L'N PAS GLISSANT
La rémarque et le geste du baron de Vaudrey avaient changé le tendre embarras de mademoiselle Grandperrin en une confusion assez pénible.
Il est une chose qu'une femme ne pardonne guère à l'homme dont elle est le plus sincèrement année, c'es' le manque d'à-propos.
Jusqu'alors Victorine avait trouvé à Georges Froidevaux, solitairement assis au pied d'un saule, comme un des bergers de Virgile, une physionomie tout à fait sentimentale, pour ne pas dire poétique; mais en cet instant elle ne put s'empêcher de penser qu'il avait fort mal choisi le moment de sa contemplation amoureuse, et, selon l'usage de toutes les filles d'Eve en pareille contrariété, elle lui reprocha en secret cette maladresse aussi vivement qu'elle se fût offensée de son absence, si par hasard il eût manqué à cet innocent rendez-vous.
— Quelle extravagance ! se dit-elle avec dépit, lui qui dîne avec nous aujourd'hui, et qui pendant toute l'aprèsmidi eût trouvé tout naturellement tant d'occasions de me parler.
— M. Froidevaux a tort de jouer ainsi à cligne-musette, reprit le baron d'un air sarcastique; d'autres que nous pourraient le voir et interpréteraient fort mal la raisoii qui l'engage à se cacher derrière cet arbre... Et tenez, ajoutat-il en désignant du doigt un petit jardin potager qu'une haie d'aubépine séparait du sentier où se trouvait le jeune avocat, voilà précisément deux bonnes âmes qui, en ce moment même, ou je me trompe fort, s'occupent de la conduite mystérieuse de notre aimable compatriote, un peu plus qu'il ne le désire sans doute.
A travers les pampres jaunissants de la tonnelle qui ornait un des coins du jardin du percepteur des contributions, mademoiselle Chaveletet mademoiselle Bergeret, ces pieuses espionnes, venaient en effet de laisser entrevoir leurs visages hostiles et rechignes. La vieille dévote portait, selon son habitude, des vêtements de couleur sombre ; mair» sa sœur cadette en célibat, en bigoterie et en médisance se rengorgeait dans une robe blanche immodérément empe-
LE GENTILUOMME CAMPAGNARD. 209
sée, dont le corsage se trouvait encore décoré du nœud de rubans de différentes couleurs qu'y avait attaché, conformément à l'étiquette de ce jour solennel, le galant ordonnateur de la fête : on se rappelle peut-être que la sœiu' du percepteur venait de partager avec la fille du maire Thonneur de présenter la corbeille de fleurs à la marquise de Châteaugiron.
A l'aspect de ces deux respectables victimes de l'indififérence du sexe fort, Victorine s'efforça de sourire.
— Ne trouvez-vous pas qu'avec sa robe blanche et sa rosette tricolore, mademoiselle Ursule Chavelet ne ressemble pas trop mal à l'enseigne du Cheval-Patriote ? dit-elle en essayant une de ces diversions habiles qui sont la ressource des femmes embarrassées.
— Mademoiselle Ursule Chavelet me paraît encore un peu plus ridicule que de coutume, répondit le baron ; mais parlons de ce pauvre M. Froidevaux. En vérité sa position me fait de la peine.
— Qu'y voyez-vous donc de si triste ? demanda Victorine avec une insouciance affectée.
— Comment ! vous ne remarquez pas à quelle catastrophe il se trouve exposé ? Jamais rossignol n'a couru un si grand danger dans le voisinage d'un serpent ; car ici il y en a deux.
— Deux rossignols ou deux serpents?
— Deux vieilles filles.
— C'est-à-dire, quoiqu'il y ait peut-être quelque injustice à les ranger parmi les vertébrés à sang froid, deux individus de l'espèce dont vous venez de parler en dernier lieu.
— Comme vous nous traitez, nous autres pauvres filles, dit d'un air boudeur mademoiselle Grandperrin, en continuant d'éloigner la conversation du point qu'elle redoutait de voir sérieusement abordé.
— Malgré votre aversion pour le mariage, reprit le baron avec un accent railleur, je ne crois pas que vous aurez ja-
mais le droit de prendre ce que je viens de dire pour une personnalité : mais pour en revenir à notre intéressant rossignol... je puis donner ce titre à M. Froidevaux^ carne dit-on pas qu'il a une fort belle voix ?
— Je l'ai entendu dire en etïet, répondit un peu hypocritement Victorine.
— Pour en revenir à notre aimable virtuose, s'il tourne la tête en arrière, il est perdu, et je le vois déjà d'ici, succombant à une fascination irrésistible, se livrer de lui-même aux morsures de ce couple venimeux.
— Ah ! mon Dieu, vous me faites peur.
— Ce n'est pas de- la peur qu'il faut avoir, c'est de la pitié.
— De la pitié ?
— Est-ce donc un sentiment si pénible à éprouver ?
— Je ne dis pas cela.
— Et vous avez raison, car la compassion est une vertu qui porte sa récompense en elle-même.
— En elle-même? répéta machinalement la jeune fille, qui ne devinait pas encore où le baron en voulait venir.
— Sans doute ; ne trouvez-vous pas^ par exemple, qu'en ce moment il serait fort charitable et par cela même assez agréable de tirer notre Cicéron chàteaugironais de la position dangereuse où il s'est fourré à l'étourdie?
Ne sachant si M. de Vaudrey persiilait encore ou s'il parlait de bonne foi, mademoiselle Grandperrin leva sur lui un regard qui semblait indécis entre la reconnaissance et la rancune.
— Je parle sérieusement, dit en réponse à ce coup d'œil expressif le gentilhomme campagnard, car depuis longtemps déjà il avait réfléchi qu'en face d'un jeune homme que ropinion publique lui donnait à tort ou à raison pour rival, la seule conduite exempte de ridicule était up.e bonhomie sans prétentions, généreuse, au moins en apparence^
LE GENTILHOMME CAMPAGNAnD. 211
et résignée au fond^ qiioif[uc dans la forme un peu de persiflage ne lui fût pas interdit.
Un reste de défiance empêcha la jeune fille de rompre le silence qu'elle s'était imposé depuis quelques instants.
— M. Froidevaux ne dîne-t-il pas aujourd'hui à la forge 1 reprit le baron d'un air dégagé.
— Je le crois^ répondit Victorine à demi-voix.
— En ce cas, quoiqu'il soit encore de bonne heure^, il a le droit de se présenter ici ?
— Sans doute.
— Voyez-vous quelque inconvénient à ce qu'il use «te Gê droit ?
— Aucun.... puisqu'il est invité à dîner.
— Fort bien ; nous allons donc lui rendre service sans qu'il s'en doute, en l'arrachant aux dents crochues de ces deux serpents à cornettes.
— Comment cela ? demanda mademoiselle Grandperrin, dont le regard, cette fois, se leva sur le baron avec une gi'atitude sans mélange.
— En lui jetant, de compagnie, un hameçon auquel il mordra, je n'en doute pas, un peu mieux que ne mordent a sa ligne les poissons pour lesquels il manifeste depuis quelque temps un goût si effréné et si malheureux.
Victorine rebaissa ses jolis yeux bleus plus rapidement encore qu'elle ne les avait levés.
— Donnez-moi le bras, poursuivit M. de Vaudrey qui joignit l'exemple au précepte en passant sous son coude d'hercule le poignet mignon de la jeune fille.
— Pourquoi tout cela? dit-elle en faisant un effort inutite pour résister.
— Maintenant plus un seul regard du côté de la rivière.
— Mon Dieu ! que vous êtes méchant aujourd'hui, vous que je croyais si bon ! Où voyez-vous que je regarde du côté de la rivière ? -s
— Enfin, k supposer que vous l'ayez fait, ne le faites plus, du moins jusqu'à ce que j'aie levé la consigne.
— Oh ! vous pouvez être tranquille, dit la jeune fille, fort peu tentée de s'exposer plus longtemps aux remarques satiriques d'un observateur si clairvoyant.
— A la bonne heure ! reprit le baron ; mais maintenant vous en faites plus que je ne vous en demande. Avec vos yeux baissés et votre air contrit, vous ressemblez à une novice de couvent, tandis que pour la réussite de mon projet il vous faut jouer au moins pendant cinq minutes le rôle de coq^jette.
— Le rôle de coquette ! est-ce que je saurais? dit Victorine ingénument.
— Mais vous y voilà déjà, reprit en souriant M. de Vaudrey; l'intonation que vous venez de mettre à ce peu de mots : Est-ce que je saurais ? et le regard dont vous les avez accompagnés auraient certes fait honneur à mademoiselle Mars dans son meilleur temps.
— Vous êtes aujourd'hui d'une méchanceté odieuse, et si vous continuez ainsi, je finirai par vous prendre tout à fait en haine.
— En attendant, il s'agit de feindre un tout autre sentiment que celui dont vous me menacez.
— Quel sentiment ? dit la jeune fille d'un ton fort vif.
— Oh ! rassurez-vous, je ne serai pas trop exigeant: tout ce que je vous demande, c'est de paraître accorder une attention sans partage aux galants propos que je suis censé vous débiter pendant notre tête-à-tête à l'ombre de ces romantiques marronniers.
— Mais je ne vous empêche pas de m'adresser en réalité de galants propos; cela serait plus agréable à entendre que vos moqueries.
Pendant ce dialogue, mademoiselle Grandperrin et M. de Vaudrey avaient repris leur promenade, que ce dernier
LE GENTILHOMME CAMPAGNARD. 2t3
avait soin de diriger de façon à rester toujours en vue de Tamoureux Froidevaux.
— Savez-vouS;, reprit le baron au bout de quelques secondes, comment se nomme Texercice que nous faisons en ce moment ?
— Il me semble que nous nous promenons, répondit Victorine d'un ton où perçait le dépit que depuis un instant elle ne cachait plus qu'avec peine sous un enjouement affecté.
— Point du tout; nous ne nous promenons pas, nous péchons.
— Nous péchons ?
— Et savez-vous comment s'appelle notre pêche ?
— Vous vous moquez encore de moi !
— Elle s'appelle la pêche au jaloux, dit M. de Vaudrey avec une gravité imperturbable, et je crois qu'elle sera bonne, ajouta-t-il, car, si je ne me trompe, le poisson a déjà mordu.
Par un mouvement qu'elle ne put réprimer, Victorine, en dépit de la recommandation de son interlocuteur, jeta un rapide regard vers la place où se trouvait Froidevaux un instant auparavant ; mais il venait de quitter cette malencontreuse embuscade, et la jeune fille put l'apercevoir marchant à grands pas en proie à l'agitation la plus violente.
Pour continuer la métaphore du contrariant gentilhomme, le jeune avocat, depuis son arrivée au bord de la rivière, avait eu le temps d'avaler à pleine gorge l'hameçon empoisonné de la jalousie.
En dépit des propos répandus dans le public au sujet du mariage prochain du baron de Vaudrey et de mademoiselle Grandperrin, et quoique le matin même les paroles échappées à M. B^bilier eussent paru donner à ce bruit une consistance sérieuse, Froidevaux, qui avait sans doute quelquo vaion de se croire préféré en secret, ne s'était
2l4 ŒUVRES DE en. DE BERNARD.
pas jusqu'alors laissé aller à un découragement total; car l'espérance est une fleur qu'il faut arracher à bien des reprises du cœur des amoureux avant qu'elle cesse d'y repousser. Mais en apercevant la jeune fille dont il était épris seule avec l'homme qu'il croyait son rival^ en remarquant surtout les apparences confidentielles de ce tête-à-tête ménagé, selon toute probabilité, par l'officieuse intervention de madame Grandperrin, Georges sentit bouillonner dans ses veines le sang qu'y chaufiait déjà la passion d'accord avec une nature impétueuse, et la pantomime la plus véhémente ne tarda pas à servir d'interprète à la cruelle émotion dont il venait d'être assailli.
Bien qu'il Kit doué d'un caractère aussi bon que généreux, le baron n'était pas complètement exempt d'une petite faiblesse particulière aux hommes d'un âge mûr, et qui consiste à contrecarrer en toute occasion le jeune rival dont ils n'ont plus l'espoir de triompher sérieusement. La marche désordonnée du trop sensible avocat, et la sourde fureur empreinte dans ses gestes, éveillèrent donc chez le vieux gentilhomme un sentiment beaucoup plus voisin de la taquinerie satisfaite que de la compassion indulgente.
— Slaintenant que le poisson a mordu, reprit-il en souriant malignement, il me semble que nous pouvons retirer la ligne.
A ces mots, le baron, serrant plus étroitement le bras de sîi compagne, comme s'il eût craint qu'elle n'essayât de lui échapper, quitta lo bord de la rivière et traversa l'allée de marronniers, en se dirigeant vers l'intérieur des jardins.
Ainsi que son auteur l'avait prévu, cette manœuvre exaspéra l'irritation du jeune avocat.
— Ils m'ont vu l'un et l'autre, se dit ce dernier en s'arrêtant tout à coup, car il se sentait suH'oquer ; et, comme je les gêne, ils s'éloignent pour chercher sans doute un endroit où ils soient à l'abri de mes regards importuns. Oh! les femmes! Vanité et perfidie, voilà leur devise. Une
jeune fille que je croyais si naïve et si sincère ! Toute sa conduite n'était donc que mensonge et trahison?
Pendant ce monologue que nous abrégeons, car les doléances des amoureux ne se recommandent pas d'ordinaire par le laconisme, des chuchotements sardoniques et des rires insultants étaient sortis de la tonnelle dont le feuillage ne cachait qu'à demi mademoiselle Ursule Chavelet et sa digne compagne ; mais Froidevaux était trop vivement ému pour prêter l'oreille à ces dévotes vipères qui sifflaient, cachées sous l'herbe, en attendant le moment de mordre.
— Ai-je dû paraître assez ridicule ? reprit-il en continuant son soliloque; j'ai l'air si gauche dans ce maudit habit neuf qui me serre comme dans un étau, tandis qu'avec mes pauvres vieilles vestes de chasse je me sens un homme. Je les ai vus rire; c'était de moi sans doute. De moi! Si j'en étais sûr, ce Goliath de baron verrait mon sang ou moi le sien. '
En ce moment M. de Vaudrey et Victorine achevèrent de disparaître à travers les arbres du parc.
— Non/ je n'accepterai pas le rôle niais et absurde qu'ils ont comploté de me faire jouer, se dit Froidevaux en frappant la terre du pied avec un redoublement de fureur. Au fait, je suis invité à dîner à la forge tout aussi bien que cet impertinent barbon; pourquoi donc resteraisje ici à me désespérer comme un sot, tandis que j'ai le droit de me présenter chez M. Grandperrin , et qu'avant deux minutes je puis reparaître comme un remords vengeur aux yeux de cette perfide ?
A trente iins, il n'y a jamais loin du projet à la résolution, surtout lorsque l'amour est de la partie. En quelques secondes Froidevaux eut pris son parti ; restait à l'exéciiter. Pour arriver à la forge, le chemin ordinaire était le pont, puisqu'il fallait passer la rivière; mais quelle longueur n'oli'rait-il pas! Deux cents pas au moins avant d'ar-
216 OiUVRES DE CH. DE BERNARD.
river à ce pont, autant sur l'autre rive pour en revenir, puis le bourg à traverser dans sa partie la plus populeuse et au milieu des encombrements d'un jour de fête; que de retards ! que d'ennuis ! tandis qu'à quelques pieds seulement ■ une voie de communication s'offrait d'elle-même, si facile et si courte !
La sécheresse depuis plusieurs semaines avait tellement diminué le volume d'eau de la petite rivière, qu'à part quelques infiltrations insignifiantes, pas une goutte ne passait sur l'écluse ; la masse totale suffisant à peine à alimenter le chenal de la forge. La digue, qui en temps ordinaire dirigeait le courant par un talus diagonal, se trouvait donc à découvert, et laissait voir ses larges pierres enduites çà et là d'une couche de lichen aquatique, tapis posé par la nature et le temps, ces décorateurs incomparables, et dont les plaques vertes et lustrées invitaient le pied à les parcourir, quoique l'inclinaison du plan et l'eau dormante qui en baignait la base parussent indiquer qu'une pareille promenade ne serait pas sans danger. Du côté de la forge, ce barrage aboutissait à une porte destinée à fermer au besoin l'entrée du chenal, et qu'il était facile d'escalader à l'aide des saillies transversales qu'y formaient les poutres dont elle était munie.
Bien des fois déjà, Froidevaux, au milieu de ses sentimentales contemplations, avait jeté un regard de convoitise sur ce chemin, qui en moins d'une minute eût pu le conduire près de celle qu'il se voyait réduit à courtiser des yeux seulement ; mais quoi qu'en eussent dit les médisances du beau monde de Châteaugiron, jamais l'idée de s'en servir, soit de jour, soit de nuit, ne s'était sérieusement présentée à son esprit; et pour décider l'ardent mais imide amoureux à franchir ce passage tentateur, il ne fallait trion moins que les mille aiguillons de cet essaim de guêpes qui se nomme la jalousie.
En beaucoup moins de temps que nous n'en avons mis
à expliquer ceci, Froidevaux avait couru vers l'écluse et s'y était élancé du haut de l'escarpement que formait le sentier à cette place, la rivière se trouvant un peu encaissée du côté droit.
Ce trait d'audace inattendu arracha un double cri aux charitables dévotes, dont les têtes, au même instant, s'avancèrent avec une curiosité féroce en dehors du feuillage de la tonnelle, comme sortent, à l'approche d'une proie, du gîte qu'elles se sont choisi sous la paille d'un grenier, les museaux voraces d'une couple de belettes.
— Que disais-je? qu'il passait par là toutes les nuits pour aller voir c^tte petite effrontée ! s'écria mademoiselle Bergeret d'un ton tiioniphant.
— En plein jour! quel scandale! riposta mademoiselle Chavelet en cherchant à cacher sa rage sourde sous un air révolté.
— Ces dames refuseront-elles encore de me croire, et ce vieux débauclîé de Bobilier osera-t-il répéter que c'est pour mâcher des cailloux que son digne imitateur vient tous les jours près de l'écluse 1 Nous l'avons vu cette fois, vu de nos propres yeux. Nous le prenons sur le fait.
— Quel scandale, mon Dieu, quel scandale ! répétait Ursule, qui de ses ongles s'entr'égratignaitles mains à force de les joindre ce qui est, comme on sait, le geste favori des dévotes indignées.
— Et comme on voit qu'il connaît le cliemin! ajouta mademoiselle Bergeret aussi ouvertement radieuse que sa compagne était désolée en secret; il n'est pas plus embarrassé le jour que la nuit. Voyez-vous comme il court linfànie libertin ! un lévrier ne gambaderait pas mieux.
En ce moment, en efiét, Froidevaux, arrivé au milieu de l'écluse, venait de franchir d'un saut une assez large (laque produite par une des infiltrations dont nous avons parlé. Cet obstacle heureusement surmonté, il s'arrêta un instant à l'aspect d'un terrain plus difficile que celui qu'il avait par-
couru jusqu'alors, c?.r la mousse dont était couvert le talus s'y trouvait humectée par de minces filets d'eau qu'on voyait sourdre en plusieurs endroits à travers les joints des pierres. Au désagrément presque inévitable de mouiller ses bottes si soigneusement cirées, se joignait pour le jeune amoureux le risque de tomber, pour peu qu'il vînt à perdre l'équilibre, car le pas était glissant, ainsi que l'a annoncé le titre de ce chapitre. Or la chute eût pu avoir des conséquences assez graves, le talus étant fort incliné et la rivière étalant à quelques pieds seulement son lit bleuâtre prêt à recevoir le maladroit.
Des éclats de rire moqueurs partis du pnrc de la forge aggravèrent soudain le danger de cette position.
M. de Yaudrey, qui continuait à retenir captive sous son bras la main blanche et satinée de Victorine Grandperrin, n'avait fait qu'une retraite simulée, et il était revenu presque aussitôt dans l'allée des marronniers, afin de voir si sa manœuvre avait produit Veïïct qu'il en attendait. En apercevant Froidevaux immobile au milieu de l'écluse, le pied droit en l'air et cherchant inutilement une place sèche où le poser, le baron partit d'un éclat de rire de bon aloi, car en ce moment l'avocat, dont il ne pouvait se défendre d'être un peu jaloux, lui parut passablement ridicule ; et pour un homme approchant de la vieillesse trouver l'occasion de s'égayer aux dépens d'un jeune rival, est une bonne fortune qui n'est jamais dédaignée.
En dépit de sa sympathie secrète pour GeorgesFroidevaux, le premier mouvement de la jeune fille, naturellement enjouée et même un peu moqueuse, fut de s'associer à la bruyante hilarité du baron.
— Ma foi, dit ce dernier, il fnut avouer que les jeunes gens d'aujourdhui sont d'une précaution et d'une économie édifiantes. De mon temps nous n'étions pas si rangés; et même à présent, je crois bien qu'à la place de M. FroidevauXj au lieudetàter le temain comme un chat qui ciaint
de mouiller sa patte^, je risquerais bravement mes bottes.
Il est probable que M. de Vaudrey eût supprimé cette plaisanterie^ s'il avait pu savoir quel intérêt tristement posi'if le pauvre avocat de campagne avait à ménager une (liaussure qu'en cas d'accident il lui eût été impossible de remplacer convenablement.
Les rires moqueurs dont il se voyait l'objet^ et parmi lesquels il put distinguer, à sa désolation profonde, les frais éclats de Victorine, changèrent l'hésitation assez comique dî' Froidevaux en une résolution désespérée.
— Cest ici qu'il faut vaincre ou mourir, se dit-il avec la rrivité convaincue qui abandonne rarement les amoureux au milieu des accidents les moins susceptibles d'être pris au ti ; ::-;ique ; certes, le sifflement des balles ne doit pas causera ( ! nx qui l'entendent pour la première fois une impression ' . v.uparable à celle que me font éprouver les éclats de rire (I • cette petite fiile. Oui, Je voudrais que cette écluse fût le pr it d'Arcole : en une minute j'aurais planté mon drapeau à l'autre bout ou je me serais fait tuer. Mais affronter la mitr.iille qui sort des yeux de cette franche coquette ! en vérité 11; î jambes fléchissent et le cœur me manque. Allons, Georges, point de lâcheté, elle te regarde.
Au moment où l'avocat s'élançait tête baissée^ une autre risée, aigre et discordante, s'éleva derrière lui, à droite de la rivière.
Les deux vieifles filles venaient de sortir de la tonnelle pour satisfaire plus à l'aise leur liaineuse curiosité, et pardessus la haie du jardin elles poursuivaient de leurs railleries impitoyables le pauvTe amant, qui de la sorte se trouva pris entre deux feux au moment où il s'efforçait de rappeler son courage. On sait qu'en pareille mésaventure les plus braves soldats perdent souvent la tête : ce fut ce qui arriva au malheureux avocat. Par un m.ouvement dont il ne fut pas le maître, et qui ne lui réussit pas mieux qu'à Orphée, il tourna les yeux en arrière ; curiosité déplorable, car peu-
dant qn "il foudroyait du regard le couple malfaisant acharné après lui, le pied lui glissa sur la mousse humide, et il tomba au beau milieu de la llaque d'eau qu'il venait de franchir sans encombre, Froidevaux se débattit un instant sur le talus presque aussi glissant que la surface d'un miroir, mais seseftbrts ne tirent qu'empirer sa position. Après avoir vainement cherché à se retenir, il roula du haut en bas de ce glacis perfide, et disparut, la tète la première, dans la rivière, où nous le laisserons.