'honneur de se voir adnïis sur un pied d'intimité au château de M. le marquis de Chàteaugiron, il est capable de sacrifie;'ses intérêts même; et quel sacrifice plus grand pourrait-il faire ?

— Mais maintenant il y a entre lui et ïléraclius plus qu'un

commencement de procès, il y a rivalité politique. Devezvous craindre alors qu'ils ne soient pas forcément séparés par une chose qui d'ordinaire brouille les meilleurs amis ?

— Vous ne connaissez pas M. Grandperrin ; qu'il lui vienne du château la moindre prévenance, la plus légère marque de politesse, une de ces invitations comme on en envoie au premier venu, dans l'enivrement où le jettera cette précieuse faveur, il est liomme à tout abandonner, sa candidature aussi bien que ses intérêts.

— Je sais que la noblesse exerce sur votre mari une fascination un peu passée de mode aujourd'hui, et dans laquelle, au fond, il entre peut-être autant d'envie que d'éblouissement...

— Vous le peignez en deux mots : envieux et ébloui.

Encouragé sans doute par la dédaigneuse ironie avec laquelle madame Grandperrin parlait de son mari, le baron reprit en souriant :

— Peut-être même serait-il possible d'être encore plus concis et de le peindre en un seul mot.

— Parvenu, répondit sans hésiter d'un air de magnifique mépris la jeune femme qui, en épousant un plébéien, était loin d'avoir oublié qu'elle-même était née patricienne.

— Un excellent homme, du reste, dit M. de Vaudrey, comme pour atténuer sa critique ; droit, honnête et justement estimé.

— Savez-vous ce qu'il m'a dit ce matin ? reprit madame Grandperrin, sans s'associer par le moindre signe d'approbation à cette palinodie.

— Comment pourrais-je le savoir?

— M. Grandperrin m'a déclaré qu'à la campagne il était indispensable de vivre en paix avec ses voisins, et qu'en conséquence, quoiqu'il eût sujet de se plaindre de M. de Châteaugiron, il était prêt à le voir pour peu que "celui-ci s'y montrât disposé. — « Il me semble, a-t-il ajouté, que l'arrivée de la marquise nous offre une occasion toute naturelle

de rapprochement. » Et comme je me récriais : — « Les discussions d'intérêts, a-t-il repris, n'ont rien à voir dans une question de savoir-vivre et de politesse ; je trouve donc convenable que nous allions faire une visite au château, dans le cas où madame de Châteaugiron ne se croirait pas obligée de vous prévenir. » — Voilà ce que m'a dit ce matin même M. Grandperrin,

— 0 aveuglement ! es-tu donc un des principes constitutifs du tempérament marital ? se dit M. de Vaudrey en levant les yeux vers la cime des marronniers.

' — Voilà où nous en sommes, poursuivit madame Grandperrin avec une émotion concentrée ; c'est Thomme dont le premier devoir est de me protéger contre tous, qui expose, — je ne dis pas mon cœur, il est mort, — mais mon repos, mais ma réputation, mais mon honnem' à un danger contre lequel je me trouve sans défense.

— Sans défense ! répéta le baron qui examina la jeune femme attentivement; sans défense ! et vous dites que votre cœur est mort !

— Mort, je vous le répète, dit Clarisse d'une voix sourde ; aussi n'est-ce pas de cet indigne cœur qu'il s'agit. Je suis sûre désormais de son insensibilité et de sa froideur autant qu'on peut l'être de la froideur et de l'insensibilité d'un cadavre. Non, ce n'est pas l'avenir qui m'effraie, c'est le passé.

— Le passé ? mais votre mari, mais tout le monde excepté moi, ignore qu'Héraclius vous a aimée, et que vousmême...

— De grâce, pas un mot de plus; ne me rappelez pas ma honte, puisque, dites-vous, tout le monde l'ignore.

— Mais enfin que craignez-vous ?

— Ce que je crains? Depuis deux ans cette terreur est assise à mon chevet. Ce que je crains? c'est que cet homme n'achève son ouvrage ; c'est qu'il ne soit lâche après avoir été cruel ; c'est que, peu content d'avoir tué l'âme, il ne

lui prenne maintenant fantaisie de tuer l'honneur... et il le peut.

— Il le peut ?

— Il a mon portrait; il a des lettres; il a tous les gages que peut accorder la folie d'une femme.

Après avoir longtemps reculé devant cet aveu, madame Grandperrin le prononça d'une voix brusque ; puis, relevant fièrement la tête, elle fixa sur le baron des yeux ardents comme pour lire au fond de son âme.

En voyant aboutir à une appréhension d'une nature assez vulgaire les souffrances d'amour auxquelles il avait sincèrement compati jusqu'alors, M. de Vaudrey éprouva une surprise mêlée de désappointement. L'éclat de la poétique auréole dont la jjassion couronne parfois ses victimes lui parut s'amortir quelque peu au front de madame Grandperrin. Pendant un instant, au lieu d'Ariane gémissante ou de Didon désespérée, il crut avoir sous les yeux quelqu'une de ces prévoyantes héroïnes qui, pratiquant en amour la maxime professée au sujet de l'amitié par un moraliste cruel, pensent aux trahisons de l'avenir au milieu des séductions du présent, se gardent de l'abandon dans le péché bien mieux que du péché lui-même, et se montrent enfin plus avares de billets que de baisers, parce que la trace des uns peut rester, tandis que celle des autres s'efface.

— Ce qu'elle se reproche, se dit- il, ce n'est pas sa faiblesse, c'est son imprudence. Ce qui l'occupe, ce n'est pas le chagrin de n'être plus aimée, c^est la crainte d'être compromise.

La physionomie du baron trahit sans doute l'impression dont il n'avait pu se défendre, car la jeune femme, voyant qu'il la regardait eu lieu de lui répondre, reprit tout à coup, avec une sorte de ricanement sardonique :

— Vous êtes révolté, n'est-ce pas ? Confesser ma faute, avouer que je tremble en voyant ma réputation, c'est-à-dire l'honneur de l'homme dont je porte le nom, à la merci de

celui qui a détruit le repos de ma vie, c'est odieux en effet, et je suis une bien indigne créature !

Déjà M. de Vaudrey était revenu aux sentiments indulgents que développe l'expérience de la vie dans les cœurs naturellement généreux.

— Pourquoi la blâmer? se dit-il; après avoir trop pensé à lui, est-elle si coupable de penser un peu à elle-même maintenant? De quel droit d'ailleurs l'homme, cet animal égoïste, exigerait-il dans la femme l'abnégation sublime dont il est si loin de lui donner l'exemple, et que ne comporte peut-être pas la nature humaine?

— Vous ne me dites rien, reprit madame Grandperrin, dont les traits exprimaient un sarcasme mêlé d'inquiétude; vous êtes scandalisé, je le vois, et c'est l'indignation qui vous ôte la parole?

— Ma chère enfant, dit le baron avec un léger sourire, un soldat ne se scandalise guère, et, par malheur, j'ai passé l'âge où l'on s'indigne contre les femmes.

— Pourquoi donc tant tarder à me répondre?

— Je rétléchissais à ce que vous venez de m'apprendra.

— Une chose horrible, n'est-il pas vrai ?

— Fâcheuse seulement; mais c'est assez pour qu'il faille y porter remède sur-le-champ. Ce que vous avez h me demander se lie sans doute à l'aveu que vous venez de me faire. Vous voulez que je parle à Iléraclius?

— Le ferez-vous? dit madame Grandperrin avec une sorte d'explosion.

— Dès demain. Mon Intention était d'attendre sa visite, mais ceci change mon projet. S'il ne vient pas, je le préviendrai.

— Combien j'avais raison de compter sur votre amitié.'

— En dout(>r, c'eût été m'offenser.

— Puissiez-vous réussir !

— De deux choses l'une : ou vos lettres ont été brûlées, et en ce cas le danger que vous scmblez craindre u'cxi:*te

plus; ou il les a conservées, et alors il me les remettra J'en ' réponds.

— Il ne les a pas brùlées, s'écria impétueusement la jeune femme.

— Je comprends qu'un pareil sacrifice vous paraisse difficile, reprit M. de Vaudrey d'un ton de galanterie : mais pourtant il n'est pas de jour, où, en se mariant, on n'en accomplisse de semblables.

— Il n'a rien brûlé, vous dis-je ; et s'il le prétend, c'est qu'il cherchera à vous tromper.

— Je n'ai jamais excusé les torts d'Héraclius; ainsi vous pouvez me croire quand je vous assure qu'on peut ajouter foi à sa parole.

— Sa parole !

— D'homme à homme, du moins. S'il me jure qu'il a détruit les gages qu'il tient de vous, je le croirai; et je compte que sur ma garantie vous en ferez autant.

Clarisse ne répondit rien, mais sa physionomie soucieuse annonça quelle irréparable atteinte avait porté l'expérience de l'amour à ses dispositions naturelles à la confiance.

En ce moment les cloches de l'église commencèrent à faire entendre leur sonnerie.

— Le voilà ! s'écria la femme abandonnée, avec un tressaillement nerveux.

Le baron lui prit les deux mains et les garda quelque temps serrées dans les siennes.

— Voici le moment de l'épreuve, lui dit-il d'un ton ae sincère sympathie; ne cherchez pas à contenir votre peine, épanchez-la au contraire tandis que nous sommes seuls. Dans quelques instants vous serez entourée, il faudra veiller sur vos moindres gestes et imposer à votre visage un masque impénétrable. Maintenant, vous êtes libre encore, libre de souffrir. Pleurez donc, mon enfant, et ne craignez pas de me laisser voir vos larmes : les chagrins du cœur sont bien loin de moi, sans doute, mais enfin je les ai cou-

nus comme un autre, et quoique exempt désormais de les ressentir, je n'ai pas pour cela cessé de les respecter.

Tandis que M. de Vaudrey s'exprimait ainsi, avec cette espèce de mélancolie qu'inspire aux caractères les plus fortement trempés l'approche du déclin, et qui leur sied comme un pâle rayon de soleil à un paysage d'automne^ la figure de madame Grandperrin avait passé graduellement de l'abattement le plus morne à la plus hautaine fierté.

— Pleurer encore ! s'écria-t-elle brusquement, pleurer toujours ! et c'est vous qui m'y encouragez ! Ah ! je le sais, lœil d'une femme contient beaucoup de larmes; mais il arrive enfin un moment où elles tarissent, et, grâce au ciel, je crois ce moment venu pour moi. Pour entrer dans la douleur il est bien des portes ; pour en sortir il n'en est qu'une peut-être, qu'importe ! pourvu qu'elle existe en elîet ! et j'en suis sûre, car en cet instant même je la vois s'ouvrir devant moi : cette porte, c'est le mépris.

— Le mépris ?

— Ou plutôt le dégoût. A part vous, mon vieil ami, dont le cœur est aussi noble que l'esprit est généreux, tout ce qui m'entoure est si petit, si lâche, si bas, qu'au lieu de m'indigner follement, ou de me désespérer plus follement encore, je finirai par n'opposer à ces ignominies que le plus calme dédain.

— Mais à quel propos...

— Entendez-vous ces cloches?

— Oui; ce sont celles de l'église.

— Ce prêtre!... depuis qu'il est ici, ma maison a été la sienne ; il a mis à s'y introduire, à s'y établir, à s'y impatroniscr une adresse et un artifice dignes do Tartufe, et maintenant le voilà rangé parmi mes ennemis.

— Le curé Dommartin?

— Il y a trois semaines que je ne l'ai vu, lui qui pendant près d'un an n'est pas resté un seul jour sans venir ici. Alors, il est vrai, le.château n'était pas habité; maintenant

LE GENTILIIO.MME CAMPAGNAllD. ITO

qu'il va l'être^ M. Dommartin, comptant sans doute y trouver un patronage plus puissant que celui qu'il avait cherché à la forge, s'éloigne de moi sans motif ni prétexte^ insolemment, brutalement...

— Que voulez-vous, ma clière Clarisse? Dommartin, ainsi qu'une partie de ses confrères, n'est au fond qu'un paysan. Sa blouse s'est allongée en robe et a passé du bleu au noir ; voilà tout le fruit qu'en fait d'éducation il a retiré du séminaire. Comment alors attendre de lui la conduite d'un homme bien élevé, ou du moins les procédés parlésquels les gens qui se piquent de savoir-vivre préparent et pallient une rupture ?

— Un homme comblé par M. Grandperrin et par moi !

— Il est ambitieux, et tout ambitieux est ingrat.

— L'ingratitude ne de^■rait plus me surprendre, et cependant je ne puis m'y habituer. Un homme qui, il y a un mois encore, manœuvrait tortueusement pour capter ma confiance !

— J'espère qu'il n'a pas réussi !

— Heureusement non, quoique à cette époque je ne pusse prévoir sa trahison d'aujourd'hui. Vous allez me trouver d'une faiblesse bien puérile. Ces cloches me font mal.

— S'il a ordonné de les sonner en l'honneur de mon neveu, c'est qu'il espère que leur écho arrivera jusqu'aux oreilles de notre cousin l'évêque d'Autun, de qui dépend son avancement. L'honnête curé a envie d'être vicaire général : voilà en deux mots l'histoirede ce que vous nommez sa trahison.

La détonation des boîtes d'artifice se mêla en cet instant au son des cloches. ®

— Mais c'est un jour de fête dans toutes les règles, s'écria madame Grandperrin avec un rire convulsif ; je ne sais en vérité pourquoi nous restons dans cette sombre allée à échanger de tristes et vaines paroles, au lieu de nous réjouir comme tous les autres. Voyez, ajouta-t-elle en montra'jt

(le la main la partie du bourg située de l'autre côté de la rivière^ là-bas le soleil étincelle et le bonheur éclate; que n'allons-nous prendre notre part de l'un et de l'autre ?

— Calmez-vous! dit M. de Vaudrey^, qui accompagna ces paroles d'un clin d'oeil expressif; nous ne sommes plus seuls.

Madame Grandperrin tourna la tête du coté que lui désignait le regard du baron.

— Victorine! dit-elle avec un accent d'impatience; que vient-elle faire ici ?

La belle-fiUe de madame Grandperrin venait en effet de paraître à l'entrée de l'un des sentiers qui aboutissaient à Tallée des marronniers.

XIIÏ

sous LES MARRONNIERS.

Victorine Grandperrm était une jeune fille de vingt ans à peine^ blonde, jolie, un peu petite et douée d'un de ces attrayants embonpoints qui, à pareil âge, n'existent ordinairement qu'en espérance. Quoiqu'on fût alors au milieu de septembre, son costume était aussi printanier que sa personne; il se composait d'une robe do mousseline blanche, serrée à la taille par une ceinture de soie rose à laquelle se mariait un nœud de ruban de môme couleur appliqué sur l'éciiancrure du corsage. Des bottines de satin vert chaussaient coquettement ses pieds étroits et cambrés. Elle avait la tête nue ; mais trouvant sans doute que des clieveux, si abondants qu'ils pussent être, protégeaient mal contre les rayons du soleil un teint aussi frais que la fleur de l'hortensia, elle s'était mise sous l'abri plus efficace d'une ombrelle

LE GENTILIÎOMMlt CA.Ml'AGNARD. 4 81

qu'elle ferma lorsque l'épais feuillage Je l'allée des marronniers eut rendu cette précaution superflue.

En apercevant sa belle-mère et le baron de Vaudrey, Victorine, dont la marche avait été jusqu'alors ferme et rapide, parut hésiter, et un certain embarras se peignit dans son maintien. Sans ressembler précisément à la présidente de Montesquieu qui boitait, assure son mari, dès qu'on la regardait, la jeune fille ne voyait jamais les yeux d'autrui fixés sur elle sans que sa démarche trahît la gêne que lui causait cette observation, dont la bienveillance cependant était presque toujours manifeste. Son aisance naturelle se changeait alors en une sorte de gaucherie plus piquante encore peut-être, car tout sied à vingt ans, et ce qui devient un défaut plus tard ne paraît souvent alors qu'une grâce de plus. Mais en ce moment l'embarras de mademoiselle Grandperrin avait une cause indépendante de la timidité de pensionnaire qu'en dépit de son caractère délibéré elle éprouvait habituellement en pareille rencontre. Elle s'attendait à trouver l'allée des marronniers déserte, et le motif qui l'attirait dans cette solitude était , le lecteur le soupçonne peut-être déjà, un de ces doux secrets qu'un jeune cœur craint toujours de voir deviner.

Après un instant d'hésitation, Victorine prit son parti el s'approcha, en s'efForçant de sourire, du couple qui s'était arrêté à sa vue.

— Ce que vous venez de me demander sera fait demain, dit M. de Vaudrey à madame Grandperrin avant que la jeûna fille les eût rejoints ; ainsi donc, de la raison, du calme, el surtout que cette enfant ne s'aperçoive de rien.

La recommandation du baron était prudente, mais inutile. Déjà la victime de l'amour avait composé son \ isage, et des yeux beaucoup plus pénétrants que ceux de Victorine n'auraient pu parvenir à y découvrir la trace des émotions violentes et douloureuses qui l'avaient bouleversé un instant auparavant.

182 ŒU^TIES DE Cil. DE BEBNARD.

— Je vous avais priée de rester au saîoii;, dit à la jeune fille madame Grandperrin, avec la froideur agressive qui caractérise assez ordinairement le langage des belles-mères.

— J'en viens^ madame, répondit laconiquement Victorine, trop habituée sans doute à mi pareil accueil;, pom' s'en montrer affectée.

— Vous feriez bien d'y retourner, reprit Clarisse du même ton bref et sec ; quelques-uns de ces messieurs peuvent arriver d'un instant à l'autre, et il est fort peu convenable qu'ils ne trouvent personne pour les recevoir.

— Mon père est dans son cabinet, dit la jeune fille, après avoir répondu, par une révérence amicale, au salut souriant que venait de lui adresser le baron.

— Le cabinet de votre père n'est pas le salon, et vous savez fort bien qu'il n'a pas l'habitude d'y recevoir les visites.

— Je vous demande pardon, madame ; en ce moment même mon père vient de faii?e entrer dans son cabinet M. de Boisjoly.

— U. de Boisjoly est déjà arrivé? dit la belle-mère de Victorine, en changeant subitement d'intonation.

— Il y a un instant, madame.

— Mon cher monsieur de Vaudrey, reprit madame Grandperrin avec une vivacité inattendue, nous sommes de vieux amis, et je ne fais pas de façons avec vous. Me permettez-vous d'aller recevoir M. de Boisjoly ? Il dine ici pour la première fois, et, comme vous le savez peut-être, on le dit légèrement pointilleux et formaliste.

— Je ne Vous cacherai pas, madame, répondit le baron en souriant, qu'il m'est pénible de me voir ainsi sacrifié ; mais ce sont là de ces malheurs auxquels, à mon âge^ il faut s'attendre et se résigner.

— Vous n'êtes pas si malheureux, puisque ma bellc-filIc va me remplacer près de vous, répliqua madame GrandperriU;, qui fit un effort pour sourire à son tour.

— J'allais prier niadcmoiscUe Victorine de m'accorder cet agréable dédommagement.

— Mademoiselle Victorine vous l'accorde sans se faire prier^ répondit la jeune fille avec un enjouement plus franc que celui de sa belle-mère.

— Maisj madame, reprit M. de Vaudrey, pour rester à l'unisson de ce badinage, je dois, en conscience, vous en avertir : c'est un tête-à-téte en règle que vous autorisez là. II n'est pas probable, sans doute, qu'il puisse être fort dangereux pour mademoiselle Victorine; mais ne craignezvous pas qu'il ne le soit pour moi, en dépit de ma baibe grise ?

Madame Grandperrin arrêta sur le baron un regard perçant, comme si elle eût cherché, sous cette plaisanterie apparente, un sentiment sérieux.

— A vrai dire, répondit-elle avec un accent singulièrement expressif, loin de le craindre, je crois que je le désirerais.

Victorine fronça les sourcils et rougit fortement, tandis que du bout d'un de ses pieds mignons elle martelait le sol de l'allée avec une impatience nerveuse.

Quant au baron, malgré la maturité de son âge et son usage du monde, l'insinuation de madame Grandperrin lui causa un embarras que trahit, pendant un instant, sa physionomie si impassible d'ordinaire.

En remarquant la double impression produite par ses paroles, la femme du maître de forgesjugea inutile d'insister pour le moment, et, semblable aux archers parthes qui tournaient bride après avoir décoché leurs Uèches meurtrières, elle s'éloigna d'un pas rapide.

Tant que sa belle-mère fut en vue, Victorine garda le si-

• lence et demeura immobile, les yeux baissés ; mais dès que

madame Grandperrin eut disparu au toiu-nant de l'un des

sentiers qui conduisaient de l'allée de marronniers à la

maison, la jeune fille releva la tète et lixa sur le baron

un vif et ferme regard où étincelait, comme un rayon de soleil dans une eau limpide, la naïve hardiesse qui distingue parfois l'innocence à vingt ans.

— Monsieur de Vaudrey, dit-elle d'une voix assurée quoique émue, je rends grâce au hasard qui me laisse seule avec vous; depuis quelque temps je désirais cette occasion de vous parler sans témoin, car j'ai une confidence à vous faire.

— Et de deux ! se dit le gentilhomme campagnard avec une ironie mélancolique. Décidément il paraît que je suis encore plus respectable que je ne le supposais, et que désormais il faut me résigner au rôle de confident. C'est triste.

— Avez-vous compris ce que vient de dire ma bellemère ?

— Je le crois, mais je puis me tromper.

— Enfin, quel sens attachez-vous à ses paroles?

— Celui que vous y attachez sans doute vous-même.

— Mais ce n'est pas là répondre, dit Victorine d'un ton d'impatience.

— Je vais donc m'expliquer, puisque vous l'exigez, reprit le baron en la regardant fixement : Madame Grandperrin, sans s'en douter peut-être, vient de me souliaiter le plus grand malheur qui puisse arrivera un homme de mon âge.

— Un malheur ! dites-vous ?

— D'autant plus affligeant, qu'il serait de ceux pour lesquels on est sans pitié; le malheur de tomber amoureux d'une charmante jeune fille dont je pourrais être le grandpère.

— N'est-ce pas que cela n'aurait pas le sens commun ? dit mademoiselle Grandperrin.

— J'en conviens, répondit M. de Vaudrey en s'efforçant de sourire ; mais enfin supposez que cela arrive.

Un instant éclairci, le front de la jeune fille redevint soucieux.

— Les cheveux blancs ne préservent pas toujours de la

folie, poursuivit le baron d'une voix où perçait quelque émotion; supposez donc que je puisse un instant oublier les miens, et que le souhait de votre belle-mère se réalise en dépit de moi-même ; dites-moi, ne serais-je pas bien malheureux ?

— Et moi, donc ! s'écria Victorine avec une franche explosion qu'elle se reprocha sans doute, car aussitôt elle baissa les yeux d'un air confus.

Si M. de Vaudrey avait conservé quelques-unes des illusions d'amour-propre dont sont aveuglés quelquefois les hommes qui ont passé la cinquantaine, la cruelle naïveté de la jeune fille lui eût porté un rude coup ; mais le baron était un de ces esprits droits et justes auxquels profite l'expérience, et qui savent que dans les épreuves successives de la vie la sagesse consiste à conformer ses sentiments à son âge. Depuis que ses cheveux et sa barbe portaient les couleurs de l'hiver, il avait compris qu'il devait désormais renoncer aux roses parfumées du printemps. Le sentiment de sa dignité, d'accord avec le bon sens, lui conseillait de quitter l'amour avant d'en être dédaigné; docile à cette voix raisonnable, il avait sevré son âge mûr de ces philtres dangereux dont peut sans honte s'abreuver la jeunesse puisqu'elle y puise la grâce, le courage, toutes les nobles ardeurs , quelquefois même le génie, mais que doivent écarter de leurs lèvres les vieillards, sous peine de voir trébucher leurs dernières années dans une ivresse ridicule et dégradante.

La philosophique tempérance que s'était imposée le gei^lhomme campagnard au sujet de la plus séductrice des passions, n'allait pas sans doute jusqu'au stoïcisme, et il y avait dans sa réserve beaucoup plus de prudence que d'insensibilité. Il était donc résigné sans être exempt de tout regret, et sa résignation elle-même se trouvait quelquefois exposée à de pénibles épreuves. Ainsi le baron n'avait pu voir chaque jour, depuis plusieurs mois, les

18G Ctl'VRES DE en. DE BEnNAlîP.

grâces naïves ci piquantes de la jeune Victorine, sans sentir remuer les libres de son cœur, vivace encore sous la froide armure dont il avait cru devoir le couvrir. Mais sa raison était restée victorieuse de ce retour involontaire aux émotions de sa jeunesse, et le sentiment trop vif que lui avait d'abord inspiré la jeune fille s'était peu à peu changé en une ?.ffection plus calme dans sa tendresse, quoique le nom de paternelle ne lui eût peut-être pas encore tout à fait convenu.

^- Vous avez raison, dit M. de Vaudrey en s'efforçartt de dissimuler l'impression assez désagréable que lui avait causée l'exclamation irréfléchie de mademoiselle Grandpeitin ; nous serions malheureux tous deux, et de plus je serais parfaitement ridicule.

— Ainsi, reprit avec empressement Victorine, vous me promettez bien...

La jeune lillc hésita et parut embarrassée pour terminer sa phrase.

— Je vous promets bien... de ne pas devenir amoureux de vous. Est-ce là ce que vous voulez dire? demanda le baron qui appela à son aide toute sa philosophie.

— C'est-à-dire, je ne vous empêche pas de m'aimer, et môme je le désire, car j'ai moi-même beaucoup d'amilié pour vous.

— Bien vrai? demanda M. de Vaudrt*y.

— Je ne mens jamais, répondit Victorine eh posant ses doigts blancs et potelés dans la puissante main que lui présentait le vieux gentilhomme: j'ai la plus grande estime pour votre caractère; je vous honore parce que vous êtes brave, noble et charitable; je vous aime parce que vous êtes simple, spirituel et bon ; en un mot, j'ai pour vous une amitié aussi vive que respectueuse, l'attachement d'une fille pour son père, mais...

— Je m'attendais à ce mais, dit le baron avec un sourire mélancolique, et j'aurais tort de m'en olîenscr. La

part que vous m'avez faite est déjà trop belle pour un barbon comme moi.

— Mais si le projet que s'est mis en tête ma belle-mère, et auquel mon père paraît s'associer depuis quelques jours, devait se réaliser, je serais malheureuse, je le sens ; et voilà ce qui me donne en ce moment le courage de vous parler avec une franchise bien inconvenante peut-être...

— Non, mon enfant. La franchise n'est jamais un tort, et pour vous prouver que la vôtre ne me blesse pas, je vais l'imiter. Le projet que vous attribuez à votre belle-mère ne m'a pas échappé non plus.

— J'en étais sure ! s'écria Victorine en rougissant de dépit. Suis-je assez humiliée ! Ainsi vous vous êtes aperçu qu'on me jette à votre tête?

— Ce dont je me suis aperçu surtout, et à mes dépens, répondit le baron d'un air de douce plaisanterie, c'est que vous n'êtes pas fille à vous laisser conduire à l'autel malgré vous; et je serai bien étonné si l'on parvient jamais à vous réduire à l'état de victime résignée.

— C'est pourtant à cela que vise ma belle-mère.

— Il ne faut pas lui en vouloir, son intention au fond est excellente.

— Oh ! je n'en doute pas, dit la jeune fdle avec une ironie marcjuée, elle m'aime tant !

— Vous la jugez mal, et en cela je ne puis vous approuver, reprit M. de Vaudrey d'un air sérieux.

— Il est tout simple que vous la souteniez, reprit vivement Victorine, vous êtes son ami.

— Je suis aussi le vôtre, et c'est pour cela que je voudrais voir régner entre vous l'union et la bonne harmonie.

— Comment! mais nous sommes parfaites l'une pour l'autre; moi la plus soumise des belles-filles, elle la plus tendre des belles-mères; tout à l'heure encore, n'avez-vous pas eu un échantillon de notre aménité respective? Nous sommes au mieux, vous dis-je, et des calomniateurs poui>

i8S ŒUVRES DE CH. DE BERNARD.

raient seuls prétendre que l'accord le plus touchant ne règne pas toujours au sein de notre famille.

L'accent de mademoiselle Grand perrin était empreint d'une raillerie pleine d'amertume qui donnait le démenti le plus formel au sens littéral de ses paroles.

— Voulez-vous que je vous dise quel est votre principal grief contre votre belle-mère? dit le baron en affectant un air enjoué, dans le but sans doute de faire diversion aux pensées désagréables que trahissait la physionomie de la jeune fille.

— Elle a épousé mon père, voilà mon premier grief, répondit Victorine avec énergie; elle occupe dans notre maison la place de manière à moi... Ma pauvre mère, ajouta la jeune fille, dont les yeux se mouillèrent de larmes, morte si jeune, et sitôt remplacée par cette étrangère !

— Ma chère enfant, reprit affectueusement M. deVaudrey, je respecte votre douleur, mais elle ne doit pas vous rendre injuste. Il était fort difficile, impossible, pour mieux dire, que dans sa position et à la tète d'un établissement considé' rable, votre père ne se remariât pas.

— Comme si, à vingt ans bientôt, je n'eusse pas été assez raisonnable pour diriger sa maison !

— Dans une position de cette espèce, il est bien rare qu'une jeune fille acquière l'autorité qu'on n'ose pas contester à une femme mariée.

— Eh bien! alors, qui empêchait mon père de me marier?

— Ceci est juste, dit le baron en souriant, mais j'avoue que l'aversion manifestée par vous-même tout à l'heure pour le mariage m'avait empêché d'étudier la question sous ce point de vue.

— Mais enfin, monsieur de Vaudrey, se hâta de dire la la jeune fille un peu confuse, ne sentez-vous pas qu'il m'est impossible d'aimer lafemme qui est venue prendre la place de ma mère?

— Je comprends vos préventions ot 'e les excuse en par-

tie; mais je dis qu'un peu de réflexionne tarderait pas à les guérir. Puisque votre père était décidé à se remarier^ pourquoi vous révolter contre un fait inévitable? D'ailleurs, croyez-en mon expérience^ belle-mère pour belle-mère^ vous auriez pu trouver plus mal.

— Plus mal que mademoiselle de La Gennetière! dit Victorine avec un dédain peu dissimulé.

La figure de M. de Vaudrey devint grave et presque sévère.

; — Comme vous le disiez tout à l'heure, répondit-il, je suis l'ami, le sincère ami de votre belle-mère, de même que je suis le vôtre; or, je n'ai pas l'habitude de laisser dire devant moi du mal de ceux que j'aime.

— Je me tais, monsieur, reprit la jeune fille d'un air contrit, en baissant les yeux devant le regard désapprobateur du baron; je suis une étourdie qui parle trop librement, et souvent fort mal; si je vous ai fait de la peine, je vous en demande pardon.

— Ce serait plutôt à moi de vous demander pardon de ma rudesse, dit le gentilhomme campagnard désarmé par cette soumission ingénue ; mais vous savez qu'un vieux soldat a son franc parler. Dans tout ceci, je l'espère, il n'y a qu'un de ces malentendus qui divisent parfois momentanément les familles les mieux unies, et qui disparaissent à la première explication. Je le répète, vous n'avez qu'un seul grief sérieux contre votre belle-mère.

— Lequel? demanda Yictorine qui depuis un instant semblait distraite.

— Ce projet de mariage, répondit M. de ^'audrey en s'efTorçant de parler d'une chose qui le touchait de si près, aussi tranquillement que s'il eût été question d'un autre prétendu.

Au lieu de répondre, la jeune fille lançait du côté de la rivière des regards furtifs, mais ce silence même et cet embarras pouvaient passer pour un acquiescement.

190 CEmUES DE en. DE BERNARD.

— Vous comprenez, poursuivit le baron dont renjouement semblait en ce moment un peu forcé, qu'il m'est impossible de m'associer à votre rancune contre madam'e Grandperrin, à propos d'un projet qui aurait pour moi tout l'attrait du bonheur s'il m'était permis d'y songer sans folie, et qui d'un autre côté exciterait peut-être un peu moins votre courroux si, au lieu d'avoir cinquante-cinq ans et de se nommer le baron de Vaudrey, le futur n'en avait que trente et s'appelait...

— Et s'appelait ? répéta Victorine dont le visage était couvert d'une rougeur ardente et le corsage doucement agité.

— Comme s'appelle ce monsieur en habit noir qui cherche, vis-à-vis de nous, de l'autre côté de l'eau, à se cacher derrière un arbre.

A ces mots prononcés avec un calme alîecte, mais où perçait cependant quelque peu de ce sentiment d'aigreur jalouse qu'éprouvent souvent les hommes d'ùii âge mur à l'aspect des jeunes gens qui les supplantent impitoyablement dans les plaisirs et les succès de la vie, M. de Vaudrey étendit la main en désignant à mademoiselle Grandperrin, qui probablement n'avait pas attendu jusqu'alors pour l'aperce\ oir, Georges Froidevaux fort mal caché derrière un saule, à l'ombre duquel, avec la bienheureuse confiance particulière aux amoureux, le jeune avocat se croyait parfaitement à l'abri des regards indiscrets.

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