‹ Le gentilhomme campagnard (volume 3)Chapitre 10 sur 39 · EUVIUSS DE eu. D£ B£ANAHI · texte numérisé non relu

EUVIUSS DE eu. D£ B£ANAHI

Henri de Châteaugiron^ baron de Yaudrey^ ancien lieutenant-colonel de cavalerie, et du sieur Georges Froidevaux, avocat, eut donné lecture du procès-verbal dressé contre ce dernier par le garde champêtre Chambard, le magistrat, selon l'usage, accorda la parole au demandeur pour qu^il prît ses conclusions.

— Monsieur le juge de paix, dit le baron, avant que je comftience,auriez-vous la bonté de faire fermer cette fenêtre ; tout à ITieure, le bruitqu^on fait sur la place empêchait d'entendre la lecture du procès-verbal, et je désire être entendu de tout le monde.

— Vermot, fermez la fenêtre, dit M. Bobilier avec le ton d'un patient mis à la question depuis quelque temps, et qui ne compte plus les tortures.

Yermot, gros garçon démocrate et joufflu, craignant les courants d'air, et qui avait déjà maugréé en silence contre la fenêtre ouverte derrière ses oreilles, s'empressa d'exécuter Tordre de son supérieur.

— Monsieur le juge de paix, dit alors M. de Vaudrey d'une voix dont le timbre sonore semblait accuser de superfluité la précaution qu'on venait de prendre, l'affaire qui m'amène devant votre tribunal est fort simple et peut être plaidée en deux mots.

H. Bobilier respira plus librement, et ses petits yeux gris s'arrêtèrent sur le baron avec une expression de reconnaissance. Quoiqu'il eût souvent éprouvé que les promesses des plaideurs ne méritent guère plus de croyance que les serments des ivrognes, l'honnête magistrat, tant il est naturel de croire ce qu'on désire, avait pris au sérieux le rassurant exorde du demandeur.

— Vous venez d'entendre la lecture du procès-verbal dont la véracité n'a pas été contestée, poursuivit le baron; je vais compléter les faits le plus brièvement possible.

Un nouveau soupir de soulagement sortit de la poitrine du *uge de paix. ,

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— Il y a trois semaines, forcé de me rendre à Mftcon et d'emmener avec moi Grégoire Rabusson, garde de mes propriétés, je donnai Tordre à Jérôme Chambard, garde champêtre de la commune de Châteaugiron, de veiller en notre absence à la conservation de mes bois, et je lui déclarai que je le rendrais personnellement responsable des délits qu'y pourraient laisser commettre sa négligence ou son mauvais vouloir.

Jérôme Chambard, qui avait un instant quitté la garde de son artillerie pour venir assister à la lecture du procèsverbal, hocha en signe d'assentiment un front chauve qui, à part le gigantesque baron, dominait toutes les autres têtes deTauditoire.

— Ce n'est ni sans intention ni sans raison que je viens de prononcer le mot de mauvais vouloir; jusqu'ici, en effet, Jérôine Chambard, imbu de certains préjugés aristocratiques dont ne sont pas exempts non plus quelques autres bourgeois de cette commune, avait regardé les paysans de Châteaugiron-le-Vieil, parmi lesquels j'ai l'honneur de me ranger, comme des êtres d'une nature fort inférieure à la sienne, et dont les propriétés ne méritaient pas qu'il prit la peine de les garder.

Quoique l'auditoire fût composé en partie des bourgeois sur lesquels venait de tomber par ricochet l'ironie de l'orateur, des rires unanimes accueillirent ses paroles, et tous les yeux se dirigèrent vers l'aristocrate garde champêtre qui, en se voyant l'objet de l'hilarité publique, renfonça son cou dans ses épaules au point de devenir subitement d'une taille ordinaire et d'échapper ainsi aux regards des rieurs.

Le jugé de paix fut le seul qui ne prit aucune part à la gaieté universelle ; son front, éclairci pendant un instant, redevenait sombre à vue d'oeil.

— Du reste, poursuivit le baron en poussant jusqu'à l'oubli de ses devoirs le dédain que lui inspiraient les pauvres habitants de Châteaugiron-le-Vieil, le garde champêtre

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Jérôme Chambard ne faisait que régler sa conduite sur celle des hommes à qui est confié îe soin des intérêts de cette commune. ^

Au moyen de cette transition, M. de Vaudrey, qui ne manquait jamais Toccasion de dire en face aux bourgeois, ses antipathiques voisins, les vérités les mieux acérées, entama Pénumération des nombreux griefs que nourrissait contre le bourg dominateur le village depuis si longtemps opprimé.

Pendant cette digression, qui, nous devons Favouer, ne se liait que par un fil fort ténu au fond de l'affaire, l'attitude et la physionomie de M. Bobilier étaient curieuses à examiner. Le corps penché sur son bureau, comme s'il eût été tenté de mettre un tt rme à la loquacité du baron, en lui sautant au visage, l'œil errant, de l'horloge dont les aiguilles lui semblaient marcher avec une lenteur inouïe, à la fenêtre par laquelle il pouvait apercevoir une partie de la place, l'oreille fort peu attentive à la plaidoirie, mais en revanche aux écoutes du moindre bruit extérieur, le front baigné de sueur quoiqu'il l'essuyât à chaque instant, et le nez ba^ bouille de tabac, car, dans sa sourde fureur, il avait à peu près vidé sa superbe boite d'or, le juge de paix, qu'on nous pardonne ce rapprochement ambitieux, ressemblait à Ulysse comparé lui-même par Homère à un boudin sur le gril, si toutefois on s'en rapporte à la traduction de Perrault.

- — Mais, monsieur le baron,s' écria tout à coup l'infortuné magistrat hors d'état de laisser rôtir plus longtemps sa patience, je ferai observer que ces détails sont complètement étrangers à la cause.

— Avocat, il s'agit d'un chapon,

dit à demi-voix Froidevaux d'un air de persiflage.

— Et non pas d'Aristote ou de sa politique,

ajouta le baron en jetant de son côté un regard moqueur à

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sa partie adverse; vous pouvez avoir raison, maître Froidevaux, et puisque M. le juge de paix est aussi de votre avis, je quitte les généralités pour arriver au fond de la cause.

— Enfin !. grommela M. Bobilier en s'enfonçant dans son fauteuil.

— On ne s'est pas inscrit en faux contre le procès-verbal du garde champêtre; ce procès-verbal fait donc foi en justice, et les faits qui s'y trouvent relatés sont acquis à macause. H est constant que le 3 septembre dernier M. Froidevaux a été aperçu par Jérôme Chambard au moment où, pour sortir d'une sapinière située dans le bois de la Gardie, dont je suis propriétaire, il^ franchissait, en la brisant, la palissade qui entoure ladite sapinière, composée exclusivement de jeunes plants. Que faisait dans mon bois M. Froidevaux? Cest une question que je n'ai pas à examiner ici, mais à laquelle pourraient répondre, je crois, toutes les personnes qui savent qu'au mérite d'être un avocat fort disting[ué, M. Froidevaux joint un amour effréné pour la chasse, surtout lorsqu'elle a lieu sur le terrain d'autrur, et la réputation du plus habile tireur de l'arrondissement.

Des rires nombreux se firent entendre dans l'auditoire; mais ils étaient à demi étouffés par le respect qu'inspirait l'avocat Froidevaux, en face duquel personne n'eût osé éclater, comme on l'avait fait sans scrupule au nez de Jérôme Chambard.

— Le procès-verbal ne mentionne pas le délit de chasse, dit le juge de paix, qui vit avec effroi le plaidoyer du demandeur près d'accrocher quelque nouvelle digression, et crut urgent de pousser à la roue ; nous n'avons à nous occuper ici que du délit forestier.

— Laissons donc sur la conscience de M. Froidevaux les perdreaux et les bécasses qu'il lui a plu de mettre en abatis réglé dans mes bois, et restons dans les termes du procèsverbal. Le bris de la palissade est avéré, et ce qui ne l'est pas

nu ^ OSUVRES DE CH. DE BERNARD. ^

raoins^ c'est le passage illégal à travers ma sapinière qui^ vu la jeunesse des plants et son état de clôture^ rentre évidemment dans la classe des terrains préparés dont parle Fialînéa 13 de Tarticle 471 du Code pénal. Ces faits, sont-ils constants, ou bien M. Froidevaux prétend-il les contester?

— Il est inutile que je réponde à cette interrogation^ dit le jeune avocat, peu importent les faits. Je n'ai pas à discuter la sincérité d'un procès-verbal dont je vais prouver tout à rheure Tillégalité.

— Vous me permettrez de vous précéder sur ce terrain, reprit M. de Vaudrey, qui, depuis le commencement de sa plaidoirie, n'avait cessé de montrer Taisance, le sangfroid et Taplomb du légiste le plus exercé; j'aborde donc la question de droit, et j'abandonne les faits à la sagesse de M. le juge de paix, dont la religion doit être à cet égard suffisamment éclairée dès à présent.

— Les faits sont constants, se hâta de dire M. Bobilier qui, les yeux pétillants d'impatience, se remit à pousser à la roue du procès; toute la difficulté réside dans l'interprétation de l'article 16 du Code d'instruction criminelle.

— Je remercie monsieur le juge de paix de vouloir bien me mettre sur la voie, poursuivit le baron avec une politesse où perçait le persiflage ; mais j'allais arriver de moi-même à l'article qu'il vient de citer. Que dit donc l'article 16?

Le plaideur campagnard ouvrit le recueil des Codes qu'il avait tiré de sa poche un instant auparavant, et lut le premier alinéa de Tarticle dont il venait de parler.

— Vous voyez, monsieur le juge de paix, dit-il ensuite^ qu'aux termes de l'article 16 du Code d'instruction criminelle, les gardes champêtres sont chargés de rechercher les délits qui auront porté atteinte aux propriétés rurales et forestières. L'article est fort clair, et n'implique assurément ni exclusion, ni incompatibilité dans les fonctions de ces deux estimables classes d'officiers de police judiciaire. Hais i^ue ne peut l'audace du sophisme? On vous a dit, et Ton

va sans doute vous répéter, que de la disposition des termes de Tarlteie 16, il résujte...

— Permettez, monsieur, dit Froidevaux, il est inutile que vous preniez la peine d'exposer mes moyens de défense? je compte plaider moi-même.

— Avocat, n'interrompez pas! s'écria le juge de paix, qui, dans son impatience de voir arriver à sa conclusion la plaidoirie du demandeur, lança au défendeur un regard furieux.

— Il récite, vous dira*t-on, de la disposition des termes de l'article 16, que les gardes champêtres ont qualité pour constater les délits ruraux, et que les gardes forestiers sont chargés de rechercher les délits forestiers; mais que ce sont là des attributions distinctes et séparées, sur lesquelles, mutuellement, ils n'ont pas le droit d'empiéter.

— C'est là, en effet, dit Froidevaux, ce que je soutiendrai et ce que je prouverai.

— Encore une fois, avocat, n'interrompez pas! s'écria de nouveau M. Bobilier, dont la perruque sembla se hérisser de colère comme les dards d'un porc-épic irrité.

— Avant d'écraser un pareil système, reprit le baron, sous le poids d'autorités qui vous paraîtront, je l'espère^ irréfragables, j'en ferai ressortir la faiblesse par un raisonnement fort simple et à la portée de tout le monde. La plupart des communes, Châteaugiron est du nombre, n'ont que des gardes champêtres qui sont entretenus au moyen de centimes additionnels répartis sur tous les propriétaires fonciers; supposez qu'un de ces propriétaires ne possède que des bois, cela arrive souvent, il sera donc obligé de contribuer à l'entretien d'un garde sans pouvoir exiger qu'en retour de l'argent qu'il paie on veille à la conservation de sa propriété ; en un mot, il se trouvera exclu de cette réciprocité qui est une des grandes lois sociales; il donnera et ne recevra pas ! L'énoncé seul d'une pareille proposition suffit pour en démontrer l'injustice que prouvera

plus victoneusement encore la pièce dont je vais vous

donner lecture.

En voyant le baron tirer de sa poche et déployer à la hauteur de ses yeux une feuille de papier de grand format, dont les quatre pages lui parurent couvertes d'une écriture fine et serrée, le malheureux juge de paix se tordit sur son siège comme s'il eût éprouvé une subite attaque de

goutte.

— Mais, monsieur le baron, dit-il en même temps d'uùe voix étranglée, il me paraît inutile que vous nous donniez lecture de cette consultation. Vous avez parfaitement exposé le point de droit, et il ne saurmt devenir plus clair qu'il ne

Test déjà.

— Permettez, monsieur le juge de paix, répliqua M. de Vaudrey, qui était résolu d'obtenir pleine et complète ce qu'il nommait sa satisfaction morale, arrêter ma plaidoirie, c'est me dire que j'ai gagné mon procès, et je doute que mon adversaire s'accommode de se voir jugé avant d'avoir

été entendu.

M. Bobilier se rejeta au fond de son fauteuil avec une grimace désespérée qui fit dire à quelques-uns des assistants :

— Qu'a donc notre juge de paix à se démener ainsi et à rouler ses yeux comme le diable dans un bénitier?

Le baron semblait prendre un malicieux plaisir à prolonger le supplice du digne magistrat; il lut la consultfiftion d'une voix lente et posée, et sans omettre un seul mot depuis le début d'usage : L'avocat soussigné qui a vu les pièces, jusqu'à la signature, qui était celle du premier avocat de

Mâcon.

M. Bobilier, pendant cette lecture, avait graduellement cessé ses soubresauts nerveux pour tomber dans une sorte d'atonie. Il se souleva, quand elle fut terminée, comme un homme enfin débarrassé du poids qui l'oppressait ; mais au moment où il ouvrait la bouche, le baron porta de nouveau

la main à sa poche et en tira un second papier, non moins consciencieusement rempli de syllabes que le premier.

— Après ravis de Me Michalet, dont le nom est européen, dit le plaideur impitoyable, M. le juge de paix me permettra de lui lire une autre consultation émanée de M. Ménestrier, Tun des professeurs les plus distingués de la Faculté de droit de Dijon.

— Vermot, dit à son greffier le vieux magistrat, qui, à la vue de ce second calice d'amertume, s'était de nouveau renversé dans son fauteuil en poussant une sorte de gémissement; Vermot, ouvrez la fenêtre, je vous prie... on étouffe ici... et je crois que je vais me trouver mal.

Le greffier obéit en grognant sourdement.

M. de Vaudrey lut la consultation du savant professeur en appuyant sur chaque mot, ainsi qu'il l'avait déjà fait pour l'avis de l'avocat à réputation européenne ; mais enfin, comme il n'est si long discours qui ne doive prendre fin, le baron, après avoir retourné, commenté, expliqué chaque point de son argumentation, trouva sans doute qu'il avait obtenu une satisfaction morale suffisante, car il articula brièvement ses conclusions, et s'inclina ensuite devant le juge de paix en cessant de parler.

— La parole est au défendeur, dit aussitôt M. Bobilier, qui respira ensuite aussi largement que s'il fût sorti de dessous la cloche d'une machine pneumatique.

Un avocat reste rarement court, sa cause fût-elle la plus mauvaise du monde; Georges Froide vaux plaida donc, et il ne laissa aucun des arguments de son adversaire sans réplique; mais, soit qu'il fût préoccupé, soit qu'il attachât peu d'importance à cette affaire, soit qu'il eût compassion des angoisses renaissantes du vieux magistrat, il abrégea sa plaidoirie autant que le baron avait prolongé la sienne. Le résultat de cette sobriété de paroles inattendue fut qu'en général l'auditoire trouva son avocat favori au-,dessous de lui-même ; ce qui rehaussa encore par le contraste l'eff'et

prodigieux produit par 1 intarrissable faconde de M. de Vaudrey.

Si le défendeur s'était montré concis^ le juge, délivré^ enfin de son cauchemar, fut bien plus laconique encore.^ Sans prendre la peine de motiver sa décision par aucun des prolixes considérants dans lesquels il se complaisait d'ordinaire, il prononça d'un ton bref et cassant, un arrêt qui condanmait Georges FroidevsTux à cinq francs d'amende, maximum de la pénalité encourue par la contravention dont il s'était rendu coupable ; à vingt francs de dommages-intérêts, à l'occasion de la palissade brisée, et enfin aux dépens du procès.

— Appelez une autre cause, dit-il au greffier, dès que celui-ci eut fini de rédiger cette sentence expéditive.

En disant ces mots, M. Bobilier se rassit majestueusement sur son fauteuil et promena sur l'auditoire le regard d'un chat qui, à peine échappé à la mâchoire d'un dogue menaçant, rencontre des souris et leur montre les dents à son tour, prêt à se venger sur elles de la peur qu'il vient d'éprouver.

— Monsieur Froidevaux, dit le baron à son adversaire vaincu, êtes-vous de la cause qu'on va plaider?

— Non, monsieur, répondit froidement l'avocat.

— En ce cas, voudriez-vous m'accorder un instant d'entretien?

— Je suis à vos ordres, monsieur.

— Eh bien ! veuillez me suivre, car au milieu de cette cohue il est impossible de s'entendre.

Le baron se dirigea vers la porte, et, malgré l'encombrement, sa vaste poitrine eut bientôt opéré à travers la foule une trouée dont Froidevaux profita pour le suivre.

— Tiens ! le colonel et l'avocat qui sortent ensemble ? répétait-on sur leur passage; vont-ils se battre, par hasard?

— Je ne conseillerais pas à M. Froidevaux d'en tàter, dit un des pompiers, qui, en qualité de militaire sans doute.

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affichait une préférence pour M. de Vaudrcy, oxnlicc on co moment jusqu'à l'enthousiasme ; le colonel Taplatirait d'un coup de poing comme il vient déjà de l'aplatir par la parole. * ; En arrivant au bas du perron, le baron s'arrêta,, et le jeune homme en fit autant.

— Ah çà ! Froidevaux^ dit le premier d'un ton dont la familiarité contrastait avec la politesse hostile qui avait jusqu'alors caractérisé son langage, vous aimez donc bien mes perdreaux?

T- Il me semble, monsieur le baron, que maintenant j'en ai le droit, répondit le jeune avocat en armant ses lèvres de leur plus ironique sourire, car il crut que son adversaire voulait abuser de sa victoire en le persiflant. -

— Comment ! vous avez maintenant le droit d'aimer, ce qui veut dire de tuer mes perdreaux ?

— Sans doute, puisque je les paie.

— j II est vrai, reprit le baron en riant, que vingt franc^ de dommages-intérêts pour deux échalas cassés, c'est un peu exorbitant; et je crois, comme vous, qu'en me les allouant, notre digne juge de paix a eu l'intention de m'indemniser du gibier que vous me tuez tous les jours.

-r- Ea ce cas il ne vous a pas alloué assez, dit Froidevaux d'un air sardonique, car si vingt francs de dommages-intérêts font dix francs par échalas, en revanche ils ne font pas un sou par perdreau. ♦

— Écoutez, Froidevaux, répliqua M. de Vaudrey redevenu sérieux, j'entends la plaisanterie, mais je n'aime pas qu'elle tourne à la bravade.

— Je ne brave personne, monsieur, de même que je ne crains personne.

— Notre entretien ne continuera pas un instant de plus sur ce ton, dit le baron avec un accent de paternelle sévérité, je vais vous parler sérieusement, veuillez m'écouter de même.

Malgré sa ferme résolution de ne pas reculer d^in pas

devant l^omme qu'il croyait son rival, et de lui rendre provocation pour persiflage, Froidevaux sentit le sourire de Fironie expirer sur ses lèvres, et en contemplant l'attitude imposante de Tancien militaire, il prit de son côté un maintien grave et résené.

— J'ai beaucoup connu et beaucoup aime votre père, Froidevaux ; c'était un brave et digne officier; aussi quand il est mort, tout notre' régiment l'a pleuré. Nous avions conmiencé le métier ensemble, et plus d'une fois nous avions trouvé l'occasion de nous donner quelques-unes de ces preuves de dévouement qui resserrent les liens de la fraternité militaire. Vous savez ce qu'il a fait pour moi à Leipsick?

— Je crois savoir en effet, monsieur le baron, que mon père fut alors assez heureux pour vous rendre un léger service.

— Un léger service ! J'étais blessé au bras droit, j'avais la jambe gauche prise sous mon cheval, qui venait d'être tué, et une demi-douzaine de hussards autrichiens caracolaient autour de moi en m'appliquant des coups de sabre qui, sans mon casque et ma cuirasse, m'auraient haché comme une juhenne. Voilà l'agréable position où je me trouvais, lorsque votre père accourut à mon secours, seul de sa personne, seul contre six, c'est-à-dire une foi^plus héroïque qu'Horace ; et notez que le subterfuge du Romain n'était pas de mise dans la circonstance. Un instant de retard, j'étais taillé en morceaux ; il ne s'agissait donc pas de séparer les ennemis, mais de les charger à fond ; c'est ce que fît votre père, Froidevaux. Tandis que je jurais comme un païen contre le pauvre animal qui me retenait cloué à terre, votre père, en moins de temps que je n'en mets à vous conter ceci, enfonça son sabre dans la poitrine des deux hussards qui me serraient de plus près, et mit le reste en fuite. Un instant après, il m'avait tiré de dessous mon cheval et remonté sur celui d'un des Autrichiens qu'il ve-

naît de tuer. Ah ! vous appelez cela un léger service ! Je dis, moi, que votre père m'a tout uniment sauvé la vie ; aussi, tant quil a vécu, tout ce que je possède, mon sang compris, a toujours été à sa disposition.

En dépit de sa jalousie, Froidevauxne put entendre sans émotion cet hommage rendu à la mémoire de son père, par uii juge si compétent du courage guerrier.

— J'ai donc été Tami de votre père, poursuivit le baron, et je ne vois aucune raison sérieuse pour devenir Tennemi de son fils. Si j'ai donné suite à l'affaire d'aujourd'hui, c'est que, le procès-verbal du garde une fois déposé, il m'était impossible de ne pas le soutenir ; d'ailleurs j'ai pour habitude de ne jamais abandonner mon droit lorsque je le vois contesté. Mais maintenant que tout est fini, voici ce que j'ai à vous dire. Vous distribuerez aux pauvres de la commune les vingt francs de dommages-intérêts, et dorénavant vous chasserez dans mes j3ois tant qu'il vous plaira. Que diantre ! si endiablé destrcwleur de gibier que vous soyez, vous n'aurez point le cœur assez dur pour ne pas me laisser quelques pièces à tirer î

Cette concession imprévue, et surtout l'accent d'enjoue-i ment et de bonhomie par lequel M. de Vaudrey semblait avoir voulu en réhausser le prix, changèrent en un embarras visible l'émotion qu'avait causée au jeune avocat le récit du glorieux fait d'armes de son père.

— Monsieur le baron, dit-il en hésitant à chaque mot, j'apprécie comme je le dois la générosité de votre procédé... Mais après ce qui s'çst passé aujourd'hui... j'ai moins de droit que tout autre à une faveur... que je n'ai pas sollicitée... et que je vous demande la permission... de refuser.

— Vous me refusez! s'écria M. de Vaudrey surpris.

— Oui, monsieur le baron.

— Vous, le chasseur fanatique, vous refusez la permis-

sion de chasser dans mes bois^ qui sont les plus giboyeux du canton !

— Oui, monsieur le baron.

— Pardieu! dit en riant le gentilhomme campagnard^ autrefois nous appelions votre père Toriginal; mais je croîs que vous lui auriez rendu des points. Que jusquMci vous n'ayez pas voulu demander un permis de chasse, ce n^est que de l'orgueil et je comprends Torgueil; niais refuser ce permis quand je vous TofFre, et vous savez que sur cet article-là je ne suis pas fort libéral ; ceci, permettez-moi de le dire, c'est de Toriginalité poussée jusqu'à la bizarrerie.

— Soit; je suis un homme bizarre, dit Froidevaux en s'efForçant de sourire.

— Mes -perdreaux vous sembleraient-ils moins bons parce que vous pourriez les tuer en sûreté de conscience?

— Peut-être bien.

— La chasse vous paraît donc plus agréable quand elle est assaisonnée par l'attrait du fruit défendu?

— Précisément, monsieur le baron, répondit le jeune avocat avec une gaieté forcée ; c'est en effet le fruit défendu qui m'atttire; avec votre permis de chasse dans ma poche, j'aurais la moitié moins de plaisir.

— En ce cas, vous ressemblez à quelques-unes des femmes que j'ai connues autrefois ; dans leur amant, c'était moins l'amant lui-même qu'elles aimaient que le danger à braver, et le petit délit qu'il fallait commettre pour le voir.

— Voilà justement l'histoire de ma passion criminelle pour vos perdreaux; passion, du reste, éteinte à tout jamais par l'offre bienveillante que vous avez bien voulu me faire. A partir d'aujourd'hui, monsieur le baron, je vous en donne ma parole,* vos bois seront sacrés pour moi.

M. de Vaudrey arrêta sur le jeune avocat un regard scrutateur.

— Ainsi, dit-il, c'est sérieusement que vous me refusez?

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— Fort sérieusement.

— Jamais je n'ai rougi de devoir la vie à votre père; rougiriez-vous donc d'être mon obligé pour une bagatelle?

— Non, sans doute, monsieur le baron ; mais il est inutile de chercher plus longtemps les motifs de mon refus ; tenons-nous-en à votre première supposition. Je suis un homme bizarre, et cela suffit pour expliquer ma conduite.

Le baron observa son interlocuteur avec une attention pénétrante; mais celui-ci supporta cet examen sans qu'aucun muscle de son visage trahît le secret de sa pensée.

— N'en parlons plus, monsieur Froidevaux, dit au bout d'un instant l'ancien militaire, dont la figure avait pris une expression d'ironie contenue.

Les deux hommes échangèrent un salut cérémonieux, et M. de Vaudrey, traversant la place sans s'y arrêter, se dirigea vers le pont; car c'était son chemin pour aller à la forge, où l'attendait madame Grandperrin.

Quelques instants après, les groupes dont était couvert le théâtre de la fête furent agités par une émotion soudaine. La cause de cette alerte était un courrier qui venait de déboucher au coin de la rue, près de l'auberge du Cheval- Patriote. Ce précurseur du marquis de Châteaugiron était un garçon de bonne mine, possesseur d'une superbe barbe brune, et vêtu d'une veste bleue à galons d'or, que serrait à la taille le ceinturon d'un couteau de chasse. Il traversa la place au petit galop de son cheval , au milieu de la foule des curieux dont plusieurs faillirent à se faire écraser pour le regarder de plus près, et s'arrêta devant l'arc de triomphe sans mettre pied à terre.

— M. le marquis va-t-il bientôt arriver? lui demanda Philippe Amoudru en s'approcbant tout empressé.

— Je n'ai pas cinq minutes d'avance, répondit le chasseur, et M. le marquis sera ici dans un instant.

— Pompiers, aux armes! cria le lieutenant d'une voix éclatante,

l'>fl OEUVRKS DE CTI. DE BERNARD.

Le tambour Toinot se jeta sur sa caisse, et en tira un appel si retentissant, que les pompiers se précipitèrent à Tenvi hors de la salle d'audience, et sautèrent, pour la plupart, les cinq marches du perron à la fois.

Au son du tambour, M. Bobilier avait bondi sur son fauteuil.

— A huitaine ! cria-t41 d'une voix plus aiguë encore que celle du lieutenant de pompiers.

— Mais, monsieur le juge de paix... dit le père C!ooquàrd, qui en ce moment essayait de justifier ses moutons du délit de pâturage dans le pré d'autrui, dont les accusait un de ses voisins.

— L'audience est levée, vieux bavard, interrompit^ le jugé de paix, en quittant brusquement son fauteuil.

— Mais, monsieur le juge de paix, je demeure à trois lieues d'ici ; trois lieues pour venir , autant pour m'en retourner, ça fait six lieues, songez -y donc; et recommencer le voyage dans huit jours, pour une bouchée de méchante herbe qu'ont peut-être mangée mes moutons, ça me paraît... '

Le vieux paysan à la vue basse aurait pu continuer longtemps ainsi sans courir le risque d'être interrompu. Dès les premiers mots de cette réclamation, M. Bobilier, oubliant sans doute ce qu'il avait dit peu d'instants auparavant du prix du temps de ses juticiables, avait disparu par une petite porte placée derrière son fauteuil, et qui communiquait de la salle d'audience au vestiaite.

LE GENTILHOMME GAIUPAGNARD. 127

l'arrivée au CHATEAU.

Sur la place, tout était mouvement, rumeur et confusion ; mais bientôt Tordre se fit dans ce chaos. *

Les pompiers, promptement alignés sur deux rangs, se dédoublèrent pour former une haie en avant de Tare de triomphe ; de la sorte, les curieux furent refoulés de chaque côté, etTespace du milieu resta libre.

Au même instant, une vingtaine de garçons réunis jusqu'alors dans la cour d'honneur vinrent se ranger devant la grille, sous la direction de Tun d'entre eux, qui menait en laisse un gros mouton enrubanné.

D'un autre côté, la porte de l'égUse s'ouvrit ; on en vit sortir une troupe de jeunes filles uniformément vêtues de blanc et décorées de nœuds de rubans bleus, rouges et jaunes, semblables à la parure du mouton et aux torsades des colonnes de l'arc de verdure. Ces couleurs, il est inutile de le dire, étaient celles des Châteaugirons. Grâce à la proximité de la ville de Chalon-sur-Saône, l'ordonnateur de la fête avait pu distribuer les rubans auxquels se rattachaient des souvenirs chevaleresques, avec autant de profusion qu'en montrent en Angleterre, au moment d'aborder leshustings^ les candidats des élections.

Sans offrir le poétique aspect des théories athéniennes, ce peloton de Bourguignonnes, à l'œil mutin, au teint de pêche et à la mine éveillée, que faisaient encore ressortir leurs petits bonnets ronds, ne manquait pas d'une certaine grâce piquante. Deux d'entre elles, non pas les plus jolies, mais, selon l'usage, les plus qualifiées, portaient une

13S ORUTRCS DE CH. DE BERNAUD.

grande corDeille remplie de fleurs. L'une des élues était la fille du maire^ Fautre la sœur du percepteur^ et^ quelque dépit qu'eût causé cette distinction au reste de la troupe, aucune parmi les plus oi^eiileuses n'avait osé disputera des filles de ce parage la gloire de présenter la corbeiDeà la nouvelle dame du château.

Les cantatrices villageoises traversèrent la place en bon ordre et se groupèrent sous l'arc de triomphe même^ car tel était le poste honorable que leur avait assigné la galanterie septuagénaire de M. Bobilier.

Derrière cet aimable troupeau marchait son pasteur^ le curé Dommartin^ maigre et bilieux jeune homme^ sur les traits duquel Lavater^ à coup sûr> eût reconnu tous les indices caractéristiques de l'ambition. Après avoir présidé au placement de ses choristes en jupon, le curé s'approcha du maire Amoudru^ qui^ pour la première fois de sa vie peutrétre, venait de prendre de lui-même une détermination en ceignant son écharpe tricolore.

Pendant ce temps les autres personnages dont nous avons déjà parlé n'étaient pas restés étrangers à l'agitation générale.

Au moyen d'un briquet dont il s'était muni, le garde champêtre avait allumé sa mèche, et, prêt à faire feu au premier signal, il se tenait debout devant la ligne de ses boites.

L'avocat Froîdevaux s'était placé sur le perron de la mairie, à la manière de ces curieux du monde élégant, qui ne dédaignent pas les fêtes populaires, mais les regardent de loin sans y prendre part.

Depuis un instant le vicomte de Langerac, qui avait probablement achevé sa laborieuse épître, était descendu sur la place, un gros bouquet à la main. Au prix de quelques bourrades, car les bourgeois de Châteaugiron n'étaient pas gens à se laisser marcher sur le corps, il parvint à percer la foule et finit par arriver près de l'arc de triomphe.

L£ GENTILHOMME GAMPAGNARD. 129

Enfîn^ sur le seuil de Tauberge du Cheval-Patriote, Toussaint Gilles venait de reparaître^ les mains dans les poches de sa carmagnole^ et sa calotte rouge enfoncée jusqu'aux yeux. Fort peu avenante dans son état ordinaire^ la figure du capitaine démocrate exprimait en ce moment un violent dépit qu'il essayait de dissimuler sous une affectation de pitié méprisante; mais les prodigieuses bouffées qu'il tirait de sa pipe trahissaient sa fureur secrète^ comme la fumée d'un cratère annonce^ alors qu'elle redouble^ la rage intérieure du volcan.

Le curé Dommartin et le maire Âmoudru se trouvaient seuls en avant de Tare de triomphe ; c'était la place réservée par l'ordonnateur de la fête aux autorités du bourg.

— Monsieur le curé, dit Amoudru qui depuis un instant promenait de tous côtés des regards inquiets, que ditesvous de H. Bobilier qi^i nous plante là au moment critique?

— S'il ne vient pas, on se passera de lui, répondit d'un ton bref le jeune prêtre à qui l'absence du juge de paix semblait un sujet de satisfaction bien plus qu'un motif d'anxiété, car il existait à Chàteaugiron une sourde lutte entre le pouvoir judiciaire et l'autorité ecclésiastique.

— Mais enfin, reprit Amoudru comment nous tireronsnous d'affaire s'il n'arrive pas à temps pour prononcer son discours?

— Le mien suffira, dit le curé avec le même laconisme. ,En ce moment des claquements de fouet redoublés se firent entendre dans le lointain.

Le curé se tourna du côté de l'église et leva la main. A ce signal, deux jeunes Châteaugironais, assez méchants vauriens toute la semaine, mais enfants de chœur le dimanche, se suspendirent lestement à deux grosses cordes qui, par un trou pratiqué dans le plancher du porche, descendaient jusqu'à six pieds de terre; à la seconde secousse, les entrailles des cloches s'émurent, et bientôt leur sonnerie éclata joyeusement à toute volée.

lao œUVUËS DE CH. DE DEKNAttD.

M. Bobilier venait de changer de costume en toute hâte dans le petit cabinet qui lui servait de vestiaire; mais si pressé qu'il fût, il avait cru pouvoir prendre le temps d'examiner, dans un miroir de toilette, de quelle manière se comportaient les boucles de sa perruque. Au premier son des cloches le miroir lui tomba des mains, et il se précipita lui-même hors du vestiaire, avec une vivacité incroyable pour son âge. En quelques secofides, il eut traversé la salle d'audience et le corridor, descendu le perron, et franchi l'espace qui séparait la justice de paix de l'arc de triomphe. Plus tranquille alors, il promena partout un regard vigilant qui trouva chaque chose en ordre et tout le monde à sa place. L'exactitude rigoureuse avec laquelle son programme avait été exécuté, et le bel effet qui lui parut résulter de ses dispositions, firent épanouir sur son visage une satisfaction orgueilleuse, et ce fut d'un air radieux, le sourire aux lèvres et sa tabatière tout ouverte dans sa main, qu'il s'approcha des dignitaires dont il venait compléter le triumvirat.

— Eh bien ! messieurs, dit-il en leur offrant successivement du tabac, qu'en pensez-vous? Pour moi, je crois que ça ira ! comme disaient ces gueux de jacobins.

— La voiture approche, et nous ferions bien de nous placer, répondit le curé, qui en même temps fit signe au maire de se mettre à sa gauche, et d'un geste invita le juge de paix à passer à sa droite.

Alors se renouvela la scène qui eut lieu aux Tuileries lors de l'installation du Corfsulat. Aussi leste à déjouer les prétentions du curé Dommartin, que l'avait été Bonaparte à déconcerter les desseins de l'abbé Sieyès, M. Bobiher prit le maire par le bras, le fit brusquement appuyer à gauche, et avançant lui-même d'un pas, ibse trouva placé entre ses deux collègues.

— Mais, monsieur le juge de paix, dit le curé, dont le visage blême rougit légèrement, c'est ma place que vous prenez là.

— Pas le moins du monde, monsiem" le curé, c'est la mienne^ répondit d^un ton sec le vieux magistrat.

— - Cependant, de tout temps, le clergé a eu le privilège d'occuper le premier rang dans les cérémonies publiques.

— Autrefois, c'est possible.

— Autrefois et aujourd'hui encore. Je suis étonné qu'un homme de votre âge, qu'un homme à qui l'on accorde des sentiments religieux, prétende contester...

— Monsieur le curé, laissez là mon âge et ma religion, qui n'ont rien à faire ici, et soyez sûr qu'en ce moment nous sommes tous les deux à notre place.

Le curé Dommartin se mordit les lèvres jusqu'au sang.

— Si j'insiste, reprit-il, avec un calme factice, ce n'est pas par un sentiment de vanité personnelle; Dieu le sait, si je n'écoutais que mes goûts, céderait au dernier rang que j'irais prendre place, mais enfin j'ai l'honneur de mon ordre et de ma robe à soutenir.

— Si vous avez une robe, j'en ai une aussi, monsieur le curé, et même elle est un peu plus vieille que la vôtre.

— Monsieur le juge de paix, reprit le curé, dont la figure, après avoir rougi un seul instant, était devenue d'une pâleur blafarde, prenez-y garde !

— A quoi, monsieur le curé ?

— Je vous déclare que, si vous persistez, je regarderai votreconduite comme une atteinte outrageante à mes droits.

— Vos droits, monsieur le curé ?

— Oui, mes droits.

— Connaissez-vous, monsieur le curé, le décret impérial du 24 messidor an XII ? demanda le vieux magistrat d'un air ironique.

— Qu'importe ce décret ?

•— Il importe beaucoup; car c'est lui qui règle la matière. Je vous conseille de le lire, monsieur le curé ; vous y verrez que les premiers présidents des cours d'appel ont la préséance sur les archevêques 5 or, à Cbâteaugiron, si vous êtes

Ja2 (KUVftSS DE CH. DE BEllNARD.

Tarchevéque^ je suis le premier président. J'ai donc le pas sur vous^ et je le garde.

A ces mots^ H. Bobilier frappa la terre du pied, comme pour y prendre racine.

— L'induction est fausse^ s'écria le jeune prêtre en s'emportant malgré lui; entre un curé et un archevêque il n'y a qu'un seul intermédiaire^ tandis qu'entre un juge de paix et un premier président^ il y en a dix.

— Lisez le décret du 24 messidor^ reprit le magistrat avec un sourire moqueur; il est vrai qu'il ne fait pas même mention de MM. les curés^ si grands personnages qu'ils soient à vos yeux, mais en revanche il règle le rang des juges de paix dans les cérémonies publiques; je vous le répète, monsieur le curé, lisez le décret du U messidor.

— Monsieur Bobilier, je ne veux pas faire d'esclandre, dit le jeune prêtre dont les lèvres mêmes étaient devenues blanches de xïolère; mais, je vous en préviens, je me plaindrai.

— A qui ?

— A mon évêque diocésain, monseigneur d'Autun.

— Et moi j'en référerai au procureur général de Dijon. L'affaire ira devant le garde des sceaux, et comme il est probable que Son Excellence aura lu le décret du 24 messidor, que vous devriez lire vous-même, monsieur le curé vous en serez pour votre plainte. '

Pendant ce dialogue, débité fort rapidement de part et d'^autre, le maire Amoudru, ce Roger-Ducos du consulat châteaugironais, n'avait soufflé mot, car le débonnaire administrateur, ployant déjà sous le faix du troisième rang, n'aurait eu garde de disputer à qui que ce fût l'écrasant honneur de la première place.

Au moment où le curé, de plus en plus livide, rouvrait la bouche, une formidable détonation lui coupa la parole et mit fin à la querelle.

Depuis quelque temps, le garde champêtre se tenait

L£ GENTILHOMME CAMPAGNARp. 183

dressé sur la pointe des pieds^ et ces trois ou quatre pouces de supplément ajoutés à sa grandeur naturelle lui permettaient de voir, par-dessus toutes les tètes de la foule, ce qui se passait à l'autre bout de la place. Ne quittant pas des yeux le coin de la rue par où était arrivé le courrier, il fut le premier qui aperçut les chapeaux enrubannés des postillons. Aussitôt il fit feu, et, parcourant ensuite d'un pas martial le front de sa batterie, il continua le salut sur toute la ligne avec une régularité dont eût pu s'applaudir Tartilleur le plus exercé.

Les enfants du bourg accueillirent par des cris sauvages cette canonnade si impatiemment attendue, et les cloches, de leur côté, parurent émues d'un noble sentiment de rivalité, car leur sonnerie redoubla de vigueur ; enfin, au milieu de ce tapage, le tambour Toinot, saisi d'un transport soudain, se mit à battre aux champs comme pour le roi, quoique son chef lui eût donné l'ordre de rappeler seulement; les honneurs qu'on a l'habitude de rendre aux princes du sang ayant paru devoir suffire pour un marquis.

Pendant quelques instants, la place et le bourg tout entier retentirent d'un de ces magnifiques vacarmes auxquels les auditeurs les plus froids ont peine à rester insensibles, et qui rendraient l'ouïe aux plus sourds. Le bronze mugissait, la poudre tonnait, mille cris confus complétaient l'harmonie, et le soleil, éclairant à pleins rayons l'arc de verdure et la façade du château, semblait se pencher, spectateur bienveillant, pour écouter le concert de plus près.

La voiture qui par son apparition venait de déterminer cette explosion générale était une calèche de voyage à panneaux armoriés, dont la capote avait été rabattue, sans douta pour que les personnes assises dans l'intérieur pussent à la fois voir et être vues; des postillons en tenue de gala la menaient fièrement, en faisant claquer leur fouet à tour de bras. Sur le siège antérieur on apercevait deux laquais vêtus de la grande livrée de Château?^iron : habit bleu de roi,

Ià4 ŒUVRES Dis CH. DE BERNARD.

orné de galons dont la laine offrait une alternative de girons jaunes et rouges. Deux femmes de chambre occupaient le siège de derrière; fidèles à Tuniforme qu'apportent en voyage toutes les créaturesdecetteestimablecondition^elles portaient de larges chapeaux de paille destinés â préserver leur teint des injures du soleil^ et des manteaux à larges collets pour se garantir du froid^ sans parler des parapluies^ des ombrelles, des souliers fourrés^ des instruments de toilette^ des provisions de bouche^ de toutes les choses^ en un mot^ que n'oublie jamais^ en entrant en campagne, une fenmie de chambre de bonne maison.

L'intérieur de la calèche exige une description plus détaillée.

Dans le fond^ à droite ^ se renversait nonchalanunent sur les coussins une femme de cinquante ans^ dont la figure et le maintien semblaient en révolte permanente contre les inflexibles réalités de cet âge. Des sourcils trop noirs pour que le pinceau n'eût pas passé par là, des joues rosées et plus jeunes de vingt ans que le reste du visage, des cheveux fort abondants autour des tempes mais beaucoup moins drus sur le derrière de la tète que dérobaient invariablement aux regards indiscrets les bonnets les plus savamment tortillés ; tout dans cette femme était artifices, prétentions et coquetterie. Son costume se composait d'un chapeau rose garni de dentelles et de fleurs, d'un cachemire dont le fond blanc disparaissait sous les dessins les plus extravagants, relevés par les couleurs les plus criardes, et d'une robe de satin vert, que fermait vers le haut du corsage une énorme broche de diamants. Cette petite toilette de campagne était complétée par une profusion de boucles d'oreille, de bracelets, de montres, de châtelaines, de binocles, de cassolettes: en un mot, toute une orfèvrerie.

Madame Bonvalot, ou, pour. emprunter le style de ses cartes de visite, madame ladouairière de Bonvalot, était la belle-mère du marquis de Ghâteaugiron; nous aurons plus

d*une fois ^occasion de revenir à cette mûre et prétentieuse beauté.

A sa gauche était assise sa fille^ jeune femme de vingttrois ans àpeine^ dont la physionomie^ les manières et la mise contrastaient avec la minauderie vieillotte et les éclatants atours de la douairière. Une capote de paille d'Italie, nouée par de frais rubans couleur de mauve, une mante grise sous laquelle on entrevoyait une robe de soie à reflets changeants, telle était sa simple toilette; mais la coquetterie la plusraffinée n'eût rienimaginé de mieux, tant ce modeste costume encadrait avec une gracieuse harmonie le doux et gai visage, les soyeux cheveux blonds et la taille aussi souple que noble de Théroïne de la fête.

Sur le devant de la calèche, en face de madame Bonvalot, se trouvait le marquis Héraclius de Châteaugiron. C'était un élégant jeune homme, à la figure aristocratique et même un peu hautaine. Sauf la couleur de ses cheveux, qui étaient presque aussi blonds que ceux de sa femme, il ressemblait à son oncle, mais, quoique assez grand, sa taille n'approchait pas de celle du baron; ainsi que lui, du reste, il portait toute sa barbe, avec cette différence, que de sa part c'était un acte de soumission à la mode qui commençait à s'établir alors, tandis que le gentilhomme campagnard y voyait avant tout Téconomie' d'une partie du temps consacré à sa toilette.

A côté du marquis on apercevait une jeune, fraîche et joufflue paysanne, coiffée de la mitre de linon garnie de dentelles, qui sert de bonnet aux villageoises de quelques cantons de la Normandie. Cette appétissante Cauchoise, de qui Sgaharelle à coup sûr eût fort aimé à médicamenter la nourriceriey tenait dans son giron un tout jeune enfant enveloppé d'une longue pelisse de cachemire blanc, qui suçait gravement un hochet à grelots d'or dont le corail se confondait avec le vermillon de sa bouche mignonne.

En approchant de la place, les postillons, qui avaient

maintenu jusqu'alors leurs chevaux au galop^ ralentirent à peine, malgré la foule, ce train fougueux; mais le marquis, soit qu'il craignit quelque accident, soit qu'il trouvât cette allure peu conven£d)ie dans un jour de réception solennelle, leur ordonna de mettre l'attelage au pas.

— Mais, c'est charmant ! s'écria madame Bonvalot, lorsqu'au tournant de la rue elle eut embrassé du regard le château seigneurial, l'arc de triomphe et son couronnement pittoresque, les casques étincelants des pompiers sous les armes, les mille têtes des spectateurs curieux, enfin la place tout entière remplie de soleil, de mouvement et de bruit.

Le salut des boîtes qui éclata en ce moment et la respectueuse batterie du tambour Toinot changèrent en une sorte d'enivrement la satisfaction qu'avait déjà causée à l'aimable douairière la sonnerie des cloches.

— Mais c'est charmant ! mais c'est charmant ! répéta-telle en promenant de tous côtés des yeux ravis. Les cloches! les tambours! le canon! une réception royale ! Marquis, je vous fais mon compliment ; tout ce que je vois, tout ce que j'entends est charmant. Mais regarde donc, Mathilde, comme tous ces paysans ont bonne mine ; et quel savoir-vivre ! tous le chapeau à la main, tous sans exception.

En ce moment la douairière de Bonvalot, qui, selon Tusage des personnes royales en pareil cas, prodiguait aux assistants les saints les plus gracieux, aperçut Toussaint Gilles, toujours fumant, ricanant et enrageant devant la porte de son auberge. Au lieu de détourner les yeux de dessus cette figure de trouble-féte, la belle-mère du marquis pinça la bouche en cœur et adressa au capitaine des pompiers une séduisante inclination de tète, dans le but sans doute de le décider à ôter sa calotte rouge, qui seule rompait l'harmonie au milieu de la masse des fronts découverts. Cette provocation intéressée obtint pourtoute réponse, nous rougissons d'être obligé de le dire, une énorme bouffée de

tabac que tira dédaigneusement de sa pipe Taubergiste républicain.

— Fi ! le rustre ! s'écria la coquette douairière, choquée outre mesure de Tinsolence de ce Mardochée de cabaret.

— Madame, dit le marquis en souriant d'un air de mépris, que la grossièreté de Thomme au bonnet rouge ne vous étonne pas, il me fait l'honneur d'être mon ennemi.

Madame de Châteaugiron semblait accorder peu d'attention à la scène animée dont le spectacle se déroulait autour d'elle. Tou3 ses regards étaient pour son enfant; mis en gaieté par un étourdissant tapage, il s'agitait entre les bras de la nourrice et promenait sur la foule l'étonnement de ses grands yeux limpides.

Lorsque la calèche eut atteint la haie formée par les . pompiers, le marquis Héraclius, qui jusque-là s'était contenté de porter de temps en temps la main à son chapeau, se découvrit tout à fait, et à son tour commença de droite et de gauche une distribution de saints auxquels s'associa sa belle-mère en redoublant de sourires et en agitant son mouchoir.

— Bonnes gens! répétait-elle avec un accent de bienvieillance protectrice ; à part cet ignoble personnage en bonnet rouge, je vois que ce sont de bonnes gens; n'est-ce pas, marquise?

— Sans doute, ma mère; mais regardez donc comme Pauline s'amuse.

Les yeux de la jeune femme se reportèrent aussitôt avec amour sur le visage mignon de sa petite fille, à qui les casques des pompiers, étincelant au soleil, semblaient causer un redoublement de gaieté.

La voiture, après avoir décrit un quart de cercle, s'arrêta en présentant le flanc droit à l'arc de triomphe, devant lequel, ainsi que nous l'avons dit, se tenaient rangés sur la même ligne, les trois principaux dignitaires de l'endroit.

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M. Bobilirr radieux^ parmi tant d'autres sujets d'orgueil, de la victoire qu'il venait de remporter sur le curé, fit trois pas en avant, sans attendre que les valets de pied eussent ouvert la portière. Il s'inclina d'abord d'un air à la fois grave et galant devant madame Bonvalot qui se trouvait de son côté, et dont la toilette éclatante ainsi que la figure plâtrée de jeunesse avaient attiré son premier regard; il étreignit ensuite avec une reconnaissante efi*usion la main que lui tendait le marquis, et prenant la parole de sa voix la plus solennelle:

- Monsieur le marquis, madame la marquise, dit-il, c'est un beau jour.

— Permettez, mon cher Bobilier, interrompit le marquis, en réprimant mi sourire, les discours comme les vôtres méritent bien d'être écoutés debout; permettez donc que nous descendions de voiture.

La portière fut ouverte par les valets de pied, qui, en vrais laquais de Paris, avaient déjà échangé plus d'une remarque moqueuse à propos de Tétrange figure du juge de paix et de quelques autres visages châteaugironais non moins réjouissants.

Le marquis mit pied à terre le premier et voulut ensuite aider sa belle-mère à descendre; mais le vieux magistrat s'y opposa résolument.

— Monsieur le marquis, dit-il avec une respectueuse vivacité, tandis qu'il se dégantait la main droite en homme qui sait son étiquette, souffrez que je réclame un privilège dont ont toujours joui mes ancêtres. En ce beau jour, et lorsque madame la marquise met le pied pour la première fois sur le sol de Ghâteaugiron, c'est à moi que revient l'honneur de lui offrir la main.

— Mon cher Bobilier, je ne prétends contester aucun de vos privilèges, répondit le marquis en souriant ; mais pour que vous puissiez présenter votre main à ma femme, il

faut d'abord que vous me permettiez d'oflfrip la mienne à madame de Bonvalot.

Un regard significatif accompagna ces paroles, et le vieux magistrat rougit jusqu'aux oreilles en reconnaissant sa méprise, qui, du reste, ne lui avait nui en aucune façon dans Fesprit de Tagréable douairière. *

— Ce vieux monsieur est bien laid, dit-elle à demi-voix en s'appuyant sur le bras de son gendre, mais il a l'air fort aino^able.

Lorsque M. Bobilier put enfin exercer ce qu'il nommait le privilège de ses ancêtres, il présenta, conformément aux anciennes lois du cérémonial, non pas la main, mais le parènient de sa manche à madame de Châteaugiron. Après Favoir remercié par un gracieux sourire, la marquise lui effleura le bras de son gant et s'élança légèrement à terre.

La nourrice descendit à son tour, surveillée pendant cette opération par l'œil vigilant de la jeune mère.

— Maintenant, monsieur le juge de paix, et vous aussi, messieurs, ajouta le marquis en saluant le maire et le curé, nous sonunes tout à vous.

mE RÉCEPTION SOLENNELLE.

— Monsieur le marquis, madame la marquise, déclama M. Bobilier en envoyant cette fois son second salut à sa véritable adresse, c'est un beau jour pour le pays, et j'ose ajouter pour moi surtout, que ce jour qui ramène dans le domaine de ses ancêtres le rejeton d'une famille illustre et honorée ; un jour depuis longtemps désiré et impatiemment attendu ; un jour dont Faurore nous a comblés de joie, et

dont le souvenir vivra longtemps..... que dis-je? vivra toujours dans nos cœurs

Ici le magistrat fit une pause^ soit que son émotion lui coupât la parole^ soit qu'ayant débité son exorde tout d'une haleine, il eût besoin de respirer.

— Il n'en finira pas avec ses jours^ dit le curé au maire d'un air sardonique.

Mais le timide administrateur était trop préoccupé des deux ou trois paroles qu'il devait prononcer lui-même et qu'il ne cessait de répéter mentalement, pour s'associer^ ne fût-ce que par un sourire, à cette remarque dénigrante.

— .... Un jour enfin, grand, remarquable et précieux parmi tous les autres jours, puisqu'il nous apporte le bonheur sous la forme d'un ange; car, madame la marquise, si pour la première fois aujourd'hui nous sommes admis à l'honneur de contempler les traits charmants de votre visage et toutes les grâces qui vous distinguent, vos vertus en revanche nous sont depuis longtemps connues; maintenant qu'il nous est enfin accordé de joindre l'admiration de la vue à la reconnaissance du cœur, rien ne manque à notre félicité, et nous n'avons plus qu'à remercier le ciel qui nous a accordé ce jour deux fois heureux.

— L'y voilà revenu, murmura le curé en ricanant ; la fin vaut le commencement.

— C'est charmant, charmant, dit haut la douairière de Bonvalot, car, s'attendant à être aussi complimentée^ elle crut devoir encourager l'orateur.

Au lieu de se tourner vers la douairière, qui déjà prenait pour l'écouter sa pose la plus majestueusement gracieuse, M. Bobilier s'approcha de la nourrice, et saisit dans ses doigts secs et crochus la main de la petite Pauline, qui regardait avec de grands yeux étonnés cette vieille et étrange figure.

— Monsieur le comte, lui dit-il en souriant avec attendrissement, j'ai dit jour deux fois heureux, c'est trois fois heu-

LE GENTILHOMME GAMPAGNAttD. ^ 141

peux que j'aurais dû dire; mais je n'avais pas osé espérer le plaisir que j'éprouve en ce moment, en vous souhaitant aussi la bienvenue dans cette terre illustrée, depuis tant de . siècles, par les vertus chevaleresques de votre race.

— Que chante donc ce vieux bonhomme avec son monsieur le comte? dit à sa fille la douairière, visiblement choquée de n'avoir pas eu sa part dans ces félicitations officielles.

— Mon Dieu! il prend Pauline pour un garçon, répondit madame de Châteaugiron en étouffant un éclat de rire.

— Mon cher Bobilier, dit le marquis, fort disposé à partager l'hilarité de. sa femme, le comte de Châteaugiron, à qui vous venez d'adresser un si aimable compliment, serait comtesse en Allemagne, mais en France ce n'est qu'une pauvre petite fille qui ne mérite pas qu'on fasse des frais d'éloquence poui* elle.

— Et pourquoi ne le ipériterait-elle pas? s'écria vivement la marquise en jetant à son mari un regard de reproche; il me semble que ma fille vaut bien tous les garçons du monde. Pauline ne peut pas encore vous répondre, monsieur le juge de paix ; mais moi je vous remercie pour elle, car je l'espère, quoique ce ne soit qu'une pauvre petite fille, comme vient de dire son père, vous ne rétractez pas pour cela votre souhait de bienvenue.

Pendant que madame de Châteaugiron parlait, le vieux magistrat s'était remis de la confusion où l'avait jeté son second quiproquo.

— Madame la marquise, répondit-il avec un accent de galanterie dégagée sentant son dameret d'ancien régime, il n'est pas étonnant que le bonheur de vous voir ait tourné la tête d'un vieillard qui ne Pa pas déjà trop bonne; il y a quelques mois, M. le marquis m'avait fait Thonneur de m'écrire que vous veniez de le rendre père d'une charmante petite fille, et, si ma mémoire s'est trouvée un instant en défaut, j'espère que vous aurez de l'indulgence

pour cette méprise; après tout, ce n'est qu'une erreur de date; j'ai pris le présent pour l'avenir.

— Comme tout à l'heure vous preniez le passé pour le présent, dit malicieusement le marquis en se penchant à l'oreille du viei!î;.rd.

Ou coin de Fœil M. Bobilier examina la douairière de Bonvalot, et il se demanda quel prestige d'optique avait pu lui faire confondre cet automne avec un printemps.

— Je n'ai pas besoin de vous répéter, mon cher juge de paix, reprit tout haut Chàteaugiron, à quel point nous sommes sensibles à toutes les choses aimables que vous venez de nous dire; ma femme sait déjà que notre famille n'a pas de plus ancien ni de meilleur ami que vous; aussi, dès à présent vous pouvez compter sur son sûffection comme sur. la mienne.

— M. de Chàteaugiron, monsieur, ne vous dit rien que je ne sois prête à confirmer, ajouta la marquise en souriant avec bienveillance au galant septuagénaire.

L'honnête représentant de l'antique dévouement féodal se trouva amplement payé, par ce peu de niots, de toutes les peines qu'il s'était données depuis quinze jours, et il s'inclina en silence, les larmes aux yeux.

Le. curé Dommartin, encore ému du dépit de se voir abaissé au second rang, s'approcha pour débiter à son tour sa harangue dont nous ne dirons rien, car tous les compliments ecclésiastiques se ressemblent; comme aux jours de la bénédiction d'Isaac, la graisse de la terre et la rosée du ciel en composent le thème invariablement ; seulement il est d'usage d'y ajouter quelques mots sur la vie étemelle à laquelle on ne pensait guère du temps du vieux patriarche.

Tout ambitieux est courtisan : le jeune prêtre n'eut donc garde d'oublier dans ses félicitations et dans ses souhaits madame Bonvalot, et, par cet habile à-propos, il se concilia

Le gentilhomme campagnard. . 14S

les bonnes grâces de la douairière^ autant que le vieux juge de paix se. les était aliénées par son oubli.

Enfin le maire Amoudru^ forcée bien malgré lui^ de prendre aussi la parole^ récita^ les yeux baissés^ le front couvert de sueur et du ton d'un écolier fort peu sûr de sa leçon^ les deux courtes phrases composées à son usage par ^ordonnateur de la fête.

Les harangues officielles terminées, les cantatrices vêtues de blanc sortirent en masse de dessous Tare de triomphe comme s'avance sur la scène, lorsque les principaux personnages ont débité leurs tirades, le chœur des tragédies antiques.

Les deux dignitaires chargés de la corbeille de fleurs s'approchèrent à pas comptés de madame de Châteaugiron, et la plus élevée en rang, la fille du maire Amoudru, non moins troublée que son père, balbutia d'une voix inintelligible un petit compliment que la marquise accueillit avec sa grâce accoutumée ; puis, sur un signe du curé, qui se mita battre la mesure avec Taplomb d'un maître de chapelle, toutes les autres partirent d'un seul cri dont durent frémir les échos à un quart de lieue à la ronde.

Jusqu'alors la petite Pauline avait pris avec un courage exemplaire les honneurs rendus à ses parents: cloches, boîtes, tambour, tout enfin; même la figure en casse-noisette et la perruque ébourifi'ée de M. Bobilier; mais à cet unisson renversant, sa fermeté l'abandonna, et bientôt elle joignit à l'aiguè mélopée des choristes des cris non moins perçants qui changèrent en duo ce morceau écrit à une seule partie.

— Ah ! mon Dieu ! quelle cacophonie ! dit à sa fille madame Bonvalot, en faisant le geste de porter les mains à ses oreilles.

Heureusement la jeune femme eut le temps de lui saisi le bras et de prévenir ainsi cette déihonstration offensante.

— Songez que nous ne sommes pas ici aux Italiens,

dit-elle en même temps avec un sourire d'iudulgence.

— Pourquoi me parler des Italiens au milieu de cet affreux charivari ? répondit la douairière d'une voix languissante: c'est rappeler l'idée d'un lit de roses à un malheureux rôti sur des charbons. Ah î mon cher Rubini^ où es-tu ? Moi qui ai l'oreille si délicate^ les uerfs si sensibles, l'organisation si impressionnable ! Je ne saurais te dire à quel point cette musique sauvage m'agace^ me déchire, me torture. En vérité, si je ne me retenais, je jetterais des cris perçants.

— Gardez-vous-en bien, dit madame de Châteaugiron en riant, c'est assez que Pauline s'en méie, sans que vous vous mettiez encore de la partie.

La marquise s'approcha de sa fille pour essayer de la calmer; mais déjà la Cauchoise était parvenue à Idi fermer la bouche parle moyen que la nature met toujours à la disposition des nourrices.

Parmi les auditeurs se trouvait une personne encore plus désagréablement affectée que la douairière de Bonvalot et non moins émue que la petite Pauline, mais d^une autre manière et par une cause différente, c'était M. Bobilier.

Dès les premières mesures du couplet entonné si vigoureusement par les choristes, la figure du juge de paix avait exprimé une surprise profonde, qui bientôt fit place à une sorte de stupeur à laquelle succéda enfm la plus violente indignation.

— Oh ! l'infâme jésuite, dit-il entre ses dents en lançant un regard furibond au curé'Dommartin, qui continuait de battre la mesure sans avoir l'air de songer à mal ; oh ! le monstre d'ultramontain! il a changé mes vers pour y substituer des platitudes de sa façon.

Selon l'usage de l'ancienne magistrature, le juge de paix professait en religion lés doctrines gallicanes, et par conséquent se trouvait en désaccord complet avec le curé qui, comme la plupart des membres du jeune clergé, se mon:

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trait le fidèle partisan des maximes de la cour de Rome; mais les combats qu'ils s'étaient livrés à plusieurs reprises sur ce chapitre n'étaient que d'insignifiantes escarmouches au prix de la lutte près de s'engager entre eux en. ce moment; car si le jeune prêtre n'avait pas encore digéré la petite humiliation qu'il venait de subir en se résignant à n'occuper que la seconde place^ le viieux magistrat à son tour se trouvait blessé par son adversaire dans sa paternité poétique, c'est-à-dire, de l'accord imanime de tous les observateurs, au centre le plus irritable de la vanité humaine. Pendant un instant, M. Bobilier fut tenté de se précipiter sur le chœur des jeunes filles pour interrompre le chant des couplets usurpateurs ; il voulait démasquer le perfide curé et lui demander raison, devant tout le monde, de cet attentat inqualifiable; mais donner cours. en ce moment à son indignation trop légitime, n'eût-ce pas été ofi*enser la marquise de Ghâteaugiron? Et le moyen, d'ailleurs, de jeter le trouble au milieu d'une fête qu'il regardait, non sans raison, conmie son ouvrage ! Le juge de paix s'efforça donc de se contenir; et, à l'aide de sa tabatière qu'il acheva de vider coup sur coup, il y réussit en partie ; mais ses petits yeux gris, fixés sur le jeune prêtre avec une expression de rancune implacable, pétillaient comme le charbon embrasé d'où sortira bientôt un incendie.

— Abominable moliniste ! grommelait-il en se barbouillant le nez de tabac avec fureur ; disciple de Sanchez ! nouvel Escobar ! Je me vengerai. Tartufe que tu es. Oui^ tôt ou tard tu passeras par mes verges.

Lorsque les jeunes choristes* eurent achevé les trois couplets de rigueur, M. et madame de Ghâteaugiron leur adressèrent les complimwits obligés sur la beauté de leurs voix et l'éclat de leur exécution.

— Mesdemoiselles, dit ensuite le marquis d'un air d^ed* jouement cavalier, je crois que ma femme a dans ses malles quelques bagatelles que vous ne dédaignerez peut-être p«?

f i 6 (KtIVRtS DB GH. DE BEltNAltf).

de porter au bal d'aujourd'hui, car je vous préviens qu^on dansera toute Taprèfr-midi sur la terrasse du château, et nous espérons que vous serez le plus bel ornement de cette petite fête.

Au mot de bal, les jeunes filles avaient senti la surexdtation nerveuse de leurs gosiers descendre subitement dans leurs jambes; mais ce moment de bonheur complet fut court, et bientôt leurs yeux se fixèrent sur le curé avec une expression d'inquiétude mêlée de prière.

Les prêtres en général, les plus jeunes surtout, ne prennent guère pour modèle le bon pasteur de Béranger; ils n'aiment pas trop, peut-être n'ont-ils pas tout à fait tort, que leurs paroissiennes aillent danser sous le vieux chêne : aussi, au lieu d'accorder l'autorisation que lui demandaient avec une muette .éloquence tous les regards arrêtés sur lui, le curé Donmiartin baissa-t-il la tête en se mordant les lèvres d'un air contrarié. Il se trouvait en effet entre deux écueils: d'un côté, déplaire au maître du château en s'opposant à une chose que celui-ci semblait désirer ; de l'autre, affaiblir son autorité pastorale par une concession qui pourrait en entraîner d'autres.

— Monsieur le curé, dit le marquis en remarquant Tattitude embarrassée du jeune prêtre, ne restez pas insensible aux prières qu'on n'ose pas vous adresser, mais qui n'ont pas besoin de la parole pour se faire comprendre !

— Monsieur le;narquis... répondit le prêtre en s'incii* nant d'un air contraint.

— S'il y a péché, il ne sera ni à votre compte, ni à celui de ces aimables demoiselle^, je m'en chaire, ou plutôt je le mets sur la conscience de mon oncle.

— De monseigneur d'Autun ?... dit le curé surpris.

— De lui-même, monsieur le curé. En passant à Aatuo, d'où nous sommes^ partis ce matin, j'ai dit à mon oncle que j'avais l'intention de donner ici un bal pour fêter la première visite de ma femme à Châteaugiron, et, ^e vous

Lb gentilhomme GAUPÀGNâRD. 14t

en donne ma parole, il m'a répondu qu'il n'y voyait aucun mal, et que, pour sa part, il m'y autorisait complètement.

— Quand Tévêque a parlé, le curé doit se taire, dit Tecclésiastique empressé de mettre sa responsabilité à couvert sous l'autorité de son supérieur.

— Monsieur le curé, vous nous permettez donc de danser? s'écrièrent à la fois plusieurs jeunes filles qui aussitôt baissèrent les yeux et rougirent de confusion.

— Je ne permets rien, répondit le jeune prêtre d'un ton sec, car le goût piour l'herbe défendue que manifestaient si naïvement les blanches brebis de son troupeau causait à ce rigide pasteur encore plus de dépit que de surprise.

La joie qui étincelait dans les yeux des jeunes filles s'éteignit soudain, et une sorte de consternation se peignit sur leurs visages.

— Je ne permets rien, répéta le curé en changeant d'accent, car mon chef a déjà permis et il ne me reste qu'à lui obéir.

— Ainsi nous danserons? s'écria une petite Bourguignonne dont les jambes rondelettes dansaient déjà.

— C'est ce que j'ignore, c'est ce que je veux ignorer ; et pour cela je vous avertis que je n'irai pas me promeaer sur la terrasse du château.

A cette permission tacite, le chœur des jeunes filles tout entier répondit par un trémoussement avant-coureur des plaisirs du bal.

— Quelle transaction jésuitique î murmura le juge de paix.

— Vous devez de nouveaux remercîments à notre vieil ami, dit le marquis à sa femme, quand cette grave affaire fut arrangée; non-seulement c'est lui qui a tout ordonné, tout dirigé, mais encore les moindres détails sont son ouvrage. Ainsi, ce tableau qui représente nos armes, c'est lui qui l'a peint.

—Une croûte effroyable! dit à demi-voix la douairière

n8 a:LVU£S DE CH. DE BERNARD.

de Bonvalot, qui gardait rancune au juge de paix; je suis stire que ces lions hideux m'empêcheront de dormir.

— Comment ! Monsieur Bobilier, dit la jeune marquise avec une intonation flatteuse, magistrat et artiste !

— Ajoutez poète, reprit Châteaugiron en regardant sa femme de manière à déconcerter la gravité qu'elle s'efiforçait de conserver.

— En vérité! poète aussi?

— Certainement ; et vous venez d'entendre un échantillon de sa poésie^ car les couplets chantés par ces demoiselles sont de lui.

— Ils m'ont paru fort jolis, répondit madame de Châteaugiron, vouée pour ce jour-là du moins à Toptimisme le plus inépuisable.

Ces paroles firent épanouir une satisfaction radieuse sur le visage blafard du curé; mais en revanche elles entrèrent comme une pointe de poignard dans le cœur du magistrat.

— Madame, dit ce dernier en grimaçant un sourire qu'on eût pu prendre pour un grincement de dents , si les dents n'y eussent manqué^ il me serait bien doux d'avoir mérité un éloge prononcé par une bouche si charmante; mais la vérité m'oblige de vous déclarer que je n'y ai aucun droit.

Le curé Dommartin prit le maintien modeste d'un auteur applaudi dont on va jeter le nom au public d'un théâtre.

— J'avais en effet composé quelques faibles vers, poursuivit M. Bobilier après avoir lancé à son ennemi un regard foudroyant ; j'espérais, madame la marquise, qu'ils auraient l'honneur d'être chantés aujourd'hui devant vous, et déjà ils avaient été répétés; mais M. le curé, les trouvant sans doute indignes d'une si belle récompense... a jugé à propos... dans sa sagesse... sans même me prévenir... de supprimer mes couplets et de les remplacer par d'autres... beaucoup meilleurs sans doute... mais enfin peut-être eûtil été plus convenable... plus poli... plus honnête... de m'avertir de ce changement.

La physionomie du poète désappointé exprimait mi courroux si plaisamment pathétique, sa voix entrecoupée prenait des intonations si bizarres, sa perruque elle-même frémissait d'une telle indignation, que la marquise n'eut que le temps de détourner les yeux en portant son mouchoir à sa bouche ; de son côté, Châteaugiron, qui n'avait pas cette ressource, mordit sa moustache à belles dents pour s'empêcher d'éclater; quant à la douairière de Bonvalot, loin de compatir à la poignante émotion du magistrat, elle se tourna vers le jeune prêtre, et lui sourit le plus gracieusement possible.

— Ainsi, monsieur le curé, dit-elle, les vers que nous venons d'entendre sont de vous? Je joins mon compliment à celui de ma nièce; ils sont charmants, et vous pouvez m'en croire, car j'ai la prétention et même la réputation de m'y connaître un peu ; oui, je le répète, ils sont charmants.

Le curé s'inclina profondément d'un air pénétré; puis se tournant vers le maître du château :

— Monsieur le marquis, dit-il gravement, je vous dois une explication au sujet du grief que vient d'articuler contre moi M. le juge de paix; je le confesse humblement, j'ai cru devoir modifier, changer même les couplets qu'il avait bien voulu me remettre, et si M. le juge de paix Texige, je suis prêt à faire connaître les raisons qui m'ont forcé de prendre ce parti, peut-être rigoureux, mais nécessaire.

— Oui, monsieur, je l'exige, s'écria M. Bobilier avec une chaleur extrême ; car au ton que vous prenez en ce moment, je vois que ceci est désormais pour moi une question d'honneur.

— Puisque M. le juge de paix l'exige, reprit le curé en continuant de s'adresser au marquis, voici la raison qui m'a décidé, à mon grand regret, à supprimer ses vers: il m'a paru peu convenable, je dirais presque peu décent..

~ Peu décent? interrompit le vigoureux vieillard.

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— Oui, peu décent, répéta le jeune prêtre d'un ton sévère, de faire chanter par des jeunes filles chrétiennes, et d'adresser à une jeune femme, chrétienne, des couplets, fort bien tournés peut-être sous le rapport poétique, mais répréhensibles au point de vue moral, car on y respire un parfum païen...

'— Un parfum païen ! s'écria le juge de paix de plus en plus irrité; apprenez, monsieur le curé, que je ne suis pas plus païen que vous, entendez-vous bien, et sans la présence de madame la marquise. . .

— De grâce, mon cher Bobilier, interrompit à son tour Héraclius, permettez à M. le curé de s'expliquer; il a pu, sans mauvaise intention, se servir d'une expression impropre.

— Monsieur le marquis, dit le jeune prêtre d'un ton sérieux, je connais la valeur des termes dont je me sers ; j'ai dit un parfum païen, car quelle autre expression phis juste et plus modérée aurais-je pu employer pour caractériser des vers où^ à propos de madame la marquise, il est question de Vénus et d'Hébé qui, si je ne me trompe...

— Il est question aussi de Minerve, dit impétueusement le vieux poète; mais voilà ce que vous avez bien soin de passer sous silence.

— De Minerve aussi, puisque vous y tenez, il n'en est pas moins vrai que toutes ces fausses divinités du paganisme sont d'étraqgéis saintes à invoquer dans une fête dont le caractère doit être avant tout religieux et chrétien ; et moi, pasteur de cette paroisse, j'ai eu raison...

— Et moi je vous dis, s'écria H. Bobilier qui s'échauffait de plus en plus, que les gens les plus éminentsde votre ordre, des gens devant qui vous vous seriez courbé jusqu'à terre, monsieur le curé, le cardinal de Bernis, l'abbé de Chaulieu, et tant d'autres qu'il est inutile de citer, ont rais dans leurs vers cent fois plus de paganisme que vous n'en trouverez jamais dans les miens,

— Messieurs^ dit Châteaugiron d'un air conciliant^ permettez-moi de clore ce débat ; vous, monsieur le curé, vous avez peut-être raison à votre point de vue : vous, ruon cher Bobilier, vous n'avez pas tort au vôtre. Tout ceci ne roule donc que sur un malentendu, qui, du reste, n'aura fait que doubler nos jouissances ; car, après le plaisir d'avoir entendu la poésie de M. Dommartin, nous aurons, je l'espère, celui d'écouter aussi la vôtre, mon cher juge de paix. C'est convenu; vous nous dû*ez vos vers à dîner, et H. le curé, qui s'est déjà si gracieusement exécuté au sujet de la danse, voudra bien conserver quelque indulgence pour vos petites hardiesses poétiques, fussent-elles, ainsi qu'il l'assure, un peu entachées de paganisme.

— Au lieu de réciter mes vers, dit le juge de paix rasséréné par cette agréable perspective, j'aurai l'honneur de les chanter à madame la marquise, si du moins elle daigne me le permettre.

— Vous chantez donc aussi, monsieur Bobilier? demanda madame de Châteaugiron en riant.

—Comment, s'il chante! s'écria le marquis; quand je vous dis qu'il a tods les talents.

— * S'il chante comme il peint, dit la douairière à sa fille, cela nous promet un joli dessert.

• —.Ce débat heureusement terminé, ce fut au tour des garçons de présenter leur offirande; ils s'en ^acquittèrent avec toute la gaucherie qu'on pouvait attendre de jeunes nistres de quinze à vingt ans, mais le mouton enrubanné ayant tout à fait ramené la gaieté sur le visage de la petite PauUne, sa mère se montra charmée du présent.

Le marquis exprima sa satisfaction d'une manière aussi expressive que laconique, en mettant dans la main de l'orateur de la troupe une bourse dont les mailles laissaient entrevoir, le prix du mouton payé, au moins autant de pièces d'or qu'il y avait de donateurs.

— Vive monsieur le marquis f vive madame la marquise/

152 OEUVRES DE GH. 'dE. BERNARD.

s'écrièrent en chœur les jeunes garçons à la vue de cette rémunération seigneuriale.

-— Vive monsieur le marquis/ vive madame la marquise! répéta comme un écho une voix sonore qui semblait partir d'une des colonnes de l'arc de triomphe.

En même temps le vicomte de Langerac, son chapeau d'une main et son bouquet de l'autre, sortit de derrière le pilier de verdure où il s'était tenu caché jusqu'alors

— Qui te savait là, et que diantre y fais-tu ? lui demanda le maître du château sans paraître très-étonné de cette apparition.

— Tu le vois, je fais comme les autres, dit le vicomte en s'avançant d'un air dégagé : je chante tes louangfes et celles de madame la marquise.

— L»e jeune homme blond s'inclina devant madame de Cbâteaugiron, dont la figure, à sa vue, avait exprimé une surprise désagréable, et qui lui répondit par un accueil glacial. Il salua ensuite madame de Bonvalot ; mais cette fois il obtint en retour le sourire le plus bienveillant, et, sans le fard dont étaient couvertes les joues de la douairière, on eût pu voir qu'elle avait rougi.

— Mon cher Bobilicr, dit le marquis après avoir échangé une poignée de main avec le nouvel arrivant, il me semble que maintenant nous pourrions entrer au château?

— Si auparavant, répondit le juge de paix, monsieur le marquis voulait bien adresser quelques paroles aux pompiers.... Ils s'y attendent.... et je suis sur que cela ferait bon effet.

-T- Monsieur le bailli a raison, dit Langerac d'un air goguenard ; à quoi penses-tu donc ? Allons ! un petit speech à ces dignes pompiers; c'est de rigueur.

]En reconnaissant le jeune homme qui de la fenêtre de l'auberge du Cheval-Patriote lui avait jeté déjà une interp-^llation assez impertinente, le vieillard fronça le sourcil.

— Vous commettez une erreur, monsieur, dit-il sèche-

ment^ je n'ai pas rhonneur d'être bailli^ je ne suis qu'un pauvre juge de paix.

— Si vous n'êtes pas bailli, mon cher monsieur^ je suis sûr du moins que vous êtes digne de Têtre.

— Je crois, en effet, répondit M. Bobilier en relevant fièrement la tête, que si la charge dont vous parlez, n'avait pas été emportée comme tant d'autres par la tourmente révolutionnaire, je saurais la remplir avec honneur, ainsi que l'ont fait pendant dix générations mes ancêtres.

— Quand je vous disais que vous sentiez le bailli d'une lieue ! Je vous ai reconnu sur-le-champ, rien qu'à votre perruque.

Les yeux du vieux magistrat étincelèrent ; et il ruminait quelque réplique mordante, lorsque le marqui?, après avoir adressé ses remercîn^ents aux pompiers et les avoir invités à dîner au château, revint près de lui et dit en souriant :

— Mon cher juge de paix, voici le moment d'exercer votre privilège ; veuillez donner le bras à ma femme et nous 1 nontrer le chemin . •

Il n'y avait ni dépit ni déplaisir qui pussent tenir contre ^ B !ie invitation si flatteuse. M. Bobilier s'approcha de la B >arquise en déployant ses plus grands airs d'ancien régime, et bientôt il obtint l'inappréciable faveur, ce fut là l'expression dont il se serrât toujours par la suite, de sentir s'appuyer sur son vieux bras le bras frais et potelé de la jeune femme.

— ■ Monsieur le maire, ayez la bonté de conduire madame de Bonvalot, reprit le marquis en riant malgré lui de la tournure triomphante du juge de paix.

Au moment où Amoudru, tout étourdi de Thonneut imprévu qui lui tombait en partage, promenait un regard effaré de la douairière à la nourrice, le vicomte de Langerac s'empressa d'oflTrir son bras à madame de Bonvalot, qui niit à l'accepter un empressement presque aussi prononcé.

— Quelle toile! lui dit-elle tout bas en minaudant; \ous avais-je permis de venir ?

— Non, sans doute^ répondit le jeune homme blond avec cède familiarité cavalière pour laquelle les femmes d'un âge mûr ont une toute particulière indulgence ; vous ne me permettez rien^ il faut bien alors que je me passe de la permission.

— Que dira le marquis?

— Vous voyez comme il m'a reçu ; d'ailleurs il a besoin de moi.

— Hais que pensera Mathilde?

— Ce qu'elle pense déjà.

— Que pense-i-elle déjà? demanda la douairière avec un accent dlnquiétude.

— Que je suis venu pour elle^

— Et si c'était vrai î

— Jalouse ? dit le vicomte avec un tendre sourire,

— Jalouse ! non , je n'ai pas dit cela, répondit h douairière d'un air mignard qui eût mieux convenu à une ingénue.

— Ah ! plût au ciel que vous fussiez jalouse ! s'écria Langerac avec chaleur; je croirais alors...

— Changeons d'entretien ; vous savez que je vous ai défendu ces élans passionnés. Oui^ changeons d'entretien. Est-ce à Mathilde que vous voulez offrir ces fleurs ?

— Vous savez bien que c'est pour^ vous que je les ai cueillies.

Le vicomte offrit son bouquet à madame de Bonvalot qui le prit sans se faire prier^ et le respira quelque temps d'ua air rêveur.

— Surtout ne le confiez pas à votre femme de chambre, reprit Langerac avec un sourire significatif.

— Pourquoi cela? demanda la douairière en prenant la physionomie la plus naïve que comportât le badigeonnage de sa figure.

LE GENTILHOVinS GAMPA6NABD. 155

— Parce qu'en général^ les femmes de chambre sont plus curieuses que leurs maltresses.

— C'est un vilain défaut que la curiosité! .

— Hais^ pas toujours.

— Comment ! vous voudriez que je fusse curieuse?

— C'est la chose que je désire le plus en ce moment

La douairière de Bonvalot porta de nouveau le bouquet à son nez^ et si elle n'aperçut pas un petit billet assez mal caché entre les fleurs^ c'est que sans doute elle avait bien mauvaise vue.

L'entretien finit^ car les deux interlocuteurs venaient d'entrer dans un salon du rez-de-chaussée où les avaient précédés madame de Châteaugiron et le juge de paix^ et où arrivèrent un instant après^ le marquis^ le curé^ le maire^ accompagnés de plusieurs des notables de la commune.

Après quelques instants de conversation^ H. de Ch&teaugiron conduisit sa femme et sa belle-mère dans les appartements qui leur avaient été préparés^ et prit ensuite congé de ses hôtes jusqu'à l'heure du dîner.

— Maintenant, dit-il en retenant M. Bobilier qui s'apprêtait à sortir avec les autres, allons causer de notre affaire.

Le marquis et le juge de paix, suivis du vicomte de Langerac, se dirigèrent vers une bibliothèque servant de cabinet de travail^ qui se trouvait située à l'un des angles du château.

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