LES CAQUETS DU VILLAGE
En face de l'habitation de M. Grandperrin, de l'autre côte de la rivière, un étroit chemin, bordé de sauleS; sépa^
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rait du courant les jardins de quelques-unes des maisons du village. Ce sentier^ d'oîi l'on apercevait toute la lisière du parc de la forge, était devenu depuis quelque temps la promenade favorite de Georges Froide vaux. Chaque jour les habitants du voisinage pouvaient l'y voir, marchant à pas lents, d'un air pensif, ou assis au pied d'un arbre, une ligne à la main ; de la part d'un si déterminé destructeur de gibier, une pareille conduite avait de quoi surprendre, car, en général, l'amour viril de la chasse ne s'accorde pas plus avec le goût efféminé de la rêverie qu'avec le tranquille passe-temps de la pêche.
Quelques observateurs ou plutôt quelques observatrices s'étaient donc permis de mettre en doute la sincérité de la passion subite pour la truite et la carpe dont se prétendait atteint l'avocat campagnard ; mais quoique partageant au iond cette incrédulité, M. Bobilier n'avait pas hésité à venir officieusement en aide à son jeune ami, tant le cœur du vert septuagénaire ressentait de sympathie pour tout ce qui lui rappelait les émotions de ses galantes années.
Ceci demande une explication et nous force à rétrogi\ader pour quelques instants.
A Châteaugiron, une demi-douzaine de femmes, parmi lesquelles nous devons placer au premier rang madame Estèveny, buraliste de la poste aux lettres, et mademoiselle Ursule Chavelet, sœur du percepteur des contributions, étaient reçues dans le salon de la forge, et pour cette raison, quoique tenues à distance respectueuse par la maîtresse du logis, elles regardaient avec un dédain assez prononcé le reste du beau sexe du bourg. Cette coterie composait l'aristocratie de Châteaugiron; c'était une Chaussée-d'Antin au petit pied, car ses éléments essentiellement bourgeois ne lui permettaient pas d'aspirer à reproduire en miniature cantonale le noble iaubourgSaint-Cicrmain.
Envieuse jusqu'à la rage de la Ibrtune et de la beauté de madame Grandpcrrin et de sa belle-fille, la noc'élé château^
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gironaise (ainsi se nommait avec orgueil et privativement à , toute autre cette petite réunion féminine) s'évertuait toutefois, et fort malheureusement d'ordinaire, à les prendre pour modèle ; mais à part cette subordination involontaire, c'était une véritable puissance avec laquelle chacun était tenu de compter. Elle donnait le ton, fixait la mode, rendait sur toutes les matières des arrêts sans appel, et surtout cultivait avec l'assiduité la plus fervente la médisance, cet euphorbe vivace dont il est impossible de se former une idée juste lorsqu'on ne l'a étudié qu'à Paris, car ce n'est qu'en province que se développent complètement le luxe de sa floraison et l'âcreté de son venin. ■
Pendant longtemps, M. Bobilier et Georges Froidevaux avaient fait les délices de ce club en jupon. Sans rivaux dans la commune pour l'éducation, les manières polies et les talents d'agrément, puisque, à part ses visites à la forge, le baron de Vaudrey ne fréquentait pas la société châteaugironaise, et que, de son côté, M. Grandperrin concentrait toute son intelligence dans ses spéculations industrielles, le juge de paix et l'avocat s'étaient vus, à des titres divers, également recherchés, fêtés, courtisés, adulés. Il eût été fort difficile de décider lequel des deux jouissait de la plus grande faveur près de ces dames et de ces demoiselles; car si le jeune homme était un causeur enjoué et parfois spirituel, s'il savait assez de musique pour mariei' sa basse sonore au soprano perçant de mademoiselle Chavelet, qui possédait une discordante épinette baptisée par elle du nom de piano d'Erard, quels succès en revanche n'obtenait pas le vieillard, et par quels applaudissements ne se voyait-il pas encouragé, lorsque, papillonnant dans le salon de madame Estèveny, il effeuillait les plus fines fleurs de son savoir-vivre aristocratique, racontait les glorieuses histoires des châtelains et des baillis ses ancêtres, ou récitait avec une emphase paternelle quelque fragment de poésie légère, auquel, avait-il soin de dire, le Mercure de France n'avait
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pas refusé l'hospitalité une cinquantaine d'années auparavant !
Quand il s'agit de décerner le prix entre deux concurrents, si leur mérite est tellement égal qu'il soit impossible de préférer l'un sans se montrer injuste envers l'autre, il est d'usage de partager la couronne. Tel avait été l'embarras de la société du bourg pour décider lequel était en définitive l'homme le plus aimable du vieux juge de paix ou du jeune avocat, que pour en sortir on avait fini par recourir à l'expédient conciliateur dont nous venons de parler.
— M. Froidevaux est Alcibiade, mais M. Bobilier est Anacréon, avait dit sentencieusement, en pinçant sa bouche en cœur, madame Estèveny, bas-bleu émérite, à qui l'amitié sans doute désintéressée d'un vénérable membre de l'Institut avait fait obtenir le bureau de poste de Châteaugiron. On sait que les écrivains en cornettes sont particulièrement friands de ces sortes de places, sans doute parce qu'ils se figurent que trier les lettres, c'est encore les cultiver.
Mais si la plupart des femmes de la Chaussée-d'Antin châteaugironaise tenaient, à l'exemple de madame Estèveny, la balance égale entre les deux rivaux, il en était une néanmoins qui, tout en rendant justice à l'amabilité de l' Anacréon, avait peine à cacher sa préférence pour l'Alcibiade. C'était mademoiselle Ursule Chavelet, fille majeure depuis longtemps, et menacée de devenir bientôt la doyenne de l'aimable chœur de chant que nous avons vu si vigoureusement à l'œuvre dans un des précédents chapitres. En général, la présidence dévolue à l'âge est peu ambitionnée, parle beau sexe surtout. Aussi, nul doute que la sœur du percepteur n'eût fait bon marché des honneurs réservés à soncélibatmùrissant, si quelque parti sortable, et par-dessus tous les autres Georges Froidevaux, se fût offert à la changer de vieille fille en jeune femme : métamorphose que nous voyons s'accomplir avec succès tous les jours et après àaquelle cette intéressante créature, en dépit de sa pruderie
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el de sa dévotion^ soupirait un peu plus qu'elle n'eût voulu en convenir.
Est-il besoin d'ajouter qno la première personne qui remarqua la diminution des assiduités du jeune avocat près du beau monde de Chàteaugiron et la fréquence de ses promenades solitaires le long de la rivière fut mademoiselle Chavelet? La m.aison où elle demeurait avec son frère le percepteur se trouvant sîtiiéë vis-à-vis de la forge, au bord de l'eau, la fille majeure se figura d'abord naïvement que c'était la pôclie de son cœur qu'avait pour but la ligne dont était toujours armée la main de son accompagnateur ordinaire; mais dès la première épreuve, celte agréable illusion fut cruellement détruite.
Un jour que mademoiselle Ursule, dans une intention des plus encourageantes, avait pris position sous une tonnelle, à l'extrémité de son jardin, et à quelques pas seulement du saule au pied duquel, depuis quelque temps, Georges Froidevaux venait s'asseoir chaque matin, sous prétexte de poissons à capturer, elle put remarquer, à son vif désappointement, que l'aimable pêcheur ne tournait pas une seule fois la vue de son côté, mais qu'en revanche ses regards ne quittaient point le parc, qui s'étendait de l'autre côté de la rivière. Une r(;be blanche et une blonde chevelure qu'elle put entrevoir à plusieurs reprises sous le feuillage de l'allée de marronniers dont nous avons parlé,achevèrent de détacher le bandeau qui avait couvert pendant quelques jours les yeux de la trop sensible célibataire;' à la flamme de cette révélation foudroyante s'alluma subitement dans son cœur, à l'endroit de Georges Froidevaux, une haine rancunière au moins égale en intensité au tendre sentiment dont ce cœui" abusé n'avait pas su se détendre.
Le soir même, dans la coterie aristocratique du beau sexe châteaugironais, éclata cette nouvelle éU'ange, incroyable, scandaleuse ; M, Froidevaux est amoureux de ma^
deiîioîselle GrandpoiTin, et tons les matins, à onze heures, iîs ont des rendez-vous.
Pi\°ssée de questions, mademoiselle Cliavelet, il est vrai, fut obligée de reconnaître que, pendant les susdits rendezvous, la rivière coulait entre le couple amoureux, ce qui ne laissait pas que d'être assez rassurant au point de vue de la moralité; mais madame Estèveny, dont l'opinion faisait loi pour cet aimable cénacle, décida que, dans une intrigue de cAte espèce, une rivière de plus ou de moins ne signifiait absolument rien, et que ce n'était pas là un incident qu'on pût admettre comme circonstance atténuante.
— N'avons-noiQS pas l'histoire d'Héro et de Léandre ? dit-elle avec le sourire précieux dont elie assaisonna-it toujours ses allusions classiques.
Depuis qu'elle était établie à Châteaugiron, la protégée du vénérable académicien se livrait plus passionnément que jamais à son goût pour l'érudition et le bel esprit, et cela sans que personne y trouvât à reprendre; car, disait en plaisantant le jeune avocat, le moyen de contester à une buraliste de poste le titre de femme de lettres?
— Il est sûr, dit une autre interlocutrice, prude de son métier, qu'une rivière de soixante pieds de largeur n'est pas un obstacle capable d'arrêter un homme aussi entreprenant que M. Froidevaux. Si c'était à moi qu'il en voulût, et qu'au lieu d'être séparés par une espèce de ruisseau, nous eussions la Loire entre nous deux^ assurément je ne dormirais pas tranquille. • ' i
— Cependant, madame Perron, là Loire est bien large ! objecta une cousine de M. Bubilier, qui était de beaucoup la fennne la plus indulgente de la société.
— Pas si large que rilcllespont, dit madame Estèveny en articulant emphatiquement ce dernier mot.
— .ïe ne connais pas cette rivière-là, reprit d'un air de simplicité la parente du vieux juge de paix.
— L'Hellespont n'est pas «ne tivièrê; madaiiie Giraud,
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répondit avec une sorte de condescendance l'érudite buraliste, c'est un détroit, un bras de mer que traversait toutes les nuits Léandre, un jeune Grec, pour aller voir la belle Héro, sa maîtresse.
— Jésus-Dieu ! fit une vieille dévote en levant les yeux au ciel, dire que des chrétiens commettent de pareilles abominations et qu'il y a des femmes qui les permettent !
— Je vous ferai observer, mademoiselle Bergeret, que Léandre n'était pas un chrétien, mais bien un païen, dit madame Estèveny avec un sourire moqueur, tel que devait s'en permettre quelquefois, en observant la rustique ignorance de ses hôtes, Ovide exilé chez les Sarmates.
— Si votre Léandre n'avait pas de religion, tant pis pour lui, répliqua la dévote en s'échauffant.
— Je n'ai pas dit que Léandre n'avait pas de religion; j'ai dit qu'il était païen.
— Comme si ce n'était pas la même chose !
— Pas tout à fait : les païens, mademoiselle Bergeret, avaient leur culte comme nous avons le notre.
— Un joli culte ! un tas d'iiorreurs ! reprit la vieille fille de plus en plus animée. D'ailleurs il ne s'agit pas de cela ; M. Froidevaux est chrétien, lui, ou du moins il devrait l'être, et s'il est vrai qu'il traverse la rivière toutes les nuits pour aller faire l'amour à cette petite péronnelle...
— Mais personne n'a dit cela, interrompit madame Giraud.
— Personne ne l'a dit, c'est vrai, dit mademoiselle Chavelet avec un sourire amer, mais aussi personne n'a dit le contraire.
— Et dès lors, c'est fort possible, ajouta la prude charitablement.
— Dites excessivement probable, reprit la dévote en encbérissaut, selon l'usage; et vous ne trouvez pas cela révoltant! et vous ne pensez pas qu'il est plus que temps de mettre un terme à un pareil scandale! et vous n'êtes pas
d'avis d'avertir ce pauvre curé^, afin que dans son prône de dimanche il tasse rentrer en terre ce débauché et cette dévergondée ?
— Mademoiselle Bergeret , vous allez beaucoup trop loin, s'écria la buraliste avec une sorte d'inquiétude, car ayant assez peu de confiance dans la discrétion de ses compagnes, elle commençait à craindre que quelques détails de ce bienveillant colloque n'arrivassent aux oreilles des maîtres de la forge.
— Comment ! je vais trop lom ! reprit mademoiselle Bergeret d'un ton courroucé; je vais trop loin parce que je m'indigne contre le libertinage !
— Oui, vous allez trop loin. Que la conduite de M. Froidevaux soit équivoque, je l'accorde; mais je ne vois pas qu'il y ait lieu à élever le moindre doute au sujet de la vertu de mademoiselle Grandperrin; c'est une jeune personne aussi sage que bien élevée.
— Une franche coquette, grommela la dévote, une petite impie qui, à l'église, au lieu de tenir les yeux baissés sur son livre de messe, ainsi que doit le faire une fille modeste, se retourne à chaque instant afin de voir ce qui se passe derrière elle.
— Mais, mademoiselle Bergeret, dit avec une certaine malice la cousine de M.Bobilier, pour savoir que mademoiselle Victorine se retourne quand elle est à l'église, il faut que vous vous retourniez vous-même, puisque votre banc est au-dessus du sien.
— Madame Giraud, répondit la dévote d'un ton sec, sachez que s'il m'arrive quelquefois de regarder derrière moi quand je suis dans la maison de Dieu, c'est dans une intention pieuse et louable, tandis qu'en se retournant, votre demoiselle Grandperrin, dont vous prenez si chaudement le parti, n'a d'autre but que de satisfaire une curiosité profane.
— C'est-à-dire de regarder M. Froidevaux, dit Ursule Cliavelet avec un ricanement haineux ; depuis quelque
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temps il ne manque pas une messe, lui qui auparavant no mettait jamais les pieds à l'église.
9 — Faut-il que le temple du Seigneur soit témoin de pareilles monstruosités ! reprit la dévote en joignant douloureusement les mains.
— Tout cela ne m'empêche pas d'être dei avis de mademoiselle Estèveny, dit madame Giraud. Que M. Froidevaux soit amoureux de mademoiselle Victorine, c'est fort possible; cette chère demoiselle est bien assez jolie pour qu'on l'aime. Mais...
— Dites qu'elle est riche, interrompit Ursule d'un air dédaigneux qui cachait mal la jalousie secrète dont son cœur était dévoré; maintenant les hommes ne s'inquiètent guère qu'on soit laide ou jolie; la seule chose qu'ils cherchent en se mariant, c'est l'argent !
— Mais, poursuivit madame Giraud, jusqu'ici rien ne prouve que mademoiselle Victorine encourage M. Froidevaux et soit d'accord avec lui ; car traverser toutes les nuits la rivière pour la voir, c'est une histoire qui n'a pas le sens commun.
— Qu'y aurait- il là de si étonnant? dit insidieusement madame Perron; M. Froidevaux nage comme une loutre.
— Vous l'avez donc vu nager? demanda la cousine du juge de paix sans paraître entendre malice à cette question.
— Dieu m'en préserve ! répondit la prude en baissant les yeux; mais n'a-t-il pas sauvé l'an dernier deux enfants qui se noyaient ?
— II est sûr qu'il est fort aaroit à tous les exercices au corps, dit madame Estèveny; d'ailieurs est-il nécessaire de nager comme lord Byron pour traverser une petite rivière qui est prcsqu'à sec une partie de l'année?
— En ce moment même il ne passe pas deux pouces d'eau sur l'écluse, dit mademoiselle Chavelet.
— Et pour un homme jeune et alerte c'est aussi commode qu'un pont, ajouta madame Perron.
— Il n'y a pas à en douter, s'écria en manière de conclusion la vieille dévote, c'est par l'écluse que passe ce mauvais garnement pour aller à ses infâmes rendez-vous.
— Mais enfin, mademoiselle, dit la cousine du juge de paix, avant d'accuser ce pauvre M. Froidevaux de s'introduire pendant la nuit dans la maison de M. Grandpcrrin, ce qui serait une chose fort grave, il faudrait posséder quelques preuves. Où sont les vôtres ?
— Mes preuves, madame, répondit d'un air digne mademoiselle Bergeret, elles sont dans ma conviction.
La réponse était péremptoire ; la bienveillante madame Giraud essaya pourtant d'y répliquer, mais vainement chercha-t-elle à établir que, loin d'être un indice de culpabilité, les stations matinales du jeune avocat au bord de la rivière prouvaient au contraire l'innocence de mademoiselle Grandpcrrin de la manière la plus évidente, puisqu'un amant complètement favorisé n'eût jamais commis ces sentimentales imprudences. A tous ces raisonnements fondés sur la justice et le bon sens, l'opiniâtre vieille fille se contenta de répondre en branlant la tète :
— Tout cela est bel et non, madame Giraud, et cette petite pécore peut se flatter d'avoir en vous une amie dévouée: mais j'ai ma conviction, et vous ne mel'ôterez pas.
A part madame Estèveny, qui, de peur de se voir compromise plus tard par quelque indiscrétion, évita de se prononcer Ouvertement, toutes les autres femmes de la société châteaugironaise se rallièrent au sentiment de mademoiselle Bergeret, et déclarèrent, à son exemple, que leur conviction était irrévocablement formée ; puis chacune à l'envi s'efforça d'expliquer les invraiseml)îances du roman dont le jeune avocat se trouvait proclamé le héros sans s'en douter, et grâce au plus ingénieux commentaire, tout y devint biehtût clair, évident, incontestable.
Si M. Froidevaux n'était plus aimable comme autrefois, c'est qu'il était amoureux ; s'il se montrait distrait, rêveur.
triste même;, lui si gai d'ordinaire, c'est qu'il était anioureux; s'il mettait une sorte d'affectation farouche à fuir une société dont il avait été pendant si longtemps l'ornement et la joie, c'est qu'il était amoureux. Jusque-là, rien que de I fort logiquement raisonné ; mais la perspicacité d'une demi- ' douzaine de provinciales curieuses, désœuvrées et médisantes ne devait pas se contenter d'une induction si naturelle et si sensée : à peine eurent-elles subodoré une aventure galante, qu'elles se préoccupèrent du dénoûment avecune avidité exclusive, et comme en réalité ce dénoûment leur était parfaitement inconnu, elles en composèrent un de leur choix, gTâce à la fertilité d'imagination qui caractérise la plupart des femmes en pareil cas.
Voici donc le dernier chapitre du roman de Georges Froidevaux et deVictorine Grandperrin, tel qu'il fut rédigé séance tenante par la collaboration Ghavelet, Perron et Bergeret, nonobstant les protestations réitérées de madame . Giraud, en présence de la neutralité prudente qu'avait exu devoir afficher madame Eslèveny :
Toutes les nuits le jeune avocat, traité d'Alcibiade par la docte buraliste, justifiait ce nom illustre dans les fastes de la séduction, en s'introduisantprès de l'objet de sa flamme. Lhabitation de M. Grandperrin était entourée de murs de tous côtés, à l'exception du bord de l'eau : c'est par la rivière qu'il y pénétrait, soit à la nage, à l'imitation du beau Léandre, soit plus prosaïquement au moyen de l'écluse, soit entin, et ceci était le plus probable, à l'aide de l'une des barques qui se trouvaient amarrées sur la rive droite. De la sorte, l'effronté séducteur ne laissait aucune trace de son passage, et en outre il évitait les chiens de garde à la vigilance desquels il n'eut pu échapper s'il avait tenté l'escalade sur quelque autre point de la forge. Les choses devaient nécessairement se passer ainsi ; telle était l'opinion unanime des clairvoyantes collaboratrices.
Ge joli dénoûment inventé, enjolivé et parachevé, cha-
cune des trois aimables créatures dont l'imagination mise en commun en avait fait les frais, exprima sa vertueuse indignation par une pantomime analogue à son caractère et à ses habitudes : la vieille dévote leva les yeux au ciel avec une componction douloureuse ; la prude entre deux âges èaissa les siens d'un air de pudeur alarmée; mademoiselle drsule Chavelet, enfin, poussa un de ces soupirs pleins de Tancune contre l'espèce masculine qui soulèvent parfois le corsage des filles un peu trop majem'es.
L'histoire en était là lorsque arriva M. Bobilier, qui jouissait des grandes et des petites entrées dans le salon de madame Estèveny, où se passait la scène que nous venons 'de raconter.
Mis au courant de la grande nouvelle du jour, le jage 'de paix, qui aimait Froidevaux, comprit sur-le-champ quels 'désagréments et quels ennuis pourrait lui attirer un malveillant bavardage, dont l'injustice d'ailleurs lui parut évi- «dente. Dans l'intérêt de son jeune ami, il s'efforça donc de 'tarir à sa source une médisance ou plutôt une calomnie rreafermée jusqu'alors dans un cercle étroit, mais qui ne pouvait manquer, si l'on n'y mettait ordre, de se répandre bientôt au dehors.
— Mesdames et mesdemoiselles, dit le vieillard avec Tac- "cent de galanterie mêlée de causticité qui lui était familier, il est uiie chose en vous que je ne me lasse pas d'admirer, «c'est la merveilleuse fécondité d'esprit au moyen de laquelle vrjus transformez en drame plein d'émotions le fait le plus insignifiant. Avec une pierre, vous avez le talent de bâtir une maison, et qu'on vous donne le moindre arbrisseau, je suis ;sùr qu'avant cinq minutes vous aurez trouvé moyen d'en tirer une forêt. Quoi ! parce que depuis quelques jours Froidevaux est devenu pêcheur, de chasseur qu'il était, vous en concluez qu'il est un Lovelace et qu'il a séduit mademoiselle Grandperrin?
— M. Froidevaux fait semblant de pêcher, mais il ne
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pêche pas, dit avec un rire sardonique mademoiselle Chavelet; je suis sûre que depuis une semaine il n'a pas pris nn seul goujon.
— Je vous demande pardon .mq,demoiselle, reprit le magistrat; j'ai le droit de dire que vous vous trompez, car Froidevaiix^ qui avait l'aimable habitude.de me faire manger assez souvent de son gibier, est devenu mon pourvoyeur de poisson depuis qu'il s'adonne à la pêche, et pas plus tard qu'hier il m'a encore apporté une fort jolie truite.
— Que votre gouvernante a achetée à Lavernier le pêcheur, dit en ricanant mademoiselle Bergeret; j'étais présente, et j'ai remarqué la chose avec d'autant plus de satisfaction que de méchantes langues m'avaient assuré que vous faisiez gras le samedi.
En voyant le mauvais succès de son mensonge officieux, M. Bobilier changea prestement de batterie sans se laisser déconcerter par les rires moqueurs qui avaient suivi la déclaration de la vieille dévote.
— Eh bien ! dit-il en feignant de s'associer à l'hilarité générale, puisqu'il n'y a pas moyen de faire prendre le change à votre perspicacité, je vous dirai tout.
— Ah ! voyons, s'écrièrent trois ou quatre voix à la fois avec l'accent de la plus vive curiosité.
— Vous avez deviné, poursuivit le vieillard d'un air confidentiel; les poissons peuvent jouer en toute sûreté autour de lalitine de Froidevaux, puisque la pêche n'est qu'un prétexte dont il se sert pour motiver ses fréquentes stations près de l'écluse ; car vous remarquerez que c'est toujours près de l'écluse qu'il s'assied.
— Parce que de là, interrompit vivement la sœur du percepteur, on aperçoit, comme si l'on y était, l'allée où mademoiselle Grandperrin a bien soin de se promener maintenant tous les matins à onze heures précises.
— Ma chère demoiselle Chavclet, reprit le juge de paix avec un sourire moqueur, ici votre sagacité se trouve en
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défaut. La conduite de Froidevaux a une cause tout autrement grave et sérieuse que le tendre motif éclos un peu à la légère dans votre imagination romanesque.
Tous les regards interrogèrent la physionomie du rusé magistrat.
— Voulez-vous que je vous dise ce qu'il fait tous les matins près de l'écluse? reprit-il finement lorsqu'il vit qu'il avait réussi à éveiller la curiosité générale.
— Pourvu que ce ne soit pas la répétition de l'histoire de votre truite, répondit la vieille dévote, dont le visage rechigné annonçait clairement qu'elle était décidée d'avance à ne pas croire un seul mot de ce que pourrait dire le défenseur officieux du jeune avocat.
— Puisque vous révoquez en doute ma véracité, reprit M, Bobilier d'un air dégagé, c'est madame Estèveny qui va se charger de vous expliquer la conduite, si étrangement interprétée, de notre ami Froidevaux.
— Moi? dit la buraliste avec étonnement.
— Vous-même, madame ; possédant à fond votre antiquité, il est impossible que vous n'ayez pas lu l'histoire do Démosthène.
— Je l'ai lue bien certainement, répondit madame Estèveny très-flattée du complimeiit que venait de lui attirer son érudition, mais je ne devine pas quel rapport...
— Vous vous rappelez sans doute ce que faisait dans sa jeunesse cet illustre orateur, dans le but de corriger un vice de prononciation qui aurait pu nuire à ses succès de tribune ?
Après quelques instants de réflexion, la femme de lettres répondit avec une vivacité triomphante :
— Démosthène mettait des cailloux dans sa bouche.
— Mesiames, que vous disais-je? reprit le juge de paix après s'être llatteusement incliné devant la buraliste épanouie ; j'étais bien sûr de trouver un soutien dans madame Estèveny, dont l'érudition littéraire n'est jamais en défaut.
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— Ah çà, vous moquez-vous de nous tous les deux? dit avec aigreur la vieille dévote, qui, parmi toutes ses vertus chrétiennes, ne comptait pas au premier rang la patience; si ce Démosthène mettait des cailloux dans sa bouche, cela prouve seulement que c'était une espèce d'escamoteur qui ne valait guère mieux que le Léandre dont on nous parlait tout à l'heure. Mais, je vous le demande, qu'ont de commun toutes ces fariboles païennes avec les infamies de M. Froidevaux?
. — Il me semble que mademoiselle Bergeret est dans le vrai, ajouta d'un air pincé madame Perron; quand même il serait prouvé que M. Froidevaux avale des cailloux à son déjeuner, je ne vois pas en quoi ce nouveau dérèglement démentirait la conduite scandaleuse qu'on lui attribue.
— Un instant, mesdames, dit M. Bobilier avec un geste qui semblait commander le silence et l'attention ; permettezmoi d'ajouter un mot à ce que vient de dire avec tant d'àpropos madame Estèveny, et vous reconnaîtrez qu'il est inutile de nous rappeler à la question l'un et l'autre.
Le spirituel juge de paix n'ignorait pas que la docte buraliste exerçait une influence réelle sur l'aristocratie féminine de Chàteaugiron; il avait donc grand soin, comme on le voit, de s'assurer de son appui, en établissant entre elle et lui, dès le commencement de la discussion, une sorte de solidarité.
— Indépendamment des cailloux que l'orateur grec mettait dans sa bouche, poursuivit-il dun ton cahne et posé, il avait recours à un autre exercice pour remédier au bégaiement dont il était atteint ; il se promenait au bord de la mer, et travaillait assidûment son organe en s'elTorçant de dominer par sa déclamation le bruit des vagues courroucées.
— Que signifie tout ce galimatias? demanda brusquement la vieille dévote.
— Ce gahmatias, mademoiselle Bergeret, signifie que
Froidevaux fait depuis quelques jours au bord de notre rivière ce que faisait Démosthène sur le rivage de la mer. Pénétré de ^importance des devoirs que lui impose sa profession, et pressé par le désir de devenir tout à fait un ora- , leur, il a choisi le voisinage bruyant de l'écluse pour y'j travailler son organe... Et faut-il tout vous dire ? ajouta le vieillard d'un air mystérieux, c'est moi qui lui en ai donné le conseil.
— Allons donc ! fit mademoiselle Bergeret en haussant les épaules avec l'incrédulité la plus manifeste.
— Je ne sache pas, dit à son tour madame Perron, que M. Froidevaux ait jamaisbégayé; au contraire, il a toujours eu une prononciation fort nette.
— L'exercice en question, répondit sans se démonter M. Bobilier, est non-seulement excellent contre le bégaiement, mais encore il fortifie étonnamment le timbre de la voix.
— Comme si M. Froidevaux avait besoin de fortifier son timbre, dit mademoiselle Chavelet d'un air aigre-doux; tout le monde sait qu'il possède une basse-taille magnifique.
— Et vous pourriez ajouter que vous le savez mieux que persoi. ne, riposta le vieillard avec un sourire raillem' ; mais enfin, sans être bègue ni asthmatique, Froidevaux a compris qu'i^ était de son intérêt de perfectionner, par un exercice assii'u, les dons déjà fort remarquables dont la doué la natme. Ainsi donc, mesdames, au risque de démolir le petit ■ .'Oman construit par votre brillante imagination, je dois /ous le répéter, la présence quotidienne de notre jeune i mi auprès de l'écluse n'a pas d'autre cause que celle dont jf viens de vous parler. Je dirai plus, ses progrès sont déi il sensibles, et à mes deux dernières audiences, chacun a pi le remarquer.
L'explication plus ou moins véridique du bien intentionné magistrat obtint un succès à peu près complet près de trois
personnes : madame Giraud, dont la bienveillance naturelle ne demandait qu'à trouver l'accusé innocent; madame Estcvcny, trop flattée dans son amour-propre littéraire pour refuser de se laisser convaincre^ et enfin madame Perron^ qui^ en toutes choses, finissait toujours par se ranger à l'opinion de l'érudite buraliste.
Quant aux deux respectables célibataires de cette coterie féminine, elles persistèrent obstinément dans ce qu'elles nommaient leur conviction : mademoiselle Ursule, parce que la jalousie est de sa nature sourde et aveugle à tout ce qui ne s'accorde pas avec ses visions; mademoiselle Bergeret, en raison de la peine qu'éprouve la médisance bigote h. détacher sa dent de la proie oii elle a commencé do mordre.
Sans se douter que ses démarches vinssent d'être passées au plus impitoyable tamis que puisse redouter pour sa conduite un jeune homme, la causerie intime de cinq provinciales d'un âge mur, Georges Froidcvaux continua ses promenades matinales au bord de la rivière ; mais bientôt il s'aperçut qu'il était espionne.
La tonnelle située au bout du jardin du percepteur dos contributions était devenue un poste d'observation, une sorte de hune où mademoiselle Chavclet et mademoiselle Bergeret, ces deux vierges involontaires si bien faites pour s'entendre, s'établissaient immanquablement en vigie dès que pointait à lliorizon la ligne inoffensive qu'avait adoptée, pour se donner une contenance, le sensible provincial.
Du plus profond de son âme, Froidevaux dévoua aux divinités infernales, à qui les amoureux n'ont que trop souvent l'occasion d'adresser de semblables offrandes, le couple odieux dont les yeux semblaient vouloir lui jeter un maléfice chaque fois qu'il passait à sa portée ; mais, pour être troublé dans son bonheur solitaire, il ne se crut pas obligé d'y renoncer.
J^e jeune avocat sans réputation et sans fortune se voyait
LE GENTILHO^iME CAHPA&NARD. 207
si froidement accueilli à la forge par la morgue bourgeoise de M. Grandperrin *et par les aristocratiques dédains de sa femme, ses entrevues avec Victorine étaient si contraintes et si rares, que les plus passagères occasions de la voir, fût-ce de loin et avec une rivière entre eux deux, lui semblaient d'un prix inestimable. Il faut avoir habité la province pour comprendre avec quelle obstination, ou plutôt avec quel acharnement la passion soumise à l'espionnage le plus intolérant, exposée à des catastrophes quotidiennes, contrariée en un mot par mille obstacles inconnus sur un plus Vaste théâtre, se cramponne aux moindres faveurs qu'on lui accorde : un regard à Téglise, un sourire à la promenade, un ruban de telle ou telle couleur, un gant qu'on ôte et qu'on rem.et ; tendre et mystérieux langage au moyen duquel les amants ont cherché de tout temps à déjouer l'impitoyable surveillance dont ils sont les intéressantes victimes.
Tous les matins donc Froidevaux, muni de l'attirail qui fait partie du costume des pêcheurs à la ligne, venait prendre position à l'endroit le plus favorable du sentier du bord de la rivière ; et ce jour-là même, après avoir assisté à l'arrivée du marquis de Châteaugiron, il n'avait pu, quoiqu'il fût invité à dîner à la forge quelques instants plus tard, résister à l'attrait que lui offrait ce site champêtre, d'où si souvent il avait aperçu, avec l'espoir que ce hasard n'était pas tout à fait exempt de complicité, se promener dans l'allée des marronniers la jeune et charmante Victorine.
KV